FEU INTÉRIEUR ET TERRE INFÉRIEURE
Dans la terre se trouve un étançon qui la soutient, et que l'on appelle Ti-gottcha-wéba.
Plus bas, il existe du bois souterrain qui brûle sans cesse et qui produit ces multitudes de mouffettes qui brûlent et fument le long du fleuve.
Les habitants de cette terre inférieure sont en tout semblables à ceux de la terre que nous occupons. Ils y habitent, comme les ours demeurent
(i) Je ne puis traduire ce nom qui renferme un nom propre bizarre ; je crois cependant qu'il signifie : la rangée où nous souffrîmes la faim.
dans leur bauge, durant l'hiver. C'est avec ces gens-là que demeurent les belettes, les rats, les souris et les serpents.
Ils y vivent sans doute de quelque nourriture inconnue. On les a jetés au feu, et c'est pourquoi nous appelons ces habitants de la terre souterraine Kpon-toa yêkoon (Ceux qui brûlent dans le feu).
NAH-AY TCHÔ (le grakd nàii bondissant)
' ..Un petit garçon, dont la mère était allée quérir du linge et des hardes chez les peuples du bord de la mer, alla au-devant de sa mère accompagné de sa mère-grand.
Tout à coup l'enfant dit :
— Grand'mère, voilà ma mère qui revient de la mer, mais voilà aussi le Grand-Bondissant qui est couché là.
— Va donc chercher ta mère, dit la vieille. Mais aussitôt on entendit un grand craquement
d'os, le grand Ndbay avait bondi, avait avalé Fen-
fant, l'avait ingurgité, englouti dans son estomac.
Un homme demeurait seul avec sa femme.
Quand le mari allait à la chasse, la pauvre femme demeurait entièrement isolée dans la forêt.
Un jour, après que le mari fut parti, la femme entendit que l'on criait : « Il s'est égaré ! «
— Qui peut hurler comme cela ? se demandât-elle; ce ne peut être que le grand Bondisseur.
Aussitôt elle coucha dans sa loge une façon de bonhomme fabriqué avec des guenilles, puis elle sortit et grimpa dans un arbre afin de s'y cacher, par la peur que lui causait le Ndhay.
Peu après, le grand Bondisseur arriva lentement ; il pénétra dans la tente, il flaira le bonhomme de linge et s'en retourna sans y planter les dents.
Puis il revint encore ; il retourna même à la loge de la pauvre femme deux, trois, quatre nuits successives ; mais comme il n'y trouvait jamais personne que le bonhomme de guenilles, il se lassa et s'en iilla pour tout de bon.
La dixième nuit fut la dernière qu'il la visita, et quand il partit de la demeure Dènè, la femme l'entendit qui criait :
— Que fait-elle donc, cette femme ? Elle est sans doute aux aguets pour garder ses guenilles !
Ce fut fini; il partit pour tout de bon. La femme le comprit bien, car elle descendit de son arbre et rentra de nouveau dans sa los^e.
Le mari d'une femme dènè était parti pour la chasse et ne revenait pas. Son fils, encore en bas âge, étant sorti pour jouer hors de la tente, se mit à donner des signes de grande frayeur.
— De quoi a-t-il donc peur? Qu'a-t-il donc vu ? se demandait sa mère ; sans doute il aura vu quelque monstre.
Alors là-bas, au bord de la mer, au même lieu où son mari avait passé tout à l'heure, elle vit un grand Bondisseur couché sur le sable. C'est de lui que voulait parler le petit enfant.
Comment faire pour se défendre du Ndhay ? Elle s'en alla chercher une grande quantité de résine de sapin, la fit fondre, en forma un gros pain qu'elle fixa au bout d'un bâton; puis, lorsque le grand Bondisseur se présenta, à l'entrée de sa tente, elle lui poussa cette boule de résine toute chaude dans la gueule. Le monstre en eut les mâchoires empâtées, le museau englué ; il se retira aussitôt pour se débarrasser de cette résine et ne revint plus à la tente.
