‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 57 sur 160 · LE GOUTTEUR OU L'ANTIPHYSIQUE · texte numérisé non relu

LE GOUTTEUR OU L'ANTIPHYSIQUE

Efwa-éké (1) faisait souffrir tous les hommes, lesquels en ces temps-là étaient comme des animaux. Il appelait tous les animaux : « Mes sœurs », et en usait comme on use des femmes, les conviant d’accourir vers lui pour qu'il s’en moquât et en abusât.

Une fois, plusieurs ours noirs butinaient parmi des arbrisseaux à baies, de ceux que l’on nomme raisins d'ours. Efuwa-éké s’en alla vers eux, ramassa quantité de baies d’attocat, puis il dit à l’un des ours :

— Ma sœur, frotte-toi les yeux avec cette médecine.

L’ours noir obéit, ses yeux en furent brûlés et il demeura aveugle.

Une autre fois qu’il s'était sauvé, Efwa-éké ren-

(1) Mon avis est que ce nom est ici mal orthographié et mal prononcé par les Peaux-de-Lièvre, Au lieu de Efiwa-éké : celui qui met à la bouche, il faudrait Fwa-ékhé : le jeune homme des anciens temps.

2 odniigsssans +

PP

EE

en

contra un grand nombre de jeunes filles qui s’en allaient à la cueillette des baies sarvages.

— Mes sœurs, leur dit-il, voulez-vous que j'aille avec vous ?

— Soit, viens donc, lui répondirent-elles.

Ils s’en ailèrent ensemble cueillir des fruits. Ils en ramassèrent beaucoup; puis, tout à coup, il remplit ses mains de ces fruits acides, il en frotta les yeux de ces pauvres filles et elles devinrent toutes aveugles.

Un jour qu’Efwa-éké se jouait en se balançant sur un arbre penché, il aperçut au-dessous de lui des bœufs musqués qui paissaient.

— Mes sœurs, leur cria-t-il, accourez vers moi. Il y a ici des paccages excellents que j’ai découverts pour vous. Il s’y trouve de l’herbe en abondance.

Les buffalos accoururent joyeux. Ils étaient ac-

compagnés de leurs vaches, et tous étaient fort

gras. Efiva-éké les convia alors à une gageure que devait gagner à la course celui d’entre eux qui atteindrait le plus vite un but qu'il leur désigna. Les bœufs se mirent à courir à perdre haleine, et comme ils étaient très gras, ai-je dit, ils en furent suffoqués et moururent asphyxiés.

Après ce coup, Efwa-êéké fondit un grand nombre de pains de graisse de moelle dont il remplit un grand nombre de vessies; puis, il se rendit

au de

en

[ls

ta

sur le rivage d’un grand lac, aù des castors et des rats musqués vivaient ensemble en paix.

— Mes sœurs, leur dit-il, il y a par ici de bonnes racines, venez les y :cnger. Je m'en vais attacher à vos queues ces pains de graisse qui vous aideront à les assaisonner.

Il lia donc à la queue d’un grand nombre de castors et de rats musqués ces pains de graisse fondue.

— Maintenant, allez-vous-en äu large, dit-il à ces amphibies, gagnez Îes grandes eaux et jouezvous ensemble ; faites des sauts de carpe dans l'eau.

Rats et custors lui nbéirent naïvement. Tout à coup, les vessies se crevèrent, l’eau en fut toute blanchie ec saturée ; elle remplit les yeux de ces amphibies qui en devinrent aveugles, et perdirent même la vie.

Le renard noir se livrait contre Efum-éké à des opérations magiques. Le géant le saisit par a queue, qu’il lia; il le traïna par terre tant et tant qu’il lui allongea cet appendice de la manière que nous voyons que sont, aujourd’hui, les queues «t renards.

Une autre fois, Efwu-éké pourchassa un lynx, et, le saisissant par la queue, il le fit tourner autour de sa tête, le lança contre les parois de sa demeure, où il lui cassa le nez. C’est pourquoi le

lynx a ce museau plat que nous lui voyons aujourd’hui.

Un jour que Efiwa-éké était étendu et endormi dans une prairie, tous les hommes-animaux se dirent entre eux :

— Venez, et tuons-le |

Ils firent donc cercle autour de lui et dirent au renard :

— Toi, renard, comme tu as la jambe plus alerte que nous, cours vers Efwa-éké et brûüle-le.

Le renard mit donc le feu aux grandes herbes sèches, de manière que toute la prairie immense en fut dévastée et brûlée.

— Lui aussi brûlera, pensaient les animaux.

