‹ Traditions populaires de Franche-Comté; poésies, suivies de notes. VignettesChapitre 5 sur 14 · am et i( Sn*auljin · texte numérisé non relu

am et i( Sn*auljin

PARABOLE IMITEK DE KRUM3IACnER.

Abor , siche Adam , in dir wohnet ciii Seraph , der die Rcihcn dcr Wellcn zu diirchschwebcn vcrmag, und, je hohcr er stcigt, deslo liel'cr anbetet vor Jehovab.

Krummacueb.

Dans les bosquets d'Eden, sous l'abri du feuillage, Au front de la montagne un soir Adam s'assit. Dès long-temps vers le^ciel il tournait son visage , Alors qu'un Séraphin apparut et lui dit :

« Pourquoi donc vers les cieux ces regards pleins d'envie? Pourquoi soupires-tu? que peux-tu désirer ?... » — « Rien ne me manque ici ; sur la terre bénie , De bonheur et d'amour Adam peut s'enivrer.

Mais mon regard^s'attache aux étoiles brillantes Là-haut ; et je voudrais les ailes de l'aiglon Pour m'élever, et voir ces sphères rayonnantes De plus près, et planer sur la création. » —

Le Séraphin reprit : « Tu possèdes ces ailes. « — Puis du doigt il le touche -, Adam cède et s'endort ; Et bientôt , dans un songe , aux voûtes éternelles Il croit monter, se perdre en un sublime essor.

Il s'éveille... il regarde ; ô surprise ! ô mystère ! Il se retrouve aux lieux où le sommeil le prit. Alors le Sôraphin dit d'une voix de frère : « A quoi rêvais-tu donc ?» — Adam lui répondit :

— « J'étais au fond des cieux , plus haut que les étoiles ; Les sphères , avec ordre , autour de moi roulaient -, Pour moi de ses secrets Dieu déchirait les voiles, Les astres infinis à mes pieds ruisselaient.

Ce que l'on voit là-haut, si blanc dans le ciel sombre. C'est de mondes divers un immense océan -, La pensée ici-bas n'en peut saisir le nombre , Dieu ne les compta pas lui-même en les créant !

Et des mondes plus loin, et puis d'autres encore... Mais au-dessus d'eux tous, un être , comme moi. Devant le Créateur se prosterne et l'adore... Qui donc m'a conduit là? Séraphin , est-ce toi ?... »

— « De l'arbre où tu t'assis reconnais le feuillage ; Vois, reconnais la place où tu dormis soudain : Ton corps n'a point pris part au sublime voyage , Mais au fond de ton âme habite un Séraphin.

C'est lui qui t'a fait voir l'immeDsitô des mondes; A mesure qu'il monte et que plus loin il va , Ses adorations deviennent plus profondes , Et plus bas il s'incline aux pieds de Jehovah.

Enfant de la poussière , honore bien cet ange -, Oh I veille avec amour sur cet hôte immortel ! Carde que le plaisir ne souille de sa fange Son aile , et ne l'arrête en son essor au ciel ! »

Ce Saut îiu "Bonbô,

Vasiâqnc voragine gorges

^sluat.

Virgile , Enéide.

Al-dessus des sapins qui, d'étage en étage , Sur des bancs de rocher montent jusqu'au nuage, Un soleil de printemps enflammait l'horizon- Et déjà du ViLLERs éclairant les collines, Ainsi qu'un réseau d'or , ses clartés purpurines Scintillaient sur les flots du lac de Chailleson :.

Douce et fraîche senteur des forêts exhalée , Un parfum de résine emplissait la vallée; Les bois retentissaient du concert des oiseaux. Les pâtres de la France et ceux de l'Iïelvétie , S'envoyant tour à tour leur agreste harmonie , Sur la pente des monts oubliaient leurs troupeaux.

Kn face des Brenets , d'une chaumière heureuse Sortait de montagnards une troupe nombreuse , Dont les cris , les transports révélaient la gaîté. Les rubans et les fleurs , et les habits de fête , Et l'épingle d'argent parant leur blonde tête , Des filles du pays rehaussaient la beauté.

Une d'elles surtout, vierge blanche et rosée, Portant à son corset le bouquet d'épousée , Brillait ainsi qu'un lis au milieu d'autres fleurs. Son jeune et bel époux, à la vive prunelle, 3Iarchait à ses côtés , joyeuse sentinelle , D'un premier jour d'hymen savourant les d'ouceurs.

Ainsi s'émancipant de l'aile maternelle , Du chaume protecteur, quand la reine l'appelle , On voit en bourdonnant s'échapper un essaim -, Dans les prés , dans les bois , la troupe printanière Fuit d'un vol imprudent la ruche hospitalière... Mais malheur s'il s élève un orage demain !

Sur le lac azuré la noce enan arrive ;

Du bateau de sapin qui se berce à la rive

La chaîne est détachée et coule dans l'anneau.

Le père , aux voyageurs dit : Sagesse et pruden(;e !

Et la rame aussitôt sagitant en cadence ,

Ouvre un large sillon aux profondeurs de l'eau.

Le signal du départ est un long cri de joie... Au loin l'écho l'entend et gaîment le renvoie. La barque sur les flots glisse en se balançant ; On dérobe un baiser, on folâtre , on plaisante , Et plus heureux que tous , d'une voix résonnante , L'époux donne l'exemple, et commence le chant.

