‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 53 sur 160 · L'ENFANT MOUSSE OU L'HABITANT DE L'’ASTRE · texte numérisé non relu

L'ENFANT MOUSSE OU L'HABITANT DE L'’ASTRE

Au bord d’un fleuve, on entendit pleurer un tout petit enfant pas plus long que le doigt. Beaucoup de jeunes filles le cherchèrent sans pouvoir le trouver. Une petite vieille se mit, à son tour, à sa recherche, accompagnée de ces filles. Elle seule le trouva, le recueillit et le confia à une de ces jeunes femmes pour qu’elle l’allaitât. Le petit enfant était tout nu.

Alors la vieille femme éleva l'enfant qu’elle avait trouvé tout nu dans un nid de mousse.

C’est pourquoi on l’appela Nni-ottsintané ou l’Enfant-Mousse.

Quoique encore tout petit, l’Enfant-Mousse opérait des merveilles à l’aide d’une baguette de saule rouge, et il procurait à sa mère adoptive, en vertu de sa magie, un grand nombre de rennes.

Lorsqu'il fut devenu un peu plus grand, l’'Enfant-Mousse dit à sa mère :

— Mère, dites à mes frères qu’ils séparent pour moi l'épaule et l’estomac de chacun des animaux que je leur procurerai.

La vieille grand’mère obéit; mais elle n’éprouva que des refus de la part des Dënè. Aussi, l'enfant se coucha-t-il irrité, sans prendre de nourriture.

La vieille s’en alla donc de loge en loge disant aux hommes :

— Mon fils, qui est si puissant, vous a demandé ceci et cela, ce ne sont que deux choses. C’est bien mal à vous de les lui refuser. Il est bien périlleux de ne pas lui accorder ce tribut.

Mais on ne l’écouta pas. Les hommes lui auraient bien accordé ce tribut, mais un vieillard puissant, un grand chef nommé Toatsan-Eko, ou le Corbeau qui court, leur dit :

— Ne le lui donnez pas; ce petit étranger est par trop prétentieux.

La nuit venue, on se coucha, et pendant le sommeil de la vieille et de l'enfant, les Dèné levèrent le camp et les abandonnèrent.

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La vieille, qui s’aperçut de ce mouvement, éveilla l’enfant et lui dit :

— Mon fils, voilà qu’on lève le camp. Viens, je vais te porter.

Mais il ne bougea pas de sa couche et y demeura en faisant semblant de dormir. On les laissa donc et l’on partit.

Sur le minuit, l’Enfant-Mousse réveilla la vieille, qui dormait à côté de lui, et lui dit :

— Mère, allume deux feux à l’entrée de la tente.

Elle lui obéit et fit du feu pour l’enfant.

— Maintenant, passe et repasse entre les deux feux, mère, dit-il.

Puis il ajouta :

— Comment sont faits les sabots du renne ?

Ont-ils le pied fourchu ?

— Oui, dit-elle. Ils ont le pied fait de telle et telle manière.

— Eh bien! maintenant, jette-moi hors la tente par-dessus le feu, et toi, couche-toi et dors, mère.

La vieille lui obéit encore. Quand elle se réveilla, le lendemain au jour, l'Enfant magique était revenu à la tente. Il dormait tout engourdi de froid sur sa petite couche, et sa poitrine était glacée.

La vieille se lamenta, pensant qu’il était mort.

Elle mit tout en œuvre pour le persuader de suivre les Dènè. Mais il ne voulut pas y consentir.

— Regarde donc dans mes mitaines, dit-il à la

vieille.

Elle y porta la main. Quel ne fut pas son étonnement de les trouver pleines de bouts de langues de renne. Pendant le sommeil de sa mère et en vertu de son pouvoir magique, l’Enfant-Mousse avait tué quantité de cariboux.

La vieille fut donc contente; elle alla chercher la viande, elle mangea, ainsi que son fils adoptif, et fut rassasiée.

Cependant, il en agit de la même manière toutes les nuits, et les Dènè profitaient de ses chasses magiques, car il les avait rejoints.

