‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 32 sur 42 · DIEU ET LA VIERGE · texte numérisé non relu

DIEU ET LA VIERGE

ANS les contes que j*ai recueillis, il est souvent parlé des voyages du bon Dieu ou de Jésus-Christ sur terre; mais les conteurs ne placent pas expressément, ainsi que le font ceux d'autres contrées, l'apparition des divins voyageurs dans un lieu déterminé du pays. 11 en est tout autrement en Basse-Bretagne, et M. Luzel a pu y trouver toute une série de contes très-intéressants où parfois le bon Dieu, plus souvent Jésus-Christ, se promène en Bretagne en compagnie de quelques-uns de ses apôtres.

Plusieurs contes gallots dont voici l'analyse font descendre sur terre les divinités du ciel. Dans le Mariage *de Jean le Diot, i« série, no XX, Jean, un jour qu'il n'avait pas accompli sa

tâche, rencontre au bord d'un ruisseau assez pro-* fond deux pèlerins qui étaient arrêtés sur le bord. C'était le bon Dieu qui se promenait avec saint Jean. — Veux-tu nous prêter ton âne pour passer le gué ? lui demanda un des pèlerins. — Volontiers, dit Jean. Quand ils eurent tous franchi le ruisseau, le bon Dieu dit à saint Jean : — Que donnerons-nous à ce garçon pour le récompenser de sa complaisance ? — Un morceau de pain, répondit son compagnon. — Ce ne serait pas le payer assez généreusement. Approche ici, mon garçon : voici une petite baguette blanche au moyen de laquelle tu pourras avoir tout ce que tu désireras; mais prends bien garde d'en £iire mauvais usage. Jean ôta respectueusement son bonnet, et salua les voyageurs en les remerciant de leur présent. Le bon Dieu et saint Jean continuèrent leur route et disparurent. Grâce à sa baguette, Jean le Diot se procure tout ce qu'il veut ; il finit par se marier à la fille du roi, et même par avoir de l'esprit.

Une partie de ce conte se retrouve en Basse-Bretagne (cf. Luzel» t. I des JJg. cbrét.f le conte intitulé : Jannig <m ks trois souhaits) .

Dans un autre conte, 09 un, le bon Dieu»

saint Pierre et saint Jean viennent se promener sur terre pour voir par leurs jpropres yeux ce qui s'y passe. A la nuit, ils vont demander l'hospita-

Iké à une bonne femme qui les reçoit de son mieux. Saint Pierre demande à son maître d'enrichir la fermière; le bon Dieu réplique qu'une fois riclie elle ne vaudra plus rien.

Toutefois, il lui accorde de la richesse. L'année suivante, les trois voyageurs repassent ; la bonne femme était devenue une grosse fermière. Q.uand les voyageurs lui demandèrent un gîte, elle leur répondit d'un ton sec :

— Vous êtes de grands coviauxy vous autres, et des paresseux ; au lieu de chercher votre pain, vous pourriez bien gagner votre vie en travaillant, car VOU& êtes encore ji£unes« Tout en grognant de la sorte, elle leur donna pourtant un lit, mais ne leur offrit rien à manger.

Le bon Dieu dit à saint Pierre :

— Tu vois. Pierrot, que j'avais raison ; je t'avais bien prévenu que la bonne femme n'aurait plus rien valu quand elle serait devenue riche.

Le lendemain, les gens de la ferme se levèrent de bonne heure pour battre le grain dans l'aire, et les bienlieureux dormaient encore longtemps après que tout le monde se fut mis à l'ouvrage.

La bonne femme alla au lit où les. trois voyageurs étaient couchés et leur dit :.

— Levez-vous, vous, autres, et vcnezrnous.aid«r à battre ; il est déjà haute heure.

Comme personne ne bougeait,, la. femme prit

un bâion et se mit à frapper saint Pierre, qui était couché dans le devant du lit ; mais il oe voulut pas se lever. La bonne femme s'éloigna un peu pour aller jeter un coup d'œit à ceux qui travaillaient dans l'aire, et elle marmottait entre ses dents : e Quand je reviendrai, je saurai si celui du mltan est aussi obstiné que l'autre. »

Le boa Dieu, qui l'entendait, dit i saint Pierre :

— Fasse dans le milan, car si la femme revient, elle va encore te rouer de coups.

Saint Pierre céda sa place au bon Dieu, et c'est lui que la bonne femme battit quand elle revint ; mais il ne bougea pas plus que la première fois, et elle s'en alla quand elle fut lasse de frapper.

