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sur mon cheval, car tes jambes ne doivent pas être solides. »
La vieille ne se fit pas prier et monta en croupe. Ainsi, on arriva dans la capitale d’un puissant royaume. Le fils du ministre était logé dans un riche hôtel; le fils du jardinier et la vieille descendirent dans la maison des mendiants.
Le lendemain, le fils du jardinier entendit un grand bruit dans la rue. C’étaient les hérauts du roi qui battaient toutes sortes d’instruments et qui criaient :
« Le roi notrewmaître est vieux et infirme. IL donnera de grandes récompenses à celui qui le guérira et qui lui rendra la force d’un jeune homme. »
La mendiante dit à son bienfaiteur :
« Voici ce qu’il te faut faire pour obtenir la récompense promise par le roi. Tu sortiras de la ville par la porte du Sud, et tu trouveras trois petits chiens de couleurs différentes ; le premier sera blanc, le deuxième noir, et le troisième rouge. Tu abattras ces trois animaux, puis tu les brûleras séparément et tu en recueilleras les cendres. Tu mettras les trois poudres dans trois sachets de la couleur de chacun des chiens. Alors tu iras devant la porte du palais et tu crieras : « Un célèbre mé- « decin vient d’arriver de Janina d’Albanie. Lui « seul peut guérir le roi et lui rendre la force
« d’un jeune homme ! » Les médecins du roi diront : « C’est un mendiant, et non un homme dé « science! » Ils t’arrêteront par toutes sortes de difficultés que tu finiras par surmonter. Enfin tu te présenteras devant le roi malade. Tu demanderas assez de bois pour en charger trois mulets et tu, feras apporter une grande chaudière. Tu t'enfermeras dans une chambre avec le sultan, puis tu jetteras ce dernier dans la chaudière bouillante et tu l’y laisseras jusqu’à ce que les chairs se soient entièrement détachées des os. Arrivé à ce point, tu remettras en place les ossements et tu jetteras sur eux la poudre des trois sachets. Le roi reprendra vie et sera tel qu’il était à vingt ans. Pour récompense, tu exigeras l’ Anneau de bronze qui a la vertu de faire tout ce que tu pourras désirer. Va, mon fils, et n'oublie rien de mes recommandations ! »
Le jeune homme suivit les instructions de la vieille mendiante. Étant sorti de la ville, il trouva le chien blanc, le chien noir et le chien rouge, et il les tua pour ensuite les brûler et recueillir leurs cendres dans trois sachets. Alors il courut devant le palais et cria:
« Un célèbre médecin vient d’arriver de Janina
d’Albanie. Lui seul peut guérir ie roi et lui rendre la force d’un jeune homme. »
Les médecins du roi rirent d’abord de ce men-
diant inconnu, mais le sultan donna l’ordre de faire entrer l'étranger. On apporta une chaudière et trois charges de bois, et bientôt le roi fut mis à bouillir. Vers midi, le fils du jardinier remit en place les os du roi et il eut à peine jeté sa poudre que le corps se recomposa et s’anima. Le vieux roi se retrouvait jeune et bien portant.
« Que veux-tu, Ô mon bienfaiteur ? demandat-il. Veux-tu la moitié de mes trésors?
— Non.
— La main de ma fille?
— Non.
— La moitié de mon royaume ?
— Non. Donnez-moi seulement l’Anneau de bronze qui a la vertu de faire sur l’instant ce que désire celui qui le possède.
— Hélas! dit le roi, je tenais beaucoup à cet anneau merveilleux. Cependant je te le donne. »
Et il lui remit l’Anneau de bronze.
Le fils du jardinier revint prendre congé de la mendiante. Puis il dit à PAnneau de bronze:
« Prépare-moi un magnifique vaisseau sur lequel je puisse continuer mon voyage. Je désire que la coque en soit d’or fin, les mâts d’argent, les voiles de brocart; je veux que les matelots soient douze jeunes hommes de noble visage mis comme des rois; saint Nicolas sera au gouvernail.
Quant à la cargaison, elle sera de diamants, de rubis, d’'émeraudes et d’escarboucles ! »
Et aussitôt sur la mer il se montra un vaisseau en tous points semblable à celui que demandait le fils du jardinier. Étant monté à bord, le voyageur continua son voyage.
Ainsi il arriva dans une grande ville et il s’installa dans un palais merveilleux. Au bout de quelques jours, il rencontra son rival, le fils du ministre. Celui-ci avait dépensé tout son argent, et il en était réduit au métier répugnant de porteur d'immondices et d’ordures.
Le fils du jardinier lui dit :
« Quel est ton nom? Quelle est ta famille ?
Quel est ton pays ?
— Je suis le fils du premier ministre d’une grande nation. Et cependant voyez à quelle ignoble profession je suis réduit !
-— Écoute, bien que je ne te connaisse pas davantage, je veux te venir en aide. Je te donnerai un vaisseau qui te conduira dans ton pays. Seulement, j'y mets une condition.
— J'accepte, quoi que vous m’imposiez.
— Suis-moi dans mon palais. »
Le fils du ministre suivit le riche étranger qu’il n'avait pas reconnu. Quand on fut au palais, le fils du jardinier fit un signe à ses esclaves, et ceux-ci déshabillèrent entièrement le nouveau venu.
« Faites rougir cet anneau, commanda le maître, et marquez cet homme sur la partie honteuse du derrière. »
Les esclaves obéirent.
« Et maintenant, dit le riche étranger, je vais, jeune homme, vous donner un navire qui vous transportera dans votre pays. »
Étant sorti, il prit l’Anneau de bronze et dit:
« Anneau de bronze, obéis à ton maitre. Je désire que tu me prépares un vaisseau à moitié pourri que tu peindras en noir ; les voiles seront des loques ; les matelots, des infirmes et des ma-
lades ; à l’un, il manquera une jambe, à l’autre, un bras, un troisième sera bossu, un autre déhanché, ou pied-bot, ou aveugle; enfin la plupart seront ulcéreux et couverts de pustules. Va et exécute mon ordre. »
Le fils du ministre s’embarqua sur le vieux navire, et, grâce aux vents favorables, il finit par rentrer dans son pays.
Malgré le piteux état dans lequel il revenait, on le reçut avec joie.
« Je suis rentré le premier, dit-il au roi, faites selon votre promesse en me donnant la main de la princesse. »
Aussi commença-t-on aussitôt les fêtes du mariage. La pauvre princesse en était bien marrie !
Le lendemain, à la première heure du jour, un
navire merveilleux, toutes voiles dehors, s’en vint mouiller devant la ville. Le roi justement était à la fenêtre du palais.
« Quel est donc cet étrange navire? s’écria-t-il. La coque en est d’or, les mâts d'argent et les voiles de brocart. Et quels sont ces jeunes gens mis comme des princes qui font la manœuvre?
N'est-ce pas saint Nicolas que je vois au gouvernail? Allez dire au capitaine du navire de venir au palais ! »
Les serviteurs obéirent, et l’on vit entrer un jeune prince joli à ravir, vêtu de riches étoffes de soie du Levant agrémentées de perles et de diamants.
« Jeune homme, lui dit le roi, qui que vous soyez, vous êtes le bienvenu. Acceptez d’être mon hôte, tout le temps que vous séjournerez dans ma capitale.
— Grand merci, sire, répondit le capitaine.
J'accepte votre offre.
— Ma fille se marie, voulez-vous être son compère ?
— J'en serai charmé, sire. »
Peu après arrivèrent la princesse et son fiancé.
« Hé quoi! s’écria le jeune capitaine, est-ce donc à un tel homme que vous mariez une princesse aussi ravissante ?
— Mais c’est le fils de mon premier ministre.
— Qu'importe! je ne serai pas le compère de votre fille. Ce fiancé est un de mes domestiques.
— Votre domestique?
— Certes. Je l’ai rencontré dans une ville lointaine ; il était réduit à transporter les immondices des maisons; j'ai eu pitié de sa détresse et je l'ai engagé parmi mes serviteurs.
— C'est impossible !
— En voulez-vous la preuve? Ce jeune homme est revenu sur un navire que j'ai frêté pour lui. À la vérité, c'était un vieux vaisseau tout noir et tout pourri. Les matelots étaient des infirmes et des ulcéreux.
— C'est vrai! dit le roi.
— Cet homme ment, s’écria le fils du ministre. Je ne le connais point.
— Sire, reprit le jeune capitaine, ordonnez de déshabiller le fiancé de votre fille. Et voyez s’il ne porte point la marque de mon anneau sur la partie honteuse du derrière. »
Le roi allait donner cet ordre, mais le fils du ministre, afin de s’épargner cette honte, se résolut à tout avouer.
« Et maintenant, sire, reprit le capitaine, ne me feconnaissez-vous point ?
— Je vous reconnais, dit la princesse; vous êtes le fils du jardinier. C’est vous que j'ai toujours aimé, et c’est vous que je veux épouser.
— Jeune homme, vous serez mon gendre | s’écria le roi. Les fêtes du mariage sont commencées, aujourd'hui même vous épouserez ma fille. »
Et ce jour-là, le fils du jardinier épousa la jolie princesse.
Plusieurs mois se passèrent; les deux jeunes épousés étaient ravis de leur mariage, et le roi s’applaudissait chaque jour davantage de son gendre.
Le capitaine du vaisseau d’or eut besoin de faire un long voyage ; il embrassa tendrement sa femme et s’embarqua sur son navire.
Or, il y avait, dans un faubourg de la capitale, un Juif qui avait passé sa vie à étudier les sciences occultes, l’astrologie et lalchimie, la magie et l'art des enchantements. Cet homme avait appris que le fils du jardinier n’avait réussi à épouser la princesse que grâce à l’Anneau de bronze auquel obéissaient les génies.
« J'aurai cet anneau, se dit-il. »
Il s’en alla donc au bord de la mer, et il pêcha de petits poissons rouges si jolis que c’en était merveille. Revenant devant la fenêtre de la princesse, il se mit à crier:
« Qui veut de jolis poissons rouges? »
La princesse l’entendit et envoya vers lui une de ses esclaves.
« Que veux-tu poûr tes poissons? demanda cette dernière.
— Un anneau de bronze.
— Un anneau de bronze, vieux fou! Et où prendrais-je cet anneau ?
— Sous un coussin dans la chambre de la princesse. »
L’esclave remonta auprès de sa maîtresse.
« Le vieux fou refuse l’or et argent.
— Et que veut-il ?
— Un anneau de bronze caché sous un coussin.
— Cherche cet anneau et porte-le au marchand. »
L’esclave finit par trouver l’Anneau de bronze oublié par mégarde par le jeune capitaine du vaisseau d’or, et elle le porta au Juif qui aussitôt s'enfuit.
A peine rentré chez lui, le Juif prit l’'Anneau de bronze et dit :
« Anneau de bronze, obéis à ton maître. Je veux que le vaisseau d’or devienne un navire de bois noir, que les matelots soient des nègres hideux, que saint Nicolas quitte le gouvernail, et que la cargaison ne soit plus que de chats noirs. »
Les génies de l’Anneau de bronze obéirent.
En se voyant sur la mer dans une situation aussi triste, le jeune capitaine comprit qu’on lui avait volé le merveilleux Anneau de bronze, Il se
lamenta, mais ses lamentations ne servirent de rien.
« Hélas! dit-il, le propriétaire de Anneau aura pris ma place auprès de ma chère épouse. À quoi me servirait-il de retourner dans mon pays? »
Et il resta sur la mer, allant d’île en île, de rivage en rivage, et se voyant partout l’objet de la risée publique. Bien souvent, sa détresse fut si grande, qu’il dut, avec son équipage, ne se nourrir que d’herbes et de racines.
Après avoir erré longtemps, il arriva dans une île habitée par des souris. Le capitaine descendit sur le rivage et se mit à explorer le pays. Partout ce n'étaient que souris. Quelques chats noirs, échappés à la surveillance des matelots, l’avaient suivi. Comme ils n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours, ils se mouraient de faim. Aussi firent-ils un épouvantable carnage de souris.
La Reine des souris tint conseil.
« Les chats nous détruiront jusqu’à la dernière, dit-elle, si le capitaine du vaisseau ne fait rentrer ces féroces animaux. Envoyons vers lui une députation des plus braves d’entre nous. »
Quelques souris s’offrirent pour cette mission et partirent trouver le jeune capitaine.
« Capitaine, dirent-elles, éloigne-toi au plus vite de notre île, sinon nous périrons jusqu’à la dernière,
ee
— Je le veux bien, répondit le jeune homme, mais j'y mets cette condition que vous m’apporterez d’abord un anneau de bronze que ma volé quelque habile magicien. Autrement, je débarquerai tous mes chats dans l'Ile aux souris et ils extermineront votre race | »
Les souris se retirèrent consternées.
« Que faire? se demanda la Reine des souris.
Comment retrouver cet anneau de bronze ? »
Elle tint de nouveau conseil en appelant toutes les souris de la création. Mais personne ne put dire où se trouvait l’Anneau de bronze.
Tout à coup, il arriva trois souris qui venaient de bien loin. L’une était aveugle, Pautre boiteuse et la troisième avait l’oreille coupée.
« Hui! hui! hui! firent les nouvelles venues ; nous arrivons de bien loin!
— Savez-vous où est l’Anneau de bronze auquel obéissent les génies ?
