‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 115 sur 160 · LA FIN DU MONDE · texte numérisé non relu

LA FIN DU MONDE

Au commencement on habitait sur cette terre tout comme aujourd’hui; car ce qui est a toujours été, ce qui se fait s’est toujours fait. L' L'homme a toujours été pèlerin sur la terre, il a toujours chassé et pêché pour gagner sa subsistance, il a toujours bu, mangé et dormi, il a : toujours dormi avec sa femme et procréé des Il enfants. A.

Or, durant un hiver, il arriva une chose qui n'avait pas toujours été : il tomba tant et tant de neige que la terre en était comme ensevelie, et que le faîte des plus hauts sapins seul paraissait. Ce n’était pas tenable. Aussi tous les animaux qui, alors, demeuraient et conversaient avec l’homme, partirent pour le ciel, en quête de chaleur; car sur cette terre, convertie en glacier, on se mourait de froid et de besoin. IL était évident que, si l’on ne se dépêchait, tout le monde .| Mi allait périr. 1] i É L’écureuil, étant le plus leste des animaux, AU grimpa à la cime des plus hauts sapins, il fit un

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trou à la voûte du firmament, et, par cette ouverture, pénétra dans le ciel. Ce trou, c’est le soleil.

Tout le monde, émerveillé de ce haut fait, déclara que l’écureuil était un grand chef.

Par cet orifice, tous les animaux pénétrèrent dans le ciel à la suite de l’écureuil. Mais celui-ci s’approcha de si près de la chaleur qu’il en eut le poil tout roussi, et c’est pourquoi il est de couleur jaune.

L’écureuil produisit donc le jour, car avant ce haut fait il faisait sombre et froid sur la terre. Mais l'ours, qui est maître dans la terre supérieure, où il gardait la chaleur pour lui seul, l'ours dit à l’écureuil :

— S'il fait toujours jour, comment chasseras-tu ?

Alors il étendit comme une peau épaisse sur l'orifice céleste, et de nouveau il fit nuit.

Ce fut donc l’ours qui produisit la nuit. Aussi est-il toujours noir. Il aime les ténèbres et habite sous terre, dans une bauge sombre et ténébreuse.

L’ours est mauvais. Dans la terre supérieure, lui et son fils gardaient la chaleur. Ils l’avaient appendue aux branches d’un grand arbre qui s'élève au milieu du ciel, et elle était contenue dans une outre de peau.

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À cet arbre, on voyait aussi suspendus tous les autres éléments, tous les biens et tous les maux qui descendent sur cette terre inférieure : de pluie, une outre, et de neige une outre; de beau temps, une outre, et de tempête, une outre; de froid, une outre, et de chaleur, une outre.

I! s'agissait donc de s'emparer de cette dernière, et certes cela n’était pas facile; car l’ours et son fils étaient campés au pied de l'arbre et gardaient la chaleur.

— Qui d’entre nous sera capable de décrocher cette outre, se dirent les animaux, et qui sera homme assez puissant pour lutter contre cet ours fort et féroce ?

Le renne se présenta alors comme étant l’homme ie plus innocent et le plus léger à la course. Il se dirigea vers l'ours à la nage (car l'arbre s’élevait dans une île), et s’empara du sac de cuir qui renfermait la chaleur, avant que l'ours, dont les mouvements sont lents, eût eu le temps de l’atteindre.

Alors il eut recours à son canot. Il le lança à l’eau, y monta et poursuivit le renne qui se sauvait à la nage avec la chaleur. Il allait l’atteindre, quand tout à coup sa pagaie se brisa dans ses mains et le réduisit à l’inaction. C'était la souris qui en avait creusé l’intérieur, en travaillant au bien commun.

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Cet accident donna aux animaux le temps de se sauver avec la chaleur. L’outre était fort pesante; on l'avait suspendue au milieu d’un bâton, et les animaux la portaient deux à deux à tour de rôle.

Il y avaît loin entre la terre d’en haut et cette terre inférieure, aussi fallut-il camper bien souvent. Une nuit, au bivouac, la souris, dont la chaussure était en lambeaux, voulut raccommoder ses souliers et ne crut pas mieux faire que de couper un morceau de la peau de l’outre.

