‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 19 sur 42 · LE DIABLE · texte numérisé non relu

LE DIABLE

|E diable que les paysans mettent en scène dans leurs récits est généralement bonhomme ; il vient quand on l'appelle, et, moyennant un pacte, accorde ce qu'on lui demande. Et cela peut paraître surprenant, car il est, la plupart du temps, trompé, par la malice de ceux à qui il a affaire, ou sa proie lui est anachée par l'exorcisme des prêtres. On cite même des faits contemporains où le diable a été mêlé. (Dinan, etc.)

(Cf. Lift, orale j p. 74.)

En Basse-Bretagne, il joue un rôle analogue : « Dans les récits comouaillais, le héros ordinaire est le diable, le diable du moyen âge, avec lequel on faisait de fréquents pactes, tantôt

pour avoir de l'argent, tantôt pour bâtir des ponts, des châteaux, des églises même, et qui en définitive se trouvait presque toujours être berné et dupé. »

(Luzel, I" rapp., p. 107.)

De même que ceux des autres pays, les contes populaires de la Haute-Bretagne fourmillent de récits où le diable est trompé (cf. i^ série,, no xLi, le Diable attrapé; n*» xliv, les Femmes et le Diable; no XLvni, Rodomont; 2^ série, no Ln> Misère; no liv, le Doreur et le Diable; no lvi, La Grange du diable, etc.)

Voici les surnoms du diable : Grippi (qui attrape en griffant, gripper en patois), le Harpi,. le grand Biquion (bouc), le Compère.

D'après M. Orain, vers Essé, aux environs de Rennes, on lui donne aussi le nom de vieux Jérôme (Le Conteur breton, 2* année, p. 266). Je n'ai point entendu cette appellation, qu'il est intéressant de comparer avec le surnom de vieux Guillaume que lui donnent les Bretons bretonnants.

Quand le diable parait, il est généralement vêtu de couleur sombre, et souvent il ressemblerait exactement â une « manière de monsieur » ou à un gros fermier, si on ne regardait ses pieds dont l'un au moins est déformé et semblable à un

sabot de cheval. Parfois aussi il a des gants de cuir ou des griffes pointues. On lui prête aussi un habillement tout rouge, et le cheval qu'il monte est tout noir.

En Normandie, son déguisement favori est celui d'un monsieur de la ville. En Basse-Bretagne il se déguise aussi « en un jeune gentilhomme qui était assez bien, si ce n'est qu'il avait des pieds de cheval ». (Lnzel, Gv/etxiou, p. 27.)

Quand il a été exorcisé, il s'en va en vent ; parfois il abat une partie de la maison, et Ton ne peut la rebâtir. D'autres fois, il abat les arbres et les pommiers.

Ce départ du diable qui emporte la maison ou détruit les récoltes n'est pas particulier à la Bretagne : on retrouve le similaire dans les Pyrénées (cf. Cordier, Le Diable che^. l^ paysans, p. 48), en Gascogne (cf. Bladé, Sei^e sup., Le Diable chei^ les métayers, p. 19), en Basse-Bretagne (cf. Luzel, Ug, chrét.y t. II, p. 151; Le saint vicaire et le diable.)

Mais il a laissé d'autres traces de son passage et de sa colère. On a déjà vu, p. 6, que plusieurs mégalithes portent son nom, soit qu'on lui en attribue la construction, soit que son empreinte y soit gravée (cf. pour ces légendes les p. 20 et suivantes, 36 et suivantes du présent volume.) Au mont Dol (cf. p. 182) se voit aussi la

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marque de sa griffe, et on la retrouve en nombre d'endroits, soit sur des mégalithes, soit sur des rochers naturels.

Il est <iangereux d'évoquer le diable, et surtout de dire : « le diable m'emporte I » ou : « le diable m'enlève I » car il prend parfois au mot l'imprudent.

(Cf. sur cette superstition Fouquet, JU Douanier emporté par le diable^ p. 24-37 ; D. Monnier, p. 41.)

Le diable, pour les paysans, est parfois l'égal de Dieu en puissance : c'est le génie mauvais opposé au génie bienfaisant. Quand un prêtre n'est pas là pour l'exorciser, il enlève les gens qui l'ont appelé ; quelquefois même il étouffe les enfants dans leur lit.