E K K W E N (le maigre)
Un petit chien blanc arriva un beau jour chez des Dènè. Il se trouvait, dans la loge où il entra, deux jolies femmes, qui aussitôt se disputèrent ce chien.
— Ce chien sera à moi ! Je veux l'avoir ! s'écrièrent-elles.
Ce chien était maigre, très maigre, il était à jeun depuis longtemps ; pour atteindre la loge, il avait dû se jeter à la nage et traverser le fleuve. Il tremblait de froid. Les filles s'en moquèrent donc, disant :
— Que tu es maigre , chien , que tu es maigre !
Un vieillard les reprit de leur manque de cœur.
— Pourquoi vous raillez-vous de ce chien? dit-il aux jolies filles. Ce n'est peut-être pas un chien; c'est peut-être un très puissant et habile sorcier.
Il prit donc le chien blanc, et il le plaça audessus du foyer pour le faire sécher ; il le mit sur le boucan afin que la fumée le séchât vite.
Tout à coup, le petit chien tomba de son écha-
faud, et devint un grand monstre qui se jeta sur les habitants de la loge, les mordit, les tua, et les dévora. C'était Ekkivm.
Le vieillard avait grande envie de le prendre au lacet; mais il ne savait comment faire. II alla donc chercher une grosse perche, à l'extrémité de laquelle il fixa un collet à orignal ; puis il attisa le feu de manière à le rendre violent. Ekhuen rôdait autour du foyer cherchant une nouvelle proie. Le vieillard lui passa son lacet autour du cou, le secoua, le tirailla pour l'étrangler, et finalement le jeta dans le feu, où il fut brûlé.
N Â H - D U W I (le kâh rampant ou le serpent)
Jadis deux sœurs avaient bivouaqué après le départ d'une caravane en marche, vu qu'on était parti avant elles. Parvenues au bord de la mer, elles campèrent, et l'aînée demanda à sa cadette qu'elles couchassent ensemble. Mais elle ne le voulut pas, et campa seule.
Tout à coup, l'aînée fut réveillée par un long sifflement; elle se leva et, au clair de la lune, inspectant les alentours du bivouac, là-bas, dans le portage qui descendait vers la mer, elle vit, étendu sur l'eau, un être semblable à un grand ver vivant. On l'entendait manger et broyer les membres d'un être humain.
Aussitôt la jeune fille se glissa doucement autour du campement; elle avança en tapinois et en se cachant, elle courut vers la caravane et dit aux Dènè :
— Voilà qu'à l'instant même, le Ndh rampant dévore ma sœur cadette qu'il a surprise.
Des hommes accoururent sur les lieux; après de longues recherches, on atteignit un grand arbre entre les branches duquel se cachait le serpent ; mais ils ne purent venir à bout de le tuer.
Alors une vieille femme se leva, et, lançant au serpent le petit bâton avec lequel elle tordait les peaux qu'elle tannait, elle le tua.
— L'estomac de ce monstre se trouve placé près de son anus, dit-elle.
Elle jeta donc au Ndh son bâton ; il l'avala, et le bâton s'arrêta à l'anus du monstre, qui en mourut.
Ce fut ainsi qu'elle en vint à bout.
Une autre fois, deux frères étaient en quête de nourriture durant l'été. Il y avait du lard et de la viande sèche chez eux.
— Où donc sont les animaux? se demandaient-ils.
Tout à coup, ils entendirent siffler pendant la nuit et s'en étonnèrent.
— Mon aîné, dit le frère cadet, c'est évidemment le Grand- Ver qui produit ce bruit. Il mange sans doute là où l'on entend siffler. Courons-}'.
Les deux frères s'y transportèrent, et virent sur le sentier quelque chose de très gros et de fort long. Alors, ils se mirent en embuscade et se sauvèrent loin du monstre.
I! était beau, si beau que dès qu'on l'avait vu, on ne pouvait plus en détacher les yeux (i).
