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Or, à cette époque, nous demeurions au milieu d’une nation étrangère qui nous avait réduits en esclavage et nous détruisait systématiquement. On l'appelle la nation des Zhænan ou Femmes publiques. Ce peuple était très riche ; il possédait des métaux, des vêtements, des verroteries, des colifichets de toute sorte ; mais il avait conjuré notre perte.
Pour cette raison, Efsiégé dit à ses frères :
— Marchons contre eux en canots.
On partit donc pour les combattre, car nous étions si malheureux au milieu d'eux, que nous ne pouvions rire que dans un péricarde de renne; encore nous maltraitaient-ils lorsqu'ils nous entendaient rire. On riait donc dans une vessie ou dans un péricarde de renne afin de n’en être pas entendus, parce qu’ils s’imaginaient qu’on se moquait d’eux.
Les Dindjié 'partirent donc pour la guerre contre les Zhœnan. On se moqua beaucoup d’eux, tant parce qu'ils allaient nus, que parce qu'ils faisaient cuire la charogne d’un méchant petit chien, qu’ils marigeaient en guise de festin. Ils nous forçaient même à manger de leurs chiens cuits. Nous enfmangions, mais Efsiégé ne voulut jamais goûter de‘cette chair immonde.
Etsiègé ayant vu un Zhænan très beau garçon, eut envie de le tuer. Il marcha donc de conserve
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avec lui, le frappa par derrière d’une motte de terre qui lui brisa l’épine dorsale, et le tua.
— Après un tel coup, lui dirent ses compatriotes, tu peux t’attendre à ce que tous les Zhœnan te tuent par représailles. Mieux vaut te sauver loin d’eux.
Etsiègé s’éloigna donc et ses parents avec lui.
Mais la vieille Zhœnan, mère du jeune homme, dit à Efsiégpé:
— Pourquoi en as-tu agi de la sorte à l'égard de mon fils ?
Pour toute réponse, Bouse donna à la vieille un grand coup de poing dans le milieu du front et la renversa. Elle git à terre sans mouvement.
Bouse était très fort et très puissant par sa magie, non de cette magie dont se vantent nos jongleurs modernes et qui ne produit rien, mais d’un pouvoir réel dont nous ignorons aujourd’hui la nature. Cependant, malgré sa puissance, il était le plus doux des hommes. Il ne se fâchait jamais contre ses compatriotes, et, lorsqu'il se fâchait, il ne les frappait jamais. Il produisait des merveilles à l’aide d’un bois de renne ou d’une baguette de saule rouge, et il appelait tous les hommes ses frères.
Etsiégé étant donc parti pour la guerre, il trouva les Zhœnan sans méfiance, et ses frères demeurant parmi leurs ennemis. Arrivé dans le vil-
lage où demeuraient son frère et sa sœur, il trouva cette dernière en deuil de son fils que les Zhœnan venaient de lui tuer. Elle avait donc la chevelure saupoudrée de vermillon et parsemée de duvet blanc de cygne, comme les personnes qui sont en deuil.
Bouse pénétra chez ses frères pendant la nuit, et se livra à la magie maléfactive contre les Zhæœnan. I] avait fixé des os aigus à la pointe de ses raquettes, comme deux cornes. Au milieu du village, un jeune homme, lié par Eftsun, le génie de la mort, bondissait de ci de là à travers les tentes. C’est là le maléfice ou l’Akpey antschiw (Jeune homme magique).
Bouse fendit donc la foule des spectateurs, ayant les pieds chaussés de raquettes armées des susdites cornes par devant et par derrière, et il s’élança après le jeune homme magique qui parcourait le camp en tournoyant. Il sauta sur lui en croupe avec ses raquettes armées de glaives ; il courut avec le jeune homme au milieu des Zhœnan et les massacra tous. Alors nos ennemis devinrent en plus petit nombre que les Dindjié et se séparèrent de nous.
Mais la vieille femme qui avait élevé Bouse, assise sur le sentier, gémissait et se désolait en disant :
— Ah! si mes fils vivaient encore! Bouse
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n’entra pas seulement chez cette vieille Zhœnan, bien qu’elle l’eût élevé. Il se contenta de jeter un regard de compassion dans sa tente.
— Qui est 11? dit la vieille grand’mère. Ah! c'est toi, mon fils, qui reviens! Oh! mon fils, cette nuit, ton cadet les a tous massacrés en faisant le Jeune homme magique.
Bouse ne dit à la vieille que ces mots:
— Mère, j’ai soif!
Elle lui donna à boire, et il continua son chemin pour aller rejoindre ses frères les Dindjié. Il avait pris deux éponse: parmi les Zhœnan, qu'il répudia. Il avait reçu de la vieille grand’mère une tente toute neuve. Il l’abandonna. Il quitta tout pour s'enfuir avec ses frères, et tous ensemble laissèrent le pays des Femmes publiques.
