CHAPITRE
l’ange gardien.
AnitrlÎA nuis iD4D<la^il «Iç te , ul custodiaoi te in omnibus viit luit.
P.4. Xü. Y. II.
Un livre à la main , et portant mes pas sans but à travers la campagne . je me plais souvent à choisir im siège au bord do quelque sentier peu fréquenté. Assis sur la borne solitaire ou sur le tertre de gazon , je médite ou je lis. En ces moments de silence et de recueillement tout embaumés, que j’ai longtemps préférés aux inspirations da cabinet , combien de fois j’ai trouvé de jolis textes à mes rêveries! C’est en pareille occasion que j’ai recueilli avec charme le singulier salut qui va me servir de point de départ pour arriver à ce qu’il y a de plus important dans les croyances traditionnelles de la plupart des peuples.
« Bonjour , Monsieur , à vous et à voire compagnie! » ( 1).
(1) OhsiTValioii faite dans la vallée de la Seille et sur les bords de la Saône. Ce salut est d’un usage génér.d |iaruii les populations agri rôles de plusieurs déparlemenis de l’iist.
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Quelle était cette compagnie? J’étais absolument seul , et je ne supposais pas que l’habitant du hameau saluât l’auteur du livre avec lequel je me trouvais en téte-à-tête : l’homme des champs ne s’avise pas , comme l’homme de loisir , de considérer à ce point de vue le génie de l’écrivain , qui est à la vérité une des meilleures sociétés du monde pour ceux qui savent s’y plaire. Saluer l’intelligence qui continue de vivre dans un écrit, et avec laquelle nous continuons d’agréables entretiens , ce serait une pensée bien ingénieuse , trop ingénieuse môme pour le simple villageois. — Une idée aussi respectable par son origine que par son antiquité , lui dicte la pieuse révérence qu’il adresse à la compagnie d’une personne seule ; car il rend cet hommage au bon Génie qu’il suppose à côté d’elle , c’est-à-dire à son bon ange , ou , pour m’exprimer en termes plus catholiques encore , à son Ânge Gardien.
Certain personnage brusque et maussade fut salué d’un coup de chapeau respectueux par un habitant de la campagne ; « Pourquoi me saluez-vous ? lui « dit le misanthrope ; moi , je ne vous salue pas. — Ce n’est pas vous que j’ai salué , répond le paysan, c’est votre bon Ange. »
L’opinion que nous sommes accompagnés, dès notre entrée à la vie , dit Chorier, de deux intelligences ditférentes , dont l’une nous porte au bien et l’autre nous en éloigne, est si ancienne que tous
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les siècles l’ont attestée , et si vraisemblable que toutes les religions l’ont persuadée. Les Romaims les appelaient Génies , parce que ces Esprits s’attachent à nous suivre dès le moment que noqs sommes engendrés ; et il n’est pas nécessaire de parler ici de l'entretien de Brutus avec son mauvais Génie, avant la bataille où il fut défait. Ils attribuaient presque toutes leurs actions à leur Génie , c’est-àdire aux fortes pensées qu’il leur inspirait ; et ce que nous appelons suivre son Génie est encore une preuve de cette ancienne créance dans une nouvelle et plus pure religion (I). »
Cette pensée d’un bon ange placé à notre droite, et d’un mauvais ange qui se tient à notre gauche , expression du bon et du mauvais principe qui étaient censés gouverner l’univers , nous est venue de l’Orient (2) : elle est partie de la Chaldée pour faire le tour du monde ; elle s’est arrêtée chez les nations occidentales , longtemps avant qu’elles connussent , par les apôtres du Christianisme , les anges qu’avaient honorés les patriarches chaldéens de la race d’Héber.
Ainsi , par exemple , les images que l’antique Étrurie nous a transmises sur ses vases d’argile
(1) AntiquUi* df (avilie de ri^nno (en UauphiiiéJ. Édition de M. Cnrhard , |>. A54.
(2) ('.liez les aiieieiis Perses , .\riiuaiie élait le mauvais pi'ineipe , la source du mal , le démon noir, le prinee des enfers. eiiRendre dans les ténèbres, eiilin l'ennemi il'Oromase. prineipe du bien.
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(jui font l’admiration des archéologues, et dans ses hypogées do Tarquiniuni , si curieux à visiter, nous étonnent par les significations mystiques de cette religion primitive. Nous voyons sur les uns le bon Génie, avec ses formes juvéniles et avec ses ailes blanches , s’entretenant avec amour et intimité avec des mortels ; et nous y reconnaissons également le mauvais Génie, sous des couleurs sombres et des traits repoussants. Au fond de ces tombeaux souterrains , nous ne sommes pas peu surpris de rencontrer l’âme humaine en voyage , enveloppée d’une draperie , entre son agatho- démon vêtu d’une tunique blanche et pourvue de belles ailes , et son caco-démon , au front cornu , aux traits difformes et au teint noir ; comme si les Étrusques du temps de Tarquin l’ancien avaient déjà les idées du Christianisme actuel sur les anges de lumière et les anges de ténèbres!
