LES REPTILES
S I. — GÉNÉRALITÉS
ES paysans gallots ont horreur et crainte des reptiles de toute sorte, même de ceux qui, comme Torvet et la couleuvre, sont inofFensifs. Dès qu'ils les voient, ils les tuent. Il n'y a guère que'.le lézard qui trouve grâce devant eux. Ils les désignent sous le nom générique de serpent, et plus généralement de i/lin ou v'nin.
J'ai mis avec les reptiles tous les animaux à sang froid. Cette propriété est bien connue des paysans qui,î'pour exprimer que quelqu'un a très-
TRADITIONS ET SUPERSTITIONS llj
froid, disent en proverbe : « fret comme un v'iin, » ou : « fret comme un p'tit v'iin. »
On dit d'un couteau qui a le tranchant bien affilé : « F coupe comme un v*lin » (E.), ou : « Mo coutiau coupe comme un v*lin » (S.-D.).
Croyances relatives aux reptiles en général
L*aspic a un A marqué sur la tête, la vipère a un V, la couleuvre un C (P.).
On assure que les reptiles tettent les vaches ; si on ne peut tuer le serpent qui les tette, elles dépérissent.
Cf. Soachi, Croy., p. a8 ; Rolland, t. III, p. 29; Légier (So> logne), p. 20$.
Les arbres meurent. quand ils ont été piqués par un i/îin (JE.).
Le sureau chasse les serpents (E.).
Les œufs des coqs passent pour donner naissance à des serpents quand ils éclosent sur du fumier.
Cf. Rolland, t. II, p. 41-42.
A la mi-août, les couleuvres et les vipères s'assemblent à de certains endroits, et Tune d'elles apporte une petite pierre. Si on peut la trouver, on est toujours chanceux (E.).
Une superstition analogue existe en Sologne; seulement l'assemblée des serpents a lieu le 13 mai (cf. Légier, Mém. de l'Acad. celtique^ t. II, p. 202).
2l8 TRADITIONS ET SUPERSTITIONS
A une certaine époque, ou quand ils ont fini leur vie, tous les reptiles vont à Babylone; ils montent dans la grande tour, qui est si haute, si haute qu'elle n'en finit plus, et quand la cloche sonne, ils retombent dans un trou.
On raconte que naguère — les anciens l'avaient vu — il y avait un serpent ailé à sept tètes, qui était gros comme le bras d'un homme. Ils le virent s'envoler et lui tirèrent un coup de fusil sans l'atteindre. Une autre fois, quelqu'un lui coupa une tète ; mais elle repoussa aussitôt.
(Recueilli i Hinon, près Moncontour, par M. Bourie.)
Quand les serpents n'ont pas vu de monde pendant sept ans, ils allongent comme des pieds <de mare (houe) ; c'est à ce moment qu'ils vont à la tour (P.).
Cf. une superstition de k Sologne analogue, Légier, p. 204, et une superstition berrichonne. Laisnel de la Salie, qui la rapporte, t. I, p. 222, £ait de curieux rapprochements.
Si trois personnes boivent ensemble dans une fontaine ou dans un ruisseau, l'une boit le cra* paud, l'autre la grenouille, et la troisième la couleuvre (P.).
Qjiand un individu a été piqué, c'est-à-dire mordu par un reptile, tous les ans, à pareille époque, il se ressent de la morsure (E.).
Qpand on a une enflure produite par la morsure d'un serpent, on prend une branche de
groseillier, et on frappe sur l'enflure avec les piquets (E.).
Les enfants nés le 25 janvier, jour de la Conversion de saint Paul, pansent du v*îin et peuvent impunément manier tous les reptiles (E.).
La peau de serpent guérit les blessures. En 188 1, à Dinan, des gens de la ville achetaient encore des morceaux de peau de serpent au directeur d'une ménagerie.
Cf. dans Rolland, p. 33, des croyances analogues.
Le v*Un (venin) et le hro (dard) des serpents portent bonheur à tous ceux qui les ont sur eux ; mais il faut qu'ils n'en sachent rien.
Un homme avait réussi à s'emparer du v'iin et du bro d'une vipère, après l'avoir tuée. Le dimanche suivant, il alla avec un de ses amis à une assemblée, et pendant la route il lui glissa adroitement dans la « pouchette » du gilet les débris du reptile. Celui qui avait les dépouilles de la vipère joua à toutes sortes de jeux, et toujours il gagna.
