‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 17 sur 42 · NICOLE, OU LE LUTIN DE T K MER · texte numérisé non relu

NICOLE, OU LE LUTIN DE T K MER

Le lutin spécial, à la raer» et qui se plah à. jouer' toutes sortes 4e tours aux pêcheurs, c'est Nicole, lutin spécial à la baie de Saii^t-Brieuc et à celle de Sain.t>Malo,t.^u^^ trés^moderne, puisque son apparition ne date que des premières années de la Restauration, t^ Magasin piStoresque 4e 183^, dans une curieuse notice dont v6içi des extraitSi, donne même la date de 1825 :

-(< H n'était, plus possible de pêcher en sécurité. Nicole traversait oii brouillait les filets ; quelque-» £ois il les tirait si fortement qu'il les ai^rait; enlevés» et force était de les amarrer aux bancs de la cha^oppe, en attendant qu'il plût à Nicole 4e porter sur , quelque autre objet son kuxncur batifolante. Spuvent il sautait au milieu des p^t^ts poissons que le filet ratnass^t, et faisait 4^ trouées dans les mailles. Il s'amusait aussi à sourlever .^es ^t^cres dos bateaux à huîtres, pendant que les niatelots étaient dans des embarcations, légères à draguer sur les bancs ; ils n'avaient que le temps d'accourir pour rattraper le bateau eo déqve. Souvent aussi Nicole s'en prenait à la drague et l'embrouillait dans le filet.

« A Saiat-Cast, Nicole a cpnduit l'un après

Tautre, du port dans la rade, quatre à cinq bateaux dont les maîtres étaient absents. Quand les embarcations étaient trop fortes pour qu'il pût les entraîner, il saisissait le câble de la bouée et ^entortillait dans le câble de* Tancre.

« Il paraît qu'on l'avait surnommé Nicole, du nom d'un officier qui, pendant la guerre, commandait une péniche armée, et s'était montré envers les pêcheurs d'une grande sévérité. Les marins, un peu rancuneux, disaient plaisamment que c'était Nicole, devenu poisson, qui s'amusait encore â les venir tourmenter.

* « On n'a pu ni le prendre ni le tuer ; cependant il ne s'effrayait pas facilement. On croit avoir reconnu que c'était un gros marsouin ; mais il n'accostait point les autres et allait toujours seul. Au bout de trois mois et demi, il disparut, sans qu'on l'ait jamais revu depuis ni ailleurs. »

D'après M. Habasque, qui retrouva des souvenirs de Nicole â Erquy, son séjour sur ces côtes aurait duré trois ans.

« Il mêlait, lui raconta un ancien matelot, les lignes, enlevait les grelins, faisait dériver les bateaux, s'attachait â l'un plutôt qu'à l'autre, et tie faisait aucun cas des balles, parce qu'il était invulnérable. Heureusement, enfin, il s'attacha à un navire de Terre-Neuve, et oncques depuis on ne Ta revu. Notre conducteur nous fit, à l'occa-

sion de Nicole, toutes sortes de contes plus amusants les uns que les autres, et il nous entretint de Vhomme de mer, que tous ont toujours vu, excepté celui qui vous raconte l'histoire. » *

J'ai maintes fois, sur plusieurs points du littoral, trouvé des pêcheurs qui avaient vu Nicole. A Saint-Briac, un capitaine au long cours m'a assuré qu'il était à sa connaissance que Nicole avait fait des nœuds comme seuls les marins expérimentés peuvent les faire, et que plusieurs fois il s'était amusé à changer les ancres des bateaux, mettant à un navire le grappin d'un canot de pêche, et réciproquement. On prétend d'ailleurs qu'il avait des mains.

Voici les diverses dépositions que j'ai recueillies à Saint-Cast au sujet de Nicole :

Nicole a apparu pour la première fois un jour de la fête de l'Ascension, que des pêcheurs de Saint-Cast étaient allés, malgré la défense du recteur, lever leurs rets sur le banc de la Horaine. Le poisson se levait sur l'eau et jetait le feu « à goulées ».

