SUR LA CHANSON, LA MUSIQUE ET LA DANSE
Le premier mythe qu'il nous faut citer est celui de la déesse du Soleil ou Amatérasôû, c'està-dire la Lumière sublime du Ciel, déesse nommée aussi Tendjo datdjin, en sinico- japonais, fille des dieux primitifs, Isanap, souverain de l'éther, et Isanami, déesse des ondes. Leur fille Amatérasou qui, plus tard, fut injustement révérée comme la fille aînée de ces dieux, est la déesse principale des Japonais et on la croit l'aïeule des empereurs. Mais ce ne fut pas elle qui inventa la Musique et les autres Arts ; ce fut à contre-coeur qu'elle donna l'occasion de cette invention. Parmi les divinités qui y prirent part, il y a une déesse
assez intéressante nommée Ouidumé, qui joue un rôle prédominant dans le mythe suivant :
La déesse Amatérasou, ayant été offensée plusieurs fois par son frère Sosanâ, dieu du Vent et de rOmbre, — auquel il n'avait été permis de demeurer au ciel que par la bonté et l'indulgence de sa sœur, — se mit enfin gravement en colère lorsque Sosanô jeta le cadavre écorché d'un des chevaux du cjel par le toit du palais à' Amatérasou, jusque dans sa chambre, pendant qu'elle s'occupait à tisser. La déesse se courrouça d'autant plus que le cheval tué par Sosatiâ était un jeune chevalpie, le favori de tous les habitants du ciel, et qu'effrayée par cet aspect affreux, elle se blessa de la navette qu'elle tenait en main. Elle résolut de se retirer dans une caverne profonde et obscure et de priver le monde de son aspect. Les conséquences ne tardèrent pas de se faire sentir ; il n'y avait plus de différence entre la nuit et le jour, et Iqs démons des ténèbres parcouraient l'air sans peur, voulant ravager tout. Le danger devenant de plus en plus imminent, les divinités du ciel, dont le nombre était de quatre-vingts myriades — ou, selon d'autres versions,, de huit cents
myriades — se consultèrent sur les moyens d'y remédier. On convint de préparer de bons cadeaux pour Atnatérasouy un bracelet de grande valeur, un miroir de bronze inventé et fondu tout expressément dans ce but, des étoffes pour un des goheis ou verges couvertes et ornées de tissus ou de papier, que les Japonais ont coutume de dédier à leurs dieux, et on attacha tous ces objets aux branches d'un arbre divin. On dit que ce fut un Sdkàki ou Cleyera japonica, espèce sacrée du culte national des Japonais. Les dieux y ajoutèrent des coqs — favoris de la déesse du Soleil parce qu'ils annoncent le lever de l'astre. — L'un des dieux prononça un discours touchant en priant Amatérasou de quitter sa caverne. Mais tout fut inutile. On eut recours à Oùioumé, qui s'était fait une flûte de bambou. Un autre dieu, Amé-no-KamatOy avait placé six arcs l'un à côté de l'autre sur une tablette, les cordes en haut ; le fils de ce dieu apporta des archets de roseau dont on se servit pour en jouer. C'est ainsi que se fit le premier instrument à cordes. La déesse Ou:(oumé se para fantastiquement de lichens et de mousse et troussa ses manches en croix comme
le font les Japonaises ; puis elle brandit une lance ornée de sonnettes et de petits bouquets d'une certaine espèce d'herbe. On avait disposé une cuve à l'envers, le fond en haut ; elle s'y posta ' et commença à danser. En même temps, on alluma des feux pour remédier aux ténèbres, et l'on y parvint si bien que les coqs commencèrent à coqueliner. Mais rien ne bougea dans la caverne. Ou^oumé frappa de ses pieds le fond de la cuve et dansa de plus en plus fort. Elle chantait pour s'accompagner la sentence sacrée du culte japonais, sentence qui n'est que la série des nombres jusqu'à dix, à laquelle on ajoute cent, mille et dix mille. Plusieurs auteurs japonais et étrangers se sont donné la peine de trouver un autre sens à ces mots, p. e., M. Ernest Satow, d'ailleurs connaisseur accompli du Japon ', mais sans aucun succès réel, car iv l'étude de la langue japonaise ni celle des mythes ne nous permet une autre explication de la strophe composée des nombres cardinaux.
1. Voy. les Transactions of the Asiatic Society of Japon, vol. II, pages iji et suivantes.
Hito, fottU, mi, yo, Itsoa, mou, nana, Ya, kokono tô ' , Motno, tchi, yorodzoa.
