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Il y a vingt ans, la mère de M. Jean Nicolaïdes vit une belle génisse qui buvait à la fontaine.
Une femme turque qui passait s’écria :
« Quelle belle génisse ! »
Au bout de quelques heures, l'animal mourut après des douleurs épouvantables.
L'année dernière, une femme avait distillé de l’eau-de-vie d’une qualité exceptionnelle. Elle en offrit un verre à l’une de ses voisines, qui s’écria :
« Quelle eau-de-vie excellente ! »
Sur l'instant le vase se défonça et le contenu se répandit sur le sol.
Un homme — c’est Mme Nicolaïdes qui le raconte — avait par excellence le don du mauvaisœil.
Un de ses voisins, qui ne croyait point à ce pouvoir, l’invita à aller sur le bord de la mer faire une épreuve concluante, L'homme accepta.
Quand on fut sur le rivage :
« Vois-tu ce vaisseau ? demanda l'incrédule.
— Je ne le vois pas.
— Regarde attentivement de ce côté.
— Je ne vois rien. Ah ! que tes yeux sont pénétrants ! »
Au même moment, l’incrédule devint aveugle.
La dame Maria Altina-Keri, âgée de 70 ans, était fort jolie dans sa jeunesse. Une femme au mauvais-œil lui dit :
« Que tu es belle, mon enfant ! quels beaux yeux tu possèdes ! »
Aussitôt la malheureuse jeune fille sentit ses yeux se brûler. Au bout de quelques jours elle était borgne.
Les jeunes filles portent des bracelets de cristal de roche. Il est arrivé plus d’une fois que ces bracelets se sont brisés en mille morceaux par l'effet du mauvais-œil.
La dame Stavrini, aujourd’hui dans sa soixanteseizième année, passe pour être .douée.du mauvais œil.
Le soir, lorsque les fenames vont s’asseoir aux portes des maisons, la Stavrini dit parfois en voyant passer une jeune femme ou une jeune fille, qui, la cruche sur l’épaule, s’en va à la fontaine :
« Voisines, voulez-vous que je fasse glisser cette jeune femme? Voulez-vous que je fasse briser la cruche de cette jeune fille ? »
La vieille n’a qu'à regarder la passante, «et aussitôt celle-ci glisse et brise sa cruche.
Il est des moyens de reconnaître les personnes douées du mauvais-œil ; il en est aussi pour éviter les facheux effets de la jeftatura.
Lorsqu'on offre à une personne du lait caillé ou tout autre objet ou chose, on ne doit point le donner intact ; il faut en enlever une petite portion, soit avec une cuiller, soit avec un couteau.
Lorsqu'on fait voir le trousseau d’une jeune fille aux parents du fiancé, on attache à la garderobe un chapelet composé avec le fumier de l’âne.
Sur les maisons nouvellement construites, on attache un œil, des œufs vides ou de vieux souliers:
Une personne qui sait avoir le don du mauvais-œil peut en conjurer les effets. Lorsque cette
personne voit un enfant, un animal, un arbre chargé de fruits, une jolie maison, elle fait semblant de cracher par trois fois sur cette personne, cet animal ou cette chose, et dit :
« Que c’est laid ! que c’est mauvais ! que c’est vilain à voir! »
Après cela, l'individu peut caresser et admirer à loisir la personne ou la chose qui l’a frappé par sa beauté ou par ses charmes.
Lorsqu'on voit un arbre chargé de fleurs ou de fruits, une jolie maison, un bel habit, un enfant bien portant, une jeune fille ravissante, généralement un objet, une chose, un animal ou un individu qui peut attirer l’admiration, on dit :
« Mà ch’ Allah! (1) comme c’est beau ! »
On se sert de cette expression à tout instant.
Afin de préserver un enfant du mauvais-œil, on lui attache deux boules de couleur, l’une sur la poitrine, l’autre sur le dos, afin que le mauvais-œil tombe sur la boule, de quelque côté que vienne l'enfant.
(1) M ch Allah! (arabe) ; c’est-à-dire : Ce que veut Dieu !
Les jeunes filles en portent souvent dans les tresses de leur chevelure.
Pour préserver du mauvais-œil les petits enfants, on leur attache un talisman sur le fez (1). Ce talisman sert aussi pour les bestiaux.
Il doit contenir : du cumin noir, de laïl à un seul grain, de l’alun et de l’œillet ; il doit aussi se terminer par un morceau bifurque — en cornes — du bois d’un certain arbre nommé en turc dardagann.
Quelquefois on se contente des cornes du dardagann.
Si l’on connaît la personne dont le mauvaisœil a porté malheur à quelqu'un, on lui coupe un morceau de son habit le plus précieux, et on en fait une fumigation.
Si une personne douée du mauvais-œil dit à
un enfant, sans se servir de l’expression M ch Allah :
(1) Fex, bonnet rouge que portent les Turcs et les Grecs.
« Comme il est beau ! »
La mère de l'enfant dit à cette personne :
« Que ton œil soit au c... de mon enfant !»
Grâce à cette formule grossière, l'enfant est préservé des conséquences fâcheuses du mauvaisœil.
Il est des femmes foyers — odjak — qui peuvent reconnaître si une personne est atteinte du mauvais-oœil.
Le foyer, nommé femme à la bonne main, attache un œillet au bout d’une aiguille et l'approche de la flamme d’une bougie; par trois fois elle recommence cette opération.
Si l’œillet éclate trois fois avec bruit, cela prouve que l’homme est sérieusement atteint du mauvais-œil.
S'il éclate deux fois, la personne n’est que légèrement atteinte.
S'il n’éclate qu’une fois, — ce qui n'arrive que fort rarement, — c’est que l’homme n’a rien à redouter.
Les femmes turques ont un autre moyen de divination :
La femme à la bonne main. fond du plomb dans
un vase ; elle met sur un crible une assiette pleine d’eau ; elle y verse le plomb fondu en tenant le crible, la première fois sur la tête du malade, la deuxième fois sur la poitrine et le ventre, et la troisième sur les genoux. Le plomb tombant dans l’eau fait du bruit ; c’est à ce bruit que le foyer reconnaît la personne au mauvais-œil.
L’odjak crie :
« Que les yeux lui crèvent ! qu’elle devienne aveugle pour avoir atteint # fel du mauvais-œil ! »
Cette opération se renouvelle trois fois par jour, et ordinairement trois jours de suite. Au bout de ce temps, le malade est guéri.
La forme du plomb refroidi dans l’eau indique à l’odjak non seulement quelle partie du corps est atteinte, mais encore quelle est la personne qui a jeté le mauvais-œil sur le malade.
Lorsque l’on pense qu’un malade est atteint du mauvais-œil, on fait venir la femme à la bonne main. Celle-ci se met à frotter le ventre du patient en lançant des imprécations contre le jettatore. Elle commence à bäiller et à roter fortement et sans discontinuer.
Plus ces bâillements et ces rots sont fréquents, plus les coups du mauvais-œil sont à craindre,
L'odjak, pour combattre le soulèvement du cœur durant cette opération, et aussi pour ne point s’attirer le mauvais-œil, prend un morceau de pain des mains du malade. Grâce à ce pain, les douleurs du mauvais-œil se partagent entre le patient et le foyer, et bientôt le malade est guéri.
Disons en terminant que la croyance au mauvais-œil est si fortement enracinée dans lesprit des Orientaux — Turcs et Chrétiens — qu’on lapiderait celui qui assurerait n’y point croire.