Saint Jean, qui était couché dans la nevelle du lit, pensait :

— C'est à mon tour d'être battu; il faut que je persuade i saint Pierre de passer à ma place.

Saint Pierre consentit à changer de place, et quelque temps après la bonne femme, qui était allée battre du blé dans l'aire, rentra à la maison pour voir si le troisième voyageur était aussi têtu que les deux autres, et ce fut encore saint Pierre qu'elle frappa.

Ils finirent par se lever tous les trois, et quand fls furent halnllés et chaussés, le bon Dieu dit i la femme :

— Y a-t-il moyen d'allumer une pipe ici ï

— Tâchez, répondit-elle, de trouver un tison, et venez un peu nous aider.

Après avoir allumé sa pipe, le bon Dieu sortit dans l'aire avec un tison, et dès qu'il eut soufflé dessus, la paille se trouva séparée du grain.

La bonne femme crut qu'elle allait pouvoir en faire autant :

— En voilà, dit-elle, une malice qu'il croit m*apprendre I Cela n'est guère difficile.

Elle monta dans son grenier et jeta dans Taire toutes les gerbes qui y étaient ramassées, puis elle prit un tison et souffla dessus en s'approchant de la paille, comme elle avait vu le bon Dieu faire ; mais les gerbes prirent feu et furent brûlées en un instant.

Quand la bonne femme vit que sa récolte était perdue, elle s'approcha des voyageurs et leur demanda s'ils voulaient déjeuner, et comme ils ne voulaient pas accepter, elle insistait auprès d'eux, leur offi-ant tout ce qu'elle avait de meilleur, car elle pensait qu'ils allaient encore lui faire du bien comme la première fois.

Et le bon Dieu disait à saint Pierre :

— Tu vois bien que cette femme vaut mieux pauvre que lorsqu'elle est riche.

(Conté par Jean-Marie Hervé, de Pludano, 1879.)

Une partie de ce conte se retrouve en Basse- Bretagne (cf. La vieille qui veut faire comme le bon Dieu^ dans Lég. cbrét., t. I") ;

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(10 TRADITIONS ET SUPERSTITIOMS

H. Enunli j> pabliic dam la Biru allijm icnt pli» altér^w ,« la nu.™.

Le bon Dieu et U Vierge sont parrain et marraine d'un enfant dont les parents ne trouvaient personne pour remplir cet office. Qjiand son 611eul a sept ans, le bon Dieu vient le chercher ; mais l'enfant lui désobéit, et il ae retrouve son parrain qu'après toute une série de mésaventures. Une partie de ce conte, qui est encore iaèdit, se retrouve dans les Ugendcs chriliennei de Luzel : Le bon Dieu it la bonne Vierge parrain el

Unautr

rédt montre Jésus-Cbcist eniàni aban-

donné, co

nme Moïse, dans un berceau d'oàer.

et flottant

ur la Vilaine :

n II y a beaucoup, beaucoup d'années, plusieurs femmes de la rivière de Rieus lavaient à la rivière.... Voici qu'une mauvaise corbeille, qu'entraînait la marée montante, vint â passer devant les lavandières; elles l'approchèrent de la rive avec une longue branche d'arbre et y virent un enfant endormi.... Au lieu de recueillir le pauvret, qui venait de s'éveiller tout pleurant, elles s'empressèrent de le repousser dans le cou-

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« Le berceau continua à suivre la rivière.... il ■Vogua quelque temps, puis, sur Theure de midi, arriva à la ville de Redon, et il se trouva que de pauvres femmes étaient aussi à laver sur le bord de l'eau.

ce — Sainte-Vierge, dit Tune d'elles en voyant arriver le berceau, voici un pauvre petit que le froid va tuer sans doute ; qui donc aurait le cœur de ne point le recueillir ?

« -^ M'est avis que si chacune voulait donner un denier par mois à celle qui l'adoptera, toutes nous aurions part à l'œuvre.

x< Ce qu'elle proposait fut accepté.... L'enfant, •se soulevant de son berceau, leur dit :

« — Les femmes de Rieux m'ont repoussé ; vous, vous me recueillez ; aussi toujours d'un sol par jour RieuK diminuera, pendant que Redon augmentera d'autant.

«. Puis, ces mots dits, il disparut, et les femmes virent bien que c'était le Seigneur Jésus qui les avait visitées.

« Depuis ce jour s'est réalisée sa promesse : autant Redon s'enrichit, autant Rieux diminue. »

(Robert Kermin, Le Conteur breton, 2« année, p. 213.)

