WORDSWORTH
On! qui n'aime la nuit?... c'est le moment où l'àmo Se recueille, pensive , et doucement s enflamme A ces noms que le cœur se plaît à conserver. Heure des souvenirs , heure mystérieuse , Quand elle nous revient calme et silencieuse , Que la nuit fait rêver !...
Chantez , chantez le jour , le jour qui se décore Des pleurs qu'à chaque fleur a suspendus l'aurore ! Yovez-vous dans les cieux le soleil s'élever?
i'6Ci
Resplendissante alors, la nature féconde Aspire avec amour les feux dont il l'inonde. Mais la nuit fait rêver.
Elle ressemble au jour , la blonde jeune femme ; Dans son œil azuré qui reflète son âme , Je retrouve l'éclat de l'aube à son lever. Mais la vierge aux cils bruns, à la vive prunelle, Sous ses longs cheveux noirs, comme la nuit est belle. Et la nuit fait rêver.
Saint ©ori^on.
Modicœ fidei.
ÉVANniLE.
Au fond du cœur je me sens repentance ; Je vous ai dit trop d'histoires d'amour , Amendons-nous et faisons pénitence ; D'un saint récit aujourd'iiui c'est le tour.
Or, en ces temps où, pour sa foi naïve ,
Luttait encor l'Eglise primitive ;
Quand , résistant à des dogmes nouveaux ,
Les empereurs se changeaient en bourreaux ,
Et par le fer , les bûchers, la torture.
Des dieux tombés croyaient venger l'injure ;
Jours illustrés par de hautes vertus ,
Que notre époque , hélas ! ne comprend plus !
En Orient, on raconte qu'un homme,
Gorgonius, c'est ainsi qu'on le nomme.
Brave soldat, de ferveur embrasé.
En vrai héros mourut martyrisé.
Ce n'était point un martyr ordinaire ,
Car ses vertus, son noble caractère,
ICO
Son zèle ardent de propagation , Jus(]ues à Rome avaient porté son nom.
Aussi plus tard , en pompe solennelle , Til-on entrer dans la ville éternelle, Mais en lambeaux , par le fer déchirés , Du grand Gorgon les restes vénérés.
Le pape même , honorant sa mémoire , Les déposa dans un riche oratoire -, Fit sur le mort un superbe sermon , Le créa saint , et saint de grand renom '
De pèlerins nuit et jour entourées,
Là reposaient ces dépouilles sacrées ;
Mais Chrodegand, digne évoque messin
( Qui fut lui-même , après sa mort , un saint ) ,
Le cœur navré des horreurs d'une peste
Qui décimait , par son souffle funeste ,
Le cher troupeau qu'à ses soins de pasteur
Avait commis le vouloir du Seigneur ,
Pour conjurer ce fléau diabolique ,
Fit demander à Rome une relique.
Dix Révérends, pieux ambassadeurs ,
Du très saint Père implorant les faveurs ,
Au Vatican vont lui baiser la mule.
— « Mon (ils de Metz du plus sage est l'émule ,
Que de son zèle il soit récompensé !
Au grand Gorgon , d'hier canonisé ,
En paradis je viens d'octroyer place-, Prenez , enfants , ses reliques , sa châsse , Et la vertu de ses bienheureux os, — Avec la foi , — guérira tous vos maux. » —
Sous le camail de satin et d'hermine ,
La noble escorte en bel ordre chemine -,
Six forts mulets drapés et pomponnés,
De pourpre et d'or tout caparaçonnés ,
Fiers rejetons de la race romaine ,
Au pied léger, à l'allure hautaine.
D'un pas dévot, mais pourtant diligent,
Traînaient le saint dans la châsse d'argent.
Comme mulets qui portent des reliques,
Bêtes et gens faisaient les magnifiques.
Aux voyageurs tout allait pour le mieux :
Du fond du char Gorgon veillait sur eux ,
Et du trajet pour lever les obstacles,
A chaque pas il faisait des miracles :
Il guérissait malades et boiteux ,
D'aveugles-nés il dessillait les yeux;
Et mainte épouse , en touchant la litière ,
Obtint enfin le bonheur d'être mère.
Ceux qui du saint convoitaient les faveurs
N'oubliaient pas ses dignes serviteurs.