Depuis, il joua maints tours aux pêcheurs, et chaque fois qu'il était parvenu à les faire endêver, on l'entendait s'esclaffer de rire auprès du bateau. Un jour il conduisit assez loin la barque d'un pêcheur dont il avait fait tomber à l'eau les avi-

roQS, de sorte qu'il ne pouvait gouven^err. Qpajxd le pêcheur se vit loin, il dit :

— Nicole, c'es; toi qui m'as enlevé mes avirons et amené ici; tuvas me ra^nener au port.

Nicole, qui probablement était en bonne humeur, ramena le bateau, jusqu'au peut*

(Conté, en 1879 pAr Rose Pirom de Snnt-Cast.)

> Nicole prenait l'amanrs delapatache et sâu-» tait haut comme les mâts sur la men

Il s'en est aHé avec un navire.

Nicole venait chercher Fàruel et Ménard, etks menait jusqu'à la Fresnaye*

(Conté eii f 875t ?»f Soobniqiae Dnrand^ de PléiRemon.)

Nkole ne faisait pas grand mal à l'époque de là pêche aux maquereaux.

Un jotxr, le pèse de Marie Durand allait à la drague. Étant en colère, il s'écria :

*- Viens donc, sacré Nicole I

Aussitôt Nicole frappa l'eau avec sa queue et jeta à bord du bateau cinq ou six seaux d'eau pour le moins.

Un jour on était à bénir un des bateaux de la Fresnaye. Nicole le prit par son amarre et le mena jusqu'à la Corbière. Le prêtre qui était à bord jeta de l'eau bénite à Nicole, et le conjura, et depuis on ne l'a plus revu.

(Conté par Marie Durand, de Saint-Cast. On pensait qne c-ètait Vâne 4'wi garde^pèobc très^aèvére.)

LXrriNS DIVSRS

Le Ronjous est un lutin qu*on voit surtout le soir, à la tombée de la nuit ou à Taube matinale. Cela aboie comme un chien, et ce n'est pas un chien ; cela est gros comme un chien, mais n'est pas un chien ; et cela ronge toujours on ne sait quoi, disent les paysans. (Environs de Dinan.)

On appelle Rtmgeur d'os an homme tnmsfbnné en diien par les sorciers, qui se pxomène la, nuit dans les mes de Bayenx en rongeant des os et en traînant des chaînes (cf. A. Bosquet,

Le Faux singe est un Mait^ean constitué comme un homme, qui courait après les femmes pour les violer.

Le Veau hlanc est un lutin qui, sous la forme que désigne son nom, frappe au ventre les femmes enceintes pour les faire avorter ; quelquefois il tette les femmes ou emporte leur enfant.

(G>ntè en 1880 pârj. Legendre,'de Saint-Brieac-des-Iffis.)

La BéU blanche, qu'on appelle aussi VOurse hlanche, était une béfe blanche ou grise, qui sau-<

tait sur le dos des hommes, les volait ; elle s'attaquait aussi aux femmes pour les violer. (E.)

Un fermier nommé Lorre, qui habitait Quévert, près Dinan, il y a environ trente ans, voyait tous les soirs, à la tombée de la nuit, une bête blanche un peu plus grande qu'un veau, qui rôdait autour de sa maison. Lorre, (fui était un ancien soldat, mit une balle dans son fusil et tira sur la bête, mais sans lui faire du mal, et elle continua pendant assez longtemps à venir se promener autour de la ferme.

La Guenne se présente tantôt sous la forme d'un bouc, tantôt sous celle d'un chien ou d'un mouton. Elle dévorait tout, et personne ne pouvait lui résister : elle tenait tête à sept ou huit hommes.

C'est probablement ce qu'on appelle ailleurs, par corruption, la Diane.