Vers la gauche , à fleur deau , sur une roche vive , Que le flot dès long-temps sépara de la rive , Une croix étendait ses deux bras vermoulus ^ : Passant, priez pour moi! — Ce mot plein de tristesse , Déjà presque illisible , attestait sa vieillesse : Son histoire , en ces temps on ne la savait plus.

Ce mot, d'où venait-il ? — Était-ce la prière

De quelque vieil ermite , ou d'un homme de guerre

Qui vint mourir ici, fatigué des tournois?...

Ou bien , peut-être , un soir que le vent faisait rage ,

Que la barque en craquant tournoyait sous l'orage ,

Ce fut le dernier cri d'un pêcheur aux abois.

Le bateau touche au roc, mais pas un ne salue ; Sans respect pour la mort la chanson continue : O jeunesse imprudente ! -- Ainsi que mécréants, Pour de légers propos oubliant la croix sainte , Du premier des bassins ils sillonnent l'enceinte. Et leur voix retentit sous ses rochers géants.

Sur la droite s'ouvrait une grotte profonde ;

On aborde, on s'élance... Aux refrains d'une ronde.

De la danse bernoise enlaçant les anneaux ,

A pas précipités les folles jouvencelles

Voltigent , comme essaim , plus roses et plus belles ,

Et passent d'un plaisir à des plaisirs nouveaux.

BienliM ils ont franclii ce rorlior piganlesque , Dune fiïuro humaine imapo pittoresquo , Où le pàtre croit voir la tète de Calvin ; Masse qu'un pic altier semble porter à peine , Qui paraît dans les airs vacillante, incertaine , Et d'un front menaçant domine le bassin.

Oh! quand l'homme enfermé parmi ces rocs sauvages, Qui descendent abrupts dans le lac sans rivages , Contemple de ces lieux la sombre majesté, Il se trouble... Il se prend à regretter la terre , Écrasé par ces monts dont le contour l'enserre , Et n'offre plus d'issue à lœil épouvanté !

Le détroit s'élargit ; l'onde plus transparente , Dans un calme trompeur berçant la barque errante > Caresse mollement des rives de gazons; Le sapin et le hêtre à la fraîche ramure , Le frêne, l'alizier couronnent de verdure Quelques groupes perdus de rustiques maisons.

Plus loin, sétend la gorge alpestre et romantique, Où le Doubs, fatigué d'un cours trop pacifique. Comme un serpent sans lin s'élance en bondissant; Et par le Montbéliard, aux fertiles contrées, A travers un chaos de cimes échancrées , Aux murs de Besançon va toujours grandissant.

Allaivcuis sous le poids d'une ardente journée , Sur l'eau laissant flotter la rame abandonnée , Au lac nos montagnards ont cédé leur esquif. Plaisirs de la soirée , ils vous rêvaient d'avance I Ils rêvaient le festin , et les jeux, et la danse , Et tout ce qui s'exprime en un regard furtif.

L'époux chantait encore, et la troupe oublieuse , En silence écoutait cette voix amoureuse. Dont les accents naïfs faisaient battre le cœur. Au couple fortuné chacun portait envie ; Chacun rêvait pour soi ce beau jour do la vie... Et la barque voguait sur la foi du bonheur.

Tout à coup un cri part : — A la rame ! à la rame ! Ainsi qu'un glas de mort, ce mot vibre en leur âme... Rapide et furieux , le courant les saisit ; Plus fort en son courroux que la puissance humaine, De cascade en cascade il les pousse, il les traine... La barque avec fracas sur les écueils bondit.

Un vieux saule étendait ses rameaux sur l'abîme : D'un bras déjà meurtri, mais que l'espoir ranime , L'un d'entre eux l'a saisi. — L'arbre rompt sous sa main Aux pointes des rescifs qui bordent le passage Leurs ongles déchirés s'attachent avec rage ; Mais le fleuve l'emporte, et tout efl'ort est vain.

Alors ces cris d'hornnir , d'angoisse et de torture , Que 1 aspect du trépas arrache à la nature ; Alors ces pleurs amers et qui brûlent les yeux î Les hommes ont maudit ! — à deux genoux les femmes A la Vierge , à leurs saints recommandent leurs âmes , Et se tordent les mains en implorant les cieux.

Le bateau cependant roule , roule plus vite. — D'un rocher de cent pieds le Doubs se précipite; Le gouffre est là béant : — on l'entendait rugir ! La stupeur a glacé cette foule éperdue; De limmense cratère ils détournent la Vue , Dans les bras l'un de l'autre enlacés pour mourir.

Par tant de chocs enfin la barque fracassée ,

Sur la croupe des flots avec force lancée.

Plonge au gouffre sans fond. — Tout disparut soudain

Un grand cri retentit dans cet instant suprême ,

Vn cri qui fit trembler la montagne elle-même,

Et que léchOjSept fois, redit dans le lointain.

Palpitantes encor, leurs dépouilles sanglantes Parurent un moment sur les eaux bouillonnantes; Mais le fleuve en fureur les y fit replonger. Dès-lors jamais rien d'eux ne vint à la surface. — Seulement, un pêcheur, en retirant sa nasse, Trouva le lendemain un bouquet d'oranger.

En face des Brexets , dans la chaumière heureuse

D'où, le matin , sortit une troupe nombreuse ,

On attendit long-temps-, — nul ne revint le soir!