En fuyant, ils virent sur un tréteau, à côté des demeures de leurs ennemis, de belles peaux de chèvres étendues. Bouse les prit, en fit un paquet, et poursuivit sa route. Tous s’en allèrent au lieu où fut jadis leur patrie première. Pendant le sommeil des Zhœnan, ils leur enlevèrent un très beau butin. Malheureusement on partit un peu tard.
Or, comme ils étaient en marche :
— Qu'est-ce donc qui arrive là-bas sur la mer ? se dit-on.
C'est un grand vent qui s'élève; ce sont des
vagues, semblables à des sapins par leur élévation, # qui s’amoncellent. L’eau enfle et monte toujours, “ s’élevant de chaque côté comme des rochers remparts.
— Prenez terre, vite, prenez terre! cria Bouse à ses frères. 1
Ceux-ci se hâtèrent de débarquer. Alors lui, Li seul au bord de l’eau, promena son aviron sur la terre et l’en balaya. Au même instant l’étai qui soutient l’univers tomba, le disque terrestre s’enfonça, l’eau montant inonda et recouvrit la terre, et tout le reste des Zhœnan fut englouti dans la mer. Il n’en échappa pas un seul.
— Venez, accourez par ici, mes frères! s’écrie encore Eltsiégé.
— Oui, oui! répondent-ils.
Ils le suivirent tous, et lui leur fit traverser la mer à pieds secs. Ils parvinrent tous sains et saufs sur l’autre rive.
Le soir venu, Bouse dit à ses frères :
— Notre pays est encore bien éloigné; mais tranquillisez-vous, je vais le faire se rapprocher.
Ce disant, il prit un faon de renne d’un an, il le tua, lui arracha le nerf de la jambe, en disant à ses frères :
— Vous ne mangerez pas ceci. 3
Par cette magie du nerf arraché, la terre de ses à. ancêtres se rapprocha d’eux. Quand la nuit arriva, À
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elle n’était pas très loin. Mais au crépuscule Bouse était retourné vers ses frères qui lui dirent :
— Hélas! nos enfants n’ont point de viande à manger, et les hommes faits sont sans provisions.
Or, il y avait là un nombre infini de tentes, une foule innombrable, et cependant elle n’avait rien à manger. Dans une seule tente, il ne se trouvait qu’un reste de tête de renne. Bouse le mangea et alla se coucher pour faire la magie inquisitive.
C'était un monstre, un serpent, qui privait ainsi les Dindjié de viande. Ce serpent gardait tous les poissons, qui étaient congelés et durs comme la pierre.
— Je le détruirai, se dit Efsiègé.
Mais il ne savait pas en quel lieu se retirait le serpent. Cependant il se coucha, comme je viens de le dire, pour faire la magie inquisitive.
Durant le sommeil des Dindjié, l'Enfant magique apparut à Bouse qui lui dit:
— Où donc est le chemin qui conduit à l’île des serpents ?
Alors l'Enfant magique lui répondit :
— Il passe par là.
Etsiégé se leva donc au milieu de la nuit, en profitant du clair de lune. Il arma son bras du bois de renne à l’aide duquei il opérait des pro-
diges, ce bois si lourd par lui-même, et cependant si léger pour Bouse et pour ceux auxquels il le confiait. Il prit aussi sa couverture en peaux de chèvre, et il se rendit dans l’île (1) des Serpents.
Cette île s'étend au loin sur la mer. Elle est longue, immense, pleine de poissons rouges et exquis nommés Zhikki, que l’on mange crus (2) et qui ont un goût délicieux. Mais au milieu de cette île s'ouvre l’antre du grand Serpent de la Mort, qui garde ces poissons excellents et les a convertis en dures pierres.
Bouse, arrivé à la grotte, plante sa couverture au bout d’un poteau à l’entrée de la caverne, afin d’attirer le serpent dehors. Quant à lui, il se tient sur ses gardes, placé par derrière en vedette. Alors il entend gr: nder le monstre, il le voit sortir de la caverne. Aussitôt il brandit son bois de renne, et, le frappant, il lui casse la tête et le laisse sans vie à ses pieds. Alors il pénètre dans la caverne qu’il trouve pleine de poissons et immense. Il en remplit sa couverture et
(1) Ilest bon de remarquer ici que tout continent, toute terre est une île aux yeux des Dènè-Dindjié. Mais ce n’est qu’une tournure d’expression qui leur est propre.
(2) Cette descr'ption conviendrait au Japon, dans les parages duquel on fait des pêches merveilleuses, et où le poisson se mange cru. Les Esquimaux mangent aussi le poisson cru. Hérodote en dit autant des riverains de l’Indus.
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s’en retourne au camp. En y arrivant, il dit à ses frères :
— Là-bas, je viens de tuer ce chien maudit. Je l’ai foulé aux pieds et il est gisant à terre.
Dès ce moment, les Dindiié ne manquèrent plus de provisions.
