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LE NAVIGATEUR

Elsætchokoen, le nautonnier, fut le premier qui construisit un canot. Au printemps, il choisit les évcorces les plus propices et en fit l’essai. Il arraclia d’abord de l'écorce de sapin, la jeta à l’eau, sauta par-dessus et la suivit au fil de l’eau. Elle coula à fond.

Il arracha alors de l’écorce de bouleau à papier, il ia jeta à l’eau, sauta par-dessus (1) et la suivit le long du courant. Elle flotta à merveille. Il la choisit donc pour en fabriquer son canot. Ce canot, il le fit par la vertu de sa médecine.

À cet effet, il grimpa au sommet d’un grand sapin, s’y lia et y dormit. Au même moment se trouvèrent déposées au pied de cet arbre les écorces, les clisses et les varangues du futur canot.

(1) Ce saut me semble, ici, être une sorte de consécration, de bénédiction. Tel il était en usage chez les payens, du temps des Hébreux. Les prêtres de Baal, en compétition avec Élie, sautaient par-dessus l’holocauste. Ainsi en agissaient aussi les Saliens, les Corybantes et autres prêtres.

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Etsætchoksen dormit une seconde nuit, et aussitôt, à son réveil, les membrures se trouvèrent à leur place et la pirogue construite.

Alors il la mit à l’eau, mais elle faisait eau de toutes parts. Efcætchokoen remonta sur son arbre, y passa une troisième nuit, et, le lendemain, le canot se trouva calfaté, couvert de ses lisses de fond, et l’aviron était aussi préparé. Alors: le navigateur y entrant, il descendit le fleuve.

Au commencement, la loutre et la souris demeuraient, dit-on, ensemble. Le nautonnier arriva chez elles, et la loutre, qui était mangeur d'hommes, servit à Efpætchokoen de quoi manger, Elle lui donna de la viande pilée qui ressemblait à de la poussière rouge. Or, c'était de la chair humaine séchée et pulvérisée par la souris.

Donc, la loutre, qui est le diable, demeurait là, et elle fit à l’homme cette défense :

— En descendant le courant, tu ne boiras point de l’eau du fleuve, mais sculement de l’eau d’un torrent qui s’y jette.

Mais la loutre voulait tromper l’homme.

Donc, le nautonnier étant entré dans son canot et cherchant ce torrent, tandis que la loutre courait le long du rivage, il cria au diable :

— Est-ce ici, le torrent ?

— Non, plus bas.

— Est-ce ici?

— Encore plus bas.

— Enfin, est-ce cette petite rivière que voici?

— Non, te dis-je, c’est bien plus loin, en aval.

Etcœtchokoen continua sa route, mais bientôt il ne trouva plus dans le fleuve que des cadavres infects, des crânes, des ossements, des morts qui flottaient. Il y en avait tant et tant que cela ressemblait à des îles au-dessus de l’eau.

Et le diable courait toujours le long de la grève en suivant la pirogue. Pour l’éviter, le nautonnier passa sur l’autre rive; mais le diable-loutre travers le fleuve à la nage, atteignit la rive avant lui, et l’attendit de l’autre côté.

Ne sachant plus comment faire pour se frayer un passage au milieu des cadavres flottants, Etsæichokoen dit au diable :

— Passe et repasse devant mon bateau, et fraye-moi la route.

La loutre lui obéit. Elle nageaïit, elle nageait au milieu des morts, et le nautonnier, pagayant d’après elle en la suivant, voguait, voguait À travers ce dédale d’ilots formés par les cadavres amoncelés. Il finit ainsi par aborder sur l’autre rive, où il campa et dormit fort longtemps.

Le lendemain, le navigateur tua deux castors et campa de nouveau. Pendant son sommeil, la loutre et le pégan pénétrèrent dans son corps par le rectum. Mais lui, se réveillant, cueillit une

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branche de saule, y fit une boucle, et avec cet instrument il retira de son corps ces deux vilains parasites qui, de leur exploit, ne retirèrent d’autre profit que la couleur équivoque de leur pelage et la puanteur qu’ils exhalent.

De là, le nautonnier repartit en canot et aperçut un homme vivant qui dardait du poisson à l’aide d’un trident. Efsætchokpen, le considérant à son insu, se métamorphosa en brochet (1) et s’approcha de l’homme qui ne le vit pas. Le navigateur monta à la surface de l’eau et s’y ctendit au soleil. L'homme au trident crut l’atteindre et le percer, mais il n’enfourcha qu’une masse limoneuse.

Ayant repris sa première forme, le nautonnier vogua à la recherche des hommes et atteignit le lieu nommé : Li où le cœur humain seul vivait.

Or, tout au bas du fleuve (2) demeurait Nocodhittchi avec sa femme et sa fille. En ce moment il était absent. Le nautonnier entra chez le géant, s’y installa sans façons, et s’assit durant plusieurs jours à côté de sa femme.

Tout à coup, le Violent arriva en pirogue. Sa femme avait dit à Efpæichokeen :

(x) Voilà la raison pour laquelle les Cris appellent le broctet iyinikinusew, le poisson-homme.

(2) Ce fleuve est le Youkon ou Nakotsia Kuwendjig.

— Si mon mari survient, et que le vent tourne de ce côté-ci, sauve-toi bien vite d'ici en canot.