(Conté en 1880 par J. Legendre, de Saint-Brienc-des-I£&.)

s II. — LES ANIMAUX LUTINS

côté des lutins qui ont leurs noms et leurs fonctions spéciales, il en est d'autres qui n'ont point de noms particuliers, mais qui peuvent se montrer sous les formes les plus diverses, sous celles d'hommes, sous celles de bêtes; même parfois ils prennent l'apparence d'objets inanimés.

Les lutins bretonnants jouissent aussi de cette acuité de transformation, ainsi qu'on le verra par les extraits qui suivent :

« Les lutins sont des esprits méchants... qui prennent toutes sortes de formes, celles d'un taureau ou d'un bélier, qui tuent les passants à coups de cornes, ou d'un lièvre qui passe entre les jambes de ceux qui traversent un pont et les fait tomber dans l'eau. »

(Le Men, p. 4x9.)

Une note de Souvestre {Foyer breton, t. I, p. 114) rapporte que saint Ronan fut accusé, dit Albert de Morlaix, « d'estre sorcier et négroman-

i6ù rR:éL^mQifts et suFBRsriTioKjs

tien; faisant comme les anciens lycanthropes qui, par magie et art diabolique, se transformoient en bestes brutes, couroient le. garou et causoient mille maux dans le pays. » Bien que cette accusation ait été reconnue fausse plus tard, l'opinion que saint Ronan avait le pouvoir de se transformer en animal est établie dans nos campagnes. Il ne faut point oublier, du reste, que les druides et les bardes passaient pour avoir le privilège de se transformer à leur gré. Les premiers apôtres qui se subàtituèrent à leur autorité durent nécessairement avoir ce pouvoir. Le barde Tàliésin se vanté, dans un de ses chants (Myotrian, I, p. 20), de pouvoir devenir à son gré biche, coq ou chien.

Un autre conte de Souvestre (t. I, p. 199) montre ie teùr-ar-pouliet sous la forme d*utie belle grenouille verte.

« — Je prends, dît le lutin, successivement •toutes les formes que je veux, à moins que je ne préfère me rendre invisible.

* — Mais né peux-tu te montrer sous Tapparence ortMnaire à ceux de ta race ?

« — Sans doute, si cela te fait plaisir.

« A ces mots la grenouille sauta sur le dos d'un des chevaux, et se changea subitement en un petit iiaîn vêtu de vert et portant de belles guêtres cirées, comme un marchand de cuir de Landlvisiau.

DE LA HAUTE-BRETAGNE l6l

« Tu sais sans doute que les korigans du pays du blé blanc et de Cornouailles ont déclaré la guerre à notre race, parce qu'ils l'accusaient d'être favorable aux hommes. Nous avons été obligés de nous réfugier dans l'évêché de Léon, où nous nous sommes d'abord cachés sous différentes formes d'animaux. Depuis, nous avons continué à prendre ces formes, par habitude ou par fantaisie. » (P. 200.)

Les transformations des lutins gallots ne sont pas moins variées; on les voit prendre plusieurs formes d'animaux: il y en a qui se changent en chevaux, en petits chiens, en moutons, ^en lièvres, et parfois même en pourceaux.

« On les rencontre sous la figure d'un lièvre blanc, d'un chien noir, d'une chèvre blanche, d'un écureuil, d'un beau cheval blanc qui offre sa croupe. » (Mme de Cemy.)

On trouvera ci-après, au chapitre des Mammi- Jèrts domestiques, deuxième partie, les transformations en lutins de chacun des animaux dont la monographie s'y trouve. Voici diverses formes que prend Mourioche, animal lutin très-connu en Haute-Bretagne. J'ai mis à la suite quelques autres transformations de bêtes en lutins ou de lutins en bêtes, car il n'est pas aisé de savoir quelle est au juste l'opinion des gens à ce sujet.

