CHAPITRE XVII
■ Ost ainci que I lUIiki ) le* Hramines appelleol ufi cheval blanc, ailé , aupcrbement enharnaché, qu’iU suppoMUl être dans les ciens. O cbcval est mené par on roi qui tient le sabre levé , et ce rot est sans doute Wishnou. ( L'abbé Bavxitn. )
Les monts majestueux, f. hérissés de noirs sapins, qui se mirent dans les lacs de Bonlieu, du Franois, du Mâclu, de Narlay (1) , ont aussi leur Esprit aérien. Celui-ci n’est pas l’objet de moins de conjectures de la part du montagnard de ces parages. On a plus tôt fait de dire que c’est l’âme en peine d’un ancien seigneur de l’Aigle , que d’en rechercher la vérité. Si cet esprit voulait se communiquer aux dissertateurs du coin du feu ou du cabaret , certainement il leur apprendrait qu’il est d’une origine plus antique et d’un pays plus éloigné, car je présume qu’il est venu du fond de l’Asie centrale avec les peuples qui ont occupé d’abord la Germanie et
(1) U»ns le Jura.
qui , plus tard , ont fait invasion dans la Grande- Bretagne et dans les Gaules.
Quelques yeux doués de plus de clairvoyance que les nôtres ont vu le cavalier de Bonlieu botté , armé , casqué , chevaucher dans les airs sur son blanc palefroi, s’abattre dans la plaine sans la toucher, et repartir aussi prompt que l’éclair. D’autres ont aperçu son roussin seul, attaché par la bride à la roche escarpée, comme à un râtelier. Il était tout en dehors de la roche, en l’air, le crin hérissé, la queue tendue , attendant avec impatience qu’il plût à son maître de venir l’enjamber , afin de recommencer au plus tôt ses courses ossianiques à travers les vapeurs de l’atmosphère.
Des hommes qui comptent aujourd’hui parmi les vieillards, se sont, dans leur jeune temps, livrés avec une ardeur singulière à la recherche d’un certain petit livre où quelque Merlin du pays a déposé le secret d’intéresser le sylphe en sa faveur ; car , disent-ils , bon nombre de personnes , pressées d’arriver à leur destination ou intéressées à fuir la poursuite des gens suspects , n’ont pas invoqué en vain son assistance. Mais je crois qu’ils le calomnient quand ils assurent que l’invisible cavalier a maintes fois favorisé la contrebande. Nous le croyons trop honnête homme pour seconder un commerce interlope aux dépens des négociants de l’intérieur. Je croirais toutefois sans peine que son obligeance compatissante se prête quelquefois ,
comme on dit , à seconder les cœurs aimants, séparés par trop de distance, et que , dans ce cas, il est assez bon pour recevoir en croupe un jeune amoureux à qui la nuit ne serait pas assez longue pour la passer en voyage et en tête-à-tête avec sa belle. Encore faudrait-il que le bon génie de la montagne fût bien persuadé de la pureté de pareilles amours; car on le dit grave et même triste , ce qui ne permet pas do supposer qu’il s’amuse aux dépens des mœurs et de la tranquillité des familles.
Au reste, tous ces bruits méritent confirmation. Bornons-nous plutôt au fond des choses, sans nous aifêter aux broderies : il s’agit d'un héros, tantôt à cheval et tantôt à pied, mais surtout d’un héros sombre et malheureux.
Aussi supposerai-je avec beaucoup de vraisemblance que c’est le même personnage que l’on rencontre quelquefois dans les sentiers do la forêt de Bonlieu , lorsque les ombres du soir épaississent celles qui régnent déjà sous le dôme des hêtres et des sapins. C’est , assure-Uon , un grand seigneur de la contrée qui aurait fini par une mort bien cruelle. M’étant informé de ce genre de mort , il me fut dit que, passant un soir par les mêmes lieux , le haut baron y fut tout à coup assailli et pris à la gorge par une troupe de chats noirs qui tenaient le sabbat sur un arbre de la forêt, et qu’il succomba sous le nombre, victime de la sorcellerie. Et c’est pour cela qu’on le voit encore tout souillé de son
LE SYLPHE CAVALIER DE BO>LIEt'. 71
sang, errer tristement sur le théâtre de sa catastrophe.
Quoi qu’il en soit de la cause de son infortune , l’esprit de ce guerrier n’est pas le seul que l’on connaisse : il en existe de semblables ailleurs , sur lesquels on fabrique des contes aussi merveilleux. Nous citerons, entre autres, le cavalier de Montécheroux, qui fera l’objet d’un nouveau chapitre sur le même sujet, bien que l’on ait fait de lui un mauvais intendant au lieu d’un héros malheureux.
Ce héros malheureux appartient à un type commun que l’on retrouve avec le cheval aérien dans les anciennes mylhologies.
Le brave Bellérophon , qui enfourchait si bien Pégase, s’étant brouillé avec l’Olympe , finit par errer à pied dans les déserts , rongé de soucis et évitant la rencontre des mortels. Bellérophon, combattant la Chimère, est peut-être le mémorial d’un célèbre capitaine qui combattit les Cimmériens, peuples riverains de la mer Caspienne et de la mer Noire.