Ils lui jetèrent un grand os, la croupe d'un ruminant. Le Ndh rampant l'avala; l'os s'engagea à son anus, il s'y arrêta, et le monstre en mourut.
(i) Dire que ces Iiyperboréens ont conservé un tel souvenir des grands serpents des genres Python et Boa, qu'ils connaissent même la propriété de fascination que ces ophydiens exercent envers leurs victimes, alors qu'il n'y a pas le plus petit orvet dans tout le nord de l'Amérique au-delà du 540 de latitude !
GHU TTUWÉ (la sangsue de mer)
De la mer jusqu'au ciel il s'élevait, le grand serpent de mer, et, si l'on avait le malheur de s'en approcher, on était perdu.
Lorsqu'on voulut le détruire, on arma de viande fraîche un hameçon énorme, qu'on lia à une grosse corde, et on le jeta à l'eau. Tout à coup, du fond delà mer, le monstre s'élance; il avale le crochet armé, replonge et va mourir au fond des eaux.
KKWINPÈ ET TpUTSIÉ (les plongeons)
Khiuinpè, le Plongeon noir, et Tpiilstê, le Plongeon à tête blanche, se promenaient sur un beau lac. Tous les deux étaient noirs.
Le Corbeau les aperçut et leur dit :
— Comment ! nos têtes sont toutes les trois semblables !
Alors, piqué de jalousie, il leur lança de la craie après la tête, et atteignit TrMtsiè, qui, depuis, en eut la tête blanchie.
TpUTSIÈ (le pleureur aouatioue)
Le fils de TçAitsié, le Plongeon à tête blanche, gémissait sur le rivage. Alors sa mère chanta pour l'apaiser, et lui dit :
— Mon fils, c'est en vain que tu m'appelles, mon fils, car mes entrailles sont dures (i).
(i) Allusion à la grande dureté de la peau des plongeons, qui permet de les écorcher et de faire de cette peau des blagues à tabac et autres colifichets.
Ces deux vers sont en vieux dènè. Le rythme y est joint à une sorte de rime, et on les récite en chantant.
KFWÈ-TpÈ-NIHA
(la roche aUI TREMPE A l'eAu)
La Roche qui trempe à l'eau a dit au Tchippewayan : « Pousse-moi, si tu le peux ! »
Alors, lui, pensez-vous qu'il ait pu la satisfaire ! Eïyanhéhè ! Eïyanhéhè (i) !
(i) Allusion railleuse, en manière de défi, aux fréquentes incursions des Dènè-Tchippewayans sur les terres des Dènè-Flancsde-chiens et Peaux-de-lièvre, pour en ravir les femmes et les filles.
La Roche-qui-trempe-à-l'eau est un éperon détaché des Montagnes-Rocheuses, qui forme précipice au bord du Mackenzie, entre les forts Simpson et Norman.
C'est parce que les Tchippewayans n'ont jamais osé poursuivre leurs ennemis aussi loin, et qu'ils paraissent s'être arrêtés au confluent de la rivière des Liards, que les Peaux-de-hèvre mettent ce défi dans la bouche de cette roche déifiée.
Ces vers sont l'imés et se chantent. Ils contiennent un équivoque erotique.
TSA KLO-TpAY KWILLA (le castor et la grenouille)
Quand le castor apparut sur terre, il prononça cet apophthegme : « Autant il y a d'écaillés à ma queue, autant y aura-t-il de castors sur terre. »
C'est pourquoi il y a tant de castors sur la terre.
Alors la grenouille fit aussi une prophétie et dit : « Il y aura trois lunes chaudes dans l'année, et trois lunes froides. »
Et c'est pourquoi il en est ainsi.
KF^VA (la réglisse)
La souris s'introduisit sous terre, et elle se mit à arracher des racines de réglisse.
— Qu'elles sont rances ! qu'elles sont jaunes 1 disait-elle.
On l'entendit qui marmottait de la sorte sous terre.
C'est pourquoi on appelle la réglisse hfwa (la rance) parce que ses racines sont jaunes comme du lard rance.