JÔl TRADITIONS ET SUPERSTITIONS

MOURIOCHE, LA FAUSSEROLE, ETC.

Mourioche a généralement l'apparence d'un poulain d'un an; mais il peut revêtir d'autres formes. Il y a des lieux qu'il affectionne, et j'ai connu plusieurs personnes qui affirmaient l'avoir vu. Quoiqu'on ne sache pas au juste quel mal il peut faire, il est très-redouté, ce qui vient peut-être de ce qu'on en fait une sorte de Croquemitaine dont on menace les petits enfants pour les faire rentrer le soir. A Matignon, on disait autrefois aux enfants qu'on voulait coucher de bonne heure : « Hattai (viens, hâte-toi), mon p'iitgars; Mourioche teprenrait / » à moins qu'oa ne leur assurât que « la grande nuit de PlébouUe (pays situé à l'ouest) allait venir les emporter. »

On dit parfois en proverbe : « Il a eu pever comme s'il avait vu Mourioche. »

En rendant compte d*une de mes précédentes publications 0& était cité ce proverbe, M. Fitzgerald £ut observer qu*en Irlande pour dire qu'un homme a eu peur, on se sert de l'expression r « He saw Morogh, il a vu Morogh. » Ce personnage irlandais était, parait-il, Morogb O'Bryeu, baron célèbre par ses déprédations (cf. Acaâenty^ 30 juillet 1881).

D'après Habasque (Notions histoiiques), Mow-

rioche prenait jadis un grand nombre de formes aux environs d'Erquy. « Mouriochc, qui revêt toutes les formes; Mourioche, la monture du diable, qui vole avec la rapidité de Téclair, que parsèment des points lumineux, et qui s'allonge tant que l'on veut, assez du moins pour porter quatre personnes. Malheur à qui se trouve sur son passage I mais doublement malheur à Timprudent qui aurait la témérité de vouloir monter ce coursier d'étrange espèce! Il serait précipité^ dans un abîme, ou il aurait le cou tordu ; aussi personne n'ose sortir de sa maison quand on sait Mourioche dans le pays. »

Vers Jugon, Mourioche s'appelle Mourioche ou la Gumne ; il se présente souvent sous la forme d'un cheval. Si on a l'imprudence de monter sur son dos, il vous jette dans l'étang de Jugon.

Parfois aussi il est semblable à un mouton qui grossit, grossit et devient haut comme une montagne.

Il y a une formulette pour le maudire, on lui crie:

Mourioche, Ledkblet'«corclie.(D.>

Voici quelques récits où Mourioche est mis en scène:

Mourioche prend la forme de cochon, de mouton ou de bête blanche.

Un homme de Catuelan rencontra au ras de la Pierre-Plate, au-dessus de Beausoleil, le diable Mourioche sous la forme d*un mouton blanc qui avait des espèces de bras. Mourioche le prit à bras-le-corps et le jeta par dessus un fossé. L'homme croyait en être quitte ; mais Mourioche revint et le jeta encore. Cela se passa plusieurs fois ; mais le mouton blanc finit par disparaître sans avoir rien dit. (P.)

Il y avait une fois un homme qui était un petit chaud de boire. Comme il allait passer un échalier, il vit dessus un petit chat.

— Hau I dit-il, on prétend qu'on voit ici Mourioche. Je crois que le voici. AlVous-vous tirer de Uy Mourioche, pour me laisser passer ?

Mais, ouah 1 Mourioche ne bougeait point.

— Vàllei vous tirer d'ià tout- comme, répéta l'homme.

Mais le petit chat ne se dérangeant pas, il prit un bâton et en frappa deux ou trois coups sur la tête du lutin, qui roula sur lui-même et devint gros comme une belle génisse, puis disparut.

A l'échalier suivant, la génisse était là.

— VaJU^ vantiei (peut-être) ne pas vous tirer d'ma vée, Mourioche; f allons cor veir.