— Hui!l hui! hui! Nous le savons. Un Juif maudit s’en est emparé, et maintenant il le tient, le jour, dans sa poche, la nuit, dans sa bouche.
— Allez lui prendre cet anneau et revenez aussitôt. »
Les trois souris se firent un navire et s’embarquèrent pour le pays du Juif. Etant arrivées devant la capitale, elles débarquèrent et coururent
au palais; une seule, la souris aveugle, resta sur le rivage pour garder le vaisseau.
Les deux souris attendirent la nuit. Le Juif se coucha et mit l’Anneau de bronze dans sa bouche. Peu après, il s’endormit. |
« Que ferons-nous ? se demandèrent les deux petites bêtes. »
La souris à l'oreille coupée trouva une lampe pleine d'huile et un vase rempli de poivre. Elle trempa sa queue dans l’huile puis dans le poivre, et l’enfonça dans le nez du Juif.
« Atchi! atchil! fit le Juif sans se réveiller. »
Mais ce mouvement fit sortir l’Anneau de bronze. Vite la souris boiteuse saisit le précieux talisman, pour aussitôt le porter jusqu’au vaisseau.
On juge du désespoir qu’éprouva le magicien maudit lorsque, s’éveillant, il ne retrouva plus l'Anneau de bronze!
Nos trois souris s'étaient embarquées avec leur précieuse capture. Un vent très doux les poussait vers l'ile où la Reine des souris s'était établie. On causait de l’Anneau de bronze, cela va sans dire!
« Qui est la plus méritante? se demandèrent tout à coup les animaux.
— C’est moi, dit la souris aveugle, car san ma vigilance, notre vaisseau s’en fût allé vers la haute mer.
— C'est moi, dit la souris à l’oreille coupée, car j'ai fait sortir l’Anneau de la bouche du Juif.
— Non, c’est moi, s’écria la souris boiteuse. N’ai-je pas dérobé Anneau? »
La dispute s’envenima et on en vint à la bataille. Hélas! au fort de la querelle, Anneau de bronze glissa dans la mer.
« Comment rentrerons-nous chez notre reine ?
se demandèrent les trois souris. Voilà que nous avons perdu le talisman et que par notre sottise notre peuple sera voué à une complète extermination! Nous n’irons point dans notre pays; ici près est une île déserte : nous y finirons notre misérable existence. »
Ainsi dit, ainsi fait. Le vaisseau s'arrêta devant l’île et les souris débarquèrent.
La souris aveugle fut abandonnée par ses deux sœurs qui se mirent à faire la chasse aux insectes. La pauvre délaissée, en se promenant tristement sur la côte, rencontra un poisson mort. Elle le mangea et trouva quelque chose de fort dur. A son appel, accoururent les deux autres souris.
« C’est lAnneau de bronze! C’est le talisman! s’écrièrent joyeusement les animaux. »
Et, se rembarquant, toutes trois arrivèrent dans PIle aux souris. Il était temps. Le capitaine allait jeter sa cargaison de chats sur la côte, lorsqu'une
députation de souris lui apporta le précieux Anneau de bronze.
« Anneau de bronze, commanda le jeune homme, obéis à ton maître. Que mon vaisseau redevienne ce qu'il était auparavant! »
À l'instant, les génies serviteurs de l’Anneau se mirent à l’œuvre et le navire redevint le merveilleux vaisseau d’or aux voiles de brocart. Les matelots jolis coururent aux mâts d’argent et aux cordages de soie, et bientôt le navire fit voile pour la capitale. Ah! les belles chansons que chantaient les marins sur la mer unie comme un lac d’huile!
Enfin on arriva dans le port. Le capitaine descendit et courut au palais où il trouva le Juif endormi. La princesse sauta au cou de son époux et l’embrassa longuement. Le magicien voulut s’enfuir, mais on le saisit et on le lia avec de fortes cordes. |
Le lendemain, le Juif, attaché à la queue d’un mulet sauvage chargé de noïx, fut mis en autant de pièces qu’il y avait de noix sur le dos du mulet.
(Conte en 1883, dans un village de Melelin (Lesbos), par Nicolas Chrysaphopulos, médecin, natif de Spelzia, âgé de 60 ans.)
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jusqu’à cette époque, ni le roi ni ses trois fils n'avaient pu encore goûter les fruits du pommier d’or; lorsque les pommes étaient müres, un monstre venait successivement les enlever.
« Pourquoi ne mangeons-nous jamais de ces fruits d’or? demandèrent un jour les princes à leur père. »
Le roi leur raconta alors qu’un monstre venait en trois nuits successives voler chaque année les trois pommes de l’arbre merveilleux.
« S'il en est ainsi, dirent les princes, nous veillerons sur le pommier et nous empêcherons le monstre de nous voler nos fruits!
— Faites comme vous le désirez, mes enfants! »
Le soir venu, l’aîné des fils du roi s’embusqua dans le jardin et attendit la venue du monstre.
Comme minuit sonnait à l’horloge du palais, un mugissement terrible se fit entendre; le prince, épouvanté, s'enfuit à toutes jambes, près de mourir de peur et de terreur.
Le jour suivant, le deuxième frère ne fut pas plus courageux et il s’enfuit également.
Le troisième jour, le cadet des princes se coucha au pied du pommier et attendit l'heure de minuit. Sans s'inquiéter des mugissements et des siffements du monstre, le jeune homme se leva, visa l'énorme bête, et lança son javelot avec tant de sûreté qu'il blessa profondément l'animal. Le monstre s’abattit sur le sol, puis s’enfuit en poussant des hurlements épouvantables.
Satisfait de ce coup d’éclat, le prince se retira dans son appartement et se livra au repos.
« Eh bien! lui dirent ses frères le lendemain matin, as-tu blessé le monstre?
— Certainement; un peu plus même, je le tuais! Venez avec moi au jardin! »
Ses frères le suivirent en plaisantant. Mais arrivés dans le jardin, ils virent bien que leur frère cadet avait réellement combattu le monstre.
Le sol était tout rougi et une longue traînée de sang montrait la route qu’avait suivie l’animal blessé.
« Suivons ces traces, dit le jeune homme; nous finirons par trouver la retraite du monstre, »
Les jeunes gens firent ce que leur frère leur conseillait, et ils parvinrent à un puits profond où les traces s’arrêtaient.
« Il nous faut descendre dans ce puits! dit l'aîné. Attachez-moi avec une corde et descendez-moi tant que je crierai: Froid! froid! Si je viens à dire: Chaud! chaud! vous me remonterez. » |
Ceci bien convenu, l’aîné se mit en devoir de descendre dans le trou. Il était à peine arrivé à moitié chemin qu'il se mit à crier:
« Chaud! chaud! »
On le remonta.
« À mon tour! dit le second. »
On le descendit. Il alla un peu plus bas que son frère, mais, pris de peur, il se fit remonter à la surface.
« Je vais descendre, dit le cadet. Lorsque je crierai : Froid! froid ! vous me remonterez. »
Il descendit, descendit, et arriva enfin au fond du puits. Mais là, un pays merveilleux s’offrit à ses regards. Après avoir marché quelque temps, il arriva devant un superbe palais dans lequel il entra. Ayant traversé plusieurs salles toutes plus belles les unes que les autres, il trouva trois jeunes filles d’une beauté aussi ravissante que celle des anges du Paradis.
« Qui es-tu, étranger? dirent-elles. »
— Je suis venu à la recherche du monstre qui habite ce pays.
— Oui, et c’est notre gardien. N’as-tu point peur?
— Rien ne m'épouvante!
— Alors, écoute. Le monstre repose dans la salle voisine. Va le trouver. S'il a les yeux fermés, c’est qu’il ne dort pas, et c’en est fait de toi. Si, au contraire, il a les yeux ouverts, c’est qu'il dort. Lance-lui ton javelot et tu le tueras. Mais garde-toi de lui lancer un deuxième javelot, car alors il renaîtrait et tu serais perdu. »
Le prince courut aussitôt à la salle indiquée et il y trouva le monstre endormi les yeux grands ouverts. Il lui lança son javelot d’une main sûre et le tua.
« Écoute, 6 homme! s’écria l'animal expirant. Situ es le fils d’une mère — un homme —, lancemoi un autre javelot!
— Ma mère une seule fois m’a donné le jour!
répondit le jeune prince.
— Mais le baptême t’a donné une seconde fois la vie!
— Que m'importe! meurs ! »
Presque aussitôt le monstre rendit le dernier soupir.
Le fils du roi alla porter la bonne nouvelle aux princesses captives.
« Nous sommes trois princes, dit-il, nous nous marierons avec vous. Voici comme gages nos trois anneaux. »
Et il conduisit les jeunes filles à l’ouverture du puits. Ayant attaché laînée, il cria :
« Froid! froid! »
Les princes tirèrent sur la corde et remontèrent la princesse. Puis le héros attacha la deuxième que ses frères remontèrent également.
« À votre tour, ma bien-aimée! C’est vous qui serez mon épouse.
— J'en serai fort heureuse, car je vous aime! répondit simplement la jeune fille. Mais, jy songe, si vos frères vous laissaient dans ce souterrain, que deviendriez-vous ? Voici trois noix renfermant trois robes: sur la première sont le ciel et les étoiles; sur la deuxième, la terre, les arbres et les fleurs; sur la dernière, la mer et les poissons. Ces trois objets pourront vous être à l’occasion d’une grande utilité. »
Dès que les deux frères eurent vu la fiancée de leur cadet, ils commencèrent à se la disputer violemment. Pendant ce temps, le jeune homme criait: Froid! froid! froid! mais ses frères ne le remontèrent point et s’enfuirent entraînant les trois princesses.
À la fin, le prince s’aperçut que ses frères l'avaient abandonné traiîtreusement au fond du
précipice, et qu’il n'avait plus à compter que sur lui-même s’il voulait se tirer de cette mauvaise situation. Il se promena par tout le pays et finit par rencontrer un vieux jardinier occupé à bêcher un carré de son jardin.
« Bonjour, brave homme! lui dit le prince.
— Bonjour, monseigneur! répondit le jardinier.
— Je suis perdu dans ce pays. Ne sauriez-vous pas m'indiquer de quelle façon il me serait possible de remonter sur la terre?
— Il y a un moyen fort simple. Avancez derrière ce petit bois. Vous y trouverez deux béliers, l’un blanc comme la neige, l’autre noir comme la poix. Alors, fermez les yeux, et courez vers les animaux. Si vous saisissez le bélier blanc, il vous ramènera à la surface de la terre; mais si, par malheur, vous prenez le bélier noir, vous descendrez dans un autre pays bien plus éloigné du sol que ne l’est celui-ci! »
Le fils du roi fit ce que lui avait dit le jardinier et trouva les deux animaux. Malheureusement, ce fut le noir qu’il rencontra sous sa main, et il s’enfonça plus profondément dans la terre.
Lorsque le jeune homme ouvrit les yeux, il se vit au bord d’une source qui descendait doucement dans la vallée. Une jeune fille était là à pleurer.
« Qui êtes-vous, Ô charmante enfant? demanda le prince. |
— Hélas! noble étranger! voyez quel est mon sort malheureux. Ce pays est la demeure d’un épouvantable dragon qui ne vit que de la chair et du sang des humains. Cette fontaine est la seule qui existe dans la contrée. Le monstre ne permet d'y puiser de l’eau que sous la condition de se voir offrir chaque jour une vierge du pays. Mon malheureux sort a voulu que ce füt aujourd’hui mon tour et je suis ici en attendant la monstrueuse bête à sept têtes qui va me dévorer!
— Et quel est votre père?
— Je suis la fille du roi, son unique enfant. Et mon père est à se désespérer dans son palais, me croyant déjà morte sans doute!
— Reprenez espoir, belle princesse; je suis vaillant; peut-être vous délivrerai-je du dragon!»
Comme il disait ces mots, un sifflement épouvantable se fit entendre derrière un rocher et la bête à sept têtes s’avança pour dévorer la jeune fille. En apercevant le jeune héros, le dragon s'arrêta un instant interdit. Le prince choisit ce moment pour lui lancer un javelot droit au cœur. Un torrent de flammes sortit des sept gueules du dragon, en même temps qu’un rugissement horrible. Mais ce futtout. Un instant après le monstre expirait.
Le fils du roi prit son poignard, coupa les sept langues du dragon et les garda en souvenir de cet exploit. Puis, fatigué, il se coucha au pied d’un arbre et s’endormit.
Il fut tiré de son sommeil par le sifflement d’un serpent qui se préparait à déchirer de jeunes aiglons perchés au sommet de arbre. D’un coup de javelot, le reptile fut tué comme Pavait été le dragon, et le prince put se rendormir.
Peu après, le Roi des aigles arriva pour retrouver ses petits. Apercevant un mortel couché auprès de son aire, l'aigle fondit sur le prince pour le déchirer de son becet de ses serres. Mais aussitôt les petits aiglons se mirent à crier:
« Père! père! garde-toi de lui faire aucun mal!
— Et pourquoi?
— Un serpent allait nous dévorer, lorsque ce jeune homme la tué d’un coup de javelot. »
Le Roi des aigles étendit alors ses larges ailes au-dessus du prince et le préserva, jusqu’à son réveil, des rayons brülants du soleil.