Le cavalier de Bonlieu ressemble singulièrement à celui que les Hindous ont peint dans un de leurs tableaux sacrés (1), pour donner une idée approximative de ce que sera la dixième incarnation de Wishnou, quand ce dieu, qu’on représente souvent à cheval, viendra, monté sur Kaliki, se manifester à
(1 ) Cfrêm.y ffKHurn et cnuf. ret. » toui. m. $ 309.
toute la nature.» C’est ainsi, dit l’abbé Bannier, que les Braniines appellent un cheval blanc, ailé, superbement enharnaché, qu’ils supposent être dans les deux. Ce cheval est mené par un roi qui tient le sabre levé, et ce roi est sans doute Wishnou. Ils ajoutent que ce prince parcourra toute la terre, alors couverte de crimes , afin d’en exterminer les habitants. Ne semble-t-il pas voir, dans VÂpocalyp»e de saint Jean, ce cheval pâle, monté par un ange qui a nom la Mort, et à qui Dieu a donné pouvoir sur les quatre parties du monde (1)? Nous aurons l’esprit en suspens sur le jour futur de la grande catastrophe de l’univers , aussi longtemps que le cheval Kaliki tiendra lui-méme le pied droit suspendu; car , dès qu’il le posera sur la terre, la terre s’abîmera dans le néant. J’ai toujours peur , depuis que je sais cette opinion des Bramines, ipie le cheval blanc de nos montagnes de l’Aigle et de Bonlieu soit le véritable Kaliki de l’Inde, et qu’il ne vienne, en s’approchant trop de notre sol , à le frapper do son pied redoutable.
Les Brahmanes du Malabar, parlant de Wishnou dans sa huitième transformation, incarnée sous le nom do Parassouarama , débitent que 'le divin soldat , après avoir fait avec succès la guerre aux rois do la race du soleil , aflligé de l’ingratitude des prêtres du pays, se retira sur les monta-
(1) Afm. . cil. \i , V. R.
gnes (les Gattes, où il continua de vivre sous la forme humaine : ils le peignent dans leurs tableaux tenant une hache d'une main et des feuilles de palmier de l’autre , attributs (jui caractérisent ses inclinations guerrières et son séjour au fond des forêts (1).
11 n’y a rien d’impossible à ce que ce mythe indien n’ait été enseigné sur les bords de la mer Baltique , par les Hindoux qui les ont frécpientés dans les temps antérieurs à l’histoire des Germains; il n’est pas improbable en même temps que le souvenir altéré de Wishnou ne se soit perpétué dans le roi Arthus , héros infortuné qui , après avoir versé avec gloire son sang pour la défense de sa patrie , à la fin , trahi par la fortune , s’est retiré dans le fond des forêts^ où il se distrait par l’exercice de la chasse, du souvenir de ses malheurs, en attendant le moment favorable de reparaître avec tout l’éclat d’un prince légitime.
Pour moi , je ne doute pas que le cheval et le cavalier ne soient fort anciens chez nous. C’est à cette pensée que peut se rapporter le choix d’un certain type de nos monnaies gauloises , qui offraient d’un côté un Pégase ou un cheval sans frein (2) , et de l’autre une tête à casque ailé. L’on a tourné et retourné mille et mille fois une
(!) VllhiiloHfluii , par 1’., 1. i , p. !I8 et siiiv.
’.i) Coinmimt. ths .inliii. île la V.iUe-il'Or. ItCÎI), piiH'' iUî
llapp cio M. Ilaiidol.
autre médaille d’argent et de petit module , qui, d’un côté, présente un buste ailé comme celui d’un Esprit, avec le mot inintelligible Ateula, et, au revers , un cheval avec le mot Ulatos, que l’on ne comprend pas mieux (1).
Ceci nous reporte au général divinisé des Tartares Mandchoux , dont nous avons déjà parlé par occasion dans nos pages précédentes. S’il s’agit d’Attila, on sait qu’il était venu en Occident avec ses Huns et sans doute avec leurs génies tutélaires. La médaille, en ce cas , n’aurait pas été frappée dans leur pays natal, car elle n’en porte pas le cachet ; mais elle aurait été frappée dans l’Europe occidentale , à en juger par les caractères de l’inscription. Elle était fréquente chez les Galls et chez les Bretons, où le mythe du Cheval ailé et du prétendu roi Arthus subsiste toujours. Or, si c’est aux hordes de l’Asie que nous devons l’apparition d’un génie ailé sur ce signe monétaire, rien ne nous empêche de conjecturer qu’il s’agit de V Esprit président des montagnes, qui était déjà honoré chez les Tartares, à cette époque , puisque le général apothéosé de la montagne de Lha-Ri avait déjà vécu au ir siècle de notre ère (2).
(1) Sed equui apparet in cetticiê et brilannicia nummis frequent . (Georg. F.ccard sur l'originp de la Germanie, p. 214.) L’auleur s’arrête au sentiment de eeux qui attribuent celte pièce à Attila , roi des Huns ; Eh bien ! qu'on fasse attention au pays originaire des Huns !
(2) Le P. Kircher (Chin. illuat.) dit que le dieu de la guerre , suivant les Chinois , était né d’une fleur. On en disait autant de Mars en Europe.