Une table était là splendidement servie -,

La cloche du Villers tintait une agonie,

Et des vieillards pleuraient, seuls dans leur désespoir.

Jirumr.

Aures habonl cl non aiidicnt.

Biblr.

yii;rrnni<iiio ignorant, hiasplicnianl.

/ftï</.

Whal hlcssings Uiy froc boimly {^ives Lcl me not rasl away ;

F(ir God is paitl whcn man rcccivcs, T'cnjoy is to obcy.

Pope, Univcrtal Prayer.

Assez long-temps régna la loi du sacrifice : La vie assez long-temps fut pour l'homme im supplice. Où de pleurs et de sang il arrosait son pain. FouRiER naît, et pour lui l'éternelle Harmonie'-» Qui régit tous les corps dans la sphère infinie. Devient la loi du genre humain.

Eh quoi! ces Passions, mobiles de nos âmes, Dun céleste foyer sublimes , saintes flammes , Qui font que Thomme sent , aime , désire , agit , Il faudrait, réprimant leur puissante influence. Les combattre toujours, les réduire au silence... ^ Et pourtant c'est Dieu qui les fit.

^'on : tout ce qu'il a fait est bon , est adorable -, Il s'est traduit lui-même en son œuvre immuable , Et vouloir changer l'homme est^une impiété. Depuis quatre mille ans que tu la moralises. Philosophe impuissant, faut-il donc qu'on te dise ;, Qu'as-tu fait do Ihumanité?

Le monde vaut-il mieux qu'en ses jeunes années ? Les cî'nérations par le temps moissonni'^es Ont-elles plus souffert , liélas ! que nous souffrons? Sous la IVécessitù, sous la loi de contrainte, Qui brise tout notre être en sa mortelle étreinte , Faut-il moins bas courber nos fronts?

Va , tu parlas sans fruit... et tu parles encore ; Le vide do tes mots d'un grand nom se décore , Et sans la' pratiquer tu prêches la Vertu. Ces préceptes si beaux que ta science étale , Ce Devoir, qui toujours ressort de ta morale, Olil dis-nous, les accomplis-tu?

Cesse donc, à la fin, une entreprise vaine : Changer le cœur humain ! — Tu mourrais à la peine. Dieu fit les passions, il les faut accepter. Leur essor comprimé dut les rendre fatales ; Trop semblables alors à ces fortes cavales Qu'on peut guider... mais non dompter.

Crois-moi , ce n'est pas là que le Malheur réside ; Il est tout dans le cercle anarchique et stupido Où malgré tant d efforts tourne le genre humain. C'est la Société qu'il faut que l'on réforme-, Seule elle peut changer , elle seule est difforme ; C'est là qu'il faut porter la main.

Non pas à la façon des parleurs politiques , Misérables pillards des vieilles républiques, Où mourait de famine un Peuple-Souverain : Réformateurs sans but, apôtres sans croyances, Qui courtisent la foule, et n'ont pour ses souffrances Qu'un langage perfide et vain.

Non. — Mais voici Focrier ! écoutez sa parole : « Humanité, dit-il, j'apporte la boussole » Qui te fera trouver des flots moins en courroux. » Et tel que Dieu l'a fait, se saisissant de l'homme. Tous ses penchants divers, il les compte, il les nomme, Et sa loi les accepte tous.

Ces besoins , ces instincts, que décrit son génie , Deviennent les ressorts de l'humaine Harmonie Dont la création est l'image à nos yeux. Notre âme , à ses accents noblement élargie , Comprend mieux sa puissance et son analogie Avec Dieu, la terre et les cieux.

Sa loi ne contraint plus, mais elle attire, excite , Ouvre large carrière au talent qu'elle invite , Sans appauvrir le riche, enrichit l'indigent. De notre Destinée expliquant le problème , C'est sur I'Attkaction qu'il base son système , Yaste, complet, intelligent.

Toute capacité dans ses groupes se range -, Des groupes rapprochés il forme la Phalange. .\os efforts juscpi'ici ilivorgents, opposés, Dans un accord parfait , enfin se réunissent; L'universelle paix, IUmté s'établissent; Les peuples sont harmonisés.

Prophète de l'espoir, Newton de l'âme humaine. Du ciel avec la terre il rattache la chaîne , Et sur l'Ordre absolu fonde la Liberté; Le globe n'est pour tous qu'un immense héritage , Chacun suivant son droit est admis au partage : N'est-ce point là l'Égalité?

Il rend la force au corps; à l'âme il rend la joie ; De sa main inspirée , il nous montre la voie , Le Plaisir est le guide , et le but le Bonheur ! Et voilà que, pour prix de son essor sublime. De nos savants du jour la foule magnanime N'a pour lui qu'un dédain moqueur!

Ainsi l'homme toujours est ingrat au génie ! Colomb, de l'ignorance et de la calomnie Languit quinze ans victime , à la honte des rois : La ciguë, ô Socrate ! à ta coupe est mêlée ; Sous l'inquisition succombe Galilée,

Et l'Homme-Dieu meurt sur la croix I

jSTc |3a5 î)C la t)icri3e.

Endormie est la péiilléc...

Mais Nostre-Darne est éveillée ; Oncqnes ne fui la Glorieuse , ^'e sommeillanz , ne paresseuse.

Gautikr de Coincy.