Cependant il faut dire qu'il y a un double sens à deux de ces mots, motno et tchi, qui signifient Tun le nombre cent, l'autre miUe, et encore la cuisse ou les fesses et le second la gorge ou la mamelle. Selon l'habitude des Japonais, qui aiment à la fureur cette sorte de calembours, la déesse Ouioumé profita de ce double sens pour amuser les autres dieux. Au moment où elle prononça le mot mamo, elle mit à nu ses fesses, et au mot tchi, elle découvrit son sein. Les divinités éclatèrent d'un rire si vif que le ciel en fut ébranlé. Alors Amatérasou, curieuse, ouvrit la porte de sa caverne. Apercevant l'éclat de sa propre lumière reflétée par le miroir, elle interrogea Ou:;pumé. Ou^pumènQ tarda pas à répondre qu'il y avait une autre déesse aussi brillante qu'elle et
I . La version qui dit tari, mot que l'on employait jadis comme suf^xe des nombres, mais qui signifie aussi un flacon, n'est qu'un des essais pour trouver un autre sens à cette sentence.
destinée à éclairer désormais le monde. Amalérasou, frappée de cette réponse, s'avança encore ; le dieu le plus fort, Tadjikarao, s'approcha et écarta le rocher qui ferma la porte de la caverne. Deux autres dieux y appliquèrent une corde de paille — à laquelle on attribue un charme particulier, — pour défendre à la déesse du Soleil de retourner dans k caverne fatale ; ainsi la déesse du Soleil fut rendue au ciel et à la terre. — Opant à ce lien de paille, il est entendu originalement être Temblême d'une entrée défendue, puisque, attaché à deux arbres ou à deux rocheîs, il ferme en effet la porte la plus primitive du monde. Par cela, il est parfaitement conforme aux portes des temples, ou torii, formées de deux poteaux inclinés un peu l'un vers l'autre et de deux poutres au-dessus. L'une ou l'autre porte ferme un sanctuaire, tel qu'un temple ou le séjour des dieux et des morts, et par conséquent on présume qu'elle ne doit être jamais repassée. Qpant aux torii, on ne les a appelés ainsi que plus tard, et ce n'est qu'une explication plus récente que l'on en donne en les déclarant être destinés pour les co(\s(tori) consacrés au soleil. Pourtant ce
n'est pas le seul mythe où la déesse Ouioumd se joigne aux traditions relatives à la danse et à la musique, et où elle se montre toujours en vraie Japonaise, c'est-à-dire un peu lascive et même impudique.
Quahd le petit-fils d' Atnatérasou, Ninigif reçut l'ordre de sa grand'mère de descendre sur la terre et de régner sur le Japon où il devint l'ancêtre de la famille sublime ou mikoto et le prédécesseur des empereurs actuels Tennôs ou mikados «, plusieurs divinités l'accompagnaient. Ou:^oumé était l'une de ces divinités. Lorsque ce cortège traversa les nuages, on aperçut un monstre énorme aux yeux rouges ; le dieu qui fut envoyé pour le reconnaître en fut effrayé et battit en retraite. Ouioumé se rendit on ne peut plus utile. Parée coquettement, elle alla riant et chantant à la rencontre de l'ennemi supposé. Mais le monstre lui dit : « Pourquoi, Ouioumé, te pares -tu et dansestu pour me séduire ? C'est superflu ! Sache que je ne suis ni dangereux ni hostile ; je suis sim-
I. Miltoto selon le sens du mot ne signifie que la famille, tandis que Mikado est d'abord la porte sublime ou le séjour du gouvernement, et puis le souverain lui-même.
plement le dieu terrestre qui prend soin des chemins, et je viens rendre hommage à Ninigi, Retourne donc, et va lui dire que moi, le prince de Sarouda, je suis prêt à exécuter ses ordres. » Le courage d^Ou:(oumé fut justement apprécié, Ninigi, après avoir conquis le Japon et subjugué les dieux et les démons terrestres, se hâta de la récompenser. Lorsqu'il congédia le prince de Sarouda, il ordonna qu^Ou:(oumé devînt souve- ' raine du terrain où ce dieu demeurait et qu'elle reçût le titre de duchesse de Sarou, titre qui, plus tard, fut donné aux prêtresses du temple de Sarou que Ton présume avoir succédé à OuiounU, Le gros dieu des chemins finit ses jours d'une manière désastreuse. Un jour, étant allé à la pêche, il eut la main prise par un coquillage gigantesque qui Tentraina au fond de la mer où il se noya. OuT^oumé, ayant appris cette nouvelle, accourut et fit prêter serment à tous les êtres, qu'ils se soumettraient pour toujours au petit-fils à^Amatérasou, Les êtres étaient pleins de bonne volonté, excepté Vhoîothurie ou la hèche-de-mer qui, seule, resta muette aux exhortations à^Ou:(oumé, En punition, elle reçut un coup de stylet qui lui
fendit la bouche, ce qu'on fait aujourd'hui encore en préparant les holothuries.
Les Japonais ont conservé beaucoup d'estime et de prédilection pour cette déesse de sentiments si conformes aux leurs. On trouve très souvent, peint ou en relief, son visage gros et gras, aux joues renflées et aux oreilles longues, visage riant et de bonne mine dont les caractères sont assez prononcés pour faire reconnaître sur-le-champ cette déesse parmi les masques de l'ancien théâtre, ou parmi les jouets et' les talismans en vente sur les marchés. Ces talismans ont assez la faveur du peuple qui reconnaît, en eux des garants de joie, surtout pour le plaisir tiré des arts inventés et exercés par Ouioumé.
Le second dieu dont il nous faut faire mention est le dieu Sosanâ, frère à! Atnatérasou, caractère violent, mélancolique et grondeur. Ses plaintes étaient telles que Vherhe se flétrissait et qiu les hommes mouraient, comme le rapportent les chroniques de l'Antiquité. Après ces méfaits qui avaient enflammé la colère d^AmatérasoUy il fut banni du ciel et choisit pour son séjour l'enfer où il espérait revoir sa mère Isanami qui avait été