(Cf. sur ce dernier méfait Fouquet, p. 14.)

Dans les récits qui suivent^ on verra la manière dont les paysans gallots envisagent le rôle du diable.

s I. — LE DIABLE PARIEUR ET LUTTEUR

|E diable n'est généralement pas heureux dans ses paris, ni dans ses luttes. Il est vrai que les paysans lui attribuent une dose de stupidité peu ordinaire. Un jour pourtant il rencontre un géant plus sot que lui: c'est Gargantua ; il le défie de remplir une auge avec son sang. Gargantua accepte ; le diable fait un trou dans l'auge, et Gargantua meurt au bout de son sang.

Mais, le plus habituellement, il est dupé, comme le jour où il défia saint Michel de faire un édifice aussi beau que le sien. Saint Michel fit un palais tout en glace, et le diable contruisit l'abbaye. Il la montra au saint après lui avoir fait promettre de ne point faire le signe de la croix, ni sur sa personne, ni sur les murs ; mais saint Michel éluda la promesse en désignant avec la main quatre pierres défeaueuses qui formèrent un signe de croix.

(Voir plus loin ce conte, au chapitre des saints.)

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Une des légendes que j*ai entendu le plus souvent conter, c'est celle que Rabelais a immortalisée dans le Diable de Papefiguièrey liv. IV, chap. 47 et 48, et dont le thème est très-répandu dans des pays variés. Je l'ai retrouvée un peu partout, avec de très-légères variantes.

Voici d'autres contes où le diable n'a guère de chance dans ses paris et dans ses luttes :

Le mont Dol se compose d'une petite montagne de granit. Sur la pointe la plus élevée, du côté du mont Saint-Michel, apparaît la griffe du diable. Cette entaille du rocher à l'endroit le plus abrupt attire toujours les visiteurs, auxquels on raconte que Satan partit de là ou s'appuya sur ce sommet, dans sa lutte contre l'archange saint Michel. Les jeunes fiUes bravent le danger et le vertige pour examiner cette griffe gigantesque qu'elles croient fermement être celle du diable.

(G)mmaniqué par M. B. Robidou.)

Un charretier s'embourbait toujours au même endroit, ce qui le faisait jurer très-fort.

— Si je savais, dit-il un jour, quel diable me fait emmoîer ma charrette, je lutterais avec lui, et je lui donnerais une trempe dont il se souviendrait.

A ses pieds il trouva un paquet de filasse qu'il poussa du pied en disant :

— Est-ce toi ?

Aussitôt le paquet se mit à lutter; mais i*homme fut le plus fort. Il prit le paquet sous son bras et revint à la maison, laissant là sa charrette.

— Ouvre-moi, dit-il à sa femme; je liens le diable.

Dès que l'homme fut entré dans la ferme, le paquet se glissa sous le lit et se transforma en homme. Comme le charretier prenait un bâton pour le frapper, il entendit une voix qui disait :

— Ne me fais pas de mal, et tu t'en trouveras bien.

— Je te laisserai aller, repartit le fermier, mais à la condition que jamais tu tCemmoleras ma charrette.

Le diable le promit et tint parole ; il ramena même l'attelage du charretier jusqu'à la maison.

(Q>nté en 1878 par Jean Bouchery, de Dourdain.)

s II. — LES PACTES

[UAND on appelle le diable, il arrive assez souvent, surtout s'il sait que celui qui rinvoque est disposé à tout accepter. Il n'a point un aspect rébarbatif; au contraire, il semble disposé à rendre service par pure bienveillance, moyennant certaines conditions dont l'échéance est d'ordinaire éloignée. Si on accepte ses propositions, il fait signer un contrat avec une goutte de sang (cf. le Pacte, n9 xlh, et l'Enfant vendu au diable, no xxix, Contes pop., !« série). Parfois aussi il se contente d'une simple promesse, ou se déclare satisfait si, par exemple, on consent à aller jurer et cracher au pied d'une croix (cf. le Pacte, 2* série, n© lvi).

Quelquefois il suffit, pour obtenir ses faveurs, qu'on veuille bien dire : « A telle ou telle époque je vous appartiendrai » (cf. la Coquette et le Diable, Ldtt. orale, p. i66.)