Cette légende a été reproduite d'une manière di^fêrcnte, quant ft la forme, par Fouquet, Ug. du MoHfibkn, et pftï 6oill{>tm de Gorson, Légendes et récits hittor^ues.

En Haute-Bretagne, comme presque partout, la Vierge a, par voie de substitution» remplacé les fées protectrices des fontaines (cf. le chapitre intitulé ; Le culte des pierres ^ des nrbres et des fontaines).

Dans les récits populaires, elle prend aussi parfois la place des fées ; mais la plupart du temps, c'est un simple changement de nom : fée ou Vierge chrétienne ont la beauté, la bienveillance, le pouvoir de rendre service, la baguette magique, etc. Le langage mis dans la bouche des fées est sensiblement le même que celui de la Vierge ; et si les paysans avaient à peindre une fée, ils la représenteraient sans doute sous la figure et sous les vêtements de la Sainte-Vierge de leur église. C'est ce que font d'ailleurs plusieurs récits populaires.

Un jour un soldat s'était laissé choir du haut d'un rocher, et il était tombé dans une tranchée où il resta évanoui. Quand il reprend ses sens, il voit auprès de lui une belle personne qui vient le secourir, et son premier mouvement est de lui demander si elle n'est pas la bonne Vierge, (fia Fleur du Rodier, 2* série, n» vi.)

Plusieurs fois, dans les contes, mes narrateurs, pour décrire la beauté d'une fée, disaient qu'elle était « belle comme une bonne Vierge ».

La dame qui secourt la FiUe aux bras coupés^ i«« série, no xv, n'est pas tout à fait la Vierge, mais elle y ressemble autant et plus qu'à une fée. Une version inédite de ce conte fait expressément intervenir la Vierge, et c'est elle qui rend à la fiUe les bras qui lui avaient été coupés. Dans VEnfani vendu au diable^ ire série, n» xxix, la substitution est complète :

« Un jour qu'il était bien lassé, il vit venir la Sainte- Vierge qui lui dit : — Tu parais bien fatigué, mon enfant ? — Hélas I oui, madame, et cependant il faut que je marche encore, afin d'éviter le diable à qui mes parents m'ont vendu. — Veux-tu ma petite baguette pour t'aider ? — Volontiers, madame. — Tiens, prends-la, et conserve-la bien : tant que tu l'auras, le démon n'aura aucun pouvoir sur toi, et tu pourras commander à ta baguette de faire tout ce que tu voudras. La Vierge disparut, et l'enfant continua sa route. »

C'est encore la Vierge qui a pris la place d'une fée « vêtue d'une robe blanche », dans la Petite Brebiette Mattche, i»* série, no Lvm. Elle donne une baguette à la petite fille persécutée par sa belle-mère, et, quand la marâtre a tué la brebiette, elle lui donne un beau château.

I>ans les Petits souliers rouges, n® lx, la bonne Vierge dit â la petite fille dont le frère a été tué de ramasser ses os et de les lui apporter. Qjiand elle les a, elle les transforme en un petit pigeon blanc. Un autre conte portant le même titre, et qui est assez semblable, figure •dans la Littérature orale de la Haute- Bretagne, p. 223 : la Vierge avec les os ramassés « refait le petit frère ». Dans une variante encore inédite, la Vierge fait aussi avec les os un petit pigeon blanc. Il est tué par la méchante mère ; mais la Vierge le ressuscite. Des pierres tuent les 'parents, et « la petite fille s'enlève au ciel avec le petit pigeon blanc ». Une autre variante montre encore la Vierge ressuscitant le petit gars; celuici tue sa mère et son père, puis il fait présent à 5a sœur « des écus que la bonne Vierge lui avait donnés pour le récompenser de ce qu'il avait souffert ».

Dans un conte inédit de ma collection, un homme pauvre arrive jusqu'au ciel en grimpant tout au long d'un lys rouge qu'il a planté. Il ^appe à la porte du paradis; c'est la sainte Vierge qui vient lui ouvrir et qui, après lui avoir montré le paradis en détail, lui promet des présents s'il peut descendre le long du lys et remonter sans tomber.

Voici un autre conte qui met en scène la Vierge et le diable.

Lbs deux frères

fl était une fois un homme et une femme qui avaient deux enfants. Comme ils n'avaient pa^ de pain à leur donner, ils les envoyèrent demander la charité, en leur disant d'aller chacun d'un côté différent.

L'aîné rencontra le bon Dieu, qui n'était pas des mieux vêtus, et lui dit :

— Où vas-tu, petit gars ?