A l'abri des sapins qui ceignent nos campagnes, On voyait Pontarlier , la perle des montagnes '", Mirer aux flots du Doubs ses remparts et sa tour. Le vieux fort du Molar semblait veiller sur elle ; Et le voile étoile d'une nuit calme et belle Enveloppait la plaine et les monts d'alentour.

Riche de tous les fruits prodigués par l'automne. Sous le poids des trésors que la moisson nous donne Les greniers fléchissaient -, et l'habitant joyeux. Comme un oiseau cachant sous son aile sa tête , Lassé, mais satisfait après un jour de fête. Des soins du lendemain s'endormait oublieux.

Au feu ! — au feu ! — ce cri descend de la vigie. — Chacun en s'éveillant voit sa vitre rougie , Et sort demi-vêtu, tout rempli de terreur ! Au quartier Morieux que la flamme dévore , L'incendie est immense et s'agrandit encore Sous le vent qui se lève et souffle avec fureur.

On so liAff, on arcourt, à la cliaîno on .^'empresse ; Sur trs toits embrasés l'onde jaillit sans cesse , Pour ces maisons de bois inutile secours I On sape , on démolit , on détruit avec rage ; Rien ne peut de la flamme arrêter le passage... Le fléau dévorant marche , marche toujours.

Du haut de dis clochers le tocsin hurle et cric; Le feu se courbe en voûte et gronde avec furie-, Des ruines s'élève un bruit toujours croissant. Déjà demi-brûlé , s'acharnant dans l'établc , Sous le toit qui s'écroule et de son poids l'accable , Le bétail qui se tord étoufle en mugissant.

Le vieillard sur son lit assiégé par la flamme , Exhale en cris afl"reux ses tourments et son âme; Dans sa fuite atardé pour sauver son argent, L'avare tombe et meurt sur le seuil de sa porte ; Tandis que n'écoutant que l'amour qui l'emporte , La mère dans le feu va chercher son enfant.

Parmi les tourbillons dune épaisse fumée , S'élance jusquau ciel la matière enflammée ; Les brandons flamboyants volent de tout côté , Et le vent du Château, qui plus fort se déchaîne ", De tout efl"ort humain rend la puissance vaine. — Vu désastre complet menace la cité.

0 désolation ! — cris d'effroi ! cris de rage I

En profond désespoir se change le courage ;

La vie est le seul bien qu'on cherche à conserver.

Plus d'un jette l'injure au ciel impitoyable.

Mais le Maïeur , c'était un vieillard vénérable ,

Leur dit : — « Dieu nous punit , Dieu seul peut nous sauver !

Celui qui la créa, seul commando à la flamme; Invoquons sa clémence au nom de Notre-Dame :. Nous nous donnons à vous. Vierge, apaisez le feu! Elus de la cité, deux barons, deux lévites Iront à votre autel , au couvent des Ermites , Appendre un souvenir du miracle et du vœu. » —

Alors déployant leurs bannières.

Métiers et corporations ,

Cloîtres et maisons séculières

Se rangent en processions-,

Psalmodiant une antienne ,

Par le vieux pont de Saint-Etienne

On voit les Augustins venir ;

Ils s'avancent graves et calmes ,

De leurs bâtons hauts de cinq palmes

Armés, seulement pour bénir.

Sous leurs noirs capuchons de serge , Priant d'une lugubre voix , Chacun en main tenant un cierge.

Viennent les Frères-de-la-Croix.

Oa voit , à la lueur des llanimos , Les Annonciades , nobles danu'S , A\\\ blancs habils coupés d(; bleuj Et puis les noires Ursulines , Et puis les blanches Bernardines , Marcher lentement au saint lieu.

Murmurant tout bas leur prière , Barbe longue et cheveux rasés , Arrivent du faubourg Saint-Pierre Les bruns Capucins déchaussés ; Puis les échevins honorables , Les Barons-Bourgeois , les notables , Les chevaliers, le gouverneur.

Et les archers fendant la foule Qui se presse , se heurte et roule , P;\Ie d'alarme et de frayeur.

Précédé de l'auguste signe De la croyance du chrétien , Sous le porche de Saint-Bénigne Du clergé paraît le doyen.

Couverts de la chappe dorée , Portant l'image vénérée De la Vierge, sur un autel, Diacres et prêtres de la ville, Sur une longue et double lilc , Le suivent d un pas solennel.

Comme un seul homme, alors tous sur la grande place Tombant à deux genoux, au ciel demandent grâce; Mille voix entonnaient le Salve , Regitui : Spectacle en même temps effrayant et sublime ! L'incendie éclairait cette foule unanime ; Le chant durait encor , — soudain le vent tourna.

Et l'on vit apparaître au sommet des Pareuses, Dans un cercle éclatant de gerbes lumineuses , La Vierge , dont la main s'étendait pour bénir ; La divine clarté dont elle était suivie. Rayonnant dans les cieux , fit pâlir l'incendie , Comme en face do Dieu le soleil doit pâlir.

Et quand la vision se fut évanouie , Tout le ciel devint sombre ; une abondante pluie D'un nuage entr'ouvert par torrents s'épanchait ; Sous les flots ruisselants les flammes étouffées Exhalèrent bientôt leurs dernières bouffées... Chacun cria Noël ! — le miracle était fait.

Dès-lors sur la montagne où descendit Marie , Parmi de grands sapins bordant une prairie , Dans un chemin étroit , sombre , mystérieux , On admire d'un pied la merveilleuse empreinte '^ , Sur un roc qu'effleura la Vierge trois fois sainte , En prenant son essor pour remonter aux cieux.

