SES SIX COMPAGNONS
3 N laboureur vivait dans une pauvre chaumière avec sa femme et son fils nommé £ Nicétas. Le père travaillait aux champs; la ménagère préparait les repas, et l’enfant allait porter la nourriture du laboureur.
Un matin, la mèré éveilla l’enfant de meiïlleure heure qu’à l'ordinaire.
« Pourquoi me réveilles-tu, 6 mère? demanda Nicétas,
— Pour aller porter le repas de ton père.
— Je nirai pas.
— Pourquoi n'irais-tu point?
— J'avais fait un rêve et tu m’as empêché de l’achever.
— Dis-moi quel était ce rêve.
— Je ne veux point te le conter. »
La femme ïinsista, mais vainement. Mise en colère par cette obstination, elle battit Nicétas qui s’en alla trouver son père.
« Pourquoi pleures-tu? demanda le laboureur.
— Ma mère m’a battu parce que je ne voulais point lui dire le rêve que j’ai fait cette nuit.
— Raconte-moi ce rêve, mon enfant, »
Nicétas refusa et fut encore battu. Mécontent, l'enfant s'enfuit dans une épaisse forêt où il se vit forcé de passer la nuit. Comme il avait peur des loups, il monta sur un arbre élevé, s’attacha à une branche avec sa ceinture et s’endormit.
Le lendemain matin, le roi du pays, accompagné de ses courtisans, vint chasser dans la forêt. Il lâcha son faucon et l’oiseau vint se poser sur l’épaule de l'enfant endormi.
« Allez voir, dit le roi à ses courtisans, allez voir ce qu’a pris mon faucon. S'il a pris une personne ou un oiseau, la chasse m'’appartiendra; s’il a trouvé un trésor, ces richesses seront pour VOUS. »
Les seigneurs s’éloignèrent et trouvèrent Nicétas qu’ils menèrent devant le roi.
« Qui es-tu? demanda le roi. Es-tu un bon génie ou un djinn ?
— Je ne suis ni un ange ni un démon, répondit l'enfant, mais la créature du Dieu quite donna la vie.
—-Pourquoi es-tu dans cette forêt ?
— Mon père et ma mère m'ont battu, parce que je ne voulais point leur dire le rêve que javais eu.
— Quel est ce rêve?
— Je ne vous le dirai point. »
Le roi se fâcha, et comme l’enfant refusait de lui obéir, il ordonna de le mettre en prison.
Nicétas fut donc jeté au fond d’un obscur cachot où il n'avait pour vivre qu'un peu d’eau, deux pains et deux plats chaque jour que Dieu faisait.
L'enfant resta sept ans dans ce cachot. Au bout de ces sept ans, il résolut de s’enfuir.
Avec une barre de fer qu’il avait trouvée dans sa prison, il se mit à percer la muraille du souterrain. Une pluie torrentielle qui survint Paida grandement; la terre s’éboula laissant entrevoir la lumière du soleil. Nicétas attendit la nuit close et sortit de sa prison. II se trouva dans un jardin magnifique, et devant lui il vit un palais dont une fenêtre seulement était éclairée. C'était le palais de la fille du roi.
Nicétas entra dans les appartements intérieurs et put pénétrer dans la chambre de la princesse endormie. Dieu, qu’elle était belle, la merveilleuse jeune fille! Le jeune homme l’appela des noms les plus tendres, et comme elle continuait de dormir, il l’embrassa sur le front et sur les lèvres, mordit sa chair délicate, et lui prodigua
toutes sortes de caresses amoureuses sans parvenir à l’éveiller. Vers le matin, Nicétas rentra dans sa prison et peu après la princesse sortit de son sommeil. La jeune fille trouva sa chair toute meurtrie de baisers, et, ne comprenant rien à ce qui lui était arrivé, elle avertit son père.
Le roi assembla ses ministres et décida, d’après leur avis, de placer quarante gardes dans la chambre de sa fille.
Le soir venu, Nicétas sortit de son cachot et s’en alla dans la chambre de la princesse. Ayant aperçu les gardes, il rentra dans sa prison pour ensuite revenir à l’heure de minuit. Gardes et princesse dormaient d’un sommeil de mort. Le jeune homme se coucha avec la princesse, la couvrit de baisers et de caresses amoureuses et se retira avant le lever du soleil.
Le roi tint conseil de nouveau. Il fut décidé que la princesse éteindrait toute lumière dans ses appartements et qu’elle ne dormirait point de la nuit entière.
