X. Mabmier
La première entre ses compagnes Par la naissance et la beauté , Loïse , honneur de nos montagnes '', Aura vingt ans , vienne l'été.
Pourtant , silencieuse , austère , On la voit toujours solitaire Marcher l'œil fixe et gros de pleurs ; Et déjà son jeune visage , Perdant les roses du bel âge , Porte la trace des douleurs.
Au penchant de la forêt sombre , Le matin elle vient s'asseoir-, Pâle , immobile comme une ombre , On l'y retrouve encor le soir.
Jadis l'espoir de sa famille,
Le malheureuse jeune fille
Eu est aujourd'hui le tourment ;
De la sauver on désespère ,
Sa mort approche , et son vieux père
D'avance en pleure le moment.
Sur les rocs de la Falconnière "i, Dans la tempête, au bruit du vent.
Pendant une journée entière, On la voit s'égarer souvent :
Francesca, c'est ainsi que Dante Vit autrefois ton âme errante Parmi les brumes de l'enfer. — Mais tandis qu'elle se lamente , A Loïse un jour se présente In chevalier bardé de fer.
— « Pourquoi toujours pleurer , Loïse ? Pourquoi cet éternel chagrin ?
Pourquoi sangloter à l'église , Le front courbé sur votre main ?...
Comme autrefois avec audace Pourquoi ne plus suivre la chasse , Quand clic bruU dans nos bois?
Pourquoi voiler votre figure , Si fraîche jadis, et si pure , Aux [ireux vainqueurs dans les tournois?.
Pourquoi cet œil morne et sans flamme ,
Ce vêtement lugubre et noir?
Vous êtes si triste , madame ,
Qu'on pleurerait rien qu'à vous voir !
Et cependant, si jeune encore !
Votre existence à son aurore
Devrait-elle ainsi se flétrir ?
A la tendresse ouvrez votre âme :
Philtre d'amour est un dictame
Qui de tout mal sait nous guérir. »
— « L'amour !... ah ! c'est lui qui me tue !.
Au bonheur mon cœur s'est fermé
Du jour où , la guerre venue ,
S'est éloigné mon bien-aimé.
Depuis trois ans, point de nouvelle !...
Sous le glaive de l'Infidèle ,
Thiebaudsans doute a dû périr...
Mon noble ami , ta fiancée
Toujours à toi par la'pensée,
Pour te rejoindre va mourir. »
— « Fatale erreur ! noble Loïse :
J'ai vu Thiebaud de Neufchatel '^, Dans la Palestine conquise Aussi joyeux qu'en son castel.
Comme un sultan, par ses maîtresses
Enivré de folles caresses , Il vit sans penser au retour.
Et vous , presiiue son épousée , Toujours pleurante et délaissée , Ici [)our lui mourez damour! »
— « Il vit I... oh ! redites j beau sire , Ce mot qui m'arrache à la mort :
Loïse aujourd'hui peut sourire ,
Mon bien-aimé , tu vis encor î...
Puissent les jours que Dieu t'envoie Toujours s'écouler dans la joie !
Puisse ta coupe être sans liel I Que tes amantes soient heureuses , Et tes félicités nombreuses Plus que les étoiles du ciel ! »
— « Folie ! oubliez un parjure Qui vous oublia dès long-temps.
Se venger de pareille injure , Loïse, est facile à vingt ans.
Je suis noble , riche , et j'espère Vous obtenir de votre père ; Pour le bonheur vivez encor.
A vous mon amour sans partage !
Davance acceptez-en pour gage Cet anneau, cette chaîne d'or. »
— « Auriez-vous en or une chaîne Longue à joindre la terre aux cieux ; M'offririez-vous trône de reine , Trésors et joyaux précieux-,
Je vous dirais : Merci , beau sire !
Car je préfère mon martyre AVespoir d'un autre bonheur...
Un jour il reviendra peut-être ; Ce doux penser me fait renaître î Il vit !... C'est assez pour mon cœur. »
Loïsc , à ces mots calme et fière , Porte en ses yeux noble courroux-, Mais le preux, levant sa visière , Tombe soudain à ses genoux.
— « Pourras-tu jamais, ma Loïse, Me pardonner celte feintise ?
Ai-je pu douter de ta foi?...
Oh ! sois heureuse et détrompée.
J'en jure par ma bonne épée , Thiebaud n'aima jamais que toi ! » —
Loïse, tremblante et ravie, A reconnu son fiancé ; Elle jette un cri... de sa vie Le dernier ressort s'est brisé.
Thiebaud l'enlace avec tendresse ,
Sur son rœur brillant il la presse, Comme une mère son enfant ; Il se trouble , il l'appelle, il pleure , Puis il l'emporte à sa demeure...
Elle était froide en arrivant.
Le lendemain au cimetière Huit chevaux traînaient un cercueil ; Deux preux, et leur famille entière , Suivaient en longs habits de deuil.
Sur la châtelaine expirée Tous les vassaux de la contrée Versaient des larmes de douleur ; On la déposa dans la terre , Et l'on écrivit sur sa pierre ;