Le nautonnier repartit donc sur l’eau, poursuivi par les chiens de Nopodhittchi (le Violent) qui aboyaïient pour la mort. Il tua la femme du Violent, monta sur un sapin et pissa; il en résulta un grand fleuve dans lequel il poussa la fille du géant. Elle s’y noya et s’en alla à la dérive.

Alors Eloælchoksen sortit pour se mettre à la recherche des hommes qui avaient trouvé la mort dans les eaux. Assis dans son canot, il se balançait sur l’eau. De ce balancement il résulta de telles vagues que toute la terre s’en trouva couverte et inondée. L’eau gronda, les torrents mugirent, il y eut une inondation générale. On n’en pouvait plus.

Frappé d’épouvante, Etpætchokpen aperçut comme un fétu de paille géante (1) perforée. Il s’y fourra et s’y calfata, car son canot avait sombré, l’eau l’ayant submergé. Et sa paille géante flottait sur les eaux qui ne purent parvenir à l’engloutir.

(x) Evidemment un tronçon de bambou. On sait qu’on peut en faire des barriques. D’après Hérodote, les riverains de l’Indus en faisaient des nacelles. Encore un indice de la provenance asiatique des Déènè-Dindjié.

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Le nautonnier flotta dans son étui de chaume géant jusqu’à ce que les eaux se fussent évaporées et que la terre se fût desséchée. Il mit alors pied à terre sur une montagne élevée où son chaume s’était reposé.

Le navigateur demeura longtemps sur cette terre haute. Il ne s’en fut que lorsque plusieurs jours se furent écoulés. On appelle cette montagne Le livu du Vieillard, parce que ce fut là que Etsœlchoksen demeura. C’est ce rocher à pic que tu as vu à droite du fort Mac-Pherson, dans les montagnes rocheuses.

En aval du fleuve (Youkon) deux rochers à nic très élevés forment comme une écluse entre eux. L'eau y est forte et le courant très accéléré. Là, debout sur les deux rochers, jambe de ci jambe de là, le fleuve passant entre ses jambes et les mains trempant dans l’eau, le nautonnier saisissait les cadavres des hommes au passage, de la même manière que l’on prend le poisson avec une puise.

Étant arrivé encore plus bas vers la mer des Castors, Etoætchokpen aperçut une hydre couchée, gueule béante, au milieu du fleuve, et recevant dans cette gueule toutes les eaux qui s'y engouffraient. Le courant y était violent. Etpætchokpen, tout en voguant, pénétra dans la gueule du monstre marin, en traversa le corps

sur le courant des eaux, et en sortit par l’orifice postérieur. Ce fut son dernier exploit comme navigateur.

Cependant Efcætchoksen, ayant débarqué, se mit à Ja recherche des hommes qui auraient pu survivre. D’hommes, il n’y en avait plus. Seul, le corbeau, perché sur un rocher élevé, dormait, bien repu, sur une de ses pattes.

Le nautonnier, un sac à la main, grimpa au sommet du rocher, surprit le corbeau dans son sommeil et l’enferma dans le sac, avec l’intention de s’en défaire.

Alors le Corbeau lui dit :

— Je ten prie, ne me précipite pas en bas de ce rocher; car, si tu le faisais, je ferais disparaître tous les hommes qui restent encore, et tu te trouverais seul au monde.

Cependant Efoætchokpen le jeta en bas du rocher, il le brisa en mille pièces et laissa ses os épars au bas de la montagne. Puis il repartit.

Mais la prédiction du Corbeau s’accomplit.

3ientôt le nautonnier crut entendre un bruit de voix d'hommes qui jouaient pendant la nuit; car on était au solstice d’été, époque durant laquelle, le soleil ne se couchant pas, on passe la nuit en amusements. Mais il se trompait, il ne vit pas d'hommes. Il voyagea longtemps et au loin pour en trouver, mais sans jamais trouver personne.

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Toutes les tentes étaient vides, d'hommes il n’y en avait plus sur la terre. Efoætchoksen aperçut seulement, étendu sur la vase, une loche et un brochet qui se chauffaient au soleil.

Il revint donc vers le cadavre du Corbeau dont les ossements blanchis gisaient épars au pied de la montagne. Il réunit ses os, il les rapprocha, les raccorda du mieux qu’il put, il étendit sur eux une couverture, petta dessus, et par ce pet il remit en place tous ces os et leur rendit la chair et l'esprit. Mais il n’avait pu retrouver un des doigts de pied du Corbeau, qui ressuscita ayant seulement trois doigts aux pieds (1).

Le nautonnier en avait agi ainsi afin que le Corbeau (qui était un méchant esprit) pût l’aider à repeupler la terre. Ils allèrent donc sur la plage où le brochet et la loche dormaïent au soleil, le ventre reposant sur le limon; alors le Corbeau dit à Etoætchokoen :

— Toi, perce le ventre du brochet tandis que j'en ferai autant à la loche.

Etsatchokpen ayant donc percé le sein du brochet, il en sortit une foule d’hommes. De son côté, le diable-corbeau en ayant agi de même avec

(x) Cette particularité rappelle la fable d'Osiris, dont Isis, qui en recueillit et en ramassa les débris, ne put parvenir à retrouver le membre phallique, Par un jeu de mots propre au Dénè, doigt (soë) se prend aussi pour ce membre (sé soë).

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la loche, il sortit une multitude de femmes du corps de cet autre poisson.

Ce fut ainsi que la terre se repeupla, dit-on.

(Racontée par le dindiié Sylvain Vitædh, en décembre 1870, au fort de Bonne-Espérance.)

EHTA-CDU-HINI

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