« Jeune homme! lui dit alors le grand aigle, tu as sauvé la vie de mes chers petits enfants. Comment te prouverai-je ma reconnaissance ?
— Je ne mérite point ta reconnaissance autant que tu le crois. Tout autre que moi eüt tué le serpent à ma place.
— Tu esun héros, te dis-je! Parle. Que veuxtu?
— Eh bien! remonte-moi à la surface de Îa terre.
— Hélas! je le voudrais bien; mais le voyage est si long que je serais mort de soif et de faim avant d’être arrivé.
— Ne pourrais-je me munir de provisions de route?
— Si, mais j'aurais besoin de quarante moutons et d'autant d’outres d’eau. Où te les procurer? Seul, le roi du pays pourrait te fournir toutes ces choses.
— Justement j'ai délivré sa fille du dragon monstrueux qui allait la dévorer. Certainement, il ne me refusera pas ce qui m'est nécessaire pour le voyage. Je vais le trouver ?
— Va; je t’attendrai ici! »
Le prince se rendit dans la capitale du roi et se fit indiquer le palais. Tout le peuple était dans la joie. La nouvelle s'était rapidement répandue qu’un jeune héros avait tué le dragon et délivré la princesse ; des hérauts étaient partis de tous les côtés publier que le roi voulait donner une forte récompense à celui qui avait sauvé sa fille. Et déjà arrivaient des chevaliers qui se vantaient faussement d’être les libérateurs de la princesse. Puis ce furent des charbonniers qui, travaillant
dans le bois voisin de la source, avaient trouvé le dragon mort, lui avaient coupé ses sept têtes et les apportaient comme pièces à conviction.
« C’est nous qui avons tué le monstre! dirent-ils. Et comme témoignage voici les sept têtes du dragon.
— Non, s’écrièrent les chevaliers; nous avons combattu la bête monstrueuse et nous l'avons laissée morte près de la source. Nous méritons la récompense.
— Ce ne sont ni les uns ni les autres! dit la princesse. Mon sauveur est un jeune et beau héros, un étranger, sans doute! »
En ce moment, Le véritable libérateur de la fille du roi entra dans la cour du palais.
« Sire, dit-il, j'ai tué le dragon auquel vous aviez payé jusqu'alors un horrible tribut de jeunes vierges. Voici les sept langues de l’animal. »
Déjà la princesse s'était jetée au cou de son libérateur.
« Oui, mon père, c'est lui qui a tué le dragon. Tous ces hommes ne sont que des imposteurs! »
Le roifit chasser les seigneurs et les charbonniers et embrassa affectueusement le jeune prince.
« Veux-tu tous mes trésors? lui demanda-til. Ou désires-tu la moitié de mon royaume?
Veux-tu épouser ma fille et être roi après moi?
— Sire, répondit le héros, moi aussi je suis prince ; mais mon pays est fort éloigné. Je vous remercie de vos offres: Donnez-moi seulement quarante moutons et quarante outres remplies d’eau : c’est tout ce que je désire.
— Puisqu’il en est ainsi, qu’il soit fait selon ta volonté ! dit Le roi. »
Et il lui fit donner tout ce qu’il demandait.
Le prince retourna auprès de laigle et chargea les provisions sur le dos de l’oiseau.
« Voici que nous allons partir, dit le Roi des oiseaux. Lorsque je crierai: Crac! crac! tu me donneras de la viande de mouton; quand je dirai: Crouc! crouc! ce sera de l’eau que tu me feras boire. Sinon, aussitôt je redescendrai dans ce pays. Mas-tu compris ?
— J'ai bien compris!
— Alors, place-toi sur mon cou, et partons! »
L’aigle s'éleva, s’éleva, s’éleva.
« Crac! cracl faisait-il. »
Et le prince lui donnait de la viande.
« Crouc! crouc! »
Et c'était de l’eau qu’il lui offrait.
Bientôt les provisions se trouvèrent épuisées. On allait arriver à l’ouverture libre, à la surface de la terre.
« Crac! crac!... cracl... cracl... fit l'aigle. »
Le héros prit son poignard, se coupa un morceau de la cuisse et le donna à Paigle.
« C’est de la chair d'homme ! songea l’oiseau. »
Et il garda la viande sous sa langue.
Enfin, l'aigle déposa le fils du roi sur la terre.
« Te voici arrivé. Marche! dit le Roi des Oiseaux. »
Mais le prince resta immobile tant la douleur qu'il ressentait dans la jambe était vive.
« Marche, te dis-je! répéta l'aigle. »
Cette fois, le fils du roi avoua que, manquant de viande, il s'était coupé un morceau de la cuisse pour le donner à son conducteur.
« Je le savais; aussi ai-je gardé la chair sous ma langue. La voici! »
Et, ce disant, il mit la chair à sa place naturelle et le prince fut guéri. Puis laigle prit congé de son ami et s’éloigna.
« Que vais-je faire maintenant? se demanda le jeune homme. »
Après y avoir bien songé, il fit route vers la capitale et alla trouver le tailleur du roi. Comme il s'était convenablement déguisé, celui-ci ne le reconnut pas.
« Je suis ouvrier tailleur et je désirerais une place chez vous.
— Justement, mon apprenti est mort; vous le remplacerez à l'instant, répondit le tailleur. »
Le jeune ouvrier s’appliqua tant à son ouvrage, que son patron fut enchanté de Pavoir pris à son service.
À la cour, les deux premiers fils du roi étaient toujours à se disputer la main de la belle princesse du palais enchanté. Le roi avait fini par décider que la jeune fille épouserait l’aîné des princes.
« Je le veux bien, répondit la merveilleuse jeune fille; mais j'exigerai trois choses.
— Lesquelles ?
— C’est que vous m'offrirez trois robes représentant: la première, le ciel avec toutes ses étoiles ; la deuxième, la terre avec tous les arbres et toutes les fleurs; la troisième, la mer avec tous les poissons qui l’habitent!
Le roi resta un instant interdit ; puis il promit d'accomplir la demande de la princesse.
Le tailleur du roi fut appelé et reçut la commande des trois robes. Le malheureux s’en retourna épouvanté, se demandant comment il arriverait jamais à bout d’un pareil travail. Tous les jours il y songeait; toutes les nuits il en rêvait ; mais les robes n’en avançaient pas davantage. Le tailleur jugeait la chose impraticable.
L'ouvrier, le voyant toujours triste, finit par lui demander la cause de son chagrin.
« Hélas! le roi m’a commandé trois costumes
auxquels il tient beaucoup; mais mon art est’impuissant devant les exigences de mon maître.
Certes, le roi va me disgracier! »
Et il raconta à son apprenti ce qui lui avait été demandé.
« Ce n’est que cela? s'écria le faux tailleur en se mettant à rire. C’est un travail d’enfant!
— Est-tu devenu fou, jeune homme?
— Je ne suis point fou! Je dis que je me charge de vous faire ces trois robes.
— Allons, toi qui n’es qu’un apprenti, prétendrais-tu être plus habile que moi, moi, le tailleur du roï, moi le plus adroit couturier du pays !
— Encore une fois, je puis faire les trois costumes |
— Mais quand? Dans vingt ans, pour le moins?
— Cette nuit. Demain matin les trois robes seront prêtes.
— Mais où trouver létoffe?
— Je ne demande ni étoffe, ni fil, ni aiguilles. Donnez-moi seulement une bouteille d’eau-de-vie et une petite corbeille remplie de noisettes; enfermez-moi dans ma chambre, et venez me trouver demain! »
Pour confondre son apprenti, le tailleur du roi lui donna ce qu’il demandait et l’enferma dans la chambre.
Le jeune homme passa toute la nuit à boire de l’eau-de-vie et à croquer des noisettes, sans s’inquiéter autrement des trois robes demandées.
Le matin venu, le tailleur vint frapper à la porte de son garçon.
« Les robes sont-elles prêtes? demanda-t-il en riant.
— Pas encore. Mais attendez le lever du soleil. »
Dès que le tailleur se fut éloigné, le jeune homme ouvrit les noix que lui avait données la princesse, et il en retira trois robes merveilleuses représentant le ciel, la terre et la mer.
« Eh bien! puis-je entrer ? cria le tailleur.
— Oui, venez, car les costumes sont prêts! »
Le patron resta ébloui devant les robes magnifiques que lui montrait son apprenti. Le brave homme se demandait s’il ne rêvait point ou bien si son apprenti n’était pas l’un de ces malicieux et puissants génies dont souvent on lui avait raconté l’histoire !
Puis le tailleur s’en alla tout heureux porter les trois robes à la princesse.
« Qui a su faire de si belles robes? demandat-elle.
— Je vos avouerai que je me sentais incapable de mener à bonne fin une œuvre semblable. Mais heureusement mon apprenti en est venu à bout à lui seul et en une nuit!
— Je serais heureuse de voir cet ouvrier habile. Allez le chercher et amenez-le moi! »
Quelques instants plus tard, l’apprenti était devant la princesse.
« © c’est donc toi, ma belle adorée!
— Oui, et je t’attendais pour nous marier. Mais tes frères.
— Je vais tout raconter à mon père et nous nous marierons. »
Le prince alla trouver le roi et lui dit la trahison de ses deux aînés. Le vieux roi entra dans une grande colère et voulut faire tuer ses deux fils. Mais le cadet s’y opposa et demanda qu’on les chassât seulement du royaume. Ce qui fut fait.
Le lendemain, au milieu des plus grandes fêtes, on célébra le mariage du héros et de la princesse du château enchanté.
Les deux époux vécurent heureux jusqu’à un âge fort avancé et ils eurent de nombreux enfants.
(Conté en août 1883, à Lesbos, par Strati Pamimia, né dans Pi rçon d’ son. «À e, âge di ile, garçon d’une maison de commerce, âgé de 20 ans.)
3 N homme marié avec une femme charmante avait une fille belle comme les ? anges du Paradis, qu’on avait baptisée du nom de Marietta. Marietta avait alors douze printemps et chaque jour elle s’en allait à l’école du village chez une maîtresse dont elle était élève préférée. D'abord, Marietta était très intelligente, et puis sa bonté et sa gentillesse étaient égales à sa beauté. Mais, de plus, la maîtresse aimait le père de Marietta et elle eût bien voulu l’épouser. Chaque jour, la petite fille emportait quelque lettre secrète pour son père et rapportait les réponses à l’institutrice. L'enfant ne se doutait pas qu’elle faisait mal en agissant ainsi, son innocence était son excuse.
A la fin, la maîtresse d'école se lassa de ne point posséder l’objet de son amour, et elle décida de faire mourir sa rivale, la mère de Marietta. Aussi elle dit à l'enfant:
« Demain tu demanderas à ta maman dete mettre tes plus beaux habits pour venir en promenade avec moi. Tandis que ta mère fouillera dans le coffre aux vêtements, tu saisiras le couvercle de marbre et tu le laisseras retomber sur sa tête.
— Mais maman sera tuée!
— Non, je te l’assure. Elle rira même beaucoup de la plaisanterie! »
Marietta fit ce que lui avait commandé sa maitresse; elle laissa retomber le couvercle du coffre sur la tête de sa mère et la tua sur le coup.
Quelque temps après, la méchante femme épousa le père de Marietta, et pendant quelques mois le ménage fut heureux.
Mais il arriva bientôt que la marâtre se mit à aimer sa belle-fille beaucoup moins, jusqu’à ce qu’elle arrivât à la détester.
Lorsque le mari rentrait le soir de son travail, il disait :
« Bonsoir, ma chère femme! deux fois bonsoir, ma chère fille! »
Et la femme était fort mécontente de cette préférence; aussi faisait-elle tout son possible pour détacher son mari de la petite Marietta. Elle brisait verres et assiettes et accusait l’enfant.
« Qu'importe! disait le père; si elle a brisé les verres et les assiettes, je t’en achèterai le double ! »
Puis cétaient les tonneaux d'huile mis en perce et renversés sur le sol.
« Qu'importe encore ! répondait doucement l’homme. Notre plant d’oliviers est riche; cette année nous aurons une superbe récolte! »
Et jamais il ne grondait sa chère petite Marietta, au grand dépit de la marâtre qui eût voulu la tuer si elle l'avait pu.
Enfin, n’y tenant plus de haine et de rage, la méchante femme dit un jour à son mari:
« Écoute; tu ne m'aimes pas, avoue-le! Pourquoi alors m'avoir demandée en mariage?
— Tu ne le crois pas! tu sais bien que je taime.
— Non, tu aimes mieux ta fille que ta femme!
— Je vous aime également toutes les deux!
— Je n’en crois rien. Choisis: ou Marietta ou moil »
L'homme dut céder à sa femme. IL prit sa fille et alla Pexposer au sommet d’une montagne fort éloignée. Bientôt il eut honte de son abandon et il porta à son enfant un grand coffre rempli de provisions pour une année.
Un an se passa ainsi pour Marietta. Et pendant ce temps elle ne vit personne. La nourriture était épuisée, et l’enfant avait faim. Elle descendit alors dans la vallée et fut toute surprise d’y trouver un palais merveilleux aux colonnes de
diamants et de rubis. C'était là que restaient les quarante frères géants. Comme ils étaient absents en ce moment, la jeune fille ne rencontra personne dans leur demeure. Alors elle se mit au travail et prépara un excellent repas dont elle prit sa part; puis elle retourna vers la montagne.
