LES LUTINS
I presque partout les paysans croient que les fées ont disparu, ils sont en général persuadés que les lutins existent encore.
Toutefois on parle moins souvent d'eux sur le littoral que dans l'intérieur des terres. Les marins, me disait un de mes conteurs, ne voient pas tant de quoi, comme les terriens.
En certains pays, on semble penser que les lutins ne se montrent plus maintenant ; mais, de même que les fées, ils reviendront le siècle prochain, qui est le siècle visible, (E.)
Vers le Mené, où Ton croit qu'ils existent, on prétend qu'avant la Révolution il y avait beaucoup plus de follets que maintenant.
On dit aussi que depuis que les prêtres se font passer le livre derrière eux à la messe, les lutins,
au lieu de passer par devant les personnes passent par derrière, et c'est pour cela qu'on ne les voit plus. (P.)-
« On croit fermement» en Bretagne, à l'existence des lutins. J'ai rencontré bien souvent des vieillards qui non seulement prétendaient en avoir vu, mais qui aâirmaient avoir été enlevés par eux et n'avoir dû leur salut qu'à la prompte intervention de leurs parents. Cependant, si la plupart des Bretons sont con-> vaincus que cette race a existé, ils pensent que, bien qu'il se trouve quelques nains disséminés dans les bourgs et dans les villes de la Bretagne, la xhasse de la nation a émigré depuis bien des années déjà pour une contrée aussi inconnue que celle dont ils sont originaires. » (Le Men, Rtvue uli.^ p. 230-231.)
On les nomme LutinSy ou Maif Jeans (cf.
Maistr* Yan des Bretons bretonnants), Follets ou Esprits follets. Ce dernier nom, qui est aussi en usage dans le Morbihan, est employé plus fréquemment dans le voisinage du pays bretonnant que dans Tllle-et- Vilaine. Mais ce sont là leurs noms génériques ; ils en portent d'autres particuliers aux espèces, et ils sont, ainsi que leurs fonctions, assez variés.
Ils ne se montrent guère que la nuit, ou tout au moins au crépuscule. Pendant le jour ils se cachent, on ne sait pas au juste où ; cependant j'ai entendu dire à Saint-Cast qu'ils habitaient dans les bois et dans les prés. Vers Ercé, ils vont jouer autour des roches piquées, c'est-à-dire des menhirs et des dolmens.
« On ne les voit ordinairement que le soir sur la lisière des bois sombres, au milieu des bruyères désertes. » (Cf. Le Men, Jlev.f celt.y p. 228; cf. aussi A. Bosquet, p. 135; Ernoul de la Chenelière, p. 28; D. Monnier, p. 604.)
Dans le Morbihan français, les follets sont gardiens de trésors. Ce rôle est aussi attribué aux lutins bretonnants ; mais je n'ai pas retrouvé cette croyance dans les pays que j'ai explorés.
« Il y avait une maison de follets dans le bois auprès du château où ils cachaient leurs trésors. Un garçon meunier de la rivière d'Ars, qui aurait bien voulu les avoir, alla consulter un sorcier pour savoir l'heure à laquelle ils sortaient de leurs maisons et celle où ils y rentraient, et il sut qu'ils étaient dehors la nuit entre les deux chants du coq. »
(Fouquet, Légendes du Morbihartf p. 140.)
Même croyance en Normandie (cf. A. Bosquet, p. 135-143).
Quand une personne passait dans une route où les follets avaient été, elle perdait la mémoire et ne reconnaissait plus son chemin.
On disait que les follets avaient fait un pacte avec le diable, et qu'ils demeuraient follets jusqu'à l'heure de leur jugement (de leur mort).
(Conté par François Mallet, du Gouray, 1880.)
« L'opinion générale en Bretagne est qu'ils sont les suppôts dn diable, et que c'est de lui qu'ils tiennent leurs facultés surnaturelles. » (Le Men, Rtvue eelt., p. 230.)
Bien que les lutins soient capables de s'attacher aux maisons ou à leurs habitants, et de se plaire à leur rendre des services, c'est une race espiègle, généralement susceptible et malfaisante, et il n'y a point à se fier à leur amitié.
