‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 8 sur 160 · LE NAVIGATEUR · texte numérisé non relu

LE NAVIGATEUR

Au commencement du monde, deux frères demeuraient seuls sur la terre. Le plus jeune aimait à demeurer nu. Il allait et venait dedans, dehors, dépouillé de tout vêtement. Son occupation la plus ordinaire était de fabriquer des flèches.

L’aîné, qui chérissait tendrement son frère cadet, lui dit, une nuit, après qu'ils furent couchés :

— Mon petit frère, perce-moi l’aisselle, de ta flèche.

Comme c'était la nuit, l’aîné aussi était nu. Il s’était dépouillé de ses vêtements pour dormir. Le cadet répondit :

— Je ne veux pas faire cela, mon frère aîné.

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(1) Le titre de cette légende est tout à fait impropre et n’a absolument aucun rapport avec le récit. C’est un exemple des contradictions de l'esprit humain. Je propose de l’intituler : Yexkoay Trstécæ, la Femme du Jour, (Origine des Dindjié.)

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— Ah! mon frère cadet, dit l’aîné, tes flèches sont sans force; c’est pourquoi tu ne veux pas m'en frapper, car si tu m'en frappais, tu sais bien qu’elles ne me perceraient pas.

Piqué par ce défi, le cadet prit son arc, le tendit contre son frère, lui transperça la poitrine d’une flèche, et le tua.

Alors leurs parents pleurèrent, et le frère cadet — celui qui avait l’habitude d'aller tout nu — pleura aussi; il désespéra, il sortit de la tente, et finalement s’en alla pour ne plus revenir.

Vainement ses parents le cherchèrent. Il ne reparut plus jamaïs.

Après son départ, sa mère engendra de nouveau, et accoucha d’un troisième garçon aui grandit et devint très puissant. Voici son histoire :

Dindjié, — nom de cet homme, — étant devenu adulte, commença à chasser et à tuer des animaux pour se sustenter. Mais, tout en chassant, il était préoccupé de cette pensée :

— Un de mes frères est mort; l’autre a disparu. Que peut-il être devenu ? Il faut que je le retrouve.

Étant donc allé, un jour, à la chasse sur les bords de la Grande-Eau, il y entendit huer le grand plongeon arctique qui y prenait ses ébats.

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— Pourquoi ce plongeon pleure-t-il? pensa Dindjié. Sans doute qu’il voit des rennes et qu’ii en a peur, ce qui le fait crier.

Ainsi pensa le jeune homme. Ayant donc aperçu un sentier de rennes, il s’élança sur cette piste, «perçut effectivement des rennes, les poursuivit et arriva sur les bords de la Grande-Eau dont je viens de parler.

Ce lac (ou mer) était immense et couvert d’oiseaux aquatiques qui y nageaient. Dindjié voulut tuer quelques-uns de ces oiseaux et se cacha pour les guetter.

Tout-à-coup il aperçut au large quelque chose de noir qui ressemblait à une tête d'homme sortant de l'eau.

— Qu'est-ce que cela peut être? pensa-t-il.

Il se cacha de nouveau et observa.

Après avoir attendu bien longtemps que cet objet se déplaçh, Dindjié distingua très bien la tète d’un homme très grand qui se tenait debout dans l’eau. Cachant sa tête derrière une toufle de joncs, cet homme s’approchait des oiseaux aquatiques, leur saisissait les pattes et les attirait sous l’eau où il leur tordait le cou. C’est ainsi que cet inconnu chassait (1).

(1) Ce mode de chasse est employé en Chine (Du Halde), et l'était aussi parmi les Caraïbes (de Porto-Seguro).

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Dindjié s'étant mis à la recherche des vêtements du chasseur, il les trouva sur le rivage, car cet homme se tenait nu dans l’eau. Dindjié se cacha près des vêtements pour épier le chasseur.

Celui-ci, après qu’il eût saisi et tué tous les oiseaux aquatiques, sortit de l’eau, courut au lieu où il avait laissé ses habits et s’en revêtit.

Mais alors Dindjié, qui s’était caché jusque-là, accourant vers l'étranger, il l’embrassa, le serra et le retint entre ses bras, en lui disant : ’

— Il y a longtemps qu’un enfant tua son frère aîné, et se sauva après l’avoir tué. Ne serait-ce pas toi?

— Hélas ! oui, dit l’autre. C’est moi-même.

— Eh bien! apprends que je suis ton frère cadet, qui te cherches depuis longtemps. Maintenant que je t'ai retrouvé, je ne te quitterai plus jamais, lui dit-il.