— Est-ce que cela te regarde, bonhomme ? ré^ pondit-il.

Le petit garçon n'eut point de pain, ni ce jourlà, ni les suivants.

Son frère avait rencontré sur sa route une belle dame, qui lui dit :

— Où vas-tu comme cela, mon petit gars ?

— Chercher mon pain, répondit l'enfant.

— Viens avec moi ; je vais t'en donner.

La dame — qui était la Vierge — se trouvait sur le chemin du petit garçon toutes les fois qu*il allait demander la charité; elle lui remettait un gros morceau de pain, puis elle disparaissait soudain.

Cependant le frère, qui ne trouvait jamais rien,

3l6 TRADITIONS HT SUPERSTITIONS

avait faim comme les autres, et son père lui disait :

— Petit propre à rien, tu demandes toujours à manger, et jamais tu ne rapportes rien.

Un jour que le petit gars avait passé la tête dans le tiroir au pain pour ramasser les miettes, son père et son frère poussèrent brusquement le tiroir sur Tenfant, qui fut tué.

Après cela, le petit garçon retourna au chemin où il avait coutume de rencontrer la belle dame ; mais il ne revit point la bonne Vierge, qui n'aimait point les cœurs ingrats, et en allant un peu plus loin il rencontra un beau monsieur qui lui demanda où il allait :

— Chercher mon pain, répondit-il. Autrefois il y avait une belle dame qui m'en donnait ; mais je ne Fai pas vue aujourd'hui.

— Tiens, dit le monsieur, voici du pain ; mais ne raconte à personne que je te l'ai donné, ou au bout d'un an et un jour ja viendrai te chercher pour venir avec moi.

L'enfant allait souvent à l'endroit où il avait vu le monsieur, qui toujours lui donnait quelque chose.

Un jour son père lui dit :

— La dame est bien charitable, puisqu'elle ne se lasse pas de te donner du pain.

— Ah 1 répondit l'enfant, depuis que nous

avons coupé le cou à mon petit frère, elle ne vient plus. J'ai rencontré un beau monsieur qui m'en donne autant qu'elle ; mais il a de drôles de souliers: ils ressemblent au sabot de notre âne. Quand le père entendit cela, il eut peur et alla prévenir le prêtre, qui arriva avec son étole et chassa le beau monsieur, qui était le diable.

(Coûté par Rose Renaud, de Saint-Cast, 1879.)

Je n'ai rien recueilli personnellement sur les voyages de la Vierge en Bretagne ; mais il existe au moins deux légendes où il en est parlé, et ce ne sont pas probablement les seules.

« Le pas de la Vierge est un étroit sentier pratiqué dans la montagne, à peu de distance de Cesson, que l'herbe ne recouvre jamais et par lequel la mère de Notre-Seigneur gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue, et, s'arrêtant au lieu où on lui bâtit depuis une chapelle, elle dit à saint Symphorien qui l'accompagnait:

« Nous avons bien assez monté ; cessons. » C'est de ce mot qu'est venu le nom de la commune. »

(Habasque, t. Il» p. 315.)

L'origine de ce nom de Cesson est expliquée d'une autre manière, mais toujours par un calembour (cf., p. 86 du présent volume, une légende où ce mot est prononcé par une fée).

3^l8. TRADITIONS ET SUPERSTITIONS

« A Josselin, le mardi de la Pentecôte reparaissent chaque année plusieurs familles d'àboyeuses^ atteintes de convulsions héréditaires. La légende, e&pliquc la cause de cette sorte d'épilepsie,. en rapportant que d'impitoyables lavandières, ayant lefusé un verre d'eau à la Vierge du Roncier cachée sous les haillons d'une mendiante, et ayant excité leurs chiens contre elle, s'atiirèrentj par leur cruauté une malédiction qui, comme le péché d'Adam, a continué de peser sur leurs filles de génération en génération. »

(Joanne» Bretagne, p. 4^73.)

Cette légende est très-connue en Bretagne ;, elle a. été conâ» ^èe, dans les Légendes du Morbihan du docteur Fouquet, sous une forme un peu plus longue, mais non rigoureusement populaire, e dans Violeau, Pelerinagei de Bretagne, Paris, Bray, 1859, in-ia,

Sur les aboyenaes de Josselin, on peut consulter Jeannel, Lu^ aitoyeuses Je Josselin, Une excursion en Bretagne en mai iBSS,, Rennes, Catel, in- 12. Il y a quelques détails intéressants sur la scène où les femmes atteintes de convulsions se mettent i aboyer.

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