Ce genre de pacte se retrouve en Normandie (A Bosquet, p. 291), en Gascogne, cf. Bladé, Seiie sup., le Retour du Seigneur, p. 16).

Mais il est bon de spécifier, car le diable ne coknpte pas comme les chrétiens: pour lui, le jour et la nuit ne sont qu'un ; quand on fait avec lui un paae de vingt ans, il vient chercher au bout de dix ans. (P.) H arrive quand on l'appelle; mais si on veut être certain de le voir, il est bon de se procurer une poule noire. (P.)

Un homme et une femme de Conaquen, qui étaient très-pauvres, se plaignaient continuellement. Un jour l'homme rencontra un monsieur qui lui dit, voyant son air triste :

— Qu'avez-vous ?

— Oh I monsieur, répondit-il, nous sommes bien malheureux : ma femme est malade, et je vais au médecin ; mais je n'ai point d'argent.

— Eh bien I dit le monsieur, si vous voulez me donner ce que votre femme porte maintenant, je vous en procurerai.

— Ma foi, répondit l'homme, elle ne porte pas grand'chose ; elle est dans son lit et ne porte que ses draps, qui ne sont guère valeureux»

— Enfin, reprit le monsieur, donnez-moi ce qu'elle porte. Voici une pièce de cinq francs; tous les soirs vous n'aurez qu'à l'attirer, et le lendemain vous trouverez dix francs.

L'homme, qui ignorait que sa femme fût enceinte, y consentit ; mais quand l'enfant vint

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au monde, il ûit . bien marri et bien triste. Il envoya bien vite baptiser le nouveau-né. Sur la route il vint un monsieur qui marchait à côté de la femme qui portait Tenfant, tout près de son épaule, à la toucher: c'était le diable qui se disposait à enlever l'enfant. Mais la petite fille qui devait être la marraine dit à sa mère :

— Regarde donc, maman; ce monsieur-là a un pied de bœuf.

La femme, effrayée, ôta vitement Tanneau qu'elle portait à son doigt et le passa à la bride du bonnet de l'enfant. Aussitôt le diable lui donna un grand coup sur l'épaule en s'écriant : — Vous me faites grand tort.

Et il disparut en emportant Vaffûteau (manteau) de la femme.

(RectteiUi par M^e Élodie Bernard.)

La femme Deslions, de Calorgaen, qui vit encore, a connu *hoiome & qui cela éuit arrivé.

Un homme avait fait un pacte avec le diable, qui devait le transporter dans l'air au sabbat. Une nuit, il se rencontra avec Satan dans la prairie de Morpas.

— Partons, partons, dit le diable ; mais si tu dis le nom de la chose dans laquelle tu pourras butter en traversant le ciel, je reviendrai pour t'emporter.

Ils s'enlevèrent tous les deux; mais Thomme heurta du pied quelque chose de dur qu'il reconnut pour être le clocher de Gosné. Il fut longtemps sans se vanter de cette aventure ; mais un soir, dans. un veilîouas (veillée) où il avait un peu bu, il dit qu'il avait une fois butté dans le coq de Gosné. Qjielques jours après, il mourut, et le diable l'emporta.

(Conté en 1878 par Jean Piou, de Gosné,)

Un homme avait fait un pacte avec le diable, qui devait le porter partout où il voudrait aller; mais à sa mort, il devait être emporté par le diable, à moins qu'il ne trouvât un endroit où le démon ne pût le porter.

Quand il fut sur le point de mourir, il raconta à son confesseur le pacte qu'il avait consenti, et celui-ci lui dit d'ordonner au démon de le porter en paradis.

Comme le diable ne peut pénétrer en ce lieu, e pacte fut rompu.

(Conté par Jean Bouchery, de Dourdain, 1878.)

Un homme avait un {«ré à faucher, et il était si difficile à tondre, qu'il appela le diable à son secours.

— Je veux bien faire ta besogne ; mais si tu ne peux me dire le nom de l'instrument dont je me servirai pour cela, tû seras à moi.

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Le paysan raconta cela à sa bonne femme, qui lui dit de porter dans le milieu de la prairie un vieux trépied, et de l'enfoncer un peu en terre.

