CHAPITRE XLVIII
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Nous ne sommes pas venus jusqu'ici sans avoir indiqué , à propos d’autres choses , bon nombre de D»met Blanches; et déjà nous avons expliqué, pour plusieurs d’entre elles, la raison de la blancheur de leurs vêtements ; il s’agissait de nos druidesses dans leurs fonctions de victimaires ou de prêtresses de leurs dieux.
n y en a qui sont blanches par d’autres motifs , car les habits blancs étaient de deuil , comme nous pourrions en rapporter une foule de preuves. Chez plusieurs peuples de l’Asie , cet usage existe. Que dis-je ? Il ne faut que diriger sur les rives de la Saône une promenade d’amateur , pour s’assurer de la persistance de cet usage. Les femmes do plus d’une peuplade établie sur les bords de cette rivière, particulièrement celle du village d’Huchisy ,
entre MAcoii et Tournus i l), continuent de porter le deuil en blanc. J’ai vu dans cette dernière ville, un jour de marché , des filles et des femmes Chiserottes (2), portant le deuil de pères et de mères elles se distinguaient des autres femmes par leurs dolemans , leurs robes et leurs rubans d’un blanc pur.
Au reste, il s’agit peu de veuves et de filles en deuil dans nos traditions mythologiques. Ne nous arrêtons pas plus longtemps à cette idée.
Je ne dirai pas que les robes de lin indiquaient toujours la virginité dans les personnages qui en étaient revêtus ; car, si nous savons que les vestales étaient ainsi couvertes , et que la tunique des candidats n’était blanche que parce qu’elle était portée par la jeunesse ( d’où nous vient le mot de candidature ), nous savons aussi que les vierges portaient un voile de la couleur de la flamme et du feu (3). Le blanc annonçait la pureté d’après les représentations de l’âme et de son bon génie , dans les monuments étrusques. Dès lors , il est tout simple que les pythonisses de la Gaule, qui fai-
(1) Departement de Saône-et-Loire.
(2) Les habitants d'Huchisy sont vulgairement appelés ChiieroU.
(3) Ces coutumes se sont conservées sur quelques points en Italie. A Orvieto, j’ai vu ces voiles rouges généralement portés par les jeu nés filles. A Rome, j'ai vu les adolescents couverts de la robe prétexte (qui est blanche, bordée de rouge en bas ) dans les enterre ments et les processions.
saient profession d'une vie chaste , aient porté les insignes de cet état de pureté.
Au reste , nous sommes loin de garantir la candeur virginale de toutes les déesses grecques ou romaines qu'on a vues en robes blanches dans l'antiquité; car Junon s'est trouvée de ce nombre , étant en compagnie de Minerve et de Diane. Nous avons lu quelque part que les Galls , ayant envahi le nord de la Grèce , entrèrent en vainqueurs dans un temple , où l’apparition de trois dames blanches les fit reculer, s’imposant sans doute le devoir de respecter un lieu qu’ils croyaient protégé par la sainteté d’une triple tutelle.
Nous avons , pour un fait analogue , l’histoire moderne à notre disposition. Un important service fut rendu par une dame blanche à la ville de Salins, pendant la guerre de 1638 de la France contre le comté de Bourgogne : elle mit en déroute un corps d’armée de Louis XIII , commandé par Villeroy. « Il est remarquable , dit Girardot de Beauchemin, historien contemporain de cette campagne (1), qu’au même temps qu’on pourchassait les Français, une petite fille, nourrie au couvent des Ursules de Salins , étant près de mourir , dit aux religieuses assemblées autour de son lit , qu’elles n’eussent plus crainte des Français , car elle les voyait fuir devant une femme blanche. »
(1) Guerre de dix «ns.
Le blanc dans l’habillement doit aussi marquer la bénignité, les dispositions favorables, l’heureux présage. Le lecteur se rappelle — je le suppose— avoir lu dans l’Odyssée la description d'une affreuse tempête sur les côtes d’Ionie , essuyée par le héros de ce poème , et il doit avoir été frappé comme Ulysse de l’apparition d’une dame blanche qui se laissa distinguer dans l'ombre et qui ne pouvait être qu’Iona, la nymphe de la mer dans ces parages. Sa présence lui rendit le courage et la vie.
Il y a donc bien longtemps qu'il est question de dames blanches en Europe ; puisqu'il y a longtemps qu’il en est parlé dans les livres !
C’est pour cela que la classe des fées qu’on nomme femmes blanches est si fort répandue. On y croit dans tous les pays , surtout en Allemagne et chez les Bretons de l’Armorique (1).
« Des spectres , qu’on appelle femmes blanchet, viennent souvent rendre des services aux hommes pour qui elles ont plus d’affection », disait Schot. Delrio dit qu’il y a une certaine espèce de spectres qui apparaissent en femmes toutes blanches, dans les bois et dans les prairies. Ces femmes blanches sont aussi nommées sybilles et fées , et l'on dit qu’il y en a une appelée Haband, qui est comme la reine des autres , et qui leur commande (S).
(1) Alf. de Nore. Cour mylh. de In Frnnrf , p. 210.