Le conscrit qui, sans le savoir, a dans la pouchette de ses hannes (culottes) un bro et un v'iin de reptile est assuré de tirer un bon numéro, si le talisman se trouve dans la poche du même côté que la main qui puisera dans l'urne.
(Recueilli aux environs de Moncontoar par M. Bourie.)
Quand on parle de la grosseur d*un v'Un, il faut bien se donner garde de montrer un de ses membres comme terme de comparaison : le membre indiqué pourrait devenir semblable (comme peau) à l'animal dont on parle (£.).
Une superstition analogue existe en Franche-Comté. On ne doit pas montrer sur soi, ni surtout toucher pour le faire voir, l'endroit d'un mal dont on parle, de peur de le voir paraître à l'endroit même (Mél.f col. 348).
En Poitou, il ne faut pas dire que le serpent est gros comme la jambe, le bras, parce que le serpent entendrait et viendrait se mesurer au membre indiqué (Desaivre, Croy.y p. 29).
Qpand on a sur soi un reptile, on voit les choses telles qu'elles sont.
Un homme faisait passer une brouette sur une corde tendue, ce qui émerveillait tout le monde; seule une bonne femme ne s'en étonnait pas et voyait que la brouette passait sur un fût de pressoir. Elle avait dans sa poche un crapaud mort (E.).
Un jour il y avait nombreuse compagnie autour d'une société de saltimbanques qui montraient une charrette traînée par un coq.
Par là vint à passer une vieille qui portait un faix de bois sur son dos; on voulut lui faire admirer la merveille.
— Ma foi, dit-elle, ce n'est pas la peine de m'arréter pour me faire regarder un coq qui traîne une paille de blé noir.
— Bonne femme, repartit un des saltimbanques, faites bien attention en rentrant chez vous à ce qui est dans votre paquet.
En le défaisant, elle y trouva une vipère.
(Conté en 1878 par Jean Bouchery, de Dourdain.)
Cf. dans Rolland, t. III, p. 12, une saperstition recueillie
ianx environs de Lon'ent, et p. 80, une historiette analogue du
pays de la Hague (Normandie).
Le dimanche des Rameaux, les trois coups frappés à la porte avec le bâton de croix font retomber dans les enfers Lucifer et toutes les bêtes venimeuses (P.).
Voici une prière qui préserve du serpent ;
Noter Dame et ses enfants.
Protégez-nous des loups et du serpent.
Et du chien qui court le vent.
Dans les contes populaires gallots, les reptUes, même étrangers ou fantastiques, figurent parfois. La princesse Dangoberty i« série, n® xxv, a été métamorphosée en scorpion ; dans le même conte il est aussi parlé d*un serpent ailé. Dans Les petites CaudéeSy 2© série, n© xxiii, un serpent vert est un prince métamorphosé; il redevient homme dks que la princesse Crépuscule a consenti à le prendre pour mari.
Dans un conte inédit intitulé Louis, roi de France, le héros sauve la vie à un serpent qui assemble toutes les couleuvres pour savoir quelle
récompense il donnera à son libérateur, et lui fait présent d'un gilet magique au moyen duquel il devient roi de France. Le héros est tué ; alors le serpent le change en un beau cheval normand, puis en poirier ; enfin il finit par le faire revenir à la vie.
« Un moine de la suite de saint Samson, qui venait visiter saint Suliac, fut surpris de la pauvreté des mets des cénobites, et il trouva leur pain si mauvais qu'il en cacha une partie dans sa robe, pour ne pas le manger. Mais bientôt il fut pris de convulsions : c'était un serpent qui lui déchirait la poitrine. Saint Suliac l'exorcisa, lui passa son étole au cou et le fit précipiter dans la mer, où son trou, qui s'appelle trou de la Guivre, se voit sous Garot. »
(M"> de Cerny, SaintSuliac, p. 16-17 (abrégé).
« La drague de Sérent, sur la limite du breton et du français, mais dans la partie galaise du Morbihan, était un serpent que les seigneurs de Sérent tuèrent, et ils instituèrent une procession commémorative, où tout le monde devait laisser passage à la Drague. »
(Foaquet, Légendes du MorbihaHf p. 54 (trés-abrégé). Cette procession rappelle celles de la Gargonille de Rouen, de la Tansque de Tanucon, etc.