‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 111 sur 160 · RÉCIT VÉRIDIQUE D'UN CHASSEUR MÉTIS FRANCO-DÈNE · texte numérisé non relu

RÉCIT VÉRIDIQUE D'UN CHASSEUR MÉTIS FRANCO-DÈNE

Au printemps de l’an 1799, un officier de la Compagnie franco-écossaise dite « du Nord- Ouest » vint construire un fort de traite au grand Lac des Ours, sur la côte septentrionale de la baie Keith. Il se nommait Mackenzie, car il était Écossais. Mais, par dérision, ses serviteurs, qui étaient tous des Français du Canada, le nommaient Grand-Cou. Il en était souverainement détesté à cause de sa raideur, de sa morgue, et parce qu’il accablait de travail ses malheureux serviteurs tout en les rationnari.

Il les faisait travailler en hiver de six heures du matin à six heures du soir, sans leur donner autre chose à manger que six harengs; car, à cette époque comme de nos jours, le grand Lac des Ours nourrissait une grande quantité de harengs ; mais ces poissons, comme tu le sais, ne sont pas plus longs que la main.

A cette époque, les bourgeois qui faisaient le commerce des fourrures n'étaient pas habillés comme de nos jours. Ils portaient un long et

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vaste habit rouge à revers, avec de grands boutons, des souliers dont les tiges atteignaient les genoux, un chapeau avec des cornes; et ils avaient au côté gauche un grand couteau pointu qui traînait jusqu’à terre: un costume bien ridicule, en vérité,

Tandis que les engagés de Mackenzie Long-Cou jeûnaient forcément, tout en travaillant douze heures par jour, leur bourgeois se gorgeait de bonne et grasse venaison, de langues de reune, de petits gâteaux et d’eau-le-feu. Aussi, le mécontentement ctait-il général.

Un jour que les Canadiens étaient comme de coutume en chanti::. battant, piquant et équarrissant les sapins uv:: ils devaient construire les bâtisses du nouveau fort, Mackenzie arriva et les trouva qui se reposaient en fumant leur pipe, assis sur un tronc d’arbre, Moi aussi j'étais là, car j’habitais alors le grand Lac des Ours; j'avais seize à dix-sept ans et je chassais pour vivre. Ce jour-là, j’avais vainement battu les bois et n’avais tué qu'un faisan que j'avais passé à ma ceinture. Quoique je sois bien vieux, je m'en rappelle comme si cela venait de se passer.

Un des Canadiens, qui-se nommait Desnsarets et était occupé à faire une porte, se reposait aussi avec les autres lorsque Grand-Cou apparut.

— Allons, allons, à l’ouvrage, tas de pares-

rames

seux ! s’écria-t-il en français, quand il nous vit assis et fumant.

— Paresseux ! répliqu: Desmarets. On ne l'est pas, M’sieu, quanqu’on prend haleine un petit brin, et qu’on l’a que du hareng z’à manger. Ça ne donne pas de force, ça, le hareng, allez.

— Silence! et à l’ouvragel... s’écria Mackenzie avec colère, car si tu ne te tais….

Ii n’acheva pas, mais il porta la main au grand couteau qui traînait à son côté.

— Ah! coquii d'Anglais! tu me menaces ?

s’écria Desmarets. Penses-tu que tu vas nous traiter comme des esclaves, parce que nous sommes à ta solde? Tu manges comme un c.... quatre fois par jour, tandis que nous faisons les dents longues sur ton hareng. Laisse donc ton sabre tranquille ou bien je prendrai ma hache.

Mais avant que le Français eût fini de parler, Mackenzie avait dégainé et lavait frappé à la cuisse d’un coup d'épée,

Le sang jaillit de la blessure à gros bouillons, et Desmarets tomba à terre en criant :

— Ah! coquin d’Anglais, tu m'as tué!

Il avait à la cuisse une blessure large comme la main, A cette vue, je fus saisi de colère; quoique sauvage, j'aimais les Français parce que mon grand-père était Français. Si Mackenzie eût

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fait un geste de plus, je l’aurais tiré à bout portant, mais il essuya son long couteau sur sa botte, le remit au fourreau, et se hâta de rentrer dans sa maison, où i! s’enferma à double tour.

Cependant les camarades de Desmarets étaient allés chercher une couverture, Ils y déposèrent le blessé et le transportèrent dans sa case, en jurant contre le bourgeois.

— C’est bon! dirent-ils tous d’une voix. Puisqu'on nous traite comme des chiens, que l’on nous tue, qu’on tire sur nous comme sur des esclaves, on va tous désarter. Que la Compagnié s'arrange comme elle pourra. Qu’a charche ailleurs des nageurs, des timoniers, des équarrisseurs, des voyageurs, des hommes à tout faire. Nous allons tous gagner le bois et vivre avec les Chavages ; c’est pas de valeur pour nous, ça.

M. Leblanc arriva. M. Leblanc, c'était le commis et il était français. Celui-là, les Français l’aimaient, parce qu'il n’était pas fier, qu’il parlait au monde; mais non pas l’autre.

Tout en donnant tort à son chef, M. Leblanc chercha à calmer la colère des Canadiens. Il leur promit, de la part de Mackenzie, que ces scènes ne se renouvelleraient plus, et qu'ils seraient mieux traités. Il pansa avec soin la blessure de Desmarets. Il sortit du hangar aux provisions de

1 " ce x do ee. le L at dc la bonne viande d’orignal, de la graisse, des

langues de renne. Il apporta aussi de 1a farine, du sucre, du thé et du tabac.

— Tenez, mes amis, mangez, régalez-vous, nous dit-il. Voilà ce que M. Mackenzie vous envoie, à condition que vous oublierez tout, et que vous ne rapporterez à personne la scène qui vient de se passer.

— Ah! puisque c’est ainsi, les choses peuvent s'arranger. Si l’on nous traite bien, nous serons plus forts, nous travaillerons mieux. Si l’on ne lève pas le sabre contre nous, nous serons respectueux envers le bourgeois. Vous pouvez lui dire cela, dirent les Canadiens.

C’est ainsi que les choses s’arrangèrent. Il y a de cela quatre-vingts hivers, et je m’en souviens encore comme si c'était d’hier.

Raconté en tchippewayan, en 1863, au Grand-Lac

des Esclaves, par François Beaulieu, ancien chef Couteau-Jaunc, d’origine franco-crise-dènè.

Hya viens

d-Lac chef

TEXTE ET TRADUCTION LITTÉRALE

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