À leur retour, l’étonnement des quarante frères fut bien grand.
« Qui a pu venir dans notre palais? se demandèrent-ils.
— Assurément ce n’est pas un voleur; c’est une bonne personne, puisqu'elle nous a préparé un si délicieux souper! »
Le lendemain, lorsque les frères furent partis, Marietta revint et fit comme la veille. Puis elle retourna dans sa grotte sur la montagne. Le troisième jour il en fut encore de même.
« Il nous faut, se dirent les géants, savoir quel est ce visiteur mystérieux. Que l’un de nous reste en sentinelle demain jusqu'à notre retour! »
Ce fut chose convenue, et le lendemain l'aîné des quarante géants se plaça à la grande porte du palais. Mais ce n’était pas par cet endroit qu’arrivait Marietta.
Aussi le géant ne la vit-il point venir et demeura-t-il tout surpris quand il s’aperçut que l'étranger était revenu au palais.
Le jour suivant, ce fut le deuxième géant qui resta pour surveiller le château.
Les trente-neuf aînés des quarante géants ne furent pas plus heureux les uns que les autres.
« C’est à ton tour de rester demain en sentinelle, dirent-ils à leur cadet. Fais bonne garde, et ne laisse pas échapper le visiteur. Si c’est un homme, nous l’appellerons notre frère; si c’est une femme, nous la nommerons notre sœur; nous le jurons! »
Le cadet se plaça à la petite porte du palais, et lorsque Marietta voulut sortir, il l’arrêta. Marietta eut peur d’abord, mais la bonté du géant dissipa bientôt sa terreur. À la nuit tombante, les trente-neuf frères rentrèrent.
« Eh bien? demandèrent-ils.
— J'ai été plus heureux que vous tous, répondit le cadet; j'ai trouvé le visiteur.
— Est-ce un homme, ou une femme?
— C'est une femme, une jeune fille, belle comme le jour.
— Où est-elle ?
— Elle est à nous attendre pour souper.
— Que Dieu soit béni! il nous a donné une sœur! s’écrièrent les géants tout joyeux. »
Marietta plut fort à tous les géants, tant elle leur parut belle et aimable. Ils l’appelèrent leur sœur, lui donnèrent le plus joli appartement du
palais et lui mirent aux doigts chacun un anneau d’or.
La méchante marâtre avait obligé son mari à ne pas accomplir sa promesse; le pauvre homme n'avait pu retourner à la montagne, et il croyait sa fille morte. Sa femme ne s’occupait plus que de sa toilette. Elle se croyait la plus belle personne qu'il y eût au monde, et elle disait au Soleil :
« Mon beau et grand Soleil! toi qui fais le tour du monde, dis-moi: As-tu vu femme plus belle que moi?
— Je suis beau, vous êtes belle, répondait le Soleil, mais pas autant que Marietta.
— Marietta est donc vivante ?
— Oui, et Marietta est reine, la reine des géants.
— Marietta est-elle heureuse?
— Oui, et plus heureuse que vous!
— Où est donc son palais ?
— Là-bas, derrière la montagne, au fond de la vallée.
— Merci, Soleil, merci. Je cours voir Marietta! »
Or, cette femme était sorcière et connaissait . les secrets de la magie. Aussi elle se changea en marchand ambulant et elle partit pour l’endroit où devait se trouver sa belle-fille. Elle ne
tarda pas à y arriver et à faire avertir Marietta qu’elle avait des choses fort curieuses à lui vendre. La jeune fille la fit entrer au palais et lui acheta un anneau enchanté.
Dès que la marûtre fut partie, Marietta prit l'anneau et se le passa au doigt. A peine l’eutelle fait, que par le pouvoir de la bague, la sœur des géants tomba à demi-morte dans sa chambre.
Le soir, les frères revinrent et trouvèrent Marietta étendue sans vie sur un tapis de son appartement. Ils essayèrent de lui faire reprendre ses esprits, mais en vain. Les malheureux se désolaient.
« N'est-il venu personne au palais en notre absence? demandèrent-ils aux domestiques du château.
— Non, il n’est venu qu’un petit colporteur.
— Et n’a-t-il rien vendu à notre pauvre sœur ?
— Il ne lui a vendu qu’un joli anneau d’or finement travaillé.
— C’est là la cause de notre malheur. Retironslui cet anneau! commanda Paiîné.
— Mais quel est-il? Notre sœur en a quarante et un!
— Que chacun enlève celui qu’il a donné en présent à sa sœur !
— C’est bien ! approuvèrent les géants. »
Lorsque chacun des frères eut retiré son an-
neau du doigt de Marietta, il ne resta plus que la bague vendue par la magicienne. L’aîné la retira et aussitôt Marietta revint à la vie, sauta au cou de ses frères et les embrassa tendrement.
Quelque temps après, la maîtresse d’école était à se peigner et à contempler son visage dans un miroir.
« Mon beau et grand Soleil! toi qui fais le tour du monde, dis-moi: As-tu vu femme plus belle que moi?
— Je suis beau, vous êtes belle, répondit le Soleil, mais pas autant que Marietta.
— Marietta est donc vivante?
— Oui, toujours vivante!
— Où est-elle ?
— Au palais de ses quarante frères, les géants.
— Merci, Soleil, merci, je cours voir Marietta. »
Voilà que la sorcière devient un marchand de raisins et qu’elle s’en va crier sous les fenêtres du palais des géants :
« Raisin! raisin! du bon raisin! »
Les serviteurs avaient reçu l’ordre de ne laisser personne s'approcher de la jeune fille; aussi essayèrent-ils de chasser le marchand. Mais avant de quitter le palais, la marâtre réussit à jeter une grappe de raisin dans la chambre de sa belle-fille.
Marietta trouva le raisin, en prit un grain et le mit dans sa bouche. A l'instant ses dents se ferment et la belle enfant tombe à demi-morte.
À leur retour au château, les quarante géants apprirent le nouveau malheur arrivé à leur sœur bien-aimée.
« Est-il venu quelqu'un au palais? demandèrent-ils.
— Non, répondirent les serviteurs; il n’est venu qu'un marchand de raisin; on ne l’a pas laissé pénétrer auprès de notre maîtresse, »
Les frères étaient plongés dans le plus profond désespoir.
« Jamais plus nous ne serons heureux! se dirent-ils. Prenons notre sœur et allons l’exposer sur la montagne. Son corps est trop beau pour le livrer à la terre. Couchons-le parmi les fleurs. »
Et les géants firent ainsi qu’ils l’avaient dit.
Le fils du roi était à la chasse avec les seigneurs de la cour lorsqu'il vit au sommet de la montagne quelque chose de brillant.
« Si c’est un trésor, dit le prince à ses suivants, ce sera pour vous; si c’est toute autre chose, cela m’appartiendra. »
Les cavaliers laissèrent leurs chevaux à la garde des domestiques et firent ascension de la mon-
tagne. Tout au haut ils trouvèrent un grand coffre doré; l'ayant ouvert, ils virent qu'il renfermait une jeune fille merveilleusement belle, mais qui, malheureusement, était morte.
Le fils du roi eut à peine vu linconnue qu’il en devint éperdûment épris. IL fit transporter le coffre avec son contenu dans la chambre de son palais.
Le prince dépérissait de jour en jour; ses parents en étaient tout tristes et ils se désolaient surtout de ne rien comprendre à la langueur secrète de leur enfant. Le jeune homme ne laissait pénétrer personne dans son appartement et il en fermait toujours la porte lorsque par hasard il lui arrivait de sortir.
Le roi était parti en campagne à la tête de son armée et il n’avait pas emmené son fils. Cependant un matin un courrier vint au palais apportant une lettre du roi, à l’adresse du prince.
« Mon fils, je vous ordonne de venir me rejoindre sur l'instant, dans quelque état que vous vous trouviez; il y va du salut de l'État! disait la lettre. »
C'était une feinte, car le roi était revenu victorieux la nuit même.
Le jeune homme se hâta de sortir du palais; dans sa précipitation, il oublia de fermer la porte de son appartement, et le roi et la reine purent
pénétrer dans sa chambre. Marietta était toujours là, belle à ravir, étendue dans le grand coffre. d’or. Après l’avoir contemplée un instant, le roi pressa la poitrine, puis la gorge de la jeune fille pour voir si elle était morte ou vivante. Ce mouvement fit tressaillir l’endormie, elle toussa brusquement et fit sortir de sa bouche le grain de raisin donné par la magicienne. Aussitôt elle se leva radieuse sur son séant, se souvenant à peine ‘de ce qui s'était passé chez les géants.
Un envoyé rejoignit le prince et le ramena au château. On juge de la joie de l’amoureux quand, rentré dans son appartement, il y vit Marietta vivante entourée de tous les seigneurs de la cour.
Le lendemain on célébra le mariage du fils du roi avec la belle inconnue, et les fêtes données en cette occasion dépassèrent en splendeur toutes celles dont jusqu'alors on avait oui parler.
La sorcière s'était remise à sa toilette, et encore elle parlait au Soleil :
« Mon beau et grand Soleil! toi qui fais le tour du monde, dis-moi: As-tu vu femme plus belle que moi?
— Je suis beau, vous êtes belle, mais pas aussi belle que Marietta !
— Marietta est donc vivante?
— Oui, et elle est la femme d’un prince puissant.
— Où est donc son palais? où est son royaume? »
Le Soleil les lui indiqua et la marâtre se remit en route,
Elle arriva à la capitale du royaume où Marietta s'était mariée. Là, elle apprit que sa bellefille allait bientôt accoucher.
La sorcière fit écrire sur tous les murs de la ville.
« Une sage-femme célèbre vient d’arriver dans la capitale. Elle est descendue à Pauberge de la place publique. »
Le prince, ayant lu cette affiche, fit demander la sage-femme pour délivrer Marietta, La sorcière à peine arrivée aida la princesse à mettre au monde un bel enfant.
Puis aussitôt, prenant une fourchette qui se trouvait sous sa main, elle l’enfonça dans la tête de Marietta. La nouvelle accouchée se trouva métamorphosée en pigeon et la magicienne prit sa place dans le lit.
Le prince étant survenu peu après, trouva sa femme moins belle que par le passé, mais il pensa que l'accouchement en était la cause et il ne dit rien.
Chaque matin, dans le jardin du roi, un joli pigeon blanc demandait au jardinier :
« Le roi dort-il?
— Oui, le roi dort.
— Qu'il dorme, qu’il dorme bien! et qu’il ait des rêves heureux! Et sa femme, dort-elle aussi ?
— Oui, elle dort.
— Qu'elle dorme, qu’elle dorme mal, et qu’elle ait des rêves de malheur! »
Puis l’oiseau repartait à tire-d’aile pour revenir chaque jour interroger le jardinier.
Celui-ci ne pouvait rien comprendre à ce phénomène, et il finit par aller raconter la chose au prince. Le fils du roi se leva de bonne heure et s’en vint causer dans le jardin avec l’homme. Le pigeon arriva à son habitude et reconnut le prince. I! poussa des petits cris joyeux et vint se poser sur l’épaule du jeune homme.
« Cet oiseau me plaît beaucoup, dit le prince au jardinier, vous le mettrez dans une cage d’or et vous me lapporterez dans mon appartement. »
Le jardinier fit ce qu’on lui ordonnait et le pigeon fut placé auprès du lit du prince.
« Dors-tu? dors-tu, mon prince, disait-il chaque matin.
— Oui, je dors.
— Âlors, dors, mon prince, dors! et que tes songes soient heureux! »
— Ta femme dort-elle ?
— Oui, elle dort.
— Qu'elle dorme, qu’elle dorme mal! et que ses songes soient malheureux! »
Un matin, la magicienne entendit l'oiseau parler à son mari, et elle reconnut que c'était le pigeon en lequel elle avait changé Marietta. Elle resta au lit et dit au prince qu’elle était excessivement malade.
-« Que faut-il faire pour te guérir ? demanda le jeune homme.
— Je crois qu’il faudrait tuer ce pigeon, le faire bouillir dans l’eau et m'en servir le bouillon. »
Le prince hésita un instant, car il aimait fort l'oiseau merveilleux. Mais, croyant toujours que sa femme était Marietta, il préféra à la fin sacrifier le pigeon et il le tua.
La magicienne avala le bouillon et dévora l'oiseau; puis elle en jeta les os dans un coin du jardin.
En cet endroit poussèrent trois grands pins, les plus jolis qu’on eût jamais vus; et quand les prince passait dans le jardin, un doux murmure sortait des feuilles des arbres, et les pins s’inclinaient par trois fois.
La maudite sorcière ne douta pas que les arbres
ne fussent sortis des os du pigeon. Aussi bientôt retomba-t-elle malade et demanda-t-elle une: tisane préparée avec les racines des trois arbres.
Le prince obéit encore. Les pins furent abattus et l’on jeta l'écorce des racines dans un autre coin du jardin. Un pigeon bleu sortit de ces racines et il alla encore parler au jardinier :
« Bon jardinier, le prince dort-il?
— Oui, il dort.
— Qu'il dorme, qu’il dorme bien ! et que ses rêves soient heureux !... Et la princesse, dortelle?
— Elle dort aussi.
— Qu'elle dorme, qu’elle dorme mal! et que ses rêves soient malheureux !.»