Par le fait, Efwa-éké fut atteint par les flammes et eut même les fesses brûlées, parce que sa hache lui avait échappé. Car Efwa-éké portait toujours, suspendue le long de sa cuisse droite, une grosse hache de pierre emmanchée. Quand il en était armé, le géant était d’une force que rien n’égalait; mais quand il déposait sa hache ou qu’il la perdait, il devenait semblable aux autres hommes.

Or, dans cette circonstance, ayant été surpris par le feu, sa hache lui échappa des mains pendant son sommeil. Il eut donc les fesses brûlées. Mais, se levant tout à coup, il ressaisit son arme et aussitôt toute sa puissance lui étant rendue, les animaux s’écrièrent :

— Oh! le méchant homme, voilà qu’il se lève contre nous.

— Mes sœurs, mes sœurs, leur cria-t-il, pourquoi me maudissez-vous, moi qui vous aime tant ? Ne voyez-vous pas que j'ai les fesses brüûlées ? Maïs maintenant, vous me connaîtrez. Vous m'appelez mauvais, eh bien! pour vous mauvais je serai.

Après cet événement, Efwa-éké se maria avec une étrangère et en eut une fille qui était fort belle. Elle était si belle que le malheurex père conçut pour elle une passion coupable si violente qu'elle le porta à s’oublier à son égard.

Cet inceste mit fort en colère la femme d’Efiwaéké, qui se promit bien de le tuer et lui en fit même l’aveu.

— Si tu veux parvenir à me détruire, lui dit Efuwa-ékè, fais un grand bûcher sur mon corps et brûle-moi. C’est le seul moyen. Ce n’est que de cette manière que la mort a empire sur moi.

Sa femme le tua donc, et ayant empilé du bois sur le corps de son mari, elle y mit le feu afin de détruire le cadavre. Puis elle se donna à un autre homme et se remaria.

Cependant, la grosse hache de pierre d’Efwaéké n'avait pas été brûlée; elle ressortait de la terre, de dessous la grande souche sous laquelle on avait enseveli les cendres du géant. De là-

dessous la hache surgissait. La fille d’£Efwa-éké, cette fille si belle, dont il avait fait sa maîtresse, en instruisit sa mère.

— Ma mère, lui dit-elle, mon père n’est point mort, il n’est qu'endormi probablement, car j'ai vu sa hache repousser hors de terre.

Alors la femme qui avait été l'épouse d’'Efwaéké s’en alla au lieu de la sépulture de son mari; elle arracha la hache et en frappa le-corps brûlé du défunt. Mais elle ne put en venir à bout.

— C'est donc ainsi que tu as pris ta propre fille pour femme ! lui criait-elle en frappant.

Mais Efwu-éké, ressuscitant plein de vie, lui promit que dorénavant il se conduirait sagement.

Cependant, peu de temps après, il retomba de nouveau dans son crime. Pour lors, la vieille n’y tint plus. Elle le tua de nouveau et le brüla de rechef par un feu si grand et si violent que les flammes s’en élevaient jusqu’au ciel. C’est pourquoi jadis, avant la venue des Européens, nous brûlions nos ennemis, ceux du moins qui avaient tué quelqu'un des nôtres, et nous les faisions mourir à petit feu dans les tourments. On leur arrachait la peau du crâne et on répandaït même de la braise et des cendres chaudes sur leur tête mise au vif.

Toutefois, la vieille ne put venir à bout d'Efrva-éké. Comme la première fois, le géant

s'éveilla vivant, grâce à sa hache de pierre qui n'avait point été brûlée, et il promit bien à sa femme d’être sage à l'avenir.

On se concerta alors afin de le détruire par un autre moyen. On fabriqua une lance et on accourut vers lui pour l’en percer et le faire souffrir comme il avait fait souffrir les autres. On lui

brûla les parties viriles, on le lia solidement avec

des cordes. Puis toutes les filles qu’il avait méprisées allèrent à lui pour en abuser de la manière dont on abuse d’une femme ; elles y allèrent et le brûlèrent. Une vieille femme aveugle en agit aussi de même. Elle s’approcha de lui, elle s’en moqua, elle le traita de la manière dont un homme traite une femme, puis elle lui brûla à son tour les parties génitales.

— Voyez donc, s’écria-t-elle, le grand Efuuéké; voilà qu’une vieille femme est son mari !

Et toutefois, Efwa-éké ne mourut pas de ces horribles traitements. Il parvint même à se sauver et se réfugia chez les Dènè.

A la fin, il dit à ceux qui demeuraient hors des voies (les hommes-animaux) :

— Désormais, je veux être bon avec vous.

Faites donc publier une grande fête, préparez une grande danse, et alors seulement je me montrerai aimable pour vous.

On fit comme il l’avait souhaité. On construi-

parait

Page 1