A sn promesse anssi Pontarmeiv fut fidèle : Dans son église encore on voit une rhapcllo Dos ce jour consacrée j\ la Reine des cieux ; De sa reconnaissance Einsidlein a le gage , C'est un tableau votif qui redit d'âge en Age Les malheurs , le salut , la foi de nos aïeux :

Ingemiiit geminis , ardens Pontarlia flammis : Imbribiis has subito Virgo rogata sopit.

Urbs tibi salva dicat geminalœ signa salutiSy Protège devotas, Virgo benigna, domos.

E\ VOTO tRBIS rONTARLIyE IN Lir.ERO BURGUNDLE COMITATU ,

jCe &0n ^n$c.

Sub iiiubià al.uiim liiariini...

Ps. XVI.

Aneischaflbn Ist i!im dcr Frcimd, und gegcn cinc Welt Voll Krio^s und Trugcs stelil cr zwcyl'ach da.

Je veux toujours, dans mon pèlerinage, Me conûer à mon ange gardien.

Ch. Viancin.

Parfois je me sens pris de lâche indifférence : L'erreur nous mène au doute , et le doute au dégoût. Mais mon âme bientôt se rouvre à l'espérance , Et, sondant son abîme, y trouve une croyance Qui la soutient, l'élève, et doit survivre à tout.

Ma foi dans un Bon Ange est encor toute vive ; Ne l'ai-je pas senti toujours à mes côtés ? N'est-ce point encor lui , quand ma barque dérive , Que j'entends de bien loin, tout pleurant sur la rive. Me plaindre , m'appeler et me dire : Arrêtez !

Le Bon Ange ! c'est lui qui veille sur l'enfance ; Qui, détournant ses pas des sentiers défendus. Garde vierge long-temps sa robe d'innocence ; Et qui sur son chemin largement ensemence Ce bon grain qui plus tard doit germer en vertus.

Dans cos jours où iiolr(> àino , oncoro immaculée , Vient so foiiilro ou |)iiôio aux parvis du saint lieu, C'osl lui dont la pensée à la nôtre niéléo , En s'élanrant plus haut (pie la voûte étoiléo , >ous fait > ivre dextase et monter jusqu à Dieu !

C'est lui qui par degrés nous révèle la vie -, Qui nous met dans le cœur des trésors de pitié. Aux nobles dévoûmcnts lui seul il nous convie, Et notre âme , à sa voix , toujours close à l'envie , Se forme , se conforte , et s'ouvre à l'amitié.

Puis quand souffle rorage en nos blanches voilures. Quand nous tombons lassés sous un dernier effort. Quand Tamour fait souffrir de si grandes tortures , Que Ton voudrait, hélas! mourir de ses blessures... Il accourt, nous console, et nous guérit encor.

Sous ses deux ailes d'or nous cachons notre tête ; IVous pleurons sans rougir, car il pleure avec nous-, Sur nos fronts c'est en vain qu'a passé la tenipêto. Tout un ciel d'espérance en son œil se reflète \ Hommes régénérés, nous tombons à genoux.

Comme aux jours bienheureux , sa voir à notre oreille Murmure alors des mots trop long-temps oubliés. Pour prier, retrouvant son aurore vermeille, De son sommeil de mort notre âme se réveille; >ous bénissons les pleurs dont nos yeux sont mouillés.

Notre plainte à son cœur n'est jamais importune , Car il lit dans notre âme, et comprend nos douleurs; Il a dans ses trésors un baume pour chacune ; Et s'il ne peut guérir, hélas ! toute infortune , Pour toute il a du moins des mots consolateurs.

Lorsque viendra le jour de crainte et d'espérance , Mon Ange sera là pour me fermer les yeux -, Quelques larmes des siens tomberont en silence... Et plaçant sur mon cœur la croix de notre enfance , De sa prière encore il m'ouvrira les cieux.

Oui, je crois au Bon Ange , ici je le proclame :

En mes jours de tristesse, en mes jours de bonheur.

Je le vois, près de moi, sous les traits d'une femme...

Cette croyance est bonne , elle est douce à mon âme !

Tu la railles en vain , esprit froid et moqueur ;

Je te plains, malheureux !... Tu n'as donc pas de sœur!

Bntï)e ^c 30UX,

Oh ! ira folle Chc si ci sproni nclla vita rorla E nair clorna poi si mal c'imraoUc !

Dante.

Sur une roche aride

Qui jusques vers les cieux

Elève en pyramide

Son front chauve et brumeux ,

S'élancent les tourelles

D'un gothique manoir.

Le pâtre , chaque soir ,

Entend lui venir d'elles

Un cri de désespoir-,

II se trouble , s'arrête...

Puis en passant répète :

Priez, vassaux, priez à deux genoux, Priez Dieu pour Berthe de Joux. '^

llerllio, avouante^ , fraîclic ot rose, A peine comptait ilix-sept ans ; Son père de sa main dispose Pour Amaury. — Fleur des amants , Honneur do la chevalerie , Aux pieds de sa dame chérie Le preux mettait un noble cœur ^ rlus d'une dame en Séquanie Elit perdu pour lui sa rigueur...

Et cependant Berthe soupire , Et son œil morne semble dire :

Priez , vassaux , priez à deux genoux , Priez Dieu pour Berthe de Joux.