Un jour, il tua, sur un grand lac qui s’étendait par là, quantité de cariboux, les dépeça, les fit boucaner et sécher; puis, se rendant vers sa mère :

— Mère, lui dit-il, mes frères (il appelait tous les hommes ses frères) n’ont rien à manger, sans doute. Voici un peu de viande que je t’apporte. Fais-m’en un pémikan. Je le leur porterai.

La vieille lui obéit comme elle lui obéissait toujours. Alors, durant la nuit, il disparut encore selon son ordinaire. Mais la vieille ne s’étonnait

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plus de ses disparitions. Elle était habituée à ses allures de magicien.

— Probablement qu’il est allé faire sa médecine, pensa-t-elle. Il est en quête de quelque gibier.

Elle ne s’attrista donc pas de son absence.

Vers minuit, le cœur de la vieille étant devenu glacé à cause de l'excès du froid, elle se réveilla, ralluma le feu, et celle plaça le gâteau de viande et de graisse hors la loge.

Pendant ce temps, l’Enfant-Mousse avait tué une hermine. Il en répandit, tout en marchant, le sang sur le chemin et autour de la tente, et il en aspergea le gâteau ou pémikan. Aussitôt, le grand lac, qu’il avait traversé avec le peuple, se fendit; le lac s’entr'ouvrit, et dans son lit apparurent des quantités de viande de renne qu'il y avait cachées.

Il arriva donc que par la magie du gâteau et du sang répandu, les parents de l’Enfant-Mousse tuèrent beaucoup de bœufs musqués et vécurent à leur aise.

Cependant les hommes refusaient toujours de lui payer le tribut bien faible qu’il leur demandait. L'Enfant lunaire voulut donc punir ces ingrats. Un jour que les Dènè avaient tué un grand nombre de bœufs musqués et de rennes, qu'ils les avaient dépecés et boucanés, comme de cou-

tume, et que leur viande était suspendue dans les boucans, sur des échafauds, Nni-o’tisintanè se prit à réfléchir en disant : « Nonna tamine ! nonna tamine ! » Nous ne savons plus ce que ces mots signifient, mais au même instant la viande de bœuf pétilla, elle bruissa ; les morceaux s’en rejoignirent, les animaux redevinrent vivants, sortirent des boucans et se sauvèrent à toutes jambes dans les bois. Toute la viande disparut donc et ton (la famine) régna de nouveau dans le camp des Dénè.

— C'est ce petit mauvais sujet qui a fait ce coup-là, se dirent les parents adoptifs de l’Enfant-Mousse. Il faut le punir de manière à ce qu’il s’en souvienne. Ils voulurent donc s’emparer de lui; mais il leur glissa entre les mains comme une ombre et s’échappa on ne sait comment. Oh! qu’on le haïssait ! Les Dènè attelèrent leurs meilleurs chiens de trait, ils se lancèrent à la poursuite de leur viande qui se sauvait, mais ils ne purent plus la rattraper.

Pendant longtemps il en agit de la sorte, demeurant toujours seul à part, avec sa vieille mère. Il planta sa tente au loin, visitant de temps à autre son peuple et lui demandant toujours le tribut de l’épaule et de l’estomac. Mais eux le lui refusèrent de nouveau. De nouveau alors la viande disparut.

— Quel méchant garçon, se disait-on; pourquoi veut-il nous faire périr-de faim ?

Mais lui, se rappelant que ces méchantes gens avaient persécuté et fait mourir ses parents, et voyant qu’ils lui refusaient un si léger tribut, n'avait pas déposé sa colère.

Après cela, les hommes tendirent des filets aux poissons du grand lac, mais ils ne prirent rien. Le poisson manquait comme la viande. L’Enfant- Mousse se rendit donc au bord de la mer, soupira, et se contenta de prononcer ces simples mots :

— Eh quoi! du Pied-du-Ciel je suis venu dans la patrie de mes frères. Pourquoi donc maintenant la grande Eau leur est-elle fermée ?