Or, il existait un autre peuple très - puissant dont les guerriers portaient pour coiffures des bonnets en bois globuleux comme les forcines de nos sapins. Sur la poitrine, ils revêtaient un vêtement composé de petits cailloux coagulés avec de la résine de pin (r). Ils étaient aussi armés de grands boucliers suspendus à leur épaule gauche, et de dards de pierre emmanchés d’une gaule. Il n’était donc point aisé de les vaincre. C'était un peuple nombreux qui vivait dans le désert aride et sans arbres, où il habitait sous des tentes de mousse.
Etsiégé partit pour les combattre avec ses jeunes gens. Lui ne pouvait plus se battre, car il était devenu très vieux. Mais il avait dit à ceux-ci:
— Portez-moi vers l’ennemi et placez-moi dans mon traîneau.
(x) Les Chochones ou Serpents américains portent effectivement une cuirasse garnie de cailloux agglutinés. Voyez H. H. Bancroft : The wild tribes of the Pacific coasts.
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On le plaça dans son traîneau de parchemin, et ses deux fils le hissèrent au sommet d’une montagne au pied de laquelle on se battait en foule. Il y avait en ce lieu un grand tumulte et une grande cohue. L’ennemi y était venu en grand nombre, et il avait le dessus sur les Dindjié.
A la vue de cette multitude, les compatriotes de Bouse lui dirent :
— Toi seul, parle, prononce, Efsiéoé, et nous jugerons de ce qu’il adviendra par là-bas.
Alors il leur répondit : :
— Replacez-moi dans mon traîneau.
On l'y replaga :
— Maintenant, précipitez-moi sur l'ennemi du haut en bas de la montagne.
Ses deux fils poussèrent le traîneau sur la pente du précipice et l’y laïissèrent rouler. Alors, tout à coup parmi ces Esquimaux (1), on entendit comme le bruit du tonnerre. C’était le tr.ineau de Bouse qui produisait ce bruit en roulant sur les pentes de la montagne. Il en sortait des éclairs de foudre et un bruit égal à celui de cent tonnerres. À ce bruit, les ennemis aux casques
(1) Esquimaux, Awakgen ou Stercoraires. Les Dindjié appliquent généralement cette épithète odieuse à leurs ennemis de l'Ouest.
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de bois prirent la fuite. Les frères d’Etsiégé les poursuivirent et les tuèrent en grand nombre. Mais Bouse ne tua personne.
Etsiègé avait un frère cadet appelé Nedhvè-hègtihi (celui qui est revêtu de l’habit d’hermine). Revêtu d’un long vêtement blanc magique, il tenait suspendu par une corde un instrument semblable à un poisson pris à l’hameçon. Cet objet singulier et qui avait des yeux, il le balançait, il le balançait sans cesse, comme les prêtres font de l’encensoir. La première fois que nous avons vu les prêtres balancer leurs pots-à-feu fumants, nous avons pensé à notre histoire : C’est assurément la même chose qu’ils font là, nous sommes-nous dit. Cela nous a convaincus.
Or, Nedhvé-hès-tihi massacrait nos ennemis de concert avec Efsiéré, son frère aîné, mais ce n’était point en combattant. Quand on se battait, Nedhvé-hèg-tihi ne tuait personne, il ne versait pas le sang humain. Prosterné à terre, quoique non sans dessein, il parlait, il marmottait sans cesse, en balançant cet instrument dont je viens de parler. Et par sa parole et ce balancement, il nous délivrait de nos ennemis. Ce n’était pourtant pas une magie semblable à celle de nos jongleurs. Nous ignorons maintenant ce que c'était.
Une fois, un très grand nombre de ces Ster-
! coraires (Anakpen), peuple du désert stérile, se rassemblèrent contre les Dindjié, et cependant É Etsiégé dormait. Il dormit tout un jour et ne se e réveilla que le soir (1). Bien que la nuit tombât, ‘4 on était sur le point de combattre, quand ïl 1 arriva. Or, les Dindjié eurent le dessous, ils fui- 4: rent devant l’ennemi. Mais l’homme à l’habit n blanc, prosterné et parlant tout bas, se mit à ba- 4 lancer son instrument suspendu au bout d’une lanière.
Bouse, voyant donc que les Stercoraires avaient | le dessus, passait et repassait par-dessus son IE : frère, en sautant en forme de croix d’une épaule à l’autre (2). Et, à chaque saut qu'il faisait, il prononçait le mot « Jisch ! » et un ennemi tombait. Les deux frères ne firent pas autre chose toute la soirée, l’un balancer son instrument en marmottant des paroles mystérieuses, l’autre de sauter par-dessus les bras de son frère en formant la croix.
Cependant, tout à coup le courage revint au cœur des Dindjié, qui se battaient dans la plaine
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À 4% #4 # Pol #1
(1) Les Peaux-Rouges ne réveillent jamais une personne endormie, fussent-ils très pressés ; ils attendent qu’elle se réveille pour lui parler.
(2) Je prie le lecteur de se rappeler ce que j'ai dit des sauts des prètres payens du temps des Hébreux en parlant d’Etcetchoksen,
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