Brave Amaury, l'honneur t'appelle , L'honneur, tyran du chevalier I Prends, pour combattre l'Infidèle , Ta lance et ton heaume d'acier.

Ses adieux à sa noble dame , Ce sont mots échappés de l'âme , Longs serments et soupirs d'amour.

La valeur le presse et lendamme , 11 part... Et du haut de la tour.

Le voyant traverser la plaine , Berthe répète dans sa peine :

Priez , vassaux , priez à deux genoux , Priez Dieu pour Berthe de Joux.

Depuis quatre ans durait l'absence; Mais voici qu'un beau soir d'été , Un chevalier blessé s'avance.

Demandant l'hospitalité.

Devant ses pas le pont s'abaisse ; Le nain l'annonce à la comtesse ; Elle paraît à son balcon :

— <t Entrez, ami de ma jeunesse.

Entrez , Ame de 3Iontfaucon 3'" • De mon seigneur toujours fidèle M'apportez-vous quelque nouvelle?... «

Priez, vassaux, priez à deux genoux , Priez Dieu pour Berthe de Joux.

De l'époux , toute une semaine , On s'occupe , on devise bien ; Et puis l'on s'aperçoit à peine Qu'on l'oubliait dans Tentretien.

L'amour ! l'amour partout se glisse -, La solitude est sa complice.

Et les absents, ce sont des morts.

Berthe , hélas ! tombe au précipice Sans l'avoir mesuré des bords.

Oubliant l'époux qui guerroie Les deux amants sont dans la joie...

Priez , vassaux , priez à deux genoux , Priez Dieu pour Berthe de Joux.

so

Mais rovt'iiaiU de Torre-Sainlo , De Joux , plt'in {\c gloire et d'amour, De son manoir franchit l'enceinte , Rêvant les baisers du retour.

Devers la ciiambrc nuptiale Il court... O surprise infernale !

Berthe est dans les bras d'un amant :

— « Mort-Dieu ! dit-il, l'heure est fataUî ! » Au cœur du jeune homme expirant Trois fois il plonge son épée-,

Berthe de son sang est trempée...

Priez, vassaux , priez à deux genoux, Priez Dieu pour Berthe de Joux.

— « Et toi , femme que je méprise , Pour ton malheur vivras long-temps ; Va, ne crains pas que je te brise ^ Veux m'éjouir à tes tourments ! « — Par son ordre aussitôt l'on taille

Une cellule en la muraille ; On y met grilles et verroux ; La malheureuse sur la paille A peine y tient sur ses genoux :

— « Là , tu paîras ta perlidie....

Là pour toujours, là pour la vie ! « —

Priez, vassaux, priez à deux genoux.

Priez Dieu pour Berthe de Joux.

Pour metfre coml)le à sa vengeance, iMontrant le corps de Montfaucon :

— « Or ça , dit-il , qu'cà la potence On le pende comme un larron.

Qu'aux rochers de la Falconnière '4, Haut et court, entre ciel et terre.

Ce heau muguet pourrisse au vent.

Vois-tu là-bas, ma prisonnière.

Ton Montfaucon , ton bel amant ?

Vainement ton regard l'évite -, II est là, t'appelle et s'agite...

Priez, vassaux , priez à deux genoux, Priez Dieu pour liertlie de Joux.

De chagrin, de faim, de froidure.

Elle est morte plus qu'à moitié :

L'époux qu'on trompe a l'âme dure ;

Amaury reste sans pitié.

En vain, comme une mendiante.

Pâle, inclinée et suppliante.

Elle implore un noble pardon -,

Il écoute la patiente

Avec un rire de démon :

— « Là, tu paîras ta perfidie...

Là, répond-il, là pour la viel »

Priez , vassaux, priez à deux genoux , Priez Dieu pour liertho de Joux.

Pendant dix ans la inisôralilo Fui nuit et jour en oraison-, Son bourreau , toujours intraitable , La laissa mourir on prison.

La pauvre femme échevelée , D'une voix morte et désolée , Ilépétait cncor son refrain ; Même aujourd'hui , dans la vallée , Le soir, comme un écho lointain, Tombe des rochers de La Cluse Le dernier cri de la recluse :

Priez, vassaux, priez à deux genoux , Priez Dieu pour Berthe de Joux.

a Jtt. 21**' V\

Bcali qui lugent , quia ipsi consolabuntur.

KVANGILK.

Je les ai lus, ces vers empreints de la souffrance Qu'un destin trop cruel fait peser sur tes jours ; Ces vers si désolés , où manque l'espérance , Où seule la douleur parle et dit : Pour toujours

Hélas ! la vie est triste. A tous c est une épreuve Qu'il faut avec courage ici-bas soutenir : Le riche , l'indigent , et la vierge , et la veuve , Dans ce monde mauvais, tout souffre ou doit souffrir.

Ainsi Dieu le voulut. Il fut juste , sans doute ; Dans ses décrets d'airain nous devons l'adorer. Si de graviers tranchants il parsème la route , Le but est assez beau pour les faire endurer.

Mais il est clos ilouleurs hors de la loi commune; Dieu toujours les réserve à ses âmes de choix -, Oui , toujours ici-bas la gloire et l'infortune Sur les plus nobles fronts descendent à la fois.

Ce destin est le tien... En vain à la lumière Tes yeux se sont fermés, jeune homme de trente ans!' Conservant ton génie ainsi qu'un autre Homère , L'histoire est un poème en tes récits vivants.