Mme de Cemy, dans sa curieuse brochure Saint- Sidiûc et ses légendes, p. 54-S5» tf^ce le portrait suivant des lutins familiers des bords de la Rance :
« Un jour il vous aime, il soigne vos chevaux, brosse vos habits, cire vos souliers, et cela dure jusqu'à ce que vous l'ayez blessé par vos paroles en blâmant les services qu'il rend gratis. Ce petit être invisible, qui ne quitte pas le logis, vous rend tous les services d'un domestique éclairé ; mais malheur à vous s'il vous prend en haine I II égare vos papiers, brouille les écheveaux de fil, dérange tout au logis, passe aux écuries et entortille les crins de la crinière et de la queue des chevaux au point de ne pouvoir les débrouiller, et rebrousse le poil de leur robe. Il jette leur avoine aux oiseaux et couvre le foin d'immondices.
« Les lutins sont très-sobres et s'amusent à faire 2a guerre aux sonneurs, qui ne meurent pas ordinairement de soif. Le monde leur appartient depuis onze heures jusqu'à deux heures après nûnuit. Malheur aux ivrognes 1 S'ils blasphèment,
s'ils injurient les lutins, s'ils font le simulacre de joindre les voies de fait aux insultes, ils rendent les coups avec usure ; ils jettent parfois les agresseurs dans les eaux ou leur cassent le cou contre les pierres du chemin. »
Dans le Jnra, les follets sont aussi les ennemis des ivrognes, et ils se vengent de ceux qni ne leur parlent pas poliment. (C£. D. Monnier, p. 6x6-632.)
Parfois les lutins rendent service, mais à la condition qu'on accomplisse une épreuve, telle que deviner un nom difficile ou inconnu, ainsi qu'on le voit dans le petit conte qui suit :
Il y avait une fois un marin qui partait pour Terre-Neuve ; il donna à sa femme beaucoup de filasse, et il lui dit :
— Tu la porteras à filer et à tisser à un petit bonhomme qui file et qui tisse dans un trou de taupe. Si la toile n'est pas prête quand je revieor drai, je te tuerai.
La femme alla porter sa filasse au petit bonhomme qui tissait dans un trou de taupe, et le bonhomme en eut vite fait de la toile. Qjiand elle fut prête, il dit à la femme :
-^ Je ne vous demande point d'argent; mais vous n'aurez la toile que si vous pouvez deviner mon nom.
La femme était bien embarrassée.
Son mari, en s'en revenant, entendit une petite voix qui chantait :
Une femme qui a la hnppe verte , Qui ne sait comment j'ai nom, Qpi ne sait comment )'m*^>pelle ; Cest Grignon qui est mon nom.
Quand il arriva chez lui, il dit à sa femme :
— Où est la toile ?
— Ah I répondit-elle, elle est faite. Le petit bonhomme me Ta montrée ; mais il ne veut la donner que si je devine son nom.
— £h bien I dit-il, quand il viendra, tu lui diras qu'il se nomme Grignon.
. Deux ou trois jours après, le petit bonhomme vint et dit :
— Savez-vous mon nom ?
— Vère (oui), Grignon, répondit la bonne fenome.
Et elle eut la toile pour rien.
(Conté en 1880 par Fxançcns Marquer, de Saint-Owt, mouM,' âgé de treize ans.)
Dans Rodomonty ConUs de la HauU-Breiagtu, !*• série, n^ XLvin, c'est le diable dont il &nt deviner le nom ; il en est de même dans Dick et Don, conte picard de H. Gunoy. Dans la Jolie fille, conte basque recueilli par Webster, c'est une sorcière nommée Marie Kirikitoun; dans un conte reproduit par Mèlusine, col. 150, c'est, comme dans 1 rédt gallot, un lutin, nommé Furti-Furton dont il s*agit de deviner le nom.
Le Men, p. 423, trace un portrait des esprits follets du pays bretonnant, qui se nomment souvent Follets, Bouflfon-noz, Fou de nuit, Buguelnoz. Ils rendent service à ceux qu'ils ont pris en amitié et sont les familiers des maisons.
« Heureuse la servante qui a un esprit follet dans sa manche I La maison sera balayée tous les jours avec soin, sans la moindre fatigue pour elle ; la pâte sera pétrie, les crêpes seront faîtes sans qu'elle y mette la main. Heureux aussi le valet d'écurie qui est l'ami des follets I II pourra dormir la grasse matinée, laissant à son compère le soin de panser les chevaux et de nettoyer l'écurie.
« Mais pour obtenir les bonnes grâces de ce capricieux esprit, il faut être avec lui plein d'attentions et de prévenances. La moindre offense sufiSt pour l'irriter, et alors il ne laissera échapper aucune occasion de vous jouer un mauvais tour.