Et pour mieux faire accueillir leurs demandes,
C'était à qui les plus riches offrandes !...
Dion , comme on sait , ropand toujours ses biens Sur les mortels qui l'ont vœu d'être siens. — Pour eux la rt)ute et s'abaisse et s'incline ; Le Saint-Bernard n'est plus qu'une colline , Devant leurs pas la neige fond soudain , Et mille fleurs tapissent le chemin.
Après SroN , sur les rives du Rhône , Dans rilelvétie est le couvent d'AcAUNE ^*'-, Cloître fameux, où dans sa châsse, en paix. Dort saint Mauris , le patron du Valais. Le grand Gorgon et sa pieuse escorte , Grâce au Seigneur, en atteignent la porte. Là , précédés du renom glorieux Qu'avait partout conquis le bienheureux.
Ils sont reçus avec honneur et joie ; Chacun bénit le ciel qui les envoie-, Supérieurs, moinillons et reclus, Vantent du saint la vie et les vertus; Et sur l'autel, au fond du sanctuaire, Aux chants de l'orgue , on place la litière.
Comme Chouart couvait des yeux son mort. Nos gens couvaient leur merveilleux trésor; Et chaque nuit, dans la troupe fidèle On choisissait, pour faire sentinelle
iGr,
Près du martyr, un vigilant gardien.
Mais en ce lieu pouvait-on craindre rien?. On (lit qu'au bruit des coupes argentines, Au réfectoire on célébra matines.
Et que le feu d'un vieux vin de Mâcon Fit oublier et la châsse et Gorgon.
Le lendemain quand , sur les monts, l'aurore Cpntre la nuit semblait lutter encore , La croix en tête , on va prendre à lautel La châsse où dort le corps de l'immortel ; Ceux du couvent , prosternés en prière , Baisent cent fois , re baisent la litière. Aux voyageurs chacun presse la main :
« Adieu... beau ciel , bon gîte , et beau chemin ! » La larme à l'œil, larme tiède et sincère. On se sépare et Ton s'embrasse en frère -, — Frè?'e]e dis, — c'est jnot'ne que j'entends : Aussi le diable en rit entre ses dents.
Le corps lesté non moins bien que la gourde. Les pèlerins , d'une marche un peu lourde , S'acheminaient vers les tours de Chilon , Quand sur le lac s'élève l'aquilon.
Les flots houleux bondissant avec rage , De blanche écume inondaient le rivage;
Les liors mulots se cabraient, frémissaioiUj Loiirs oomlucteurs à Corgon s'adressaient-, (lar ronde alors gonflant sous la rafale, Ils en avaient aussi haut f}uc Tantale... Las! il n'est coupe ou de vin ou de miel , Que le destin n'empoisonne de fiel !
Xaguère eucor les palmes et les roses Devant leurs pas fleurissaient tout écloses; Hier la joie, aujourd'hui le malheur :
IléjasI hélas .'c'est l'histoire du cœur ! Aussi du saint oubliant les merveilles , Et ses vertus en grâces non pareilles, Déjà plus d'un , murmurant à part soi , Sentait faillir son courage et sa foi.
Tour le convoi tout va de mal en pire...
Les malheureux étaient près de médire
Du grand Gorgon qui semblait, oublieux.
Les délaisser et n'avoir souci d'eux.
Depuis trois jours pas ombre de miracle...
Sourd est le saint ! — A travers maint obstacle ,
Ils ont atteint ces rochers du Jura
Que de ses tours couronne Junia 't ;
Il leur fallut, pour hisser l'équipage,
La corde au cou , se mettre à l'attelage :
Ce n'était plus, hélas ! comme aux beaux jours
Où le grand saint , leur prêtant son secours.
Traçait leur voie à travers les campagnes , Et sous leurs pas abaissait les montagnes.
Avec grand'peine aux murs (I'Arauica ^^
Le bienheureux à la fin arriva.
On le reiut, et vous pouvez m'en croire ,
Mieux qu un monarque en un jour de victoire.
0 mon pays ! dans ce jour solennel ,
Ton noble accueil pour cet hôte immortel
Méritait bien que , de son tabernacle ,
Gorgon pour toi fît au moins un miracle...
Mais pas un mort ne fut ressuscité ! —
Le populaire en était irrité ,
Et quand bientôt s'éloigna le cortège ,
On entendit plus d'un mot sacrilège.