Le jeune homme sut bientôt que loiseau m'était pas mort; il vint le voir au jardin et trouva * une fourchette enfoncée dans sa tête. Le prince la retira, et aussitôt le pigeon bleu devint trois pins qui se. changèrent en un pigeon blanc qui
lui-même perdit sa forme pour celle de la belle Marietta.
+ Le jeune homme sauta au cou de sa chère femme et l’embrassa tendrement.
Rentré au palais, le prince fit saisir la sorcière et la fit enfermer dans une cave obscure où pour toute nourriture on ne lui donna jusqu’à sa mort
que de la mauvaise farine mouillée dans un peu
d’eau.
Et le prince vécut désormais heureux avec la
belle Marietta dont il eut de nombreux enfants.
(Recueilli dans Vile de Chio.)
LASFILLE DU ROÏI ET LE GARÇO'N D'Es BAINS
ANS certain temps, dans certain pays, ré-
gnait un puissant roi qui avait trois en-
fants, trois filles. Elles étaient en âge de se marier, mais le prince n'avait jamais encore voulu consentir à les donner aux princes qui avaient demandé leur main. Certes, les jeunes princesses étaient loin d’être satisfaites de la chose. Mais que pouvaient-elles contre lPentêtement de leur père ?
A la fin, elles eurent l’idée de consulter le précepteur royal.
« Voici ce qu’il vous faut faire, leur dit-il. Achetez trois melons d’eau et faites-en cadeau à votre père. »
Les jeunes filles agirent suivant le conseil du précepteur et présentèrent les melons d’eau à leur père.
Le roi fut fort étonné de se voir offrir de tels
cadeaux. Il fit ouvrir les melons par lun de ses serviteurs. |
Celui qu'avait donné l’ainée de ses filles, était pourri.
Le melon offert par la seconde, était trop mûr.
Le troisième apporté par la cadette, était bon à manger.
« Que veulent dire ces choses? demanda-t-il au précepteur royal.
— Prince, répondit celui-ci, ces melons d’eau représentent vos trois filles :
« Le melon pourri, c’est votre fille aînée pour laquelle Pâge du mariage est depuis longtemps passé ; (
« Le melon trop mûr, c’est votre seconde enfant dont l’âge de mariage est bien près d’être écoulé ;
« Le melon excellent, c’est votre fille cadette, qui en est à son temps de mariage.
— Tu as raison, répondit le roi. Fais venir les hérauts ! »
Lorsque ceux-ci furent arrivés , le roi leur dit :
« Allez par toutes les places, carrefours et rues de la capitale, et criez ceci :
« Le roi donnera ses filles en mariage à qui- « conque, noble, riche, pauvre ou mendiant, sera « choisi par elles! »
— Seigneur, nous le dirons si bien que personne ne l’ignorera! »
- Quelques jours plus tard, une foule de prétendants se rangèrent sur la grande place de la ville, en face du palais du roi. Les trois princesses s’avancèrent, portant en main chacune une boule d’or. La première jeta sa boule sur le fils du premier ministre et le choisit pour époux. La seconde prit le fils du grand chambellan, un joli garçon beau à ravir que depuis longtemps elle aimait. La troisième fille, la plus jeune, jeta les yeux autour d’elle et aperçut, assis à la porte de l'établissement de bains chauds, un jeune homme malpropre, misérablement vêtu, et occupé à se débarrasser des insectes parasites qui le couvraient des pieds à la tête. C’était le garçon de bains.
Alors, prenant la boule d’or, elle la lui jeta.
«C’est de la folie! s’écria le roi. Il faut recommencer. »
On donna une autre boule d’or à la jeune fille qui encore une fois la jeta au pauvre pouilleux.
« Je n’accepterai jamais un tel gendre, dit le roi; allons ma fille, fais un autre choix! »
.. La princesse jeta la sphère d’or d’un autre côté, mais ce fut encore le garçon de bains qui la reçut.
Le père, furieux, refusa de marier sa fille avec le malheureux pouilleux.
« Eh bien! moi, je l’épouserai quand même!
se contenta de répondre la jeune princesse. »
Le mariage des deux sœurs aînées fut célébré
I10 TRADITIONS DE L'ASIE MINEURE RS Se OR + avec une pompe extraordinaire ; les fêtes qui lors furent données durèrent quarante jours.
Ce temps écoulé, la princesse cadette se munit de pierreries de toutes sortes qu’elle prit dans le trésor de son père, et elle alla nuitamment trouver le garçon des bains chauds.
« Pan! pan! pan! Ouvre-moi!
— Qui es-tu?
— Ouvre-moi !
— Que veux-tu?
— Me baigner.
— On ne se baigne pas si tard dans la nuit.
— Pan! pan! pan! Ouvre-moi !
— Qui es-tu?
— La fille du roi, ta fiancée! »
La porte s’ouvrit, et la jeune fille se trouva devant le garçon de bains, toujours aussi misérablement habillé et tout couvert de vermine.
« Veux-tu m’épouser? lui demanda-t-elle.
— Oui, princesse, je le veux bien, car je suis fou de toi.
— Alors, allons-nous en dans un pays étranger et nous nous y marierons! »
Les jeunes fiancés quittérent le royaume et s’épousèrent. Puis, au bout de quelques mois, ils revinrent dans la capitale.
« Qu’allons-nous faire maintenant ici? se demandèrent-ils. »
Et ils achetèrent l’établissement de bains ‘où ils s’installèrent.
Peu après, la jeune femme se trouva sur le point d’accoucher. Le roi le sut; et il fit publier par tout le royaume un édit portant défense expresse aux sages-femmes et à qui que ce fût d’aider la femme du propriétaire des bains, lors de sa délivrance.
La jeune femme, sentant les premières douleurs de l’enfantement, priason mari d’aller quérir une femme de l’art; mais, vu l’édit du roi, aucune ne voulut venir. Accablée de douleur, désespérée, la malheureuse se rendit dans la salle des bains et se coucha sur la pierre ronde du milieu. Epuisée, elle s’endormit.
Mais voilà tout à coup que la salle s’ouvrit comme par miracle et que trois jeunes nymphes, belles comme laurore, vinrent auprès de la princesse et l’assistèrent dans sa délivrance. La femme mit au monde une charmante petite fille. |
« Maintenant que tu as une belle enfant, dirent les nymphes, nous voulons la douer des dons les plus précieux. »
* La première commença par attacher au cou de la petite fille un puissant talisman destiné à la préserver de toutes les maladies.
« Je veux, dit la seconde, que chaque fois que
ma protégée sourira, une rose impérissable pousse sur sa joue!
— Et moi, dit la troisième, je tiens à ce que ses larmes deviennent les perles les plus précieuses!
— Ce n’est pas tout, reprit la deuxième ; le gazon sur lequel elle marchera se changera en fleurs parfumées!
— Et l’eau que sa tête aura touchée deviendra lor. le plus pur, acheva la dernière. »
Et comme la mère et l’enfant se portaient fort bien, les trois nymphes les quittèrent et allèrent rejoindre leurs retraites sylvestres.
À son retour, le père fut fort heureux de voir sa femme délivrée et en bonne santé. Il embrassa l'enfant à plusieurs reprises et il ne se lassait pas de Padmirer.
« Mon cher mari, dit tout à coup la princesse, je voudrais bien manger une soupe aux haricots |
— Je vais au marché et jy achèterai les légumes, répondit l’homme. »
Mais au marché il ne put trouver de haricots. Tout était vendu. Alors il revint chez lui.
« Va chez mes sœurs et demande-leur quelque peu de leur soupe, demanda la nouvelle mère. »
Le propriétaire des bains se rendit au palais et parla aux sœurs de sa femme. Mais les méchantes princesses prirent l’eau sale des cuisines et la firent bouillir avec us seul haricot.
La jeune femme reconnut le mauvais cœur de ses deux sœurs lorsque son mari lui rapporta la soupe. Elle la mangea néanmoins.
La petite fille grandit en taille, en grâces et en douceur. Maintenant la femme de l’ancien garçon de bains était plus riche que le roi son père, grâce aux dons merveilleux dont les nymphes avaient comblé sa fille.
La maison de bains ne lui plaisant plus, elle appela les nymphes et leur demanda de lui faire bâtir en une nuit le plus superbe palais qu’il fût possible d’imaginer. Par leur pouvoir surnaturel, les fées construisirent le palais tel que l’avait désiré la princesse.
Lorsque le roi se leva le lendemain, il fut fort étonné d’apercevoir le château si subitement édifié en face du sien. Il fit appeler son voisin, le mari de sa fille cadette, et il lui dit:
« Qui donc es-tu, toi qui es aussi riche et aussi puissant |
— Ne le savez-vous pas? Je suis votre gendre, le garçon de bains d'autrefois.
— Comment as-tu fait pour élever un semblable palais ?
— Des nymphes qui assistaient à laccouchement de votre fille, sont les architectes et les maçons de ma nouvelle demeure.
— S'il en est ainsi, j'ai eu tort de te refuser la
main de ma plus jeune fille; dès ce jour, tu seras mon gendre préféré, et à ma mort tu règneras à ma place. »
Les autres gendres du roi furent loin d’être satisfaits de ce revirement subit.
L’une des princesses, étant devenue enceinte, voulut faire comme sa sœur cadette. Elle se rendit dans la salle de bains et se coucha sur la pierre ronde, lorsque les premières douleurs de l’enfantement la saisirent.
La salle s’ouvrit comme la première fois, et trois nymphes parurent; elles étaient noires, laides et hideuses.
« Qui donc es-tu ? lui dirent durement les trois nymphes.
— Je suis la fille du roi.
— Et que veux-tu?
— Que vous présidiez à mon accouchement.
— Comment, tu oses. implorer notre secours ?
toi qui fus dure et méchante pour ta bonne petite sœur! N’as-tu pas honte ?.…. »
La princesse les supplia tant qu’elles consentirent enfin à l’aider à mettre au monde une laide petite créature que l’on reconnut pour une fille.
« Partirons-nous sans la doter? demandèrent les fées.
— Pour moi, dit la première, je veux que la terre qu’elle foulera devienne inculte!
— Et moi, que ses pleurs se changent en chassie |
— Et moi, que lorsqu'elle sourira, sur son front se montre le oxilos d’un âne! » |
Les trois déesses noires disparurent laissant la princesse suffoquée de chagrin.
Quelques années plus tard, le roi mourut, et, suivant sa volonté, ce fut l’ancien garçon de bains qui lui succéda sur le trône.
La jeune princesse, si heureusement douée par les nymphes, avait atteint son quinzième printemps, et elle était toujours d’une merveilleuse beauté.
Le fils du roi du pays voisin, ayant entendu parler des charmes surprenants de la belle princesse, demanda à son père la permission d’aller lui offrir sa main.
« Je te le permettrai, dit le roi, si tu me rapportes l’une des roses impérissables qui poussent sur sa joue lorsqu'elle sourit. »
Le prince s’habilla en derviche et partit pour la ville où régnait l’ancien garçon de bains. Après un long voyage il arriva dans la capitale et il se mit à chercher une occasion de parler à la belle jeune
fille.
Un matin il la rencontra dans sa voiture alors que, accompagnée de sa gouvernante, elle se rendait à l’école de la ville. Le faux derviche prit son chapeau de fou, le jeta en l'air et, comme il retombait, le frappa de son pied et le reçut sur sa tête, ce qui fit rire la princesse; aussitôt une rose merveilleusement belle se forma sur la joue de la protégée des nymphes. Le jeune homme s’avança auprès de la voiture, et timidement demanda à la gouvernante de lui donner la rose.
« Non, répondit la jeune fille, je n’ai plus que cette rose et je ne puis vous la donner. »
Le derviche exécuta aussitôt un autre tour de sa façon, fit rire la princesse et demanda la deuxième rose. |
« Prenez-la, je vous la donne ! répondit la fille du roi. »
Le prince s’en alla fort heureux, et un mois après arriva au palais de son père.
« Eh bien! as-tu rapporté la rose merveilleuse? demanda ce dernier.
— Oui, mon père; voyez s’il est au monde quelque chose de pareil!
— En effet; jamais je n'ai rien vu de tel.
Maintenant, il ne mereste plus qu’à envoyer des ambassadeurs demander la main de cette princesse! »
Ainsi fut fait. Le roi voisin accepta la propo-
sition, et il fut convenu que la jeune fille partirait aussitôt pour le pays de son fiancé.
La mère de la princesse alla trouver sa sœur aînée et la pria d'accompagner sa fille dans son voyage. Elle accepta avec empressement, nous saurons bientôt pourquoi.
Le roi chargea quarante chameaux des cadeaux les plus précieux, et la troupe se mit en marche pour le pays voisin.
À peine se fut-on éloigné, que la tante qe la princesse se mit à maltraiter celle-ci et à ne pas vouloir même lui donner à manger.
Un jour que la jeune fille avait faim, elle demanda du pain à sa tante.
« Si tu veux du pain, donne-moi le talisman que tu portes à ton cou.
— Je le veux bien! prenez-le! »
La femme détacha le talisman, le mit au cou de sa propre fille, et ne donna à sa nièce qu’un morceau de gâteau tout rempli de sel.
Le lendemain, la fiancée redemanda du pain.
« Laisse-moi t’arracher ton œil droit et je t'en donnerai !