« Dans le nord du Finistère, et surtout dans l'ancien évêché de Tréguier, il était d'usage, il y a quelques années, de placer dans un des coins du foyer une pierre plate ou un galet sur laquelle le Boufïon-noz venait s'asseoir la nuit pour se chauffer. On avait soin aussi de ne pas couvrir entièrement la braise de cendre. Mais un jour une servante, qui n'avait eu qu'à se louer des services du follet, eut la mauvaise idée de faire rougir la pierre. Le pauvre Bouffon-noz se brûla
cruellement; mais à partir de ce moment, rien ne réussissait à la malicieuse servante.... Elle fit tant de maladresses qu'elle fut congédiée de la ferme où jusque-là elle avait vécu heureuse. »
Ce rédt se retrouve en substance dans l'histoire du lutin hmilier de Kenrirborn, que M. Lnxd a retncèe dans ses VtUUÊt hrOontus (p. 76-77).
Dans un oonte de Sonrestre, Teui-ar-Pouliet, un lutin qui « eu i se louer d*un garçon de ferme le prend en amitié, loi aide A se marier, et aussi A labourer ; mais saftmme, mécontente de ce qu'elle avait eu de lui un cheval sans queue, met de la braise sur l'aire un jour que le lutin donnait une fête à ses amis. Ils s'en vont furieux, et depuis toitt alk mal i la maison. (Cf. aussi dans Luzel, Ugendes cbrétienneSy t. II, p. 173, un conte portant le même titre que celui de Souvestre, mais qui en difiêre beaucoup.) Une légende assez voisine de celle-ci, au moina quant au moyen de se débanasser da lurin, est raeontéo pac A. Bosquet dans k Ncrmattiù wmveillmutt. p. 130.
Je n'ai rien recueilli personnellement sur les lutins familiers des maisons, du moins sur ceux qui se plaisent à rendre service; en revanche, j'ai un assez grand nombre de récits où sont racontés leurs mé£Édts.
Il y avait autrefois des femmes qui allaient filer dans le fournil, comme c'était alors la coutume en hiver. Elles entendirent la crémaillère qui fiusait grand bruit, et elles crurent que c'étaient les gars qui s'amusaient à leur faire peur.
Quelques jours après, elles entendirent encord du bruit, et il leur sembla qu'on remuait, ainsi que font les fileuses, de vieux rouets qui étaient dans le grenier..
— Ne filez pas tout; jetez-nous en un peul dirent-elles, pensant avoir affaire aux gars.
Aussitôt, sans que le plancher eût le moindre trou, il tomba au milieu d'elles un gros paquet de reparons (déchet de chanvre). Cela leur fit bien peur; elles ne retournèrent plus filer dans le fournil.
(Conté en 1880 par Fiançoise Dumont, d'Ercë.)
Dans la partie française du Morbihan, les follets se plaisaient aussi à faire endêver les gens; plusieurs légendes recueillies par le D^ Fouquet (les Follets de Callac, les Lutins de Coetbo, Clémence de Cancoët) les montrent pénétrant dans la maison pour y faire des espiègleries. Un autre conte du même auteur, que j'abrège, les met encore en scène d'une manière plaisante :
Les follets tourmentaient toute la nuit deux vieilles filles qui avaient essayé vainement de les repousser à grand renfort de médailles et de chapelets : un soir elles aspergèrent d'eau bénite toute la maison, y compris les portes, les fenêtres et le foyer, puis elles se couchèrent ; la nuit venue.
les follets arrivèrent comme de petits fous, mais l'eau bénite les brûla. Alors ils grimpèrent jusqu'aux gazons du toit qu'ils jetèrent un à un dans le foyer par la cheminée, et, marchant avec précaution sur ces gazons étendus, ils arrivèrent au lit des vieilles filles, qu'ils se mirent à fouetter en chantant en chœur : « Tout n'est pas béni I tout n'est pas béni 1 »
(Les follets et les vieilles filles^ p. 48.)
Une autre vengeance du follet, dont l'histoire est connue dans toute la Bretagne bretonnante, consistait à faire subir à la dernière personne qui se mettait au b't dans la maison la correction qu'on inflige aux petits enfants qui ne sont pas sages (Le Men, p. 424).
On racontait jadis à Plévenon que les lutins se cachaient sous les lits ; et quand les mères étaient sorties, ils enlevaient les petits enfants de leurs berceaux et allaient les mettre dans d'autres lits ou dans une pièce à côté. Les mères, en rentrant, voyaient le berceau vide, et entendaient leur enfant qui criait et le lutin qui riait.
(Conté par Scolastique Durand, de Plévenon, 1880.)