A la nuit noire, Nicétas pénétra dans la chambre de la fille du roi, et, à tâtons, trouva le lit de la princesse. La jeune fille le saisit par les vêtements, alluma un flambeau et, apercevant un joli garçon, elle en devint aussitôt amoureuse. Au lieu de prévenir les gardes, elle se jeta au cou de Nicétas et lui fit partager sa couche.
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A la pointe du jour, le jeune homme voulut se retirer dans son cachot.
« Non, dit la princesse. Tu resteras,, mon adoré. Comment pourrais-je me priver de toi?
Tu te cacheras derrière cette portière. »
Nicétas obéit et resta dans la chambre de sa maîtresse.
Or, il y avait dans le pays voisin un grand roi fort méchant dont la puissance était sans égale. Ce roi eut un songe dans lequel il apprit qu’un jeune homme du royaume voisin le ferait mourir.
Le grand roi prit une flèche de fer et un bouclier du même métal et il les envoya avec un message au roi qui retenait prisonnier Nicétas.
Le message disait :
« S'il y a dans votre royaume une personne qui puisse traverser le bouclier de fer avec la flèche de fer, nous serons amis; autrement je vous déclarerai la guerre. »
Le roi fut fort affigé. Il fit venir l’un après l’autre tous les sujets de son royaume et chacun essaya de percer le bouclier de fer, mais personne n’y put parvenir. Tout désespéré, le souverain s’en alla pleurer sept jours dans les appartements de sa fille.
Au bout de ce temps, la princesse dit à son père:
48 TRADITIONS DE L'ASIE MINEURE no
« Cher sire, qu’avez-vous à vous désoler de la sorte? »
Le roi lui fit connaître le message du monarque voisin.
« N'est-ce que cela, cher père? Laissez-moi faire et je percerai le bouclier. Seulement donnezmoi quelques jours de répit. »
Le cœur plein d’espoir, le roi rentra dans ses appartements. Aussitôt que son père fut parti, la princesse alla vers son amoureux qui depuis sept jours n'avait pris aucune nourriture; il était à demi-mort de faim.
« Voici de la nourriture, lui dit-elle. »
Nicétas mangea et se remit quelque peu.
Le jour d’après, la jeune fille fit dire à son père qu’elle s’exerçait à percer le bouclier, et que l'affaire était en bonne voie; elle ne lui demandait qu’un délai de sept jours pour en venir à bout.
« Il faut que ma fille se nourrisse de mets fortifiants, pensa le roi. »
Et il lui envoya les meilleurs plats de sa table.
Le jeune homme recouvra bientôt la santé, et au bout de sept jours il put percer le bouclier de fer. Aussitôt la princesse fit avertir le roi qui accourut remercier sa fille.
« Mon père, dit la jeune fille, si une autre personne avait percé le bouclier de fer, quelle eût été sa récompense ?
— Si cette personne avait été un jeune homme, j'en aurais fait mon gendre; si c’eût été une jeune fille, je l'aurais placée à côté de moi sur le trône.
— Eh bien! ce n’est point moi, c’est un jeune homme. »
Et ce disant, elle lui présenta Nicétas.
« Tu seras mon gendre, s’écria le vieux roi.
Je veux que les fiançailles soient célébrées aujourd’'hui même. »
Le bouclier et la flèche furent envoyées au roi voisin; mais celui-ci expédia un nouveau messager qui dit :
« Mon maître veut que le jeune homme qui a percé le bouclier vienne à sa cour; autrement il vous déclarera la guerre! »
À l’oui de cette nouvelle demande, le roi se mit à pleurer.
« Laissez-moi agir ainsi qu'il me conviendra, dit Nicétas. J'irai à la cour de ce vilain roi, et je vous reviendrai bientôt! » .
Nicétas n’accepta point l’escorte que lui proposait son beau-père, et il partit ne prenant avec lui que sept chevaux bien sellés.
Après quelques heures de marche, il aperçut un homme qui se tenait une oreille contre terre et qui riait comme un fou.
« Que fais-tu ? lui demanda Nicétas.
— J'écoute ce que l’on dit à Constantinople et j'en ris.
— C’est un grand art que d'entendre ce qui se dit à Constantinople.
— Cet art n’est pas aussi grand que celui de Nicétas qui perça le bouclier de fer.
— Je suis ce jeune homme; viens avec moi et prends l’un de mes chevaux.
— Soit! dit Fine-Oreille., »
Et les deux hommes marchèrent côte à côte.