Nos Galls , suivant saint Augustin (l), reconnaissaient deux Génies qui s'attachaient aux hommes dès l’instant de leur naissance : l’un blanc et favorable , l’autre noir et malfaisant. C’est absolument la mémo chose que chez les Étrusques. Le saint prélat donne le nom de Dusii aux démons gaulois et ce nom signifie les noirs. Isidore de Séville les appelle Dmii pilosi , c’est-à-dire les noirs-vclus •, car il prétend que ces espèces de
(1) s Auf?. , liv. XV, cliap. 23. Dr lu cili- dr Dieu.
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Génies empruntaient sur la terre la fonuc du bouc et qu’ils ressemblaient aux satyres. Mais retenons pour une autre occasion ce que nous aurions encore à dire ici sur le compte des Duscs.
Cette foi au bon et au mauvais principes a été observée chez les Bretons de l’Armorique actuelle. « Les Bretons , dit Latour-d’ Auvergne , reconnaissent aussi deux Génies qui accompagnent l’homme dès sa naissance , et qui influent particulièrement sur sa destinée. Ils nommaient anciennement le mauvais Génie Du oll , qui veut dire tout noir , et dont quelques érudits prétendent que nous avons fait Diaoul , en français le Diable (I). »
Les Finlandais eux-mémes , nation si éloignée de nous , dans les sévères climats du Nord , prêtaient de pareilles couleurs aux Esprits bons et mauvais , bienveillants ou dangereux , qui , dans une classe inférieure do leurs anciennes divinités , se partagent leurs influences sur la vie humaine.
Une telle conformité d’idées primordiales, exprimées par le blanc et par le noir , c’est-à-dire par la lumière et par la nuit semblent , dans leur personniûcation , rappeler à l’unité originaire des peuples chez qui nous les retrouvons persévérantes.
Les Grecs se rapprochaient aussi évidemment du dogme primitif des Mages : c’était un point constant de leur religion , que chaque personne
(I) dr la Sue. rnij. rfe» Anl. dr t'r. , C i , |). IH).
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avait un agatlio-démon ou bon Génie qui l’arconipagnait ainsi du berceau à la tombe. Glissaient-ils dans quelque faute , c’est que l’invisible protecteur s’était éloigné d’eux , à mesure qu’ils avaient mieux écouté les pernicieux conseils du caco-démon.
Telle est encore en partie la croyance populaire on Écosse , où l’on dit communément que chacun de nous a des heures qui ne sont pas gardées; ce sont celles où notre bon ange quitte son poste ou .sommeille, et où notre faiblesse , abandonnée à elle-nu'nie , néglige la défense de la forteresse , cl la laisse en butte aux attaques de l’ennemi.
Il semble que cette aimable idée de l’ange et du sommeil se retrouve dans ces mots tirés de l’oflico des saints anges à V Anihiphona : « L’Ange qui me parlait intuitivement est de retour; il s’est réveillé comme un homme qui sort du sommeil (1). »
Mais qu’y a-t-il de plus doux et de plus tendrement exprimé que la mission des Anges gardiens (Injuste, dans les versets suivants du psaume xt: du poète sacré (2)? « Le Seigneur t’a recommandé à ses anges ; partout ils veilleront sur toi avec sollicitude ; ils te porteront dans leurs bras , de peur (pie ton pied ne heurte par hasard à quelque pierre ; et tu pourras marcher sans crainte sur
(1) lli-rcrgu» cul Anyclut qui Iviiuebulur in me . rl tuseilavit qiiusi rirum qui tunHIulur n somno êuo
(2) VriseN II, 12. 13.
l'ange gardien. lit
le basilic , sur le dragon et sur le lion du désert id i. »
L'archange Raphaël qui , sous la figure d'un honnête jeune homme , servit de guide au ûls de Tobie , et qui remplit sa mission céleste sur terre, d'une manière si intéressante pour tous les lecteurs de la Bible , fut à l'enfant du vieil aveugle d'Israël ce que l'ange conducteur est h nous , un ange gardien du type le plus pur. La poésie païenne n'a jamais rien consacré de plus délicieux à mon gré.
(I) « Anijeliê nui» mmidai'il dr fc, ul cuiludiani If in omnibit» tiii* lui» : in manibut pnrlnbiwt Ir , ne iinquom nffrndn» ad lapidnn pr drm Ilium , rtc., oie. ».