(2) IjP Monde enchanir, p. 2S9.
Suivant une tradition populaire de la Hesse , il y avait à Accerbach une jeune fille d’une merveilleuse beauté, vêtue de blanc, depuis les pieds jusqu'à la 'tète, disent les frères Grimm. Elle apparaissait dans la prairie d’un étroit vallon , sous le château. Elle donne un jour un petit coup de sa main légère sur la joue d’un jeune berger , en le suppliant de la délivrer du charme qui la retient en ce bas monde. Mais l’innocent se sauve effrayé. —Malheureuse que je suis, s’écrie la gentille demoiselle , j’avais espéré en toi , et voilà qu’il faut continuer de souffrir dans l’exil , et attendre ici pour être enfin délivrée de ce lien terrestre qu’il ait poussé dans la prairie un cerisier, 'et que du bois de ce cerisier , il ait été fait un berceau , et que de ce berceau sorte un jeune enfant qui vienne un jour opérer cette délivrance ! — A ces mots , elle disparaît. Quant au pasteur , il ne fit pas de vieux os , suivant la locution familière du peuple , et on ne sait où il est mort.
Il est évident que le paysan de la Hesse prend cette demoiselle blanche pour une âme en peine , pour l’âme d’une jeune personne qui est condamnée à souffrir sur la terre , jusqu’à ce que la sentence de son juge ait reçu sa pleine exécution ; à moins que ce mythe ne soit un arrière souvenir de la transmigration des âmes suivant le dogme religieux des Bhramines , ou des voyages de leurs déoiitas de la terre au ciel et du ciel *8 la terre.
Noire bûcheronne de Comod en était déjà un exemple dans le Jura.
Il y a, au fond de ces mythes vulgaires, une telle variété de motifs supposés qu’il serait difficile de les expliquer tous.
Le merveilleux , qui s’attache si fidèlement aux débris des édifices où l’homme des vieux jours a exercé de grands pouvoirs , n’a pas laissé la tradition muette sur le château de Montaigu , près de Vesoul (1). On dit que la reine Blanche y réparait tous les ans , et que , sans tête , elle en fait le tour à minuit. La mère de Saint-Louis n’a que faire au comté de Bourgogne qui lui fut toujours étranger : et si la dame blanche de Montaigu est reine c’est comme fée. Son corps sans tête est une fable un peu lugubre , qui pourrait bien indiquer que cette dame fut mortelle , et l’on croirait y reconnaître un mémorial du supplice par lequel aurait péri la dernière druidesse du canton. Ce qui n’est pas une idéalité , c’est ce qui reste de constructions romaines sur la colline du château , et la découverte qu’on y a faite d’une Diane en bronze , aux yeux d’argent, et à la tunique bordée d’un liseré de même métal, que conserve, à Colombier, M. le marquis de Saint-Mauris.
Âu cimetière de Saint-Lauthein , sur l’emplacement très-probable du temple de l’ancien Silèse(2),
(1) népartemcDl de la liaule-Saône.
(S) Département du Jura.
OÙ la légende de ce saint cénobite signale des traces de paganisme , une dame blanche n'a pas cessé de revenir. Elle tâche sans doute de rentrer au sanctuaire dont l’a chassé, au VI* siècle , le fondateur d’une abbaye sur cette montagne païenne.
Bien que de pareilles visions ne soient pas accompagnées de profondes terreurs ( car ces dames qui se promènent gravement , silencieusement , dans les lieux retirés, ont d’ailleurs un abord affable et bienveillant ), cependant les personnes qui sont favorisées de leur rencontre ne peuvent se défendre d’une respectueuse frayeur, et ne cherchent certainement pas à s’entretenir avec elles , ni à les voir de trop près .
Une petite fille était avec sa mère au bord d’une enclave de la forêt de l’Echine , appelée la Fosse à Lio, sur le territoire de Prénovel , dans le Haut- Jura ; elle aperçoit une dame blanche à travers le feuillage , et demande , étonnée, à sa mère , qui est cette dame. La mère, qui a remarqué ellemême le blanc personnage , prenant sa fille par la main : « Ce n’est rien, lui dit-elle d’une voix émue, allons-nous-en. »
En 1845, une partie de plaisir fut organisée par de jeunes hommes et de Jeunes femmes de la petite ville do Poncin (1), et fut exécutée d’abord à la charmante cascade de la Fouge , ensuite aux no-
(1) Départemcnl de l'Ain.
blés ruines de Chàtillon-de^meille , situation des plus pittoresques du pays. A l’issue d’un goûter sur l’herbe, pris au milieu des ruines du château , une jeune fille du pays qui avait apporté des provisions d’une maison éloignée , fut d’avis d’emporter de bonne heure les débris du repas, et ne fit pas trop de façon pour avouer qu’elle appréhendait de se trouver sur le tard en pareil endroit. Pressée de questions , elle fit confidence à quelques membres de cette joyeuse réunion , que le château de Châtillon était fréquenté par des dame* blanche* dont la rencontre , disaitrelle naïvement , n'est faite pour rassurer personne.