Le peuple ainsi , Gaulois , Grec ou Romain ,
Toujours changea du soir au lendemain ;
Plus que le vent sa faveur est frivole ;
S'il ne l'encense , il insulte Tidolcv
Le cœur navré, l'œil humide de pleurs,
C'était pitié de voir les conducteurs !
Rêvant toujours à leur mésaventure ,
La tête basse , ils suivaient la voiture :
Décidément le diable s'en mêlait,
Et saint Gorgon trop long-temps sommeillais.
Par Saint-Lazviu: à la source bénie "•', La caravane atteint les monts iI'Usie ■'", Puis redescend non loin de ce vallon Où court la Loue en son large sillon.
Sur la paroi du roc de Haute-Pieiiue ^', Lastre qui dore et mûrit la moisson Jetait alors sa mourante lumière ; Tandis qu'au loin , découpant l'horizon , Deux vieux châtels aux créneaux noirs et sombres, La Baume à droite, à gauche 3Iireval ^-, Sur les forêts versaient les grandes ombres Qui descendaient de leur front féodal.
On n'entendait que les chansons lointaines De quelque pâtre égayant les hameaux , Et les sons lents des rustiques campènes Se balançant aux fanons des troupeaux .
De la vesprce entonnant la prière, Les Révérends récitaient le rosaire, Quand tout à coup roulant dans un fossé , Le char béni s'entrouvre fracassé...
Chacun accourt, et tous les fronts pâlissent , D'effroi, d'horreur tous les genoux fléchissent : Damnation ! — sacrilège larcin I — Vide est le char ! — Plus de saint ! — plus de saint ! Qui donc osa...? mais les maux de la route Kn certitude ont transformé le doute.
AcALNE I... eût-on , sous tes cloîtres bénis. Jamais pensé qu'un larcin fût commis I
Agaunk ! Eh quoi!... ce paradis sur terii^.. Et cet adieu , ce doux baiser de frère !...
— Moucher lecteur, aujourd'hui tu comprends Pourquoi le diable en rit entre ses dents...
En apprenant ce méfait qui l'indiene , Le bon Messin se recueille et se signe, Puis à son roi demande , au nom du ciel , Le prompt secours du pouvoir temporel.
Pépin bientôt, pour punir les coupables, A convoqué ses archers redoutables.
Par piété se mêlant aux soldats.
Le peuple en foule accourait sur leurs pas : Telle, au printemps , sur la montagne blanche On voit soudain se former l'avalanche ; Ce n'est d'abord qu'un atome léger Qu'aura fait choir un souffle passager ; Mais grandissant au sillon qu'elle trace , Bientôt , au loin , la formidable masse Mugit ainsi qu'un puissant tourbillon , Et de son poids ébranle le vallon :
La troupe ainsi grandit de ville en ville ; Devant Agaune ils étaient bien dix mille... Le glaive en main , un guerrier redouté Du fier Pépin dicte la volonté :
— « De par le roi ! rendez sans plus attendre , » Sinon de force on saura le reprendre ,
» Rendez GorgonI — A ses restes bénis,
I) Si vous tai'ilez , nous joindrons saint Maiiris. »
De par le roi n'admet point de réplique A contre-cœur on rendit la relique ; Et devers Metz, Gorgon, avec honneur.
Fut reconduit comme un triomphateur.
A chaque étape , en ce nouveau voyage. Par un miracle il marqua son passage ; Je ne veux point ici vous les conter , L'histoire en parle , on peut la consulter.
Sur le lieu même où la sainte litière S'était ouverte et, roulant dans l'ornière , Avait aux yeux des conducteurs du saint Des gens d'AcAUNE attesté de larcin , Pour en transmettre à jamais la mémoire. On lit bâtir un rustique oratoire.
Dans un coiïret d'ivoire et de vermeil , De saint Gorgon on y gardait l'orteil ; Et jusqu'aux jours de nos grandes débâcles Dieu sait combien il s'v lit do miracles I...
Mais depuis lors on n'en voit plus , je crois... Qui nous rendra nos bons saints d'autrefois?
£(& Bmx ^oix.
Vae vobis qui saturati estis !
Évangile.
Rcali panpercs!
Ibid.