Un soir le lutin passait devant une ferme, et comme il était fatigué d'avoir lutine les chevaux, il entra dans la maison et vint s'asseoir dans le foyer, où il y avait une grande fouée de feu, et il disait aux gens de la ferme : « Faufons-nous»
faufons-nous, il y a beau. » Les lutins parlent volontiers comme les en&nts.
(Q>ntè en z88o par François Marquer, de Saint-Cast.)
Le drac (cf. Babon, les PaUtis innoeenU, p. 16) vient aussi se chauffer dans les maisons.
Le lutin v^ aussi brouiller les cbeveux du monde. Il a les pieds ronds. (E.)
« On raconte que deux jeunes filles ayant couché dans une écurie, un mauvais lutin s*amusa pendant la nuit k lutiner telle» ment leur belle chevelure, que le lendemain elles furent obligées de la couper. » (A. Bosquet, p. 128.)
Il y avait une fois à Saint-Mieu un homme qui chauffait son four. Les follets étaient à danser auprès de là. H alla les r^arder une première fois, et ils ne lui dirent rien. Il y retourna une seconde avec sa patouille à la main.
Un des follets le vit et dit :
— Voici encore Robin ; il faut lui ôter l'ouie.
— Non, repartit un des follets, cela le gênerait trop ; il vaut mieux lui ôter Todorat.
Et depuis ce moment Robin ne sentait plus rien.
(Conté en 1880 par François Mallet, du Gouray.)
Une nuit les follets allèrent dans k maison d'une bonne femme qui était couchée ; ils prirent sa vache qui était dans le bas de sa place, la tuer
fent, puis, après l'avoir écorchée, ils se mirent à la manger. La bonne femme voulut au moins avoir un morceau de sa vache, et elle le ramassa. Le lendemain, sa vache se retrouva vivante; mais il lui manquait la pièce qu'elle avait prise.
(G>Bté par le même.)
Le Men raconte une légende assez semblable, p. 339. Un panvre homme n*avah qu'une vache. Une nuit les nains entrent chez loi et se mettent & la manger; il leur en demande un morceau. Les nains le loi donnent en loi promettant, s'il se montrait joyeux convive, de lui rendre sa vache vivante. Le lendemain, il manquait à sa vache le morceau qu'il avait mangé.
J'ai trouvé en Haute-Bretagne un conte identique où le rôle des lutins est attribué aux fées.
Un soir la mère Ledy s'en revenait. H faisait beau clair de lune, et elle dit à une voisine qui était avec elle :
— Il va nous être bien commode de passer sur la planche de Graphard.
Mais, juste au moment où elles allaient mettre le pied dessus, le temps s'obscurcit, et elles ne voyaient plus ; elles pensèrent que c'était le lutin qui s'était amusé à leur jouer ce tour-là. (E.)
(Cf. sur les tours joués par les lutins, Fouquet, les Lutins de Coetho.)
Au temps où les femmes portaient des bas de fil, — il y a bien des années de cela, — une
jeune fille, qui désirait se mettre à la mode, demandait à sa mère du fil pour se tricoter des bas ; mais la bonne femme ne voulait pas lui en. donner, ce qui chagrinait fort la jeune fille.
Un soir, en revenant de la prière, elle trouva sur le bord d'un sentier un bel écheveau de fil pelotonné en trois qu'elle ramassa précieusement.
Arrivée à la maison, elle dit à sa mère qui tirait les vaches dans l'étable :
— Ahl ma mère, tu ne voulais pas me donner avec quoi me faire des bas à la mode;, vois le beau fil fin que j'ai à cette heure.
En disant cela, elle voulut montrer sa trouvaille ; mais, bien qu'elle fût certaine de l'avoir bien soigneusement ramassée dans sa devantière (tablier), elle ne trouva plus rien. Pour se jouer d'elle, le lutin s'était changé en fil, puis s'était évanoui.
(Conté en 1878 par Ângèle Qiièrinan, d'Andonilli.)
Un homme, qui était « un petit chaud de boire », rencontra sur sa route un petit chat qui le suivait ; il le chassa en lui donnant un coup de pied. Un peu plus loin, il vit un chien blanc qui tournait en cercle autour de lui ; il l'éloigna en le frappant avec son bâton. En continuant à mar- . cher, il trouva devant lui le lutin qui, sous la forme d'une sorte de poulain, voulut lui barrer le
passage ; il fut obligé d'employer la force pour avoir la route libre, et même le lutin le suivit jusqu'à la porte de sa maison.
(Conté en 1878 par Henri Loaapre, d'Adgné.)
Quelquefois le lutin est dupé à son tour, comme celui qui, dans les environs d'Ercé, joua aux cartes avec les consommateurs et se saoula tellement, qu'il se noya dans une mare. Mais ceci est une histoire très-moderne. (E.)