Et tu souffrais pourtant d'un mal inconsolable ; Et ta tristesse, immense autant que ton malheur, Ne demandait plus rien au ciel inexorable Qu'un ami sûr et vrai qui comprît ta douleur.

Pourquoi vouloir ainsi, noble fils de la terre. De la seule amitié parer ton avenir ?

Pourquoi donc rejeter , comme vaine chimère , Le rêve d'un amour qui viendrait lembellir?

Quoi! ne savais-tu pas que le cœur de la femme ,

Mystérieux abîme, impossible à sonder,

Est comme un océan qui cache sous sa lame

Tant de trésors, que Dieu peut seul tous les compter

Pour te rendre au Iwnheur une s'est présentée Qui ta dit : « Me voici , je veux vivre pour toi , Je t'aime ! calme enfin ton âme tourmentée ; Avance dans la vie en t'appuyant sur moi.

» Oui , je veux f entourer de soins et de tendresse ; Dans mes bras caressants peut-être oublîras-tu , Quelques instants du moins, le malheur qui te presse, Contre lui j'unirai ma force à ta vertu.

» Va , je sens tout le prix d'être ton Antigène , De braver avec toi le destin irrité ; De rendre quelque joie à ce front qui rayonne Des splendeurs de la gloire et de l'adversité.

n Et qu'importe à tes yeux la lumière ravie ? C'est assez que l'un voie alors qu'on marche à deux : L'amour, flambeau de l'âme, éclaire aussi la vie , Sa divine clarté nous vient aussi des cieux.

» Et quand arriveront les jours de la tempête, A l'horizon en feu quand l'éclair brillera , Dans mon sein palpitant tu cacheras ta tête , Peut-être en me frappant la foudre t'oublîra. «

An 1 sans (loiile iiualors coite voi\ consolante Descendit dans ton euMir conMne un éclio du ciel-, (Àir elle détournait de ta lèvre brûlante La coupe où tu buvais l'amertume et le liel.

Ainsi quand sur la croix , pour racheter le monde , LHomme-Dieu succombait à des tourments sacrés. Deux femmes étaient là , dont la douleur profonde Se répandait en pleurs sur ses pieds adorés.

Amour et dévoùment! — Quel partage sublime ! Toujours du malheureux être l'ange ici-bas ! 0 femme ! en vain souvent l'on t'en voit la victime. C'est la loi de ton être, et tu n'y manques pas.

Jte St>r4*icr et l'Jnqui^iti'ur.

Combien y a-t-il de choses peu Traye-seinblablcs Irmoigiiccs par gens dignes de foy, desqnelles si nous ne pouvons eslre persuadez , au moins les faut-il laisser en suspens !

Montaigne.

Dans un dîner, certain convive aimable, Homme d'esprit, de savoir et de cœur.

Grave, sincère, et recteur vénérable , M'a raconté l'histoire véritable Qu'en vers ici je mets , ami lecteur.

C'était aux temps où la sorcellerie •'',

Les revenants , les démons, les lutins.

Et la cabale et la nécromancie ,

Et le grand-œuvre et la noire magie

Troublaient encor tant de cerveaux humains.

Un homme expert en pareil maléfice , Voulut un jour prédire l'avenir. Pour venger Dieu, bientôt le Saint-Ofïice De lui s'empare , ordonne son supplice -, Le pauvre diable ! on le verra rôtir.

Tout t'tait prtH , les feux et la potence...

I 11 tncnibro saint (iii tribunal sacré Vint au captif ilénoncer la sentence-,

II n'avait plus (lu'à faire pénitence-,

iMais un sorcier , c'est un î:aillard madré I

— » Frère, dit-il, de votre obédience , Pour un moment , daignez me relever-, Je suis coupable , et de ma conscience J'entends la voix accuser ma science-,

A bien mourir je veux me pré[)arer. » —

L'inquisiteur , dans sa miséricorde ,

Lui répondit : — « Que ton vouloir soit fait! » —

Notre homme alors un moment se recorde :

— « Eh bien I dit-il , de grâce , qu'on m'accorde Rien qu'un charbon , — c'est mon dernier souhait. »•

Tout aussitôt sur la blanche muraille ,

A traits hardis il dessine un coursier -,

Rien ny manquait, membres fins, noble taille...

L'inquisiteur en rit , et même raille

Sur son talent le malheureux sorcier.

Mais celui-ci , qu'inspire la science ,

Enfourche alors le magique animal ,

Serre la jambe , au grand galop s'élance :

— « Bon père , adieu ! merci de la potence... » —

Nul n'a revu cavalier ni cheval !

£e Cam|) î>^ la ÎUuihY.

Cinis, et niancs, cl fabula fies.

Perse.

Sic forluna potcns regales sœpius arces In miseras vcriit , t'acla inimica , casas.

Si R les bords diaprés où l'indolent Druc.eon Caresse avec amour sa couronne de jonc , Et sillonne sans bruit la plaine verdoyante Qu'enrichit le limon de son onde dormante -, Non loin de Pontarlier, au pied du Lavekon Dont l'orage et l'éclair souvent ceignent le front , Grand tumulte régnait au bourg de La Rivière. - Du haut de ses remparts , formidable barrière Dont on voit aujourd'hui les vestiges encor, On entendait les sons de la trompe et du cor. Le cliquetis de fer qui jaillit d'une armée , Et le bruit vague et sourd d'une ville alarmée.

