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CHAPITRE XIII

LK MOIS PRIVILKUIÉ.

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Car franche* itmi pendant U laoia demi?. • IJci't or i.A Paito, abb< de Laieuil )

Ces mômes habitants de l’arrondissement de Gex ont hérité des Romains leyr répugnance pour les mariages contractés au mois de mai. Ils n’en donnent pas une excellente raison. Ce qui rend les noces rares dans cette contrée , pendant le mois de mai, disent-ils, c’est que le mois do mai est le mois des ânes. La rencontre do ces quadrupèdes leur est de mauvais augure.

Chose bizarre ! transportez-vous à la Montagne- Noire , au pied des Pyrénées , vous y retrouverez une idée aussi singulière ! Le mois de mai y est également un mois néfaste , un mois tout à fait réprouvé par les jeunes Gancés; ils disent ingénûment

LE MOIS PRIVILÉGIÉ

2‘JÜ

à ce sujet , qu’il n'est pas convenable de se marier à une époque où les ânes sont amoureux (1).

Les Latins disaient : Malutn mense Maio nubere; « on fait mal de se marier au mois de mai.» A Rome , on supposait que cette répugnance venait de ce que les sinistres fêtes Lémuriennes ou des fantômes se célébraient en mai. Ne trouvaitron pas plutôt peu convenable de célébrer des noces humaines en même temps que celles. des immortels?

Le mois de mai était , au contraire , un temps de privilège pour les femmes mariées , probablement depuis l’époque de l’institution de cette fête. On en trouve des actes formels en quelques lieux de la province de Franche-Comté, particulièrement à Luxeuil(2) et à Devecey (3).

Des tentatives d’insubordination de la part des maris , ayant plusieurs fois compromis les immunités féminines , notamment à Luxeuil en 1 533 , les dames de cette ville présentèrent une requête à l’abbé du célèbre monastère , qui était en même temps leur seigneur , et voici la décision que l’aimable et spirituel Jean de la Palud rendit en cette grave conjoncture (4) :

Va-t-pn, papier, plus vislc qu'un cheval,

El mieux courant que ne fait un chevreuil ,

(1) Coutumes, mylh. , par A. dcNore, p. 90.

(2) Haute-Saône.

(3) Departement du Doubs.

(4) Nous en avons lu l’original.

LE MOIS PRIVILÉGIÉ

Sans t'aireslrr ni à mont ni à val ,

Jusqu'aux dames , bourgeoises de Luxeuil.

Obtempérant à l’bumile requeste ,

Très louable , très douce , très lionnestc ,

Qu’ont présentée les dames de Luxeuil ,

Et que j'ai lue sans oublier mot seul , ■Mentionnant de leur* grande privilégee ,

Leurs franchisée , justices et vrais sièges ,

Dont , de longtemps , sont en possession .■

C'est assavoir que l'homme marié ,

Ne doit battre , sans en estre prié ,

Soit droit ou tort , en cestui mois , sa femme ,

Se n'en veuillent courir à gros le blasme ;

Car franches sont pendant le mois de may,

Ayant pouvoir pour oster, hors des meix (1) Leurs cotes , et soi baigner bonnestement , Danser , sauter , vivre joyeusement , Ensemblement faire banquet joyeux ,

Et sans congé jouer à tous les jeux ;

Toutes coutumes dont longtemps ont usé.

Pourquoi cougnu , et tout bien advisé ,

Je , leur seigneur, Dieu-mcrcy bien dispos ,

Tous leurs bons droits du tout je reconferme (2) , Et veux qu’ils soyent pour stables et fermes.

Donc , mes sujets , leurs maris bien aimés ,

Je vous requiers ; recevez agréable Ce dicl escrit , privilège notable ,

Sans encourir, n’enfreindre leurs édits.

Dieu vous donne pour fin (3) son paradis !

Passé avons le présent privilège En nos maison , ehastel et forlerèse

(1) Hors des maisons.

(2) Tout à fait , je confirme.

(3) A la Gu.

29â LE MOIS PRIVILÉOli^:.

De Bodnncourt , ce vingtième de may

Mille einq-cent-trcnlc-trois : et , pour loul vrar ,

Nos noms cl seing en ont esté tesmoings ,

Et nostre seel qu'avons à ce adjoint . '

On voit, par cette pièce très-précieuse à consulter , que, de temps immémorial, au comté de Bourgogne , les femmes mariées jouissaient de certaines prérogatives pendant le mois consacré par le mariage de Maïa ; qu’elles avaient même des tribunaux , par continuation sans doute du tribunal des femmes gauloises dont parle Polybe à l’occasion du passage d’Annibal par les Gaules. Considérée sous ce point de vue , cette pièce est un curieux document pour notre histoire, puisqu’elle constate des usages celtiques perpétués , parmi nos aïeux , jusqu’au XVI® siècle.

On cite, d’ailleurs , comme émané du code féminin , un article ainsi conçu : « Toutes et quanles fois qu’un mari frappe sa femme durant le mois de may, les femmes du lieu le doivent trotter sur l’asne , par joyeuseté et esbattement , ou le mettre sur charette ou trébuchet , et conduire dinq (1) trois jours durant, en lui baillant son droit , c’est assavoir pain , eau et fromaige. »

Cet article du Code civil et incivil est extrait d’un registre des tenues de justice au village de Devecey, commune des environs de Besançon. Les femmes de Devecey usèrent de leur droit au mois

(t) Osl-à-difc ainsi.

LE MOIS PRIVILÉGIÉ. 293

de mai 1427 , ce qui donna lieu à un procès qui fut renvoyé, le 18 juin suivant, par décision du seigneur abbé de Saint-Vincent , à qui appartenait la seigneurie de ce lieu.

Et qu’on ne rejette pas tout à fait cette prérogative du beau sexe , toujours assez partisan de sa domination, dans le fatras des autres privilèges abolis en 1789; elle e.st encore en pleine vigueur à Salins , où elle s'exerça de la manière la plus solennelle en 1815 et en 1840. Ces deux années y interrompirent la prescription; et, de temps en temps on verra , dans les siècles des siècles , certains maris trottés sur des ânes , pour s’étre permis, au mois de mai, des corrections manuelles que leur interdit la législation de leurs aïeules.

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