L'ARAIGNÉE, C’EST-A-DIRE L'ARC-EN-CIEL
Suite de la légende des Deux Frères.
Au commencement donc, les deux frères s’en allaient ensemble, après s'être égarés sur terre et avoir perdu leur pays, lorsque tout à coup l’araignée (1) apparut dans l’azur des cieux.
— Cette araignée et sa toile seront à nous, se dirent-ils, et ils s’élancèrent pour aller la chercher. Ils s’en furent donc loin, bien loin de leur
(1) Kokksalé (l’araignée) est le nom de l’arc-en-ciel en Dint- Peaux-de-Lièvre ; ces sauvages feignent de croire que cette «rcade lumineuse, ce spectre solaire, est la toile d'une immerte araignée qui veut capturer l’astre du jour.
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pays et arrivèrent sur le penchant d’une montagne où se trouvait une loge, et dans cette loge un vieillard assis.
Alors lui :
— Mes petits enfants, que venez-vous faire ici? leur dit-il.
Ils répondirent :
— Eh bien! grand-père, nous avons vu l’araignée tendre sa toile, et nous sommes accourus pour la capturer. C’est ainsi que nous nous sommes tant et tant éloignés de notre patrie que nous l’avons perdue, dirent-ils.
Alors lui :
— Mais aussi, pourquoi aller vous mettre dans la tête de capturer cet arc-en-ciel? On le contemple, on en repaît sa vue, mais on ne cherche pas à s’en emparer. Or sus, maintenant j'ai pitié de vous. Je vous donne mes flèches; mais prenez garde à ce que je vous dis: Toutes les fois que vous aurez envie de tuer et de capturer un animal ou un oïseau, décochez-lui une de ces flèches; seulement, n'allez jamais reprendre la flèche que vous aurez tirée. Elles reviendront d’elles-mêmes dans votre carquois, dit le vieillard à ses petits-fils.
11 leur donna à manger, puis les congédia.
Après qu’ils furent repartis, le frère cadet dit à son aîné :
— Vois cet écureuil; il faut que je le tue.
Sur ce, il lui décocha une flèche et le transperça; mais l'animal demeura suspendu entre deux branches, à portée de la main du jeune chasseur, et celui-ci instinctivement fit un geste pour reprendre sa flèche qui s’éleva alors un peu plus haut.
— N'est-ce pas drôle? dit-il; voilà ma flèche qui monte.
Il se dressa sur la pointe des pieds pour la saisir, mais la flèche monta encore plus haut.
Le frère cadet grimpa dans l’arbre malgré les conseils de son frère aîné, et saisit la flèche; mais aussitôt il se sentit emporté comme un trait vers une terre supérieure. Et l’aîné, qui s’é-
tait accroché à son frère, y fut transporté avec lui.
Ce fut ainsi que les choses arrivèrent.
Tout à coup une grande montagne surgit, s’étendit et remplit toute la terre, tandis qu’en hauteur elle atteignait le firmament.
La flèche s’élança sur les pentes abruptes de la montagne et s’arrêta à mi-chemin de sa hauteur. Les deux frères prirent pied, étant à bout de souffle.
Alors, ils entendirent des géants qui parlaient dans cette montagne creuse. Ils se moquaient des deux frères, disant :
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— Mais vos langues ne se ressemblent pas, vous parlez différemment l’un de l’autre.
— Ah! mon cadet, dit l'aîné, voilà qu’on parle dans la grande montagne, voilà qu’on s’y moque de nous.
Ils auraient bien voulu alors rejeter la flèche qui les emportait, mais ils ne pouvaient plus désormais la séparer de leurs mains. Donc, après s'être reposée un peu, elle partit de nouveau et ne s'arrêta qu’au ciel, tout au sommet de la grande montagne.
Ce sommet était large, vaste et solide; les deux frères y virent beaucoup de gens qui y arrivaient de tous côtés et qui s’entredisaient :
— Comment allons-nous faire? Voilà que nous devenons nombreux, et cependant cette montagne est un dur et solide rocher.
Ces gens-là étaient donc tous dans la peine pour savoir comment ils feraient pour vivre au faite de la montagne.
Cependant, ils y allumèrent du feu pour se chauffer et préparer leurs aliments. Or, comme il y avait en ce lieu beaucoup de puits de bitume, les rochers éclatèrent, les hommes prirent l’épouvante ; tout à coup la grande montagne se démolit, s’écroula, et se transforma en une plaine immense. La montagne disparut, il ne resta à la place que la grande plaine remplie de gens qui
ne se comprenaient plus et qui ne savaient ce qu'ils se disaient les uns aux autres.
Ils se dispersèrent donc; ils s'éloignèrent de part et d’autre dans diverses directions, et les nations se formèrent.
Depuis lors, nous ne parlons plus la même langue, dit-on. Ceci arriva au commencement.
NAYÉWÉRI ET L'ÈY-NÈNE