Vu loin so (liTonlait tout l'appareil des camps;

Les lances ondulaient comme épis dans les champs. —

On abaisse le pont : tout s'ébranle et s'agite-,

La troupe sous la porte à flots se précipite ,

Maudissant l'Helvétie , et d'un iront irrité

Criant]: Vive Bourgogne et vive la Comtk I

Enfin le bruit cessa, — Seulement aux tourelles

Passaient et repassaient de mornes sentinelles ;

La lune se levait au sommet du Taureau "',

Tout dormait dans le camp, tout dormait au hameau ,

Cependant qu'au vitrail de la sainte chapelle

A'acillait la lueur de la lampe éternelle

Qui veille sur les morts, et dans un cœur pieux

Fait naître la prière et les rêves des cicux.

Étranger à ce calme , un guerrier solitaire Marchait à pas heurtés en labourant la terre De ses éperons d'or. Agité par le vent , Son manteau de velours à fleurs de lis d'argent Laissait voir , sous les plis de sa forme mouvante , Les éclairs jaillissant d'une armure brillante-, Un lion reposait sur son riche cimier \ Son gantelet froissait l'émail d'un long collier D'où pendait la Toison sur sa large cuirasse; Et son œil et sa lévn; annonçaient la menace. Tandis que les vassaux reposaient sous leurs toits , Lui , semblait tourmenté par les soucis des rois.

11 saisit son poignard en frémissant de rage , Et jetant vers la Suisse un regard courroucé , Laissa tomber ces mots de son cœur oppressé :

— « Après Granson, Morat !... malgré notre courage ,

Vaincus !... Deux fois vaincus î — Mes plus nobles guerriers

Fauchés comme moisson par de vils chevriers !

D'ici je vois encor, sous la foudre et Torage ,

Ces rudes montagnards prier à deux genoux...

Le soleil reparaît ; la nue est dissipée ;

Hans de Halwil soudain brandissant son épée :

« C'est un signe du ciel , compagnons , levez-vous ! » Et sa troupe sauvage , ainsi qu'une avalanche , Se roule avec fureur sur la route d'AvENcnE. J'entends , j'entends encor leur formidable cri , Et le mugissement de la trompe d'IJRi ! Inondés par la pluie, et plongés dans la fange. Les miens lancent en vain leur bouillante phalange-, Chevaliers et vassaux, pêle-mêle emportés. Bientôt ne forment plus qu'une aflreuse cohue

Que ravagent la faux, la hache et la massue.

Ceux qu'oublia le fer, au lac précipités.

Ont trouvé leur tombeau dans son onde fatale.

J'ai perdu mon trésor , ma couronne ducale ;

Peut-être quelque Juif vendra mes diamants;

Et Berne montrera ma dépouille royale.

Pour ma honte éternelle, à ses fiers paysans !...

Vous aroz vaincmoiit pour me fermer la Suisse , Soudé la i;russe chaîne au roc de Saint-Sulpice , Confédérés maudits, vous sul)irez ma loi; La vengeance et la guerre I ah ! c'est plaisir de roi ! »

— « C'est malheur pour le peuple , ô Charles-Téméraire

La justice vaut mieux aux princes que la guerre.

Ils verront , ils verront, au jour des jugements ,

Ces prétendus héros qu'enivrent les batailles ,

Se dresser devant eux les pâles ossements

De tous les morts qu'ils ont privés de funérailles.

Dieu leur demandera le prix du sang versé

Pour leur ambition ou leur orgueil blessé.

Duc, que répondras tu ? » — Le duc tira sa dague

En voyant devant lui , sous une forme vague ,

Apparaître soudain comme un sombre guerrier

Qui fit hurler de peur son noble lévrier :

• — « Charles, de ton étoile on voit pâlir la flamme Abjure les combats , songe à sauver ton ame I... »

— << Qui m'ose ainsi parler sentira mon courroux! Le duc court au guerrier, l'âme de sang avide.

Et de sa longue épée il lui porte trois coups. Mais la lame en silïlant ne Trappe que le vide... Le prince est immobile et muet de stupeur. Car son glaive jamais n'a trahi sa fureur !

Le noir fantôme alors d'une voix de tonnerre : — « A MoRAT j'ai laissé mes os dans l'ossuaire; Frappe; de ton courroux vraiment je n'ai souci. Mon ombre va t'attendre aux fossés de Nanct...»

— " « Prophète de malheur î crois-tu par ce langage

De Charles de Bourgogne ébranler le courage ?

Moi, d'une ombre avoir peur!... Tant qu'il aura du fer,

Charles peut défier et le ciel et lenfer.

Va, des murs de Nancy je couvrirai la terre.

Je pendrai le Lorrain et tous ses compagnons;

Et de MoRAT un jour on verra l'ossuaire

Rasé par les Comtois et par les Bourguignons ! » —

Le duc que la fureur à sa ruine entraîne , A quelques mois de là guerroyait en Lorraine ; Bientôt il fallut fuir, vaincu, désespéré... Celui dont la puissance aux rois faisait envie.

In malin fut Irouvo, sans couronne ot sans vie , Gisant dans un marais, sanglant, défiauré.

Splendeur , gloire, fortune , ainsi tout est volage ! Lo bourg de La RivitRE, hélas ! n'est qu'un village-, L'ossuaire est détruit -, — mais toujours le Drugeon Caresse avec amour sa couronne de jonc.

llimeje

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