CHAPITRE CXXIII
KOHÊTS SACRÉES.
Ilia proccriia« «vire et sccretum Icxi , et a<lmira tio umbr« in apcrio tam densa' aiqne contiDuv fltlem tibi numini« farit.
(Smcc^. Rpi«t. 41 )
Grégoire de Tours compte les forêts parmi les objets de culte chez le? Galls. La Pharsale de Lucain en faisait déjà foi , et indiquait avec quelle démonstration de terreur religieuse on devait pénétrer dans les bois sacrés , en se traînant sur ses genoux et sur son ventre.
Ces lieux consacrés à la divinité étaient leurs temples. César ayant perdu son épée sur un champ de bataille dans les Gaules , la retrouva un jour sus- [>endue à un arbre au sein d’une forêt sacrée, chez les Arvernes; et, comme ses courtisans lui conseillaient de la reprendre , il ne le voulut point, à cause delà consécration de ce trophée.
On appelait fanum un pareil sanctuaire ; car il ne faut pas toujours entendre par ce terme latin un
édifice construit en l’honneur d’un dieu , mais un endroit destiné à servir de temple (1).
Fan est le radical de fanum-, c’est probablement le mot gaulois , comme le disait Bord , bien que Bullet l’ait oublié dans son dictionnaire, celtique : la ville de Fanjaux (Fan-jo), en Languedoc, était, comme tout le monde sait, un Fanutn-Jovû , temple de Jupiter , ou sanctuaire de Jou.
A ce nom de Fanjaux , nous trouvons une ressemblance frappante dans la dénomination de Fajoux (2) que {>orte une métairie située sur le Haut- Jura, l’ancien Monijoiix des Alpes franc-comtoises, que nous avons vu divinisé dans un des chapitres précédents.
La Franche-Comté a retenu le mot fan dans plusieurs localités qui nous paraissent d’origine païenne. Par exemple , il y a sur le territoire de Deluz (3), un bois communal nommé Fan , et un chemin nommé la Vie païenne. Le nom de ce village, situé sur la voie romaine de Lyon au Rhin, semble se prêter aussi à une interprétation semblable : Delu, c’est le commencement de delubrum , temple , ou bien un composé de Dei ou de deœ luette , le bois consacré à un dieu , ou à une déesse.
Nous passerons , sans insister , sur divers lieux
(1) Famtm tantum , iil est locui trmplo f/fulus , jam sacratiix fuerat (Tito-Livc).
(2) Mi-tairic sur la commune de Lungdiauinnis (Bcchel).
(3) Departement du Doubs.
KORÉTS SACRÉES.
dont les noms sc terminent par la syllabe fan , tels que ceux de Villafans dans les départements du Doubs et de la Haute-Saône , et ceux de Mignafans, de Maufans, etc. (même province), parce que leur situation près des forêts ne nous suffit pas pour appuyer nos conjectures ; mais , en faisant remarquer que le F permute avec le V dans la composition des mots , parce que ces consonnes sont de même organe, nous allons trouver que van est fréquemment employé pour fan dans certaines dénominations de forêts, où il n’est guère possible de méconnaître l’action du druidisme.
Tel est, entre autres , le bois communal du Diévan, appartenant à la ville d’Orgelet, sur la colline qui domine le village deCéséria. La propriété de cotte ville s'y termine à un tumulus élevé , formé de terre et de pierres , que nous avons examiné en 1822, et que nous avons reconnu avoir été fouillé par des curieux. J’en comptai d’autres, plus petits, au nombre de dix-sept, épars dans la forêt , et j’avoue que je ne cherchai pas à les connaître tous. Certainement , je ne les donne pas pour des tombeaux de guerriers qui auraient succombé dans la bataille de la plaine voisine (1 ) , mais pour des monceaux du témoignage, expression de vœux faits ou accomplis envers la divinité révérée en ce Dei fanutn (Diévan). Il faut ici se rappeler ce que nous avons dit
(1) Les plaines de Mann et de l'Étang d'Érole.
ailleurs (i) de celte coutume asiatique d’ériger des monceaux de pierres à la vue de l’objet sacré, en témoignage d’un sacrifice offert. Je me souviens encore d’avoir monté sur le plus haut barrow du Diévan, d’y avoir remarqué qu’il avait servi d’autel aux druides , et d’y avoir trouvé une borne territoriale , plantée là , de préférence à tout autre lieu , à cause de sa notable élévation au-dessus du sol.
n y a lieu d’attribuer la même origine au bois communal du Divan , appartenant aux habitants de Graye et Charnay (2) , dans un vallon chéri de la Dame verte et de ses nymphes , et près des sources |)ittoresques du Suran. Le territoire de Graye est limitrophe des Granges -de -Non , où l’on retrouve encore des tas de pierres votifs sur le Mont-Février , et l’indice d’un temple, iVoo«, dans la dénomination du lieu ; car nous sommes ici dans un pays colonisé par des Grecs d’Italie , amenés par les Romains.