— Soit! répondit la jeune fille.
— Maintenant, voici un morceau de gâteau au sel. »
Le jour suivant, la pauvrette dut se laisser arracher l’autre œil pour pouvoir satisfaire sa faim.
La cruelle tante mit soigneusement les deux yeux dans une boîte et les cacha dans un coffre.
« Ma tante, dit la jeuné aveugle, descendezmoi de voiture.
— Et pourquoi faire?
— J'ai envie de p..…..!
“— Allons, viens! »
Et la femme conduisit sa nièce au sommet d’une colline déserte, l’y abandonna et reprit son chemin avec sa fille.
On arriva ainsi à la capitale du royaume.
« Surtout, ma fille, dit la méchante princesse, surtout ne t’avise jamais ni de rire, ni de pleurer, ni de marcher dans les jardins du palais!
— Sois tranquille, ma mèrel »
Lorsque le fils du roi se trouva devant sa fiancée, il ne la reconnut pas et refusa de lépouser. Mais son père le força de se marier avec elle par crainte d’avoir la guerre avec son voisin. Il voulut même qu’il y eût de grandes fêtes à cette oc-
‘casion, et les réjouissances durèrent quarante jours.
de
Un berger qui gardait son troupeau dans la vallée s'était mis à la recherche d’un loup qui lui avait enlevé plusieurs moutons. Entendant comme des gémissements qui partaient d’un buisson, le
pâtre crut que c'était l’animal et, prenant son fusil, il allait faire feu, lorsqu'il vit qu’il avait affaire à un être humain.
« Serais-tu un mauvais génie ou un démon ?
s’écria-t-il.
— Je ne suis ni un démon ni un mauvais esprit.
— Alors qui es-tu?
— Une pauvre abandonnée! »
Le berger s’approcha et trouva laveugle. Son malheureux sort le toucha; il la prit par la main et l’emmena dans sa cabane au milieu des rochers.
Le lendemain la princesse dit à son hôte:
« Mon cher bienfaiteur, prends un sac et cours à l'endroit où tu m’as rencontrée. Tu y trouveras les perles que mes pleurs ont formées. »
Le berger se rendit au lieu indiqué et ÿ trouva effectivément des milliers de perles; il en remplit le sac et revint accablé sous ce précieux fardeau.
À partir de ce jour le pauvre pâtre se trouva le plus riche du pays; mais il était peiné de ne pouvoir faire davantage pour la malheureuse enfant qu’il avait reçue sous son toit.
Uñ matin, la jeune fille sourit pour la première fois depuis son arrivée chez le berger. Elle prit la rose merveilleuse qui se forma sur sa joue et elle la donna à son hôte:
« Allez au palais du roi, dit-elle, et offrez à la
mère de la femme du prince cette rose impérissable. Elle vous proposera un trésor pour l’acheter; mais ne la donnez que pour un œil qu’elle tient dans une petite boite au fond de son coffre! » Le brave homme partit; il ne savait trop comment, mais il allait aussi vite que les oiseaux ; de sorte qu’il fit en vingt heures le chemin qui à tout autre eût demandé vingt jours.
Dès qu’il fut dans la ville, le berger se mit à crier devant les fenêtres du palais :
« Qui veut m'acheter une rose impérissable ? » La cruelle princesse accourut pour acheter la rose merveilleuse. Elle en offrit des milliers de sequins d’or, mais l’homme ne consentit à la donner que pour un œil tiré de la boîte indiquée. La femme accepta et donna un œil.
Peu après, le pâtre retourna au palais et vendit une autre rose moyennant le deuxième oil.
Lorsque la jeune fille eut recouvré ses deux yeux, elle les remit dans ses paupières et retrouva la vue. Elle ne s’aperçut que plus tard qu’elle s'était trompée et que l’œil droit était à la place de lœil gauche! Mais qu’importait! elle en était devenue plus ravissante encore que par le passé! « Mon ami, dit-elle à son bienfaiteur, apportez-moi un grand chaudron plein d’eau. »
Lorsque le chaudron fut apporté, la princesse y trempa le visage et l’eau se trouva changée en or.
« Voici pour vous remercier de vos bontés, çar je pars à l’instant pour la capitale du royaume! »
Le berger fondit en larmes et reconduisit Ja jeune fille jusqu’au bout de la vallée. Peu après la princesse arriva dans la ville et s’en alla se placer devant le palais du roi.
« Nymphes, mes marraines, changez-moi en cyprès, demanda-t-elle ! »
Et voilà qu’un cyprès magnifique pousse devant la grande porte du palais, au grand étonnement de toute la ville.
La fausse princesse avait offert les deux roses à son mari; malgré cela, celui-ci ne voulait point croire qu’elles fussent de la jeune fille qu’il avait vue autrefois si merveilleusement belle. Son père mourut sur ces entrefaites, et le prince devint roi.
Il fit venir le patriarche et lui dit:
« Cette femme m'a été imposée par mon père, mais je ne puis croire que ce soit celle que j'avais voulu épouser. Si elle et sa mère n’ont trompé, que dois-je faire ?
— Le mariage est nul, et tu pourras, mon fils, faire périr ces femmes trompeuses!
— C’est bien, tu es juste! je ferai ainsi que tu me le conseilles. »
Mais Je roi ne pouvait arriver à obtenir des preuves contre les deux princesses, bien qu’au fond son opinion fût arrêtée.
Lorsque la tante cruelle eut vu le cyprès qui si brusquement avait poussé devant le palais, elle se dit que ce devait être sa nièce qui, par l’aide des nymphes, s'était ainsi métamorphosée.
« Voici ce qu'il te faut faire, dit-elle à sa fille. Tu feindras d’être dangereusement malade et tu te coucheras. Puis je ferai venir le médecin et je m'entendrai avec lui. »
La laide princesse s’alita et le médecin de la cour fut appelé. La mère lui donna en secret une grosse bourse et lui dit ce qu’il aurait à ordonner.
« Eh bien! demanda le roi. Que faut-il faire pour guérir ma femme ?
— Commandez que le cyprès soit abattu et qu'on en fasse une tisane pour la reine. »
Le jeune homme fit abattre le cyprès ; ceci fait on le mit bouillir dans une grande chaudière, et la princesse en but la tisane.
Un petit morceau de Parbre était resté oublié sur la place. Une pauvre femme le ramassa et lemporta pour en faire du feu.
Le lendemain, la vieille sortit. Lorsqu’elle rentra, elle trouva sa maison nette et propre, la table préparée et un excellent repas tout prêt dans la cuisine.
« Ce sont sans doute les filles des CAES se dit la pauvresse. »
nt
Le jour d’après et ceux qui suivirent, il en fut encore de même.
« Demain, se promit-elle, je me cacherai derrière la porte et je verrai la mystérieuse servante. »
En effet, la vieille fit semblant de sortir et se mit aux aguets. Bientôt elle aperçut une jeune fille plus belle que les anges, qui s’occupait à mettre tout en ordre dans la maison.
« Oh! la charmante enfant! s’écria la pauvre femme. Ne t’enfuis pas, reste avec moi, tu seras ma fille et je t’aimerai comme telle! »
La princesse consentit à demeurer avec la vieille. Et dès ce jour, la richesse arriva dans la maison.
Un matin, la belle jeune fille dit à sa mère d'adoption :
« Bonne mère, va chez le roi et demande-lui la vieille mule boiteuse et étique de son écurie. Tu diras que c’est pour porter ton blé au moulin! »
La femme se rendit au palais et emprunta la pauvre bête.
La princesse conduisit l'animal dans le jardin et le mit à paître le gazon fleuri qui poussait aux endroits qu’elle avait foulés de ses pieds. En quelques jours, la mule devint robuste; bientôt elle en arriva à être plus vive et plus forte qu'aucune des autres mules des écuries royales,
« Maintenant, dit la princesse, va chez le roi et demande à ce qu’on vienne reprendre l’animal. » |
Les gens des écuries se prirent à rire quand vint la vieille.
« Laisse donc, pauvre femme; garde la mule, nous sommes bien heureux d'en être débarrassés !
— Qu’'y at-il? demanda le roi.
— Eh! c'est la vieille mule prêtée à cette femme! »
Le roi croyant que la bête était morte ordonna à ses soldats de l’aller chercher et de l’enterrer.
Mais quand les soldats virent la mule, ils La trouvèrent de toute beauté et essayèrent de la saisir, mais vainement. Ils allèrent raconter la chose au roi qui vint lui-même chez la viéille.
« Oh! la jolie mule! s’écria-t-il. Dis-moi donc, bonne femme, par quel prodige cette bête est devenue aussi vive et aussi forte? »
La vieille fit asseoir le roi et lui narra d’un bout à l’autre l’histoire de la jeune fille, telle que celle-ci la lui avait racontée.
« Mais, alors, c’est ma fiancée! Vite, bonne femme, fais venir la princesse! »
Celle-ci accourut et se jeta dans les bras de son prince chéri.
« Rentrons au palais, ma belle fiancée. Je vais
m'occuper de punir ta tante et ta cousine comme elles le méritent. Puis nous célébrerons nos noces | »
La jeune fille rentra au palais avec le roi, et l’on fit venir les deux astucieuses princesses, tandis que la belle fiancée remettait à son cou le talisman merveilleux que le prince avait trouvé dans un coffre.
Les méchantes femmes, se voyant découvertes, voulurent se jeter sur la protégée des nymphes, mais le talisman les en empêcha.
« Gardes, garrottez ces deux monstres! commanda le roi. »
Puis, se tournant vers les deux princesses :
« Choisissez : Ou quarante épées ou quarante mulets. »
Elles préférèrent les quarante mulets.
« C’est bien! Maintenant, mes gardes, prenez quarante mulets sauvages que vous attacherez par une longue courroie; à cette courroie, liez ces femmes par les pieds et lâchez ces animaux dans la montagne! »
Les gardes obéirent aussitôt, et les princesses, traînées par monts et par vaux, furent mises en autant de pièces qu’il y avait de rochers dans la montagne et dans les vallées.
Puis, on célébra le mariage du roi et de la merveilleuse princesse; toute la ville fut de la noce
pendant quarante jours; la pluie était de miel et les ruisseaux de vin. Aussi combien on s’amusa, mes enfants !
(Conte à Lesbos le 15/27 du mois d'octobre 1883, par M. Manouk Manikyan, de Gallipolis, garçon horloger, Arménien, âgé de 16 ans.)
VIT
LA TËTE ENCHANTÉE
3 NE bonne femme vivait avec ses deux filles dans une pauvre maison située près du * Bosphore ; les deux enfants travaillaient à des voiles pour la figure des mulsumanes, etchaque jour la mère se levait de grand matin et s’en allait vendre, sur le marché de Constantinople, le produit du travail de la veille. Avec largent qu’elle recevait, elle achetait des provisions de ménage, puis elle venait rejoindre ses filles.
Un matin, la femme se leva de meilleure heure encore qu’à son habitude, et, ne s’en étant pas aperçue, elle partit pour Constantinople. Elle arriva ainsi au pont de la Corne d'Or. Comme elle mettait le pied sur le pont, elle heurta une tête humaine, une tête de supplicié, à ce qu’elle pensa.
« Prends-moi avec toi, Ô ma mère! dit la tête. Prends-moi avec toi et conduis-moi dans ta demeure! »
La bonne femme resta saisie d’étonnement et de terreur. Une tête de supplicié parlant! jamais elle n'avait oui dire pareille chose! N’osant pas continuer sa route vers la ville, la vieille s'enfuit vers son village. Mais voilà que la tête, sautant, dansant, roulant, se mit à la suivre, à courir sur ses talons et toujours en l’implorant ! La femme, tremblant de tous ses membres, arriva enfin à sa demeure. Avant qu'elle eût eu le temps de fermer la porte, la tête se précipita dans la maison et alla se placer auprès du foyer.
De toute la journée on ne mangea pas à la maison de la veuve. La pauvre femme n'avait pas vendu ses voiles et n’avait rien rapporté pour le repas. Anssi chacun était-il triste et maudissaiton de grand cœur la tête enchantée, cause du malheur.
La chose parut étonner cette dernière; car tout à coup elle demanda:
« Ma mère, ne mange-t-on pas chez-vous ? Je n'ai encore vu personne prendre de nourriture depuis mon arrivée!
— Non, nous ne mangeons pas.
— Et pourquoi, bonne vieille?
— Nous n'avons pas de quoi acheter notre nourriture, l'argent nous manque.
— Ne mangez-vous pas les autres jours ?
— Oui, carje vais chaque matin à Constanti-
nople retirer quelques paras des voiles que confectionnent mes deux filles ; or, ce matin, je n'ai pu franchir le pont de la Corne d’Or et je suis revenue sans provisions.
— Je suis donc la cause de votre détresse ?
— Sans doute!
— Eh bien! je veux vous donner de largent, beaucoup d’argent. »
« Ce soir, à l’heure de minuit, tu te rendras, bonne vieille, sur le pont de Galata, à l’endroit précis où tu m'as rencontré; tu appelleras trois fois de toutes tes forces : Ahmed ! Ahmed ! 4hmedl!.. Alors un nègre se présentera devant toi et tu diras : « La tête ton maître t’enjoint d’aller ouvrir « la malle et de me remettre la bourse verte qui « s’y trouve! »
— Bien, seigneur, j'irai cette nuit à l’endroit indiqué! »
Le soir même, à l’heure de minuit, la vieille se leva et partit dans la direction de Constantinople. Elle arriva ainsi à endroit où elle avait rencontré la tête enchantée. Conformément aux ordres de celle-ci, elle se mit à crier:
« Ahmed! Ahmed! Ahmed! »
Sur-le-champ, un nègre d’aspect terrible, grand comme un géant, se présenta sur le pont de la Corne d’Or.