Un homme de Bréhand avait tous ses champs dévastés par les lutins ; il lui hohlaient toutes ses pommes, renversaient son blé, et ne savaient quel mal imaginer pour nuire à sa récolte. Il résolut de se venger.
Un jour il vit dans le verger touchant à sa ferme un lutin qui défouissait des pommes de terre. Le fermier n'osait s'aventurer, car il entendait toute la bande des lutins qui riait et s'amusait à une petite distance. Il se décida pourtant, et prenant un gros bâton, il s'avança doucement et frappa un coup sur la tête du lutin, qui tomba le nez sur les pommes de terre.
Aussitôt il entendit les autres lutins qui criaient :
— Coiffette est morte I Coiffette est morte !
Ils se mirent à le pourcourre ; mais il se sau-
vait, et au moment où il entrait chez lui les lutins arrivaient à la porte :
— T*as bien foit d'entrer, Thomas Labbé, lui dirent-ils ; t'en aurais vu de belles autrement.
(Recueilli aux environs de Moncontonr par M. Bourie.)
Je ne connais point en France on autre exemple de lutins arrachant des pommes de terre ; mais il existe en Allemagne un démon qui se plaît à les &ire pourrir : il se nomme KartofilHdtmon (cf. Gubematis, Myik, its pUnUs, p. xvu).
s I. ~ LES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE LXHINS LE LUrm DBS ÉCURIES
[ES écuries ont un lutin spécial qui se nomme Maître-Jean^ Petit-Jean ou Jeannot»
On l'appelle aussi le lutm des chevaux.
Quand il se plaît dans un endroit, tout y réussit : il va chercher Tavoine des chevaux qu'il aime, et il les soigne mieux que le meilleur valet de ferme ; aussi sont-ils en parfait état, gras, le poil luisant et bons marcheurs.
A Ercé, Petit-Jean passait par une fenêtre étroite de l'écurie pour soigner un cheval. Un jour il y avait quelqu'un couché dans l'écurie, qui vit le lutin faire mine de sacquer sur le veau qu'était en train de faire une vache. Le garçon se leva pour aller aider ; mais aussitôt il entendit rire le lutin et ne vit plus ni vache ni veau.
(Conté en 1879 par Françoise Dumont.)
Petit-Jean est en effet très-espiègle, et il n'est pas toujours de bonne humeur.
Cest lui qui va la nuit arracher le crin des chevaux ; d'autres fois, il se plaît à emmêler la crinière et la queue des « bêtes chevalines », de telle sorte qu'on ne peut débrouiller les crins et qu'on est forcé de les couper. U a parfois la forme d'une bête, sans qu'on puisse préciser au juste s'il ressemble à un chien ou à un veau. (E.)
Les lutins des écuries passent leur vie dans les greniers ; mais quand arrive l'heure où les bêtes doivent manger, ils descendent et leur apportent de la nourriture. A leur approche, les chevaux se mettent à hennir.
Souvent aussi ces lutins tressent le crin du cheval en forme d'étrier, et les paysans ne peuvent en défaire les mailles.
(Recueilli aax environs de Moncontonr par M. Bourie.)
« Le Boudicy pluriel Boudtketf qu'on nomme Bom-Noz dans les environs de Quimper, est un esprit qui prend surtout plaisir à tourmenter les chevaux. Si vous trouvez un matin leur crinière tellement embrouillée qu'il vous soit impossible de la démêler, soyez sûr que c'est un boudic qui a fait le coup. » (Le Men, p. 422.)
Cette croyance an lutin des chevaux est trës-répandne en dehors de la Bretagne. On la retrouve en Berry (cf, G. Sand, Lég. rust.f p. 7$), en Normandie (Amélie Bosquet, p. 128), dans le Doubs (cf. D. Monnier, p. 640-64$), dans le Bassigny champenois (cf. Sarcaud, p. 17).
On prétend en quelques pays que le lutin qui brouille les crins des chevaux a des jambes de
bouc et que, s'il les emmêle ainsi, c'est pour se £aire des étriers et monter plus commodément à cheval.
A la Meule, il y avait un cheval qui avait les crins brouillés. Tous les soirs, vers dix heures, on l'entendait hennir; le fermier disait : « Voilà le lutin. » On ne le voyait point ; mais le lutin embrouillait les crins, et il se servait de ces crins quasiment tressés en guise d'étriers.
(Conté en 1880 par Zoé Ledy, d*Ercé.)