Avec un nom à peu près semblable et tout-à-fait identique à celui do Tiévan , nous allons maintenant aux sources de la Seille (3), sur le territoire escarpé de Sermus, où l’on n’arrive facilement que par une porte qui fermait autrefois celle enceinte. Ce fut, sans doute, un grand sanctuaire impénétrable
(1) Livre , ch. xi.i\. Féic du Soleil n hi moiilagne de l'IIcutc , J). 193.
(2) Dépuitcnieiit (liiJtir:).
(3) Idem.
aux profanes , et couvert d’une forêt sacrée , où le Tarare- Itéra» servit d’autel. Le Tarlre-Tiévan est une petite élévation rocheuse et boisée, sur le bord d’un précipice épouvantable, d’où l’on domine toute la vallée de Baume, et notamment un pilier de roc resté debout dans l’anfractuosité de la montagne. L’antique abbaye de Baume , dont Sermus dépendait jadis , est là pour attester une substitution de culte. L’endroit le plus accessible de Sermus, le plus étroit entre deux vallons , est encore fermé par un rempart, ce qui fait croire que c’était un fort, un oppidum gaulois qu’on n’habitait qu’en temps de guerre ; mais cette opinion peut très-bien se concilier avec l’enceinte religieuse , comme on peut en donner pour exemple la montagne de Sainte- Odile (1), où nous avons reconnu tout à la fois des monuments celtiques , des fortifications romaines et un établissement chrétien assis sur les débris de la religion des Celtes.
Non loin de Sermus et de Château-Chalon (2), à une autre source de la Seille, il existait, ou il existe encore, un bois nommé Tiévain. On rencontre également en ces parages de ces monceaux de pierres qui attestent des acquittements de dévotion envers 'la divinité locale, de la part sans doute des plus anciens habitants de la Séqnanie.
(1) Di-purtemunt duBas-Rliln (3) Df-pattemviit ùuJuiu
FORÊTS SAORÉFS. 727
Rien de souillé n’était censé être admis dans une Corêt sacrée : aussi la qualifiait-on de caslurn nemu* , la chaste forêt. Nous n’avons pas eu beaucoup de peine à nous pereuader que la forêt de Choêtain , sur les montagnes orientales d’.4rinthod(l), était une de ces chastes forêts que révérait la haute antiquité. Elle est située entre deux territoires druidiques, celui de Vogna où l’on voyait la Pierre Enon et la Selle à Dieu dont nous avons déjà tant parlé , et celui de Vescles où le nom de la forêt de Trépierre atteste l’existence d’un monument gaulois. Le site solitaire de Saint-Colomb se recommande par une antiquité qui dépasse l’âge féodal , bien qu’il ait donné son nom à une terre qui relevait de la baronnie d’Arinlhod. En 1777 , le plan géométrique des lieux offrait dans cette partie un g^and et un petit étang entre lesquels sê trouvait placée une inott*; élevée , travail de l’homme , qui ressemblait parfaitement à ces hauts Iximuli de la Bresse , que l’on appelle Poipes , et que l’on regarde les unes comme des bases d’édifices fortifiés , les autres comme des autels ou des séjours sacerdotaux. La motte de Saint-Colomb, boisée dans sa pente et sur son terre-plein, avait alors des traces de construction que l’on pouvait considérer , soit comme les fondations d’un temple ou d’une demeure religieuse , soit comme un reste d’ancien château.
(I) Dépnrloinenl fin .liira
Outre la forêt de Chaslain , il y avait aux environs : la forêt de la Colombe, qui donnait son nom à la montagne de la Colombe, et les granges de Sainte-Colombe. Il y avait donc au milieu de ces bois dodoniens 1" la motte de Saint-Colomb ; 2“ les deux étangs de Saint-Colomb ; 3° la grange de la Colombe; 4® la grange de Sainte-Colombe.
D’où vient ce Saint-Colomb ? D’où vient cette Sainte-Colombe? D’où viennent ces saints dans une contrée si solitaire, si éloignée des habitatiotis , où il n’y a jamais été vu d’église, de chapelle ni d’oratoire? Cette butte, placée entre deux amas d’eau , où elle formait originairement une lie, n’aurait-elle pas été le séjour sacré d’un druide ou d’une druidesse appelée Colombe , et qui , par la suite , auraient^ passé pour des solitaires chrétiens. Comme en Lybiq, comme en Epire, y avait-il ici des Chênes où une colombe était censée rendre des oracles? La tradition se tait sur cette origine , et nous n’avons pas la prétention de tout expliquer. Mais nous sommes singulièrement frappé de l’accumulation de tant de dénominations parlantes autour de ce monticule artificiel, qui ressemblait plus à un tertre druidique qu’à l’emplacement d’un château , et près de la poétique forêt de Chastain dont le nom rappelle le castum nemus de nos païens ancêtres.