« Que me veux-tu? dit-il.
— La tête, ton maître, t’enjoint d’aller ouvrir la malle et de me remettre la bourse verte qui s'y trouve !
— Attends-moi un instant, vieille! répondit-il. »
Et il disparut pour revenir un instant après rapportant une grande bourse verte toute remplie de séquins, de douros et de medjidieh.
On juge de la joie qu’éprouva la bonne femme en contemplant toutes ces richesses!
La maison fut réparée si bien qu’elle devint l’une des plus jolies des environs ; les filles eurent de beaux vêtements ; la vieille cessa de vendre des voiles ; tant qu’à la fin l’argent se trouva dépensé,
« Va, bonne vieille, au pont de la Corne d'Or, à l’heure voulue et appelle par trois fois Méhémet ! Méhèmet ! Méhémet ! Un nègre se présentera devant toi et tu lui diras d’aller ouvrir le coffre et d’y prendre la bourse rouge. »
La vieille quitta sa maison vers minuit et arriva au pont de la Corne d’Or.
« Méhémet! Méhémet! Méhémet! cria-t-elle. »
Un nègre bien plus grand que le premier se montra aussitôt à l'entrée du pont.
« Que me veux-tu, vieille?
—— La tête, ton maître, t’enjoint d’aller ouvrir le coffre et de me remettre la bourse rouge qui s’y trouve.
-— Bien, petite vieille! répondit Méhémet. »
Un instant après, il apporta une grande bourse rouge qu'il remit à la femme.
Cette fois, la maison ne suffit plus à la vieille. Elle s’en fit bâtir une autre bien plus riche; des meubles du travail le plus merveilleux ornèrent les appartements; les jeunes filles ne sortirent plus que revêtues de costumes tout éblouissants de pierreries.
Les voisins étaient fort étonnés de voir ces gens autrefois si pauvres, devenus subitement aussi opulents que les plus riches et Les plus puissants. Mais personne ne savait que la tête coupée fût l’origine de cette richesse,
La tête était restée à la maison prenant toujours sa place auprès du foyer. Un jour elle dit à la vieille :
« Bonne femme, tu vas t'en aller à Constantinople et tu demanderas en mariage la fille du Sultan.
— Mais... comment puis-je demander en mariage la fille d’un roi? Et puis-je dire que c’est pour une tête coupée? On pensera que je suis insensée ; on me chassera du palais et les enfants me jetteront des pierres |
— Va toujours, te dis-je! jele veux! »
La pauvre femme ne pouvait refuser de rendre service à son généreux protecteur. Aussi, elle
s’habilla richement, et s’en alla à Constantinople, au palais du Sultan.
« Es-tu folle, vieille, d'oser demander ma fille ?
— Le fiancé est puissant, et fien ne lui est impossible.
— Dis-tu vrai?
— Je l’affirme!
— Alors, que le fiancé accomplisse les trois choses que je lui ordonnerai et je lui donnerai ma fille.
— Parlez, 6 prince magnanime.
— Tu vois cette colline, en face du palais?
— Je la vois.
— Que le prétendant la fasse disparaître et qu'à sa place il plante un merveilleux jardin. Et que tout soit fini dans quarante jours? »
La femme revint dire à la tête coupée quelle était la première condition fixée par le roi.
« C’est bien, il sera fait suivant son désir ! se contenta de répondre la tête enchantée. »
Pendant trente-neuf jours, la tête continua de rester à la maison, sans plus s'occuper du désir du roi. La brave femme pensait bien que la chose était au-dessus des forces de son hôte et ne lui en parlait même plus.
Mais le trente-neuvième jour, la tête se souvint.
« Bonne vieille, dit-elle, tu vas partir ce soir
pour le pont de la Corne d'Or. A ton habitude, tu appelleras trois fois: Al! Ali! Ali] et tu diras à ce serviteur d’enlever la colline et de la remplacer par le jardin que demande le Sultan.
— J'irai! répondit la femme. »
Le soir venu, elle partit pour Constantinople, et, arrivée au pont de Galata, elle cria :
« Ali! Ali! All... »
Un nègre prodigieusement grand parut aussitôt.
« Que me veux-tu? demanda-t-il.
— Ton maitre t’ordonne d'enlever la colline placée devant le palais du roi et de la remplacer par un jardin merveilleux où soient toutes les plantes de la création.
— Dans un instant ce sera fait, répondit Ali. Retourne dire à mon maître qu’il est obéi. »
Et la femme retourna porter la nouvelle à la tête enchantée.
« Si le fils de la vieille n’accomplit pas ce que j'ai demandé, pensait le Sultan, je le ferai pendre ou empaler ! Voici trente-neuf jours qui se sont écoulés, la colline est toujours à sa place: le fils de la vieille mourra certainement! »
Le lendernain, dès que le roi ouvrit les yeux, il fut frappé de la vive lumière qui remplissait son appartement.
« Qu'est-ce donc? se dit-il; le soleil n n’a jamais pénétré jusqu'ici, pourtant! »
Et il se leva et courut ouvrir la fenêtre.
Et voilà qu’à la place de la colline, il aperçut un jardin si merveilleux que ses yeux ne pouvaient se lasser de le contempler:
« Décidément, pensa-tl, le fils de la vieille est puissant. Ou c’est un habile magicien, où é’est ur enchanteur qui tient les génies sous sa loi! Voyons quelle épreuve je vais lui imposer! »
Il réfléchit, et quand la femme revint, il lui dit :
« Ton fils a remplacé la colline par un jardin superbe, mais il y manque un palais magnifique dans le milieu. Dans quarante joufs qu’il soit achevé.
— Cette fois, pensa la vieille, la tête enchantée ne réussira pas. Qui bâtirait ce château? »
Rentrée chez elle, elle exposa à son hôte la demande du Sultan.
« C’est bien, dans quarante jours, le palais sera construit ! répondit la tête. »
Pendant trente-neuf jours encore, le monstre ne s’occupa point du château. Puis il pria la vieille d'aller au pont de la Corne d'Or, donner ses ordres à son serviteur Hassan.
La femme s’y rendit et elle appela:
« Hassan! Hassan ! Hassan!
— Que veux-tu, vieille? demanda le nègre.
— Ton maître ordonne qu’un palais merveil-
LA TÊTÉ ENCHANTÉE 135
leux s'élève dès l’instant au milieu du jardin du roi.
= C'est bien, il est obéil »
Quand le Sultan se leva, il courut encore à la fenêtre. Devant lui, s’élevait un magnifique palais d’une hauteur extraordinaire, édifié avec le marbre le plus pur, aux colonnes d’or massif et aux portes brillantes comme des diamants.
« Le fils de la vieille est tout-puissant. Que lui demanderai-je encore ? pensa le Sultan. »
Lorsque revint la femme, il lui dit:
« Le jardin est merveilleux, le palais est le plus beau du monde, mais mes serviteurs feraient mauvaise figure dans ce séjour enchanté. Que ton fils y place quarante esclaves d’une beauté resplendissante, et que tous soient de même taille, de même âge et de mêmes traits? »
En demandant une telle chose, le roi comptait bien que le fils de la vieille ne saurait jamais Paccomplir.
Le trente-neuvième jour, la femme se rendit au pont de la Corne d’Or.
« Békir! Békir! Békir ! appela-t-elle. »
Un nègre parut et lui demanda ce qu’elle voulait.
« La tête, ton maître, veut que dès l'instant quarante esclaves de beauté merveilleuse, de
ee ent
figure, d'âge et de taille identiques, se tiennent prêts à servir le Sultan dans son nouveau palais. »
Dès le matin, le roi se rendit au nouveau palais et il y trouva les quarante esclaves demandés, tous portant de grandes corbeilles remplies de cadeaux précieux.
« Ma fille est au fils de la vieille! se dit le Sultan. Mais qu'importe ? Pourrais-je jamais trouver un gendre plus puissant? »
Et quand la femme revint, il lui annonça qu’il était prêt à tenir sa promesse.
« C’est bien jusqu'ici, dit la vieille à son retour, mais que va dire le roi en voyant le fiancé?
— Qu'importe? Prends un plateau d'argent sur lequel tu me placeras et conduis-moi au palais. »
La femme obéit en tremblant et arriva devant le Sultan.
A la vue du monstre le roi entra dans une violente colère. :
« Jamais je ne consentirai à marier ma fille à un tel gendre ! s’écria-t-il.
— Mon père, s’interposa la princesse, mon père, vous avez donné votre parole, il faut accomplir votre promesse.
— Mais tu ne voudrais pas, ma fille, épouser ce monstre |
— Si, je l’épouserai; cette tête me plait beaucoup et je l’aime, »
Enfin, le roi finit par consentir au mariage. Tandis que des fêtes étaient données au palais en cette occasion, les gens du peuple pleuraient, car ils souffraient de voir une princesse aussi accomplie épouser un tel monstre.
À peine les mariés se furent-ils retirés dans leurs appartements, que la tête prit corps et devint un jeune prince aussi beau que le jour.
« Ah! seigneur! est-ce donc vous? s’écria l'épousée.
— Oui, ma chère femme, c’est bien moi.
Une méchante fée m’a ainsi changé en monstre ; mais pour toi, je serai toujours tel que tu me VOIS. »
On juge du bonheur de la jeune femme.
« Écoute bien, ma chérie, continua le prince. Pour tout le monde je serai un monstre; mais quoi qu’il arrive, ne parle de ceci à personne. Situ découvrais le secret à qui que ce soit, à l'instant, jardin, palais, esclaves et moi-même disparaïtrions.
— Jamais je ne te reverrais, Ô mon amour?
— Non; à moins que tu nete mettes à ma recherche ; lorsque tu aurais usé trois paires de souliers de fer et trois bâtons de même métal, tu me retrouverais; et là, pour me faire revenir à la vie —.car je serais comme mort — tu devrais encore remplir un tonneau de tes larmes!
— O, mon prince adoré, jamais je ne dirai ce secret à personne, tu peux m'en croire ! »
Tout se passa comme l'avait dit le jeune prince. Pour tout le monde, ce n’était qu’une tête enchantée, mais pour sa femme c'était l'époux le plus beau et le plus charmant qu’il fût possible d'imaginer.
De temps à autre, la reine-mère venait trouver sa fille pour lui donner quelques consolations. Mais à tout ce que sa mère lui disait, la princesse sôuriait doucemeñt, ce qui ne manquait pas d’intriguer la reine. Elle fit tant, qu’elle réussit à connaître le secret du prince. Mais au même instant, un joli serin d’or s’envola par la fenêtre ét là malheuteuse jeune femme s’aperçut, trop tard, hélas! que le beau prince charmant avait disparu.
Pendant plusieurs jours, l4 pauvre femme ne fit que pleurer. Puis elle se rappela ce que lui avait dit son mari, et elle prit la résolution de se mettre à sa recherche.
Elle quitta donc le palais après avoir pris en main un bâton et avoir chaussé les souliers de fer, et elle s’en alla de par le monde, marchant toujoufs, toujours, sans jamais se lasser pour user plus vite les trois bâtons et les trois paires de chaussures.
Aù bout d’un an, les souliers lui tombèrent
des pieds et le dernier bâton $se trouva usé. La princesse vit un palais devant elle et elle y entra.
Dans la grande salle, le charmant prince, son mari, était étendu sans vie sur un lit de repos, et tout auprès était un grand tonneau placé là comme à dessein. À la vue de celui qu’elle aimait tant, la malheureuse jeune femme se mit à pleurer si fort que ses yeux ressemblaient à deux petites fontaines. Elle versa des larmes jusqu’au matin, et s’apercut que le tonneau était rempli à deux doigts près. Elle en eut une telle joie que ses pleurs cessèrent brusquement:
En ce moment une Tzigane ou bohémienne, entra dans la salle où se trouvait la princesse:
« Qu’avez-vous à être si triste? demandat-elle, »
La jeune femme lui raconta son histoire et lui dit que le prince ne reviendrait à la vie que lorsque le tonneau serait tout plein de larmes.
« Mon enfant, lui dit la Tzigane, je puis vous être utile en cette circonstance. J’ai bien de la peine en cé moment; je pleurerai pour vous.
Allez vous reposer ; lorsque le tonneau sera presque plein, je vous appellerai. »
La princesse accepta de grand cœur et alla se reposer, tandis que la bohémienne pleurait toutes les larmies de ses yetx.
Lorsque la jeune femme se réveilla, elle ne trouva plus ni prince ni Tzigane ; le tonneau seul était là débordant. Le jeune homme était revenu à la vie, et comme il avait pensé qu’il devait cette faveur à la bohémienne, il était parti avec elle.
La pauvre princesse s’arrachait les cheveux et se lamentait, lorsqu'une petite porte s’ouvrit et qu’un nègre se montra.
« Que veux-tu ? demanda-t-il.
— Mon mari! répondit la femme.