Il frappa la génisse d'un coup de bâton qui la fit dérouler jusque dans le creux du fossé. Il passa Téchalier et ne vit plus rien.

A Téchalier d'après était une bête grosse comme une vache. L'homme commençait à avoir peur; mais pour se rassurer, il cria bien haut :

— Mourioche, ifalle^ cor vous tirer de ma vit, que je vous dis.

Il frappa de nouveau la bête qui disparut ; mais plus loin, il la vit qui était grosse comme un boeuf : elle marchait sur ses talons. U rentra chez lui, et quand la porte fut fermée, il entendit la bête qui courait et criait en faisant du bruit comme quelqu'un qui déchire de la toile.

(G>nté en 1881 par J. M. dmault, du Gouray.)

Mourioche était une bête qu'on rencontrait le soir dans les chemins et dans les sentiers les plus fréquentés ; elle n'avait pas le droit d'aller à travers champs, parce qu'ils étaient bénits.

Tous ceux qui la voyaient s'enfuyaient à son approche; mais il y avait des gens qui disaient qu'ils n'avaient pas peur de Mourioche, et que si jamais ils le rencontraient, ils verraient par euxmêmes s'il était à poil ou à plume.

Un soir, l'un d'eux s'en revenait du bourg de

l66 TRADITIONS ET SUPERSTITIONS

Plévenon par un sentier très-étroit, lorsque tout à coup, au moment de passer un échalier, il vit une bête énorme qui se planta devant lui en lui barrant le passage.

L'homme n'eut pas peur ; il cracha dans sa main pour mieux tenir son bâton à marotte, et il franchit le talus. La bête resta un moment surprise ; mais elle se trouva encore devan't lui à l'échalier suivant. Il passa comme la première fois par dessus le talus, sans frapper la bête, mais en se promettant bien de ne pas l'épargner s'il la revoyait encore.

Au troisième échalier, elle lui barrait le passage. Le fossé du talus était profond et trop large pour pouvoir être sauté, et comme on était en hiver, l'homme ne se souciait pas de prendre un bain.

Il s'élança sur la bête qui lui barrait le passage, et pendant une demi-heure il la frappa à coups de bâton. Tout à coup, elle poussa un grand cri et lui dit :

— Arrête, et ne me frappe plus !

Et soudain elle changea de forme, et à sa place il vit un de ses voisins qui était blessé au front et le supplia de ne jamais raconter sous quelle forme il l'avait vu.

Il le remercia d'avoir eu le courage de le délivrer en le blessant, car, sans cela, il serait resté

SOUS la forme de Mourioche et aurait appartenu au diable.

L'homme tint parole à son voisin, et il ne raconta l'aventure que six mois après sa mort, et encore il ne dit point son nom.

(Gmtè en 1880 par Élie Ménard, de Plévenon.)

D'après ce dernier récit, Mourioche ne serait autre chose <]u*une des formes du loup-garon.

Autrefois Mourioche était un homme ou une femme qui s'étaient vendus au diable. Celui qui avait conclu ce pacte se frottait avec une liqueur et pouvait se changer en la bête qui lui plaisait. Il avait alors, outre sa force ordinaire d'homme, celle de la bête dont il avait pri^ la forme ; mais il ne pouvait en user pour faire mal à des hommes.

(Conté en 1881 par Isidore Poulain, de Plévenon.)

Un soldat qui revenait du régiment disait, en parlant de Mourioche :

— Je voudrais bien le voir

Le soir même il vit Mourioche qui l'attendait sur un échalier. Ils se colletèrent tous les deux ; mais si l'homme n'avait pas appelé le bon Dieu à son secours, il était perdu.

(Conté en 1879 par Pierre Derou, de CoUinée.)

Mais il parait que si on a k courage de lui

l68 TRADITIONS ET SUPERSTITIONS

résister et qu'on parvienne à lui faire peur, le lutin se montre plus docile, ainsi qu'on le verra dans les deux contes qui suivent.