Alors le frère aîné, qui s'était enfui et perdu, s’attrista et dit à son cadet :

— Hélas! mon frère, je ne ressemble plus à un homme vulgaire. J'ai épousé la femme invisible et très puissante qui ne peut souffrir la présence ni la vue d’aucun autre homme que moi, et dont le flair est si subtil qu’elle perçoit les hommes de loin et leur échappe. Il est donc impossible que tu me suives. Retourne-t-en au lieu d’où tu es venu,

Mais le cadet :

— Je ne m'éloignerai pas de toi, mon frère, répondit-il. Moi aussi, je veux voir la femme invisible.

Alors les deux frères se dirigèrent ensemble vers la demeure de l’aïné, lequel, tout en cheminant, instruisit son frère cadet :

— Or sus, mon cadet, ta belle-sœur est très puissante et bien terrible. Je vais donc la questionner le premier et lui dirai : Je viens de retrouver mon frère, consens à ce qu’il demeure avec moi. Et tu agiras selon ce qu’elle me répondra.

Ainsi parla le frère aîné.

Cet homme avait épousé deux femmes superbes. L'une, l'épouse proprement dite, celle qui est assise près de la porte, s'appelait Rdha-ttsègæ (soirfemme). L'autre, la concubine, celle qui se tient au fond de la tente, s'appelait Yékkoay-ttsége (matin-femme).

Les deux frères étant arrivés à la maison, on entendit comme une femme qui se tenait hors la tente, tannant des peaux. On percevait le bruit du grattoir raclant la peau, on voyait remuer celle-ci; mais la femme demeurait invisible.

Les deux frères pénétrèrent sous la tente. Il y avait là du gibier et de la viande de venaison en quantité. On y entendait des voix féminines, mais on n’y distinguait aucun être humain.

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C'était une belle tente que cette loge, au fond de laquelle on voyait de la belle viande suspendue. L’ainé dit en entrant:

— Or sus, mes femmes, donnez-nous de la viande à manger, car cet homme est mon frère cadet que je viens de retrouver.

Alors on vit comme quelqu'un qui aurait pris d’excellent pémican, qui l’aurait placé dans une sébille nette, et qui aurait approché le plat du nouvel arrivant. Maïs la main qui fit tout cela, celui-ci ne la vit pas.

Cependant, les deux frères mangèrent ensemble.

Lorsque les deux hommes étaient arrivés, j’ai dit que l'épouse titulaire, la femme du soir, était assise sur le seuil. Après que le repas fût fini, elle quitta la tente, et l’autre épouse, la femme du matin, rentra et, prenant la place de sa rivale à côté de la porte, elle produisit le jour. Quant à la femme-soir, elle s’en alla.

Mais, le soir arrivé, celle-ci rentra de nouveau, et aussitôt la nuit descendit. Elle apportait beaucoup de gibier, produit de sa chasse. On prit un nouveau repas, puis l’on se coucha. Mais le jeune voyageur n’aperçut aucune femme couchée à côté de son frère aîné.

Cependant, celui-ci dit à son cadet :

— Mon frère cadet, nos parents ne sont point encore morts. Tu ferais bien de t’en retourner vers eux afin de leur venir en aide; car j'imagine que tu n’as pu voir encore tes belles-sœurs.

— Non, mon frère, dit l’autre, je n’ai pu les voir encore, cependant je ne compte pas repartir. Je veux demeurer avec toi.

En ce moment, la femme du soir étant partie, le frère cadet l’entrevit un peu par derrière. Il n’aperçut que son vêtement qui était resplendissant. Mais ce fut tout ce qu’il en vit.

Le soir venu, la femme du matin sortit à son tour, et il put également l’entrevoir par derrière. Il dit alors à son aîné :

— Voilà que je commence à voir un peu tes femmes, mais seulement par derrière.

L’ainé lui répondit :

— Mon cadet, je ne t’ai pas encore tout dit.

Moi-mème, étant sur mon trépas, je partis pour la lune où j'ai pris ces femmes. Elles appartiennent à la race lunaire, et c’est pourquoi tu ne peux les voir, puisqu’elles ne sont pas de la niême nature que toi.

Le cadet demeura encore deux autres jours et deux autres nuits avec son aîné, et il parvint alors à voir parfaitement les deux épouses de son frère. Elles étaient blanches comme la neige.

L’aîné lui dit :

point ourner nagine pu les partir.

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