Un peu plus loin, Nicétas vit un homme qui s’occupait à cuire du pilau; il en prépara quarante chaudrons contenant chacun un sac de blé concassé, et en un instant il ne resta rien de ce repas.
« C’est un grand art, s’écria Nicétas, que de manger quarante chaudrons de pilau!
— Cet art n’est pas aussi grand que celui de Nicétas qui perça le bouclier de fer.
— Je suis ce jeune homme; viens avec moi et prends l’un de mes chevaux.
— Soit! dit Grand-Mangeur. »
Peu après; Nicétas vit un homme dont chaque pied était attaché à une meule, et malgré cela l'inconnu faisait des sauts de six heures de marche.
« C'est un grand art, s’écria Nicétas, que de courir si vite!
.— Cet art n’est pas aussi grand. que celui de Nicétas qui perça le bouclier de fer.
— Je suis ce jeune homme; viens avec moi et prends l’un de mes chevaux!
— Soit! dit Grand-Coureur. »
Plus loin, on aperçut un homme qui jetait une corde sur les montagnes et les transportait partout où il le désirait.
« C’est un grand art, s’écria Nicétas, que de pouvoir transporter des montagnes!
— Cet art n’est pas aussi grand que celui. de Nicétas qui perça le bouclier de fer.
— Je suis ce jeune homme; viens avec moi et prends l’un de mes chevaux!
— Soit! dit Porte-Montagnes. »
On se remit en route et l’on arriva auprès d’un homme qui se bouchait les narines avec une couverture et un lit tout entier.
« C’est un grand art! s’écria Nicétas.
— Cet art n’est pas aussi grand que celui de Nicétas qui perça le bouclier de fer.
— Je suis ce jeune homme; viens avec moi et prends l’un de mes chevaux. |
— Soit! dit Grandes-Narines, »
Avec sa suite de braves, Nicétas arriva chez le roi du pays voisin; on logea les sept compagnons dans un pavillon du palais et on leur fit servir à manger.
Le lendemain, le roi fit venir le'jeune homme et lui dit:
« J'ai un athlète aussi fort qu'Héraclès; si l’un de vous le bat, c’est bien; autrement je vous ferai mourir jusqu’au dernier. »
Tandis que Nicétas était chez le roi, Fine- Oreille écouta ce qui se disait.
« Demain, dit-il à Porte-Montagnes, tu auras à travailler; tu lutteras contre l’athlète du roi. »
Nicétas rentra dans son appartement et raconta aux six compagnons ce que venait d’ordonner le roi.
« C’est bien, s’écria Porte-Montagnes ; demain je vaincrai l’athlète. »
Fine-Oreille prit la parole :
« L’athlète du roi ne saura faire aucun mal à notre compagnon; il lui donnera un soufflet, et aussitôt Porte-Montagnes mettra fin au combat. »
Le jour suivant, Porte-Montagnes et l’athlète royal se présentèrent dans l’arène où beaucoup de monde s'était rassemblé. Le lutteur du roi souffleta le compagnon de Nicétas; celui-ci, furieux, le saisit dans ses bras robustes et le jeta vers le ciel où il disparut. Le roi envoya des hommes par toute la ville à la recherche de lathlète, mais ils ne le retrouvèrent point. Ce ne fut qu’au bout de trois heures que le lutteur retomba au milieu de Parène; depuis longtemps il était mort.
Le roi appela Nicétas et lui dit :
« Je ferai préparer quarante chaudrons de pilau et quarante chaudrons d’un mets composé de viande bouillie et d'oignons; si l’un de vous mange ces choses en une fois, c’est bien; autrement je vous ferai mourir jusqu’au dernier. »
Le lendemain Grand-Mangeur se présenta pour le repas. De chaque chaudron il ne fit qu’une bouchée, et lorsqu'il eut fini, il cria qu’il allait mourir de faim!
Le roi appela Nicétas :
« Dans un endroit, à six heures de marche de la capitale, se trouve une treille; chacun de nous deux enverra un messager qui partira au lever du soleil avec mission de rapporter une grappe de raisin cueillie à cette treille; si ton envoyé revient avant le courrier royal, c’est bien; autrement je vous ferai mourir jusqu’au dernier. »
Le jeune homme courut annoncer à ses compagnons quel était le nouvel ordre du roi. Grand- Coureur se prépara à la lutte.
Le jour suivant, il s’en alla chez le roi; mais on lui dit que le courrier était parti depuis longtemps.