La nuit venue, le diable se mit à la besogne^ et quand il heurta le trépied, il commença à jurer et dit ;

— Voilà ma faux toute ébréchée I

L'homme, qui était caché, entendit cela et nomma facilement l'instrument dont le diable s'était servi.

(Conté en 1878 par Jean Bouchery, de Dourdain.)

Le diable se met assex fréquemment au service des gens (cf. Us Femmes et le Diable, i* série n*> zliv ; Le Matelot Jean-Jacques, n9 xLvi ; Fouquet, La légende de Kerleau ; Dulaurens de la Barre, Fantômes bretons : Ravage.

Dans nn conte de la Haute-Bretagne, intitulé les Femmes et le Diable f n°XLiv, x'* bérie, j'ai réuni plusieurs récits similaires où le démon est trompé par les femmes. Il en est de même à peu prés partout, témoin .Ia Chose impossible de Lafbntaine, Le Diable de Papenfiguiire de Rabelais, qui tous deux ont été puisés dans k littérature populaire du moyen âge.

Les pactes sont rompus quand le diable, qui est toujours scrupuleux observateur des conventions, ne peut exécuter une des conditions promises dans un marché (cf. les Femmes et Je Diable^, par les exorcismes (cf. la Coquette et h Diable, Utt. orale, p. 170), qui sont parfois pénibles pour les prêtres qui les font. Cela les tire dur, me disait un de mes conteurs. Qjaelquefois Teau

bénite seule suffit. Mais il y a encore d'autres moyens :

Quand un homme avait Êiit un pacte avec le diable, il était mimi d'une jarretière rouge. Pour que le démon n'eût plus pouvoir sur lui, il fallait que l'homme, portant sa jarretière rouge, passât devant une croix et eût le temps de se signer avant que le diable, qui le guettait, eût pu mettre la main sur lui. Les pactes étaient aussi rompus quand un proche parent du possédé le blessait à la figure.

(Coaté par Joseph L^endre, de Saint-Brieuc-des-Ifis, 1880.)

Dans le Morbihan, le sang en coulant défait les pactes (cf. Fouquet, La Jument du diable, qui reprendsa forme humaine dès que son sang a coulé.)

Mais d'autres fois les pactes sont moins faciles à rompre, et le diable emporte les gens, ainsi qu'on le verra dans le conte qui suit :

On connut l'histoire du philanthrope Marot de la Garaye et de sa femme, qui établirent au siècle dernier un hôpital dans les dépendances de leur château. C'est après une jeunesse dissipée qu'ils prirent cette résolution; mais la tradition populaire, qui se plaît à mettre du merveilleux partout, artribuait la conversion du comte à une aventure surnaturelle.

M»e de la Garaye, ne pouvant avoir d'enfant.

avait adopté une nièce, fort jolie personne, et déjà en âge d'être mariée. Quand elle atteignit dix-huit ans, ses parents adoptifs donnèrent un bal magnifique où fut invitée toute la noblesse des environs. Au milieu du bal se présenta un inconnu qui murmura des paroles d'amour à l'oreille de la jeune fille ; elle consentit à suivre son danseur, qui n'était autre que le diable, et il l'emporta, s'en allant en fumée et en feu qui consuma l'aile gauche du château.

(Recueilli i Dinan par M*»' Daumer, 1879.)

M^* de Genlis dit que la fille adoptive de M. de la Garaye mourut subitement au milieu d'un bal.

Dans plusieurs de mes contes de marins, le diable intervient aussi, SQit qu'on l'ait appelé, soit de lui-même (cf. Contes de Marins, Mathurin, qui fait faire des pêches miraculeuses au navire sur lequel il est embarqué; Le Diable à bord de la frégate, qui fait accompHr en peu de temps une traversée très-longue ; il en est de même dans le conte du Saint-Marquand, où le diable envoie un vaisseau tout noir qui remorque le « Saint-Marquand » et le fait arriver avant tous les autres). On trouvera aussi des détails sur le diable des marins dans les contes du même recueil intitulés : U Diable laboureur et marin. Le Navire du diable.

Mercredi, Pierrot, Le Capitaine sous la protection du diable.