Un tailleur qui s'en venait de coudre se trouva, en passant un échalier, à cheval sur Mourioche, qui se mit à l'emporter :

— Où me mènes-tu ?^^dit le tailleur.

— Je vais te noyer, répondit Mourioche.

— Si tu ne me conduis pas bien droit à ma porte, je te couperai les oreilles avec mes ciseaux.

Le lutin eut peur, et il déposa le tailleur à sa porte.

Cf. le Ftrsi, Cont. popul.y 2* série, n^ lvii : c'est an lutin en forme de poulain qui, menacé par un tailleur, le reconduit il sa porte sans lui faire de mal. Cf. aussi Goudé, Lég. de Chdteauhriant, p. 39 ; la bête de Béré est vaincue par un gars hardi qui lui tient tète.

Mourioche monta une fois sur le dos d'un homme qui. n'avait pas peur. En arrivant dans l'aire, il cria à sa femme : « Viens voir, j'ai apporté Mourioche ; » mais quand elle vint pour le voir, il avait disparu.

(Conté par F. Mollet, du Goontj.)

Voici un autre récit où Mourioche semble une transformation du diable :

Il était une fois un homme de la Ville-Orien en Saint-Gist qui s'en revenait de Matignon.

Non loin de sa maison, il rencontra une bête qui était, à ce qu'il croyait, une brebis. Il l'emmena chez lui et l'enferma dans son étable.

Le lendemain, quand il alla la voir, au lieu d'une brebis, il vit une vache; le jour d'après, c'était un cheval. Il commença à se repentir de l'avoir emmenée, et il pensa que peut-être elle jetterait des sorts sur sa maison. Il la laissa encore toute cette nuit dans son étable, et le lendemain, quand il y retourna, elle était redevenue brebis. Quand elle le vit, elle se mit à rire et lui dit :

— Pourquoi viens-tu me voir ainsi tous les matins ? Tu es bien curieux I

L'homme fut bien ébahi d'entendre la bête parler ; mais quand il regarda dans l'étable, il vit tout son troupeau crevé.

— Ah ! s'écria-t-il, tu as tué toutes mes bêtes. Tu vas sortir de l'étable !

Mourioche s'enfuit aussitôt, enlevant la moitié de l'étable et les trois enfants de l'homme, qui ne les revit jamais.

Le fermier voulut reconstruire son étable ; mais ce que les maçons faisaient pendant le jour, Mourioche venait le défaire pendant la nuit.

Un jour que l'homme était à se désoler, il trouva dans un coin le collier que Mourioche avait laissé ; il le vendit, et comme il était tou^

€n or, il eut de quoi se mettre à son aise pour k restant de ses jours.

(Conté par François Marquer, de Saint-Cast.)

Le collier laissé par le lutin ou diable a pour similaire la bride d'or du Fersé, Cont.popul.y 2« série, n** lyi.

Vers Châteaubriant, on redoute la bête de Béré, qui a la plupart des attributs de Mourioche et subit des transformations analogues. Sa monographie a été écrite par M. Goudé, Histoires et Légendes de Châteaubriant, p. 33 et suivantes.

Mourioche semble aussi apparenté à la Grand'Bëte du Berry, sorte de chienne de la grosseur d'une vache qui suit, sans leur fiùrede mal, les passants attardés (Martinet, p. 3). Au sortir des taillis de Champeaux, ils entendirent tous les oiseaux du bois crier à la fois, et virent une héte qui était faite tout comme un veauy tout comme un lièvre aussi. C'était la Grand'Bète. (Maurice Sand.)