« Que m'importe! dit l’homme aux pieds légers. Donnez-moi du café. »
On lui prépara ce qu’il demandait; Grand- Coureur alluma sa pipe, raconta des histoires aux
valets, embrassa les servantes et enfin quitta le palais.
Lorsqu'il fut sorti de la ville, il se débarrassa de lune des meules qu’il portait attachées à ses pieds, et, d’un saut, il fut à la treille et prit une grappe de raisin. Comme il revenait à petits pas, il rencontra le courrier royal qui n’était encore qu’à laller. Mais Grand-Coureur ne put le reconnaître.
« Je suis perdu, pensa le messager du roi. »
Une tombe fraîchement comblée était là; le courrier s’assit tout auprès et se mit à pleurer.
« Quw’as-tu à pleurer? lui demanda l’homme à la meule.
— Je viens de perdre mon fils unique et je me lamente. Approche-toi de cette tombe, 6 étranger; mange du halua (1), et prie le bon Dieu pour le salut éternel de mon enfant. »
Grand-Coureur s’approcha du tombeau et mangea du halva dans lequel le méssager avait introduit une drogue magique. Aussitôt l’homme à la meule s’endormit d’un sommeil de mort.
Le courrier royal lui vola la grappe de raisin et retourna vers la capitale.
Fine-Oreille était resté couché sur le soletil avait su tout ce qui était Survenu à son compagnon.
(1) Hälua, pâte à la farine, au beurre et au sucre que l’on prépare communément dans les pays d'Orient.
« Grand-Mangeur, dit-il, vient de manger du halva empoisonné et il est étendu comme mort sur la grande route. »
Nicétas prit un arc et une flèche, et tira dans la direction que lui désigna son compagnon. La flèche fortement lancée frappa Grand-Coureur à l'oreille et le réveilla. Aussitôt l’homme à la meule fit un saut, rejoignit le courrier, lui prit la grappe de raisin et la porta au roi.
Le roi fit venir Nicétas.
« Vous avez fait tout ce que je vous ai demandé, dit-il, aussi je vous permets de retourner dans votre pays. Je n’exigerai plus qu’une seule chose, c’est que vous alliez vous baigner au hamman (1) que j'ai fait préparer pour votre usage. »
Par l’ordre du roi, on avait tellement chauffé le bain qu’il était impossible de s’en approcher, même d’une distance fort considérable.
Nicétas et les six compagnons se préparèrent à accomplir cette nouvelle épreuve; mais bientôt ils crurent qu'ils allaient étouffer et ils furent forcés de s’arrèter.
Grandes-Narines sourit; il se débarrassa de la couverture et du lit qu’il avait logés dans son nez et aussitôt l'ouragan siffa, la neïge tomba avec violence, et les serviteurs du hamman furent gelés sur place.
(1) Hamman, bains chauds.
s6 TRADITIONS DE L'ASIE MINEURE
ne ne
« Le bain est trop froid pour nous y baigner, dit Nicétas en retournant vers le roi.
— Quittez ma capitale! ordonna ce dernier.
Mais avant de partir, enlevez la colline qui se trouve devant ymon palais et qui empêche le soleil matinal d’égayer mes appartements. »
Porte-Montagnes jeta un câble sur la colline, sur le palais et sur la capitale, et il emporta le tout dans le pays de Nicétas. Le grand roi fut brûlé sur un bûcher et son royaume appartint à son rival.
Nicétas était allé embrasser sa fiancée et son beau-père.
« Mon cher père, dit-il, vous m'avez donné votre fille, mais savez-vous qui je suis?
— Non, dit le roi.
— Je suis cet enfant que vos courtisans ont trouvé sur un arbre de la forêt.
— Quel était le rêve dont tu ne voulus point me faire part?
— Ce rêve m’annonçait tout ce qui m'est survenu jusqu'à ces derniers temps; il n’y manquait que les fêtes de mon mariage avec votre fille. »
Les noces durèrent quarante jours et quarante nuits; jamais on n’en reverra de semblables.
(Conte à Indoé-Sou, en 1886, par Paul-V. Nicolaïdes, étudiant, âgé de 16 ans.)
ITT
SA certain temps, en certain pays, il vivait nn LS ter |
& Ce roi avait autour de son palais un vaste jardin ; mais, bien que les jardiniers fussent nombreux, bien aussi que la terre fût des plus grasses, ce jardin ne donnait ni fleurs, ni fruits, pas même d’ombrage ni de gazon.
