CHAPITRE XXXI
l’ai A OU LA BELLE AMBRIANE.
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De la mère à la gouvernante il n’y a qu’un pas ; nous allons le franchir, sans changer de sujet.
Pour nous faire une idée plus précise de la déesse des enfants et des familles en Europe , nous ne pouvons mieux faire que de rapporter ici une des plus jolies traditions populaires de la Grande Grèce ; je l’ai recueillie à Gaëte, au royaume de Naples.
On parle beaucoup, à Gaëte et dans tout le pays, d'un esprit féminin qui , de temps immémorial , est en possession de l’estime des hommes : ce n’est pas seulement la crédule enfance qui s’en préoccupe , c’est aussi l’âge mâr et la vieillesse même, à qui une précieuse expérience de la vie attribue plus d'autorité morale. S’il n’a pas été donné à tout
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le monde de le voir de ses propres yeux , il est du moins bien peu de personnes qui n’aient la certitude de l’avoir entendu. Chaque demeure s’honore de ses visites. Cet esprit, c’est VAïa , c’est la belle Amhriane.
VAïa, en italien, signifie la gouvernante, femme respectable par les fonctions qu’elle remplissait dans la famille; la nourrice des héritiers de ses maîtres n’était jamais nommée par Homère et par Virgile , que son titre ne fût accompagné de l’expression d’une profonde vénération.
A Gaëte , on se la représente sous les traits d’une grande femme, à la démarche grave, à l’air digne et bienveillant. Elle est vêtue de blanc et son voile, qui n’est pas plus léger que sa personne même, s’enfle au gré de l’air qui la porte. De nuit , de jour, au moment où elle est le moins attendue , quelque bruit vient-il à rompre le silence dans la maison , sans que l’on puisse aisément en expliquer la cause; un meuble prend-il son aplomb ; une porte s’ouvre-t-elle d’elle-même ; nul doute que ce ne soit l’Aïa qui fait sa ronde. Des bourgeoises se sont réunies dans une chambre: un petit phénomène aussi simple a frappé leurs oreilles : «Mesdames, dit l’une d’elles, avez-vous entendu? — Oui, nous avons fait la même remarque. » La conversation s’arrête aussitôt; on prend son sérieux; on est ému; les petites filles se tiennent debout, l’air éveillé , l’oreille au guet , et témoignent de leur
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révérence par une attitude modeste. Après un moment de silence, quand la mystérieuse inspection d'Ambriane est censée finie , les mains laborieuses reprennent le travail interrompu , et les entretiens familiers retrouvent leur cours.
C’est surtout à la faveur des heures du sommeil que la belle Ambriane circule de chambre en chambre , amenée par les soucis de son maternel emploi ; c’est surtout aux lieux où croît une jeune génération , que son instinct de prédilection la guide ; c’est au berceau que s’étendent ses incessantes sollicitudes. Elle est sensible aux vagissements du nouveau-né ; elle accourt près de la petite créature en pleurs ; elle la berce sans bruit. Puis l’enfant a senti quelque chose de doux et de frais se poser sur son visage ; il a cru retrouver le sein de sa mère; il s’est rendormi.
Cette ingénieuse création de la belle nourrice , de la soucieuse intendante , doit être bien antique , puisqu’elle est si simple ! Virgile , en l’an 731 de la fondation de Rome , l’avait trouvée existante à Gaëte, et c’est pour cela qu’il dit à la tête d’un de ses livres : « Et toi aussi , ô Caieta ! nourrice d’Enée , vous avez à jamais par votre mort illustré nos rivages. Le tombeau érigé à vos mânes y subsiste encore; et (si c’est une gloire à laquelle vous soyiez encore sensible) ce monument fait honneur à la grande Hcspérie. »
On montrait encore, en 1721 , aux voyageurs
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la sépulture de Caieta ; mais, si elle a disparu dèslors, il ne faut s’étonuer que d’une chose, c’est qu’elle ait si longtemps bravé les efforts des siècles.
Les traditions sont encore plus tenaces dans la mémoire des peuples.
En s’avançant vers le sud de la Campanie, la croyance à l’Aïa s’est altérée : elle a mêlé la nourrice à la sirène ; et les peintures d’Herculanum semblent concourir, avec les écrits du moyen âge , à nous en donner des preuves. On y voit des oiseaux à tête et à poitrine humaines , qui sont pourvus de deux mamelles ; et l’on apprend par quelques auteurs que , dans l’opinion du commun des hommes, cette espèce de monstre , voyageant de nuit , comme la chouette, se permettait d’usurper les fonctions de la nourrice, à l’insu de la mère. On l’appelait Atna^ nom qui lui venait, dit-on, de son amour pour les petits enfants ; et delà était née , ajoute-t-on , l’idée que l’oiseau nocturne les allaitait (1). Mais, en remontant plus haut, on découvTe que Amas avait été la nourrice de Diane ; in^'Ammas était un surnom de Cybèle , la Terre , la nouiTice du genre humain , ma^na mater ; que mère, en hébreu, était rendu par mot qui,
lu en sens inverse , devient marna ou mamma; et qu'enfm tous ces noms répondent au nom grec
(1)Ama, slrix, nuclunia avis. Hxc avisa vulgo dicitur nmn, al> omando parvtilos : lindc et lac |iræbrrc frrtiirlaclanlibiis.
^l’aia ou la belle AMBRIANE. :Hd
Ata pour Gaia , cpii signifie la Terre , comme le surnom de Cybèle Ammat.
C’est ainsi qu’en mythologie tout se mêle et tout se retrouve.