Les marins lui jouent de tels tours que le diable finit par jurer de ne plus jamais s'embarquer, et même de ne pas recevoir de marins en enfer.

s m. — LE DIABLE ET LES DANSEURS

|L y a nombre de légendes où le diable vient se mêler aux danseurs. Cela s'explique par racharnement avec lequel le 4:lergé a, depuis le commencement du siècle, •combattu les danses dans le pays gallot, où il est parvenu, en beaucoup d'endroits, à les faire disparaître.

Dans une danse de paysans (il était près de minuit), on vit entrer dans l'appartement des danseurs im beau monsieur aux pieds fourchus, qui demanda à la compagnie de faire partie de la danse. La femme allaitait son enfant qui était nouveau-né, et chaque fois que l'étranger passait auprès en dansant, celui-ci jetait les hauts cris la mère, après plusieurs tours de danse, en fit la remarque et avertit un domestique, qui alla chercher un prêtre; pendant ce temps la danse continuait malgré les danseurs, qui étaient entraînés par une puissance invisible. Le joueur de ^elle, effirayé d'ailleurs comme tous les autres,

avait posé son instrument sur une maie (huche) et dansait, lui aussi, au son de la vielle, qui n*avait pas cessé de jouer. Toujours dansant, ils en avaient les membres rompus. Enfin un prêtre âè Ruca vint et vit bientôt quel itldividu était ce féroce danseur aux pieds fourchus. Il essaya de tous les moyens pour faire arrêter la dan^, mais son pouvoir, paraît-il, ne s'étendât pas si loinl On fut obligé de venir à Matignon chercher le curé, qui passait pour un homme d*une grande sainteté et d'un grand pouvoir. Lorsque celui-ci arriva sur le théâtre de la danse, le démon — car c'était bien lui — trembla et vit tout de suite qu'il avait affaire â plus fort que lui ; il dit : — Oh I Naye (c'était le nom du curé), quand tu es sorti du sein de ta mère; tu m'as fait trembler jusqu'au fond de l*enfer. — Sors d'ici 1 lui'cria lé curé, qui s'était revêtu de ses habits sacerdotaux. Aussitôt les danseurs restèrent debout, effrayés, en regardant le diable, qui demanda au curé s'il fallait s'en aller en fumée, en pluie ou en veht. — Sots de la manière que tu voudras, fftàiS'sors pf-bitiptement, répondit M. Naye."

Le diable s'en alla en vent et fit un trou près du foyer, qui, dit-on, n'a jimai^ pu être bouché, et qui se voit encore aii pigfion de la' maison."

D'autres prétendent que, pendant qn'on était à <:hercher le prêtre, le diable saisit le maître de la

maison et voulut remporter dans les enfers; il l'avait même hissé jusqu'au milieu delà cheminée quand le prêtre arriva. Il était temps, car il aurait fini par l'emporter. Toutefois, le prêtre ne put que l'arrêter, et cela donna le temps à un autre homme d'arriver en compagnie du curé de Matignon,, homme d'une grande réputation de sainteté.

Lorsqu'il s'approcha de la cheminée, le diable laissa retomber l'homme en disant au prêtre :

— O Naye, tu m*as fait trembler, moi et mon enfer.

(Conté en 1862 par Emile Frostin, de Matignon.)

Ce nom de Kaye est celui d'un ancien recteur de Afatignon» mort en odeur de sainteté dans les premières années de ce siècle, et qui avait la réputation d'un puissant exorciste. Un prêtre de Morlaix passait pour jouir du même pouvoir (cf. Luzel, Lég. chrét.y t. II, le Saint vicaire et le diable').

Un jour on dansait chez un aubergiste de Saint-Pôtan ; le diable était parmi les danseurs, et chaque fois qu'en tournant en rond il passait devant la bru, qui tenait un enfant sur les bras dans le foyer, l'enfant criait comme si on l'avait tué. On envoya chercher le recteur de Matignon, qui ne voulut pas venir tout seul et pria un de ses confrères de l'accompagner. Ils chassèrent le diable, et depuis il n'y a jamais eu de son chez

l'aubergiste. Le violon, qui avait été posé sur une huche, jouait tout seul.

(Conté par Rose Renaud, de Saint-Cast, 1879.)

Une légende assez semblable anx précédentes a cours à Saint- Donan (C6tes-du-Nord). Cf. Jollivet, t. I, p. 60.