Croyance analpgne en Berry ('cf. G. Sand, Légendes rust., p. 75), dans le Doubs (cf. Monnier, p. 645). Le drac, qni est un lutin du Midi, se sert aussi des chevaux des fermiers (cf. Babou, les Païens innocents, p. 29-55).
En Normandie (cf. A. Bosquet, p. 103), ce sont les fêes qui nouent les crins des chevaux pour leur servir d'étriers.
Les lutins allaient lutiner les chevaux; ils brouillaient leurs poils ou les leur arrachaient brin par brin.
Un jour des gens dont les chevaux étaient lutines mirent du bran (son) sur le dos de leurs chevaux et dirent aux lutins :
— Lutins lutineurs, vous serez obligés de manger du bran, et vous ne sucerez plus leur sang.
(Conté par François Marquer, de Saint-Cast.)
C2}xand les chevaux ont les crins emmêlés, il
£siut bien se garder de les débrouiller, car les lutins iraient fouler dans leur lit ceux qui l'auraient fait.
C'est ce qui arriva à un garçon de ferme:
toutes les nuits le lutin venait le fouler. On lui dit de se coucher sur le ventre au lieu de se coucher sur le dos. Le lutin vint rôder auprès de lui, mais il ne le foula plus.
(Conté en 1880 par Françoise Damont, d*Ercé.)
En d*aatres pays, on croit qu'il est dangereux de dé&ire Touvrage du lutin ; en Jura (cf. D. Monnier, 641)» si on défaisait les tress68 des lutins, les chevaux mourraient.*
Ce même lutin se plaît aussi parfois à prendre par la bride les chevaux qui couchent dehors, et à les faire passer en dommage. (E.)
LE FAUDOUX
Le Faudoux ou Faudeur — de fauder, action de fouler le foin pour l'entasser — est le lutin spécial des greniers à foin ; on l'appelle aussi le lutin des sends (greniers à foin, du vieux français sanaiî). Le Fouloux est aussi un lutin des senâs, qui semble le même que le Faudoux; il foule les garçons, se couche sur eux, les chatouille, leur dépend l'estomac. Le Fouloux passe même pouir
DE LA HAtJTE-BittTAGNfi I45
être pédéraste. Ce dernier attribut ne figuré pas datis ceux du Faudoux. M»»® de Cemy, parmi les lutins connus à Saint-Suliac, cite aussi le Fôûléur, (c qui s'assied la nuit sur la poitrine de ceux qui dorment sur le dos. » Fouloux est la forme patoise de Fouleur.
« Le Bom-Noz a coutume de se placer la nuit sur U poitrine d'un homme endormi et de le presser de manière à Tétouffer... On ne connaît pat la.fbnne soûl laquelle le Boudic commet ses méfaits. Des personnes réveillées en sursaut ayant vivement porté leur main à leur poitrine, ont senti ua objet velu qui glissait entre leurs bras et s'échappait. » (Le Men,
En Franche*-Comté (cf. D. Monnier, p. (8$), le Ckutceur (ephiahos, incubos) passa par h «emtfe et vient iouler les gens.
Un homm^ qui couchait dans un sends (grenier à foin) était chaque nuit lutine par le Faudeur,
Une nuit que le lutin était sur lui, l'homme dit:
— Si j*avas mon coutiau...
— Ton kité 1 que que tu en feras ? demanda le Faudeur d'une voix grêle et moqueuse.
— Je te saneras (châtrerais).
Le lutin s'enfuit aussitôt, et jamais on ne l'a revu depuis dans le senâs.
(Conté en 1880 par F. Marquer, de Saint-Gist.)
Le Faudoux allait fauder une femme ; elle prit Un tâton, lui frappa un bon coup sur le dos en
lui disant : « Si je t'avais attrapé, je t'aurais tué. » Le Faudoux lui répondit : « Tout mort ». (S.-C.)
Une femme qui avait des petits enfants était souvent réveillée la nuit, et elle voyait le lutin pénétrer dans la maison par un boulin (petite fenêtre étroite et sans vitres). Une nuit, il vint la fauder, mais il ne faudait point son mari. Elle se dit:
— S'il allait aussi fauder mes enfants qui sont dans le ber, il les étoufferait.
Elle al^a consulter une de ses voisines, qui lui dit de mettre des pois dans un chapeau placé en équilibre à l'entrée de la petite fenêtre. Le Faudoux arriva étourdiment et renversa les pois ; il fut obligé de les ramasser un à un, et le matin ils étaient tous dans le chapeau, qui ne paraissait pas avoir bougé ; mais le Faudoux était si fûtè qu'il ne revint plus.