G. Sand consacre à la Grand'Bète tout un chapitre de ses Légendes rustiques. (Cf. aussi Laisnel de la Salle, I, p. 177-)

La Fausseroîe est une bête assez semblable à Mourioche, qui se promène à Saint-Cast, tantôt 50US la forme d'un chien, tantôt sous celle d'un veau. On entend piétiner : c'est la Fausseroîe qui arrive et jette les gens par terre. Bien des personnes l'ont vue, et il y a surtout un endroit où elle apparaît et qui se nomme la Fausseroîe, soit que la bête lui ait donné son nom, soit qu'elle ait emprunté le sien au lieu où l'on a le plus coutume de la voir. La Fausseroîe n'épargne même pas le clergé: en 1832, M. Cormao, alors recteur de Saint-Cast, fut secoué par la Fausseroîe.

Des gens de Calorguen qui vivent encore, mais sont aujourd'hui des vieillards, allaient à la chasse dans leur jeune temps, et chassaient surtout la marte. Un jour qu'ils étaient près de la Haraelinaye, leurs chiens aboyèrent, et ils crurent que c'était après une marte. Ils coururent et virent au pied d'un arbre une bête blanche, grosse comme un agneau ; à mesure qu'ils s'en approchaient, elle grossissait et devenait monstrueuse. Ils eurent grand'peur et s'enfuirent, se promettant de ne jamais y retourner. Mais assez longtemps après, comme ils s'en revenaient . tous les trois de leur journée, leurs chiens coururent encore en aboyant vers une bête qu'ils prirent pour une marte. Ils voulurent s'en assurer et les suivirent. Arrivés près d'un chêne, ils virent que la bête y était montée; Ils montèrent aussi, et alors la bête leur dit: « Qui descendra premier, vous ou moi? » Ils eurent encore trèspeur et descendirent vite ; mais la bête descendit aussi et courut vers la rivière. Elle se jeta à la nage, et ils l'entendirent battre l'eau comme la roue d'un moulin.

Un homhie de Calorguen, nommé Jean Lhermite, a raconté bien des fois q*'un soir, revenant de Rennes le long du canal, arrivé sous l'Angevinais, un peu en deçà de Donhsi» il

entendit dans le bois quelque chose qui remuait» et il vit tout à coup une énorme bète blanche qui voulut se jeter sur lui. Il n'avait jamais eu peur de sa vie, et il crut, comme on n'y voyait pas trèsbien, que c'était un des chiens de la ferme de Boutron, où il y en avait de très-gros. Il se défendit en la frappant avec son bâton. A la fin, la bête le lâcha et se jeta à la rivière, qu'elle traversa. Alors il monta â Boutron et frappa à la porte de la maison; on lui ouvrit, et il put s'assurer que tous les chiens étaient là. Il fut pris d'une si grande frayeur qu'il n'osa retourner seul chez lui, et on fut obligé d'aller le reconduire.

(RecndUi par M^e Élodie Bernard.)

Quelquefois ces croyances aux lutins sont exploitées par des malfisdteurs» des fraudeurs ou de simples mauvais plaisants. Ceux qui veulent faire peur s'enveloppent d'un drap blanc, ou se couvrent d'une peau de vache dont les cornes sont tournées en l'air, et marchent à quatre pattes ou par bonds. Le, métier n'est pas toutefois sans danger, car il peut se trouver, surtout maintenant, un paysan moins superstitieux que les autres, qui tire sur le prétendu diable ou esprit.

Peu de temps avant le meurtre de M^e des

Ville-Audren et de sa domestique, qui furent assassinées à Matignon, au commencement de la «Restauration, une forme étrange se montra à plusieurs reprises dans les rues de la petite ville : elle était couverte d'une peau poilue et faisait entendre dos cris qui ne ressemblaient à ceux d'aucune bête. L'apparition allait soulever le loquet des portes en cherchant à les ouvrir. Si elle y parvenait, elle entrait à moitié, puis se retirait en poussant un cri effroyable. Personne n'osait plus sortir de chez soi après la nuit close. L'apparition cessa brusquement dès le lendemain de l'assassinat. (M.)

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