Le coup de vent de 1877 commença à une danse : c'était le diable qui y était venu. Les prêtres l'avaient chassé et lui avaient ordonné de s'en aller en petit vent, en lui défendant de passer sur la paroisse d'Ercé. (E.)

Plusieurs jeunes gens s'étaient réunis pour danser. Tout à coup un grand cheval noir apparaît au milieu d'eux et les glace d'épouvante. Un prêtre se trouve à passer par là et chasse cette bête, qui était évidemment le diable. (M.)

Le lieu où le récit place cette scène était précisément situé dans une commune des environs de Saint-Brieuc, où les prêtres avaient fait beaucoup d'efforts pour empêcher les danses, mais sans y réussir complètement.

A un bal de la Fontaine-des-Eaux, à Dinan, sous la Restauration, un monsieur vêtu de noir et qui, au premier abord, semblait fait comme tout le monde, vint, dit la légende, se mêler aux danses. Bientôt on s'aperçut qu'il avait un pied

fourchu. M. Berti»:, alç^s supérieur du petit Séminaire, exorcisa le danseur, qui se dissipa en fumée, non sans laisser après lui, comme tous les démons qui se respectent, une forte odeur de soufre.

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s IV. — LES DESCENTES AUi feNFERS

A^s plusieurs des contes que j'ai recueillis, les héros descendent aux eniers; ils vont y chercher le contrat par lequel ils ont été vendus (cf. VEnfant vendu au diable, Cont, pop., i« série, no 3cxix; Petite baguette, 2© série, no XX vi).

. Qet épisode est assez fréquent (A- Bpsf net, p. i$^ : un méjnétdex va en enfer; cf. aussi la Ballade de Jeanne le Guem, Luzel, Gwer\iùu, p. 33, La Villemàrqûé, Airçtfiç 5r«^, 150; Celui qui alîa voir sa mattrèsse' en enfer, p. 4'^, tt la Fiancée de' Satan. ^

Un garçoû avait fait jurer à sa sœur de ne point se marier, et il lui avait fait écrire sa promesse en marge de TÉvangile.

Hle se maria pourtant, et 'quand elle fut sortie 'de Téglise, il vint une sorte de coup de vent^ui l'enleva, te marié était bien affligé, et il vit un monsieur bien habillé qui lui dit :

— Si tu veux Voir ton épousée, mets ton pied sur le mien ; où je te prends, je te rapporte.

Le mari y Consentit, et le monsieur le Aena

dans l'enfer ; et comme Tépousée ne lui disait rien, il se mit à lui ôter ses bagues.

— Ah ! malheureuse, s'écria-t-elle alors. Je n*en avais que pour un temps; maintenant j'en ai pour toute Tétemité.

(Conté en 1879 par Françoise Dumond, d*£rcè.)

Dans un autre récit que j'ai recueilli à Matignon, une jeune fille promet à son fiancé de n'épouser que lui. Il meurt, et quelques mois après, oubliant sa promesse, elle se marie. Le soir de la noce, un peu avant minuit, le diable l'enlève, et à travers les airs l'emporte aux enfers, où il la jette ; mais elle ne peut y pénétrer, car elle a sa bague. Il la lui arrache et veut la rejeter ; elle surnage encore. Il la déshabille et la précipite de nouveau, sans pouvoir réussir. Il finit par apercevoir dans ses cheveux un fil de soie bénit, et quand il le lui a arraché, elle tombe au plus profond des enfers.

Le bisaïeul de Chonne était fermier. Une année, il paya son terme, et son maître mourut sans lui avoir donné de quittance. Ses héritiers réclamèrent le paiement du fermage, et comme le métayer n'était guère riche, il était bien triste.

Un jour il prit deux poulets et se mit en route pour Dinan, pensant les vendre, et avec l'argent

qu'il en retirerait aller consulter un avocat. Arrivé au Chône-Ferron, il rencontra un monsieur qui lui demanda ce qui le rendait si affligé. Lorsqu'il le sut, il dit :

— Si vous voulez me donner ce que votre femme porte, je vous mènerai à votre maître qui vous donnera quittance.

— Nenni, dit Thomme, qui se rappela que sa femme était enceinte, je ne vous donnerai point ce que ma femme porte ; mais si vous voulez mes deux poulets, les voilà.