(G>ntè en 1880 par Rose Renand, de Saint-Cast.)
Elle tient ceci de son père qui, en le lui racontant, disait : « Il y en a qnl ne veulent pas y croire, et pourtant c'est bien vrai. »
Pierre Roulié, aubergiste à Bel-Air, recevait chaque nuit la visite du Faudoux, qui lui faisait toutes sortes de misères.
Roulié avait la mauvaise habitude de dormir les bras croisés sur la poitrine. Or, voici ce qui
se passait : Tanimal sorcier prenait l'aubergiste à bras-le-corps, et celui-ci ne pouvait se défendre, n'ayant pas l'usage de ses bras. Alors le Faudoux le roulait, le serrait, et quand il l'avait harassé de fatigue, il le jetait dans la place.
Ce manège continua plusieurs soirs consécutifs ; mais un jour Roulié pinça le Faudoux à son tour.
Il ne dormit pas cette nuit-là et mit ses bras de façon à ce que son ennemi- ne pût les embrasser. A un moment, il l'entendit « cotir » dans la paille et vit une masse « verte comme de la porée » (poireau) se précipiter sur lui. La lutte fut de courte durée et à l'avantage de l'homme. Il serra à son tour le Faudoux si fort « qu'il en chut », et il ne le laissa partir qu'après lui avoir fait promettre de ne plus venir troubler son sommeil. Le Faudoux tint parole, et Roulié ne le revit plus.
(Recueilli par M. Bonne, de Moncontour.)
Le &udoax est vert, nuis on n'a pu me décrire sa forme.
n y avait un homme qui couchait dans un senâs, et il était faudé depuis huit jours ; il fît une planche sur laquelle il planta des dous pointus, puis il alla se coucher dans le senâs. Quand il entendit monter le Faudoux, il mit la planche sur son ventre et prit son ballin dans
Ï48 TRADÏTIOirS ET SUPEÎISTITIONS
siès maîfis. Qtiâtid lé Faùdôiix fdt sur la planche, il lui dît : *« IXi >as mourir cette nuit. »
L'hbrmnfe îe ^rit avec soïi baîlin ' (coùVertùre), *puis il le frotta si dtir que le Faudoux perdit pour jamais l'envie deffevènir.
(Conté en lÔ^o par F. Marquer, de Saînt-Cast.)
LE HOUPOUZ
t)ans la belle saison, les paysans hoùpent pour s'àppder. HoUper, c*est pousser, en la riiodulant, "une exclamation qui se conipose de houhùu plusieurs fois répété; c'est nti cri qui a de Tânâlogie a\/ec celui du cfiat-îidant.
Fendant lé jour, il n'y a aucun danger à faire entendre cette exclârtiatîon joyeuse ; mais quand la nuit est close, et surtout aux approches de minuit, il faut bien se garder de répondre quand on entend houper, car c*est le Houpoux, esprit malin de la nuit, qui imite la voix des hommes pour les tromper.
Un soir que âçs laboureurs d*Yffiniac étaient
àUés se coucher dans le senâs, — c'est le grenier à
foin, — ils entendirent' houper à une petite
* distance. Pensant que ce cri était poussé par
quelque voisin attardé, ils répondirent à son
DE LA aAUTErBREXAÇJ^Ç 149^
appçl* Aussitôt ils siQseciîx^tcXÇinyerçé» a secou4^ avec violence; des maias invisibles les accablaient de coups, et le grenier paraissait tout en feu, bien que le foin ne brûlât; pas.
(Contée ea X&62 ptr Emile Frostm,.de llftignon.)
C*est aussi le Hoopoux qui^ se pldt à attirer sur le bojd des. mares et des doués ceux qui sont assez imprudents poui: se laisser entraîner. Et souvent, pour mieux séduire les jeunes garçons, il module son cri et lui donne le son argentin et frais d'une voix de jeune fille. (M.)
Le Houpoux rôde la nuit ; il se met en mouton, en chien, etc. Il a un cri comme le chat-huant, ou encore comme les gens qui s'appellent. '
(G>nté en 1880 par J. Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)
Un soir un homme de Pl^venpjqi, qui montait au grenier pour aller chercher 4 manger à ses chevaux, enteQdit houper à o^t^nt distance,. Il réppndit ; mais avant qu'il îpx^ arrivé en haut de; son échelle, le lutin était au bas.
(Conté en 1880 par Scolastiqpe D^urand, de I^lévenon.)
