LE DÉPART POUR LA GUERRE
Un jour il arriva que l’on partit pour se battre, que pour se battre l’on partit, car on désirait se guerroyer mutuellement. Ce n'était point aux Têtes-Rasées que l’on en voulait, c'était aux Fantômes (les Kollouches) ; mais sur le passage des guerriers se trouvaient beaucoup de géants, de sorte qu’il était impossible d’atteindre l’ennemi.
Alors un vieillard Tête-Rasée construisit une loge de médecine, ï y mit du bois de chauffage, et il y fit bouillir une chaudière qu’il remplit de têtes de mort, de cartilages et de chair humaine mélangés. On demeura auprès de lui.
— N'allez pas dans les autres tentes, nous dit-il; demeurez tous ici avec moi. Je vais bientôt vous donner de la bonne viande à manger. Je vais faire la médecine contre nos ennemis, et par mon pouvoir, je vais tous les transpercer pour vous; ces étrangers, je vais les tuer pour votre compte.
Aussitôt qu’il eut prononcé ces paroles, il se
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mit à chanter, disant : « L'aéyi wa, Eyunné tea, yékkpay ichô nilchénindèwé éyé (1)1 » c’est-àdire : « En un seul coup, parmi les Femmes publiques, je vais dévorer de gros bœufs gras. »
Comme il chantait, on vit arriver de la mer deux corbeaux qui vinrent à tire d’ailes trouver le Jongleur.
— Allez-vous-en vers les Ennemis, leur dit-il, et, sur le lac, métamorphosez-les en bœufs musqués.
Aussitôt dit, on vit arriver un troupeau de bœufs très gras. En tuant ces bœufs gras, il tuait nos ennemis ; en dépeçant et désossant ces bœufs, il dépeçait et désossait nos ennemis, il déchirait leur chair par morceaux. Ensuite il dit à sa femme :
— Hache pour moi la meilleure viande.
Elle hacha les meilleurs morceaux et les donna aux hôtes, et ce faisant, le Jongleur hachait et leur donnait à manger de la chair humaine.
Par sa même médecine, il remplit leurs traineaux de cette viande de bœufs musqués.
— Maintenant, leur dit-il, je vais rendre vos traineaux légers ; mais ne me regardez pas.
(x) Cette phrase se dit en chantant. Le mot Eyunné signifie
aussi Lien courtisanes que fantômes; mais, en Tchippewayan, *
ce inème nom, prononcé Eyunén, n’a que la seconde de ces significations.
Il laça les traîneaux chargés et les rendit légers. Mais voilà-t-il pas qu’il prit envie à une femme de regarder par-dessus son épaule comment était son traîneau! Aussitôt toute la viande se dispersa de partout et la chair redevint lourde. Depuis ce temps, dit-on, la viande est fort pesante.
KOTTÈNÉ-TCHÔ