Malheur ! l’outre ouverte, la chaleur qu’elle contenait se répandit aussitôt sur la terre, et avec une telle intensité qu’elle fit fondre en un instant l’immense quantité de neige qui la couvrait. Il en résulta une inondation telle que l’eau, montant toujours, envahit les montagnes et recouvrit même les plus élevées.

Un petit vieillard ]à cheveux blancs, prévoyant cela, avait dit :

— Mes amis,"faisons un grand canot et sauvons-nous dedans.

Mais on s’était ri de lui.

— Fais-le toi-mème, lui avait-on dit, toiquies si sensé. Pour nous, nous habiterons la montagne, où les eaux ne nous rejoindront pas.

Mais ils s’étaient trompés évidemment, car les eaux les y rejoignirent, et ‘ils fpérirent tous jus-

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qu’au dernier. C’est fini; l’eau a dépassé les plus hauts sommets des montagnes Rocheuses; de terre il n’y en a plus. C’est la fin du monde (#ni na oudié).

Tous les hommes, tous les animaux, tous les oiseaux, périrent.

Quant au petit vieux dont on s’était moqué, et qui avait construit, lui seul, une grande pirogue, il s’y retira, y recueillit un couple de tous les animaux et de tous les oiseaux qu’il rencontra sur son chemin, et s’en alla à la dérive de l’inondation.

Ce vieillard s’appelait Efsié, le grand-père, ou Ennédhékwi, le vieillard.

Cependant on n’en pouvait plus, et les habitants du canot n'auraient pu vivre longtemps dans cet état. Tous les animaux amphibies se mirent donc à plonger, pour aller chercher la terre au fond des eaux. Mais de terre, il n’y avait point. Elle était si loin, si loin, au fond de l’eau !

L’aigle s’envola au loin, à sa recherche, et s’en revint sans l’avoir trouvée nulle part. La tourterelle partit à son tour, vola toute une journée et s’en revint épuisée sans avoir rien vu.

Le lendemain, elle partit de nouveau et demeura encore toute la journée absente. Le soir, quand elle arriva, elle était exténuée, mais elle

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tenait dans sa patte un bourgeon de vert sapin. Elle avait vu les cimes des arbres et s’y était reposée.

Encouragés par cette trouvaille, tous les oiseaux aquatiques et les animaux amphibies recommencèrent à plonger de plus belle, dans l'espoir de soulever la terre.

Le rat musqué plongea et revint à bout de respiration sans avoir rien trouvé; la loutre plongea, elle demeura longtemps sous l’eau, et quand elle reparut à la surface, elle était mourante.

— Rien! dit-elle.

Le petit canard-trompette plongea à son tour. Et il revint avec un peu de vase dans sa patte. Il souleva la terre, il refit la terre. C’est pourquoi tous les animaux s’écrièrent :

— Le Rankanli, seul, est tout-puissant ; lui seul est un grand homme, un chef.

C’est la fin.

Racontée par Tsinnayiné, Couteau-Jaune du Grand- Lac des Esclaves, en septembre 1862.

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(LE CORBEAU DÉCEPTEUR)

Cependant Etsié, avant de quitter son grand canot, avait laissé partir le corbeau, qui ne revint plus. Vainement on le chercha, il ne parut pas. Et l’on s’aperçut alors qu’on n'avait plus rien à manger, et que tous les animaux ruminants et comestibles avaient disparu.

On soupçonna donc le corbeau, dont on connaissait la malice, d’avoir fait ce coup; et tous les animaux qui se nourrissent de chair, tous les oiseaux rapaces, ainsi que l’homme, se mirent à la recherche du voleur.

La chouette, nommée Eïhi-djiagé (petite tête velu:), fut envoyée en éclaireur. Elle vola toute une journée et revint à bout de forces.

— Je n’ai rien vu, dit-elle.

Le geai bleu (Djizé) fut député à son tour. Le soir venu, il revint épuisé.

— J'ai vu, dit-il, j’ai vu le corbeau se reposant à la cime de cette haute montagne que vous voyez là-bas. Il est gras et repu, et autour de son col souillé de sang, il porte un collier fait des

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