Le roi était désolé, lorsqu'un vieillard d’une grande sagesse lui dit :
« Tes jardiniers sont des ignorants; leurs pères étaient des savetiers et des charpentiers, comment auraient-ils appris à cultiver ton jardin?
— Tu as raison ! s’écria le roi.
— Aussi, continua le vieillard, fais venir un jardinier dont le père, l’aïeul et le bisaïeul aient été jardiniers. Ton jardin se couvrira de verdure et de fleurs, etil te donnera des fruits agréables. », Le roi envoya donc des messagers par toutes
s8 TRADITIONS DE L'ASIE MINEURE
les villes et par tous les villages, hameaux et bourgades de son royaume, afin de chercher un jardinier qui descendit de parents jardiniers.
Au bout de quarante jours, on en trouva un.
« Viens chez le roi, lui dit-on, tu seras son jardinier.
— Comment irais-je chez le roi? répondit le jardinier; je ne suis qu’un pauvre diable.
— Qu'importe! Voici des vêtements neufs pour toi et pour ta famille.
=— Mais je dois de l’argent à plusieurs personnes.
— Nous paierons tes dettes. »
Le jardinier se laissa convaincre, et il partit avec les messagers, emmenant sa femme et son fils.
Le roi, fort heureux d’avoir trouvé un jardinier habile, lui confia son jardin.
L’homime n’eut pas de peine à faire produire des fleurs et des fruits à l’excellente terre du jardin royal. Au bout d’un an, le parc n’était plus reconnaissable. Aussi le roi combla-t-il de présents son nouveau serviteur.
Le jardinier, avons-nous dit, avait un fils:
C'était un jeune homme de jolie figure et de manières agréables. Ce garçon avait l'habitude de porter chaque jour au roi les plus jolis fruits, et à sa fille les plus belles fleurs du jardin. Or, la princesse avait seize ans et elle était merveilleusement belle.
L’'ANNEAU DE BRONZE s9
Le roi songea à la marier.
« Ma chère enfant, lui dit-il, vous êtes en âge de prendre un époux. Aussi j'ai pensé à vous marier avec le fils de mon premier ministre.
— Mon père, répondit la princesse, je n’épouserai jamais le fils du ministre.
— Et pourquoi? demanda le roi.
— Parce que j'aime un autre jeune homme, le fils de votre jardinier. »
Le roi se mit fort en colère, puis il pleura ét soupira disant qu’un tel époux était indigne de sa fille. Mais la jeune princesse resta inébranlable et elle persista dans sa résolution d’épouser le fils du jardinier.
Le roi consulta ses ministres.
« Voici ce qu’il faut faire, dirent ceux-ci. Pour vous débarrasser du jardinier, proposez aux deux prétendants un voyage dans un pays fort éloigné. Celui qui reviendra le premier épousera votre fille. »
Le roi suivit cet avis. On donna au fils du premier ministre un cheval magnifique et une bourse toute pleine de sequins d’or; quant au fils du jardinier, il ne reçut qu’une jument boiteuse et une bourse pleine de monnaie de cuivre. Aïnsi, pensait-on, ce dernier ne reviendrait jamais de son voyage. |
La veille du départ, la princesse vint trouver son amoureux dans sa chambre.
= isa
« Courage, lui dit-elle, je vous aimerai toujours. Voici une bourse remplie de pierres précieuses, Faites-en bon usage pour notre amour et revenez vite demander ma main. »
Les deux prétendants sortirent ensemble de la ville; mais aussitôt le fils du ministre partit au grand galop de son bon cheval, et il disparut bientôt derrière les collines lointaines.
Après quelques jours de voyage, le fils du premier ministre arriva au bord d’une fontaine. Assise sur une pierre, une vieille en haiïllons se tenait immobile.
« Bonjour, jeune voyageur! dit la vieille. »
Mais le passant ne lui répondit pas.
« Jeune voyageur, fais-moi la charité, reprit la mendiante. Vois, je meurs de faim; il y a trois jours que je suis ici et personne ne m'a fait l’aumône.
— Laisse-moi, vieille sorcière! s’écria le jeune homme. Que Dieu t’assiste, car je ne puis rien pour toil »
Et il continua sa route.
Le soir même survint le fils du jardinier monté sur la jument grise boiteuse.
« Bonjour, jeune voyageur! dit la mendiante.
— Bonjour, bonne femme.
— Jeune voyageur, fais-moi la charité.
— Bonne femme, prends ma bourse et monte