Le Houpoux me semble préoenter beaucoup d^anâlogie avec Ic) Lupeux berrichon, auquel il faut bien se. garder de répondre, etqui entraine les gens dans les mares (cf. G. Sand, Lég. rust.^ p. 107 et suîv.).
Mais il est plus étroitement encore apparenté avec les Sopptrs OQ Intios jq»peleiur8 de k Bretagne bntoniumte, avec lesquels il %.k
la, fois ressemblance de nom et de gestes. « Un des bcppers les plus connus et les plus redomés dans les environs de Qjiimper est lan an Od (Jean du Riyage). Il se tient toujours sur le bord des rivières, faisant entendre continuellement le iou houbou ! cri guttural familier aux paysans bretons lorsqu'ils rentrent le soir. Si quelque passant répond k ce cri, lan an Od franchit en un clin d'oeil la distance qui le sépare de l'imprudent et répète le même cri. Si le passant y répond encore, il franchit la moitié de l'espace qui lui reste à parcourir. Enfin, s'il y répond une troisième fois, lan se trouve subitement près de sa victime, qu'il étrangle on qu'il noie, s'il est dans le voisinage d'une rivière. » (Le Men, p. 420.)
En Picardie existe aussi un lutin appelé le Honpeur on Houpeux. (Communiqué par M. H. Gimoy.)
L*£CLAIREUR OU ÉCLAIROUS
Vers le Gouray, on le nomme Failleux; vers Ploêrmel, la Buette (Bluette). La vue du feu follet est très-redoutée, en certains pays surtout, où on la considère comme un présage de mort. Pour les Gallots, le feu follet n'est point un météore, mais une entité, revenant ou lutin, dont il n'est pas prudent de s'approcher.
Vers Bécherel, on dit que VÉclairous ou Écîaireur — c'est le nom donné au feu follet — est un prêtre qui a perdu une hostie dans l'eau, et qui est condamné à la chercher jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée. C'est pour sa pénitence qu'il erre
ainsi. On aurait la vue brûlée, si on avait Timprudence de lui faire quelque chose ou de lui parler.
Qjidquefois on voit le prêtre lui-même avec son étole violette ou noire au cou, et son ciboire.
(Conté en 1880 par Joseph Legendre,de Saint-Brienc-des-Iffs.)
Dans rOrne, les feux follets sont des âmes de prêtres qui se sont damnés en péchant contre la chasteté. En Hante-Normandie, ce sont des femmes qui ont en commerce charnel avec un prêtre. (Cf. A. Bosquet, p. 247.) En Franche-Gnnté, ce sont des âmes ai peine. (Cf. Perron, p. 29.)
Mais le feu follet est plus généralement un lutin qui a de grandes affinités avec le lutin breton qu'on désigne sous le nom de Paotrik he
skod tan, le petit homme au tison enflammé
<x C'est un petit lutin qui tient à la main un tison allumé et qui voltige, comme un papillon de nuit, au-dessus des prairies et des marais, en brandissant son tison.... J'ai entendu dire que ces mauvais esprits ont souvent égaré et quelquefois noyé des gens ivres ou des téméraires qui les avaient poursuivis en voulant les atteindre. »
(Luzel, Veillées bretonruSf p. 64. Cf. aussi Le Men, p. 422.)
L'Éclairous, à ma connaissance du moins, n'est pas un lutin foncièrement méchant. Il ne noie
1^2 TRApïTiaWS ET SUPERSTITIONS
pa$ les genç et les éclaire même au besoia ; mais il n'aime pas qu'on se montre irrespectueux à son égard ; sinon il se venge en faisant prendre aux mauvais plaisants, un bain forcé.
Un }iommp, qui était un peu en ribote» vit VÉcîairous qui voltigeait près d'une mare.
— Viens m'éclairer, lui dit le laboureur en plaisantant, et pour ta peine je te donnerai une de mes puces.
Cette parole sembla irrévérencieuse au lutin, qui fît tomber l'ivrogne dans la mare, et lui lançait de l'eau sur la figure et sur tout le corps, en criant : « Voilà pour tes puces 1 voilà pour tes puces I »
(Conté en 2878 par Henri Lonapre, d'Acigné.)
Un jour un homme allait pour passer une planche jetée sur un ruisseau ; de l'autre côté, Û vit VÉcîairous, et il lui dit :
Éeluve-moi, Foirod^r J'tos f donner deux Ikrds 1
Le lutin Tédaira; mais quand l'homme fut; passé, il ne lui donna rien, et l'Ëclairous, pour se venger, le tantouilla dans l'eau et le foula longtemps.
(Conté en i8to par Fcuiçoiac Dmoat, d'fircé.)