LA MARTRE-QUI-SAUTE
Une femme Dèënè, nommée la Martre-quisaute, fut enlevée par un parti d'Enna (les Savanois), et emmenée en captivité à l’orient de notre pays, tout au bord de la mer (la baie d'Hudson).
(1) La même légende existe à Tripoli de Mauritanie, c'està-dire dans l’ancien pays des Carthaginois. (Schott, Tour du monde, 1861, p. 79 et suiv.).
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Elle aperçut avec étonnement chez ses ravisseurs des ustensiles en métal, des objets de toilette, des armes et d’autres objets qu’elle n’avait jamais vus encore. Elle crut d’abord que ces richesses étaient le produit de l’industrie algonquine, et elle admira la supériorité intellectuelle de ses maîtres.
Ceux-ci se gardèrent bien de détromper leur esclave, tant afin de s'assurer d’elle que par crainte qu’elle ne découvrit quelles étaient les gens dont ils tenaient ces merveilles.
Mais lorsque l’esclave fut habituée à leurs allures et à leurs pérégrinations périodiques, elle s’aperçut que ses ravisseurs, les Savanoïis, allaient quérir ces objets, si curieux pour elle, tout à fait dans l'Orient, où ils les recevaient en échange de leurs fourrures et de leurs provisions de bouche.
Ces menées bizarres intriguèrent la captive; mais, comme elle pensa que le peuple qui enrichissait ainsi les Savanois devait être frère et allié de ces derniers, elle n’eut garde de se sauver chez eux.
Plusieurs années s’écoulèrent de la sorte. Mais la femme Tchippewayanne finit par apprendre la langue des Savanois et par savoir que les pourvoyeurs de ses ennemis étaient d’une race étrangère, venue d’au delà les mers, d’une race
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amie des Peaux-Rouges, et qui unissait l’humanité à la générosité. Aussitôt son parti fut pris, et elle résolut de se sauver chez ce peuple.
S’étant renseignée indirectement sur le lieu où elle pourrait s’aboucher avec lui, elle se dirigea seule et à l'insu de ses maîtres vers la grande maison où ce peuple demeurait. C'était une maison de pierre (#hé-yé), la première qu’on eût encore vue dans le pays, ce qui nous fit donner à ce peuple le nom de Thé-yé-olliné : Gens de la Maison de pierre (1).
Elle connaissait assez le savanois pour pouvoir s'exprimer en cette langue, et elle savait qu’il y avait des interprètes de cette langue chez les Anglais du fort Churchill.
Elle apprit donc à ces Européens qu’elle appartenait à la grande nation Dèënè ou Tchippewayanne; que son peuple habitait bien loin dans l’intérieur, à l'Ouest; qu'ayant été enlevée par les Savanois lorsqu’elle était jeune fille, elle avait résolu de ne pas mourir loin de sa patrie, et que, dans ce but, elle se confiait à la générosité des Anglais, les priant de lui fournir les moyens de retourner vers les siens, et les assurant qu’elle déterminerait sans peine ses compatriotes à se mettre en rapport avec d'aussi bons voisins, et à
(1) Le fort Churchill et les Anglais. C'était avant 17704
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capturer des animaux à fourrure pour leur en faire don.
Ravis, de leur côté, d’avoir une aussi belle occasion d’agrandir leur commerce, en se mettant en rapport avec une nouvelle nation peau-rouge, une nation que les Savanois disaient si belliqueusc et si puissante, les commerçants de la Compagnie d'Hudson donnèrent à la pauvre esclave Dènè un traîneau à chiens, un chaudron, des vêtements en drap, du linge, des colifichets, un couteau, une hache, un silex et un batte-feu. Ils lui enseignèrent l’usage de ces richesses, et la renvoyèrent, ravie de bonheur, vers ses compatriotes.
Mais ils eurent le soin de la munir d’un saufconduit qui ordonnait à tous les Savanois de la respecter, elle et ses compatriotes, et de leur donner passage sur leur territoire.
Cette femme célèbre se nommait Sha-narellthær : La Martre-qui-saute.
Après de longs jours, elle arriva enfin chez les Dènè, qui, éblouis et alléchés par tant de richesses, entreprirent immédiatement le long voyage des bords de la rivière aux Castors (rivière la Paix), où ils habitaient alors, à la baie d'Hudson.
Depuis lors, les Dënè continuèrent à entretenir ces bons rapports et s’adoucirent peu à peu. Mais,
quelques années apré. (en 1778), les Canadiens vinrent s'établir sur les bords du lac de l'Ile à 1» Crosse; l’année d’ensuite, ils montèrent au lac Athabasca, puis enfin, dix ans après (1789), au grand Lac des Esclaves. Alors les Tchippewayans demeurèrent dans les parages de ces grands lacs et abandonnèrent tout à fait les Montagnes-Rocheuses qui leur avaient valu des Canadiens le surnom de Montagnais.
Cependaut un grand nombre d’entre eux, voyant que, dans les terres stériles qui entourent la baie d'Hudson, ils trouvaient facilement leur vie dans les immenses troupeaux de rennes qui, deux fois par an, vont et viennent dans ces parages, ils se fixèrent dans le voisinage de Churchill, où on les nomme Angiais (Thé-yé-oltiné), et Mangeurs de Cariboux (1).
Racontée par Alexis Enna-azé au lac Athabasca, en 1879.
(1) Les Dènè Thi-lan Oitiné appellent cette f:mme The- Naïnlithær, la Pierre-qui-branle. Sa légende est conforme à celle des Athabascans, avec ceci en plus qu’elle est soudée aux légendes septentrionales de L'atsa-natsandé et de L’atça-tsandia. Elle avai. des amants sur les deux rivages de la mer, m'ont dit les Thilan-Ottiné, et était pillée aïternativement par les Dènè Tchippewayans ct par les Savanais ou mashkégons de la baie d'Hudson (d'après le chef Uidayé, 1879).
Le docteur Riuk a retrouvé la-mème légende au Groënland. Il y est question d’une femme qui tantôt venait du ccr:inent américain au Groënland, et tantôt s’en retouraait en Amérique.
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BANLAY-NINIDEL