— Voici trois fruits merveilleux qui pourront t’être utiles. Lorsque tu en auras besoin, tu les ouvriras et il en sortira des choses extraordinaires. Prends ce cheval et laisse-le te conduire ; il te mènera dans la capitale du roi, ton mari. Arrivée là, tu lâcheras ta monture après lui avoir arraché quelques crins de sa queue ; dès que tu désireras monter à cheval, tu brûleras un de ces crins, et ton coursier sera à l’instant à tes côtés. »
La princesse remercia le nègre, monta sur le cheval et arriva dans la capitale du royaume.
S'étant fait indiquer le palais du prince, elle loua une chambre d’où elle pouvait contempler le prince et sa nouvelle épouse.
La jeune femme eût bien voulu parler au roi et lui dire comment la bohémienne avait réussi à la tromper, mais la Tzigane l’avait reconnue et
LA TÊTE ÉNCHANTÉE 141
elle avait fait mettre des gardes aux portes du palais avec l’ordre de ne pas laisser entrer la princesse.
Cette dernière se désespérait, lorsqu’elle songea aux trois fruits donnés par le nègre: une noix, une noisette et un marron. Elle prit la noix et ouvrit; il en sortit une poule avec ses poussins, tous chantant à ravir et d’un plumage si merveilleux qu’il semblait que leurs plumes étaient de toutes les couleurs. La princesse accrocha à sa fenêtre la cage d’or contenant la poule et les poussins, et elle attendit.
Lorsque la bohémienne aperçut les oiseaux merveilleux, elle en eut aussitôt une grande envie. Elle vint trouver la princesse et demanda à les acheter.
« Laisse-moi passer une nuit avec ton mari et je te les donnerai! répondit la jeune femme. »
La maudite reine finit par accepter, et, le soir venu, introduisit la princesse dans la chambre du prince. Mais elle avait eu soin auparavant dé faire boire une potion soporifique au jeune roi. De sorte que la jeune femme arriva au matin sans avoir pu se faire entendre de son mari.
Quelques jours après, la princesse ouvrit la noisette ; il en sortit une vaste plaine avec ses rivières et ses ruisseaux, ses bois et ses champs,
ses arbres et ses fleurs, Elle la suspendit à sa fenêtre comme elle avait fait de la cage (?), et la bohémienne revint pour la lui acheter.
« Laisse-moi passer une nuit avec ton mari et . je te donnerai la plaine! dit la princesse.
— Soit! répondit la femme. »
Mais lorsque la princesse fut avec son prince chéri, elle s’aperçut encore qu’on l'avait endormi à l'avance.
Un serviteur du roi entendit la princesse lorsqu’elle essayait de réveiller son maître ; le lendemain, il raconta tout au prince quise promit de ne pas boire la boisson que lui donnerait sa femme.
La pauvre désolée se décida à ouvrir le marron, le seul fruit qui lui restât encore. Il en sortit une mer avec ses côtes et ses iles et tous les poissons qui. l’habitent.
Elle la suspendit encore à sa fenêtre (??) et la vendit à la reine sous la même condition que la cage et la plaine.
Le soir venu, la bohémienne servit le breuvage accoutumé ; le roi fit comme s’il buvait, mais il renversa la liqueur sur une éponge placée sous sa chemise. |
Quand la princesse fut entrée dans sa chambre, le prince la reconnut, lembrassa tendrement et lui fit raconter son histoire,
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Lorsqu'il sut de quelle manière la bohémienne avait réussi à l’épouser, il entra dans une violente colère ; aussi le lendemain assembla-t-il ses ministres et fit-il comparaître devant eux la maudite Tzigane.
« Qui es-tu ? lui demanda-t-il.
— Je suis la reine!
— Où as-tu trouvé la poule et ses poussins ?
la plaine avec ses champs, ses bois et ses fleurs ? la mer avec ses îles et ses poissons ? car tous ces objets sont à moi. »
La fausse reine ne sut plus que balbutier quelques mots inintelligibles.
Le roi raconta tout à ses ministres et les pria de juger sévèrement la bohémienne,
On la lia à la queue d’un cheval sauvage qui la déchira par morceaux sur les arêtes des rochers,
La princesse fidèle fut reçue en grande pompe dans le palais, et les fêtes durèrent plus d’un mois. |
Je n’y étais pas, aussi ne croyez rien de cette histoire!
(Conté en février 1884, par Madame Marguerite Philippidou, âgée de 60 ans, née à Kia, dans l'archipel grec.)
L'AMORTE ETS LE "PAYSAN
8 N paysan venait d’avoir son premier-né.
« Qui sera le parrain de notre fils ? demanda la mère.
— Le parrain sera l'être le plus juste que je puisse trouver. Je pars dès demain en voyage pour rencontrer cet être infiniment juste. »
Le lendemain, le villageois quitta sa chaumière et se mit en marche. Sur le soir, il rencontra un beau vieillard sur la route.
« Où vas-tu, voyageur ? demanda le vieillard.
— Mon père, je suis à la recherche d’un parrain pour mon enfant.
— Je puis te rendre ce service.
— Il me faut un être d’une justice sans égale.
— Je suis cet être.
— Quel est votre nom, mon père ?
— Le bon Dieu.
— Alors, vous n'êtes pas celui que je cherche!
— Voilà qui est plus extraordinaire ! Comment, le bon Dieu n’est pas la souveraine justice ?
— Non, Seigneur; vous n'êtes pas le plus juste. Les biens que vous accordez aux mortels sont mal répartis; au juste, vous donnez la misère; au méchant, vous laissez l’opulence. Tout en vous est injustice ! Adieu! »
Le paysan continua son chemin, et peu après s'arrêta dans une grotte pour s’y reposer et y passer la nuit.
Le jour suivant, notre homme rencontra un deuxième voyageur qui lui sembla d’aspect favorable.
« Où vas-tu, à paysan ? demanda ce dernier.
— Je cherche un homme souverainement juste pour être le parrain de mon premier-né.
— Je suis cet homme juste. Conduis-moi vers ta demeure ; je serai heureux d’être le parraïn de ton fils.
— Quel est votre nom, Monseigneur ?
— Je suis le bon apôtre, le disciple aimé de Jésus-Christ, saint Pierre, enfin.
— Alors vous n’êtes pas celui que je cherche.
— Et pourquoi donc ?
— Je vous ai dit que je voulais un être excessivement juste, et vous dites que vous êtes saint Pierre |...
— Eh bien?
— Eh bien! vous n'êtes point juste! Vous laissez journellement entrer en paradis les méchants, les avares, les débauchés, les ivrognes qui jamais n’ont rien fait de bien, sous le prétexte que le pope leur a pardonné ! Allons donc! et vous refusez l'entrée du Ciel à ceux qui le méritent, mais qui malheureusement ne sont pas cousus d’or ! Décidément, vous n'êtes pas celui que je cherche. »
Le troisième jour, il rencontra un autre voyageur.
« Où vas-tu, paysan ?
— Chercher un homme qui présente mon enfant au baptême. Je marche depuis trois jours et je n’ai pu encore le trouver.
— Que veux-tu donc que soit cet homme ?
— Un être éminemment juste.
— Je suis juste, moi, et je puis être le parrain de ton fils.
— J'ai rencontré le bon Dieu, puis saint Pierre. Seriez-vous plus juste qu’ils le sont ?
— Je suis plus juste que le Seigneur et que son apôtre.
— Qui êtes-vous donc ?
— La Mort!
— Alors, vous avez raison. Vous ne faites cas ni du riche ni du pauvre; vous frappez indistinctement le malheureux dans sa chaumière et le
roi sur son trône; vous prenez aussi bien l’enfant au sein de sa mère que le vieillard couronné de cheveux blancs. Vous êtes souverainement juste. Voulez-vous être le parrain de mon fils ?
— Accepté. Partons ! »
Et le paysan, suivi de la Mort, retourna vers le village où tous deux arrivèrent bientôt.
Le baptême eut lieu en grande cérémonie et la Mort tint sa promesse en portant l’enfant sur les fonts. Lorsque le baptême fut terminé, la Mort parla au paysan.
« Tu m'as fait grand honneur, mon ami,en me choisissant pour être le « grand-parent » de ton fils. Je veux t’en récompenser. Sans doute qu’une belle profession te sourirait fort ? Oui, n'est-ce pas?
— Certes... Monseigneur... mais.
— Mais... je puis tout! Écoute. Il me serait facile de t’accorder la richesse ; je n’aurais qu’à dire un mot pour qu'aussitôt ce coffre se trouvât rempli de pièces d’or. Mais la fortune sans la gloire et la considération, ce n’est rien. Tu auras toutes ces choses.
— Moi, pauvre paysan ?
— Oui. Dès ce moment, tu es un grand médecin, le premier médecin du monde.
— Je n'ai jamais étudié ; à peine si je sais lire et écrire |
— Que m'importe? Le riche banquier juif Abramest malade, présente-toi hardiment chez lui; ordonne-lui tout ce que tu voudras et assure-le de sa guérison : il ne mourra point. Naturellement, il dira que tu lui as sauvé la vie: il te récompensera généreusement et ta renommée ira au loin.
— Mais pour les autres malades ?
— Lorsqu'on t’appellera quelque part, tu regarderas attentivement aux pieds et à la tête du malade. Si je suis aux pieds, tu diras : Mon client ne mourra point! — Si je suis à la tête, tu affirmeras : Les jours du patient sont comptés ; il mourra ! — Tu vois que les drogues et les médi- - caments que tu ordonneras ne changeront rien à ton horoscope ! »
En effet, le médecin-paysan se rendit chez le juif Abram et le guérit, alors que tous ses confrères avaient assuré qu'il ne vivrait plus huit jours. Sa renommée s’étendit rapidement, et bientôt on ne parla plus que du célèbre médecin qui, à première vue, vous disait si le patient succomberait ou vivrait.
A ce compte, il arriva que le médecin devint l’un des plus fortunés du pays ; les riches, les marchands, les évêques, les juges, les ministres, les rois et le Sultan lui-même l’appelaient pour le moindre malaise et eussent voulu lavoir toujours auprès d'eux.
Les années s’écoulèrent ; le médecin devint vieux ; mais il vivait riche et honoré, et il bénissait le jour heureux où il avait eu le bonheur d’aller à la recherche d’un parrain pour son enfant.
Un matin, le médecin était asssis sous un grand olivier dans son jardin, quand un étranger parut tout à coup devant lui.
« Qui es-tu ? demanda-t-il.
— Comment, ne me reconnais-tu pas ?
— C'est que mes yeux se fatiguent.
— Tu me reconnais pourtant auprès de tes malades!
— Ah! vous! pardon... Monseigneur ! Que me voulez-vous ?
— Le nombre de tes jours touche à sa fin : il faut te préparer à partir !
— Partir? mourir ? déjà?
— Oui, dès maintenant.
— Oh! grâce ! grâce ! accordez-moi quelques années encore ! quelques jours seulement! demain ! »
Et le médecin s'était jeté aux pieds de la Mort, et il pleurait comme un enfant.
« Au nom de votre filleul! je voudrais Le savoir marié avant de quitter cette terre! grâce ! grâce !
— Allons, partons, mon ami: je n’attends pas. »
Le médecin dut suivre la Mort. On traversa des plaines, des collines, des bois, des montagnes, des rivières, des fleuves et des mers, et tout à
coup un merveilleux palais, s’élevant dans une plaine immense, se montra aux yeux du médecin.
« C’est ici le terme de notre voyage, lui dit la Mort. »
En s’en approchant, les fenêtres se montrèrent nombreuses comme les étoiles du ciel, les unes obscures, les autres brillamment illuminées. Ils pénétrèrent dans le palais, et de là dans une des chambres éclairées.
Beaucoup de cierges y brüûülaient ; l’un d’eux touchait à sa fin.
« Ce cierge, dit la Mort, représente ton existence. Vois-tu ? il va s’éteindre dans un instant.
— Je vous en prie, Ô Mort! laissez-moi remplacer ce cierge par un de ceux-ci !
— Ce sont ceux de ta famille.
— Par celui-là, alors !
— C'est le cierge dela vie de ton fils, de mon filleul.
— Qu'importe ?
— Qu'importe? dis-tu.. Allons donc! regarde ton cierge! Vois, la flamme tremblotte ; elle se meurt... elle est éteinte! »
Au même instant, le médecin tomba mort aux pieds de l’Étre inexorable qui jamais ne fit grâce à qui que ce soit.
(Conte à Lesbos, en juillet 1880, par Antoine Agathangelos, âgé de 35 ans, instituteur.)
u temps du Prophète de Dieu Moïse, vi- Avait avec sa femme un pauvre malheureux. N’allez pas croire que la misère date de nos jours; elle a toujours été connue sur terre ; notre homme en savait quelque chose. Dès l’aurore il se levait et partait à son travail ; il ne prenait presque aucun repos dans la journée, et ne rentrait qu’à la nuit close: mais tout cela en vain ; jamais le malheureux n’avait réussi à gagner plus de deux paras par journée 2.
« Mon Dieu! disait-il souvent, vois quelle est ma misère! Je me tue de travail et je ne gagne que deux paras par jour! Aide-moi dans mon malheur ! Aie pitié de ton serviteur! »
Mais, hélas ! Dieu ne l’écoutait même pas dans