Il ne dit que ces mots, et aussitôt le poisson abonda.

De nouveau, l'Enfant lunaire sollicita le tribut de l’estomac et de l’épaule des rennes tués à la chasse. Le Corbeau qui court s’y opposait toujours. Alors l’Enfant se coucha sans manger et dit à sa mère :

— Mère, attachez bien notre loge avec des cordes.

— Pourquoi donc ? demanda-t-elle.

Il ne lui répondit pas, mais elle lui obéit ponctuellement; elle lia fortement la tente et se coucha. Alors, durant la nuit, on entendit passer un

vent impétueux qui porta la désolation dans le camp. Le Corbeau qui court s’écria :

— Il a trempé (dans le sang) la touffe d’herbes ; il a suspendu en haut son vase et l'esprit est entré dedans !

Alors tout le camp se leva dans un grand ahurissement, car un grand nombre de morts gisaient dans le camp. On courut à la loge de l'Enfant 4 magique, afin de voir ce qu’il faisait; mais on ne n: l'y trouva plus. Il était parti pour le Soleil, où il demeura.

Longtemps après cela, les hommes demeurèrent sur le passage des rennes et en prirent un grand nombre; puis ils repartirent, abandonnant Ë la vieille à elle-même, comme de coutume. Elle ; s'ingénia donc pour vivre, tendit des collets sur la piste des cariboux, et en prit un petit. Ce petit renne lui parut ressembler à son fils, l’Enfant- Mousse. Elle le considéra longtemps, le prit et coucha avec lui dans le dessein de ressusciter le fils qui la faisait vivre et qu’elle pleurait comme «>

mort ; mais elle ne put venir à bout de dégager 1 À l'esprit de l’Enfant-Mousse. Celui-ci lui dit : fois. — Mère, laisse-moi en paix; je vais t’instruire, | la laisse-moi parler. Voilà que je reviens du Soleil. leur J'espérais que les hommes m'y verraient et j'étais L. viar parti pour cet astre; mais son feu est trop fort, il vêrs

est impossible d’y habiter. Je suis donc revenu cou

vers vous et je repars pour la Lune. Là, ceux qui me haïssent me verront. D'ici deux nuits, si je ne reparais plus, c’est que je serai parti pour la Lune. C’est là que je résiderai. Allez-y donc aussi.

Comme sa mère pleurait en l’entendant parler ainsi, il ajouta :

— Ne te lamente pas. Il n’y a rien en ce que je dis qui puisse te faire pleurer. Dormez demain et après-demain ; entre chaque nuitée, tendez vos lacets aux rennes, et, ainsi faisant, vous parviendrez à la Lune.

Il ceignit sa tête de son bandeau, et dit :

— L'astre en agira de la sorte, sa tête sera entourée d’un diadème. Or sus, ma mère, quand l’homme mourra, le soleil pâlira.

C’est pour cela que lorsque le soleil pâlit, c’est un signe de mortalité pour les hommes, et nous disons alors que l’astre combat pour nous.

La mère retourna donc dans sa tente et raconta toutes ces choses à son vieux mari.

— Mon fils m’a ordonné ceci et cela, dit-elle.

Alors ils dormirent et campèrent encore deux fois, et aussitôt l’Enfant-Mousse se montra dans la Lune. Cela Jes consola. Ils tendirent donc leurs collets aux rennes et vécurent de cette viande, espérant toujours qu'ils se dirigeraient vers la Lune. Ils campèrent de nouveau. Tout à coup, là-bas, ils aperçurent la Lune qui courait.

Elle était semblable à un beau vieillard à cheveux blancs courant comme la Lune clans sa marche.

— Mon fils! mon fils! s’écria le père, transporté de joie.

Rien. Le vieillard ne leur parla point.

— Ah! mon petit-fils, je suis trop pressé ! fitil avec indifférence.

Et il recommença à courir, les laissant là.

C’est depuis lors, dit-on, que l’Enfant-Mousse habite dans la Lune.

ETTSENNOULLÉ-YA ET T£ATSAN-EKO

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