Le monsieur insista beaucoup, mais enfin se décida à accepter les deux poulets.

— Mais, lui dit Thomme, vous me prenez ici ; m'y ramènerez-vous ?

— Oui, dit le monsieur. Mais lorsque votre maître vous donnera une quittance, vous lui direz : Elle ne vaut rien. Jetez-la. Il vous en donnera une seconde ; vous direz encore la même chose. Alors il vous en donnera une troisième, et celle-là sera bonne. Mettez votre pied sur le mien, et vous allez voir votre maître.

L'homme mit son pied sur celui du monsieur et se trouva transporté auprès de son ancien maître qui était assis dans un fauteuil. Il lui raconta son affaire, et son maître lui donna une quittance.

— Elle ne vaut rien, dit-il; jetez-la.

Son i^aîtr^ lui ça donna une secpnde; il fit la ,môm^ ^.çhose^. Enfin il prit la troisième, qui était la bonne, puis il dit : .

— - Oh I mon maître, vous êtes bien heureux ici, dans.un bon fauteuil, quand je suis si malheureux sur la terre. ., ,,

— Tiençi, lui dit son maître, pose ton bâton sur mon.pie^..

Le fermier pbéit, et il posa son bâton, qui fut brûlé, et la poignée lui resta seule dans la main. Alors le monsieur qui l'avait amené lui dit :

— Remets ton pied sur le mien.

Le fermier obéit, et il se retrouva au Chêne- Ferron avec la quittance dans sa poche.

(Recueilli par M"« Élodiç Benurd: Chonne (Françoiie)„ domestique de son père, croit que c'est arrivé. Cf. Bénédicité, Cont.popy 2* série, n» $7, et le Reçu, n« $7 his.

Une légende analogue est racontée dans le roman de W. Scott Mtélgauntiet,

.Des récits où les héros descendent aux enfers sont populaires, ailleurs, en Gascogne (cf. Bladé : Sei^e sup., U Contrai ferdu, p. 19); dans les Pyrénées (cf. Cordier, Le Diable cbet, les paysans, p, 47); en Basse>Bretagne (cf. Luzel, 2« rapport, Celui qui racheta ton père et sa mère de Venfer ; $• rapport. Le pére^i veuiit ton fis au diable.

C'était jadis l'usage que les jeunes filles, k l'époque de Noël, allaient chanter des cantiques et des pastorales de village en village.

Qjiatre jeunes filles de Livré étaient parties ensemble la nuit; à quelque distance du bourg elles s'étaient divisées en deux bandes qm chantaient chacune de son côté, et comme elles n étaient pas fort éloignées, elles s'entendaient mutuellement.

Tout à copp, ^eux jeunes filles qui étaient ensemble cessèrent brusquement de chanter.

Leurs compagnes eurent beau les appeler, elles ne répondirent point ; alors elles se sentirent prises de peur, si bien que leurs chants se terminèrent là» et qu'elles rentrèrent chez elles.

Le lendemain, elles allèrent avec d'autres personnes à l'endroit où elles présumaient que leurs compagnes avaient cessé de chanter, et elles virent dans le haut d'un chêne une devantière (tablier) et un mouchoir de cou.

(Conté par Jean Bouchery, de Douidain, 1879.)

M. Goudé raconte aussi deux légendes de jeunes filles emportées par le diable (cf. Cbâtmuhrùmt, p. 9 et 47).

Un M. de F.... qui habitait la grande rue de Dinan mourut quelques années avant la Révolution. Il refusa de recevoir les prêtres, qui déclarèrent qu'ils ne l'enterreraient pas à l'église. Bien qu'il fût gardé par plusieurs personnes, son corps disparut de son lit, sans qu'elles eussent rien vu ; et le lendemain on fut obligé de mettre une

bûche dans son cercueil. Les prêtres prétendirent que le diable l'avait enlevé. (D.)

Cf. aussi dans les Gwefxiou de Liuel, p. xiy, le gwerz intitulé la petite servante. Celle-ci ayant nié un dépôt et invoqué le diable, est emportée par lui en enfer.

Les Légendes chrétiennes du même auteur contiennent un récit assez similaire, p. 147, t. II, Emporté par U diable (cf. aussi k Méchant avocat emporté par U diable, t. Il, p. 140).

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