‹ Traditions populaires de l'Asie MineureChapitre 6 sur 116 · EE PS SR CPR · texte numérisé non relu

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son paradis! Et le paysan restait dans la même détresse.

Le prophète Moïse vint à traverser un jour le village où résidait le malheureux. Ce dernier, le voyant passer devant sa porte, courut se jeter à ses genoux. à ë

« O prophète du bon Dieu! toi qui as libre accès auprès de lui! toi dont toutes les prières sont exaucées ! toi qui es bon, grand, juste, charitable..……

— Allons, finis; mon temps est précieux ! Que me veux-tu ?

— Grand prophète! je suis le plus malheureux des hommes ; malgré tout mon labeur, je ne gagne que deux paras par jour !

— Adresse-toi au bon Dieu.

— O© prophète incomparable! je me suis adressé à Lui, mais il n’écoute pas les pauvres si misérables que moi ; il ne songe qu’aux riches et aux puissants |!

— Que dis-tu, à homme ?

— La vérité !... Mais dites seulement un mot à l'Éternel et la fortune aussitôt me sourira. »

Le prophète sourit et promit d’intercéder auprès du bon Dieu. En effet, quelques jours plus tard, Moïse se rendit auprès du trône du Tout- Puissant. Après s'être débarrassé des nombreuses commissions dont l’avaient chargé les mortels, il songea au paysan.

« J'y pense, Seigneur, dit Moïse, un pauvre homme s’est recommandé à moi l’autre jour. Il est travailleur, économe et religieux, et cependant vous l’oubliez ; il ne gagne que deux paras par jour. Ne pourriez-vous pas. ?

— Moïse, mon serviteur, es-tu si ignorant des lois immuables qui régissent la destinée des mortels ? et d’où vient que ce pauvre ose se plaindre de ma justice? Retourne lui dire : — « Le Sei- « gneur, en te donnant la vie, a décidé que tu ne « gagnerais jamais plus de deux paras par jour; « cesse de le prier, car tes lamentations ne peuvent « changer ce qui est écrit au Livre du Destin. »

Moïse alla prévenir le malheureux et l’invita à se résigner à son sort.

« Ah! il en est ainsi, se dit le pauvre homme; eh bien! je ne veux pas rester davantage dans le pays du bon Dieu ! J'irai par le monde jusqu’à ce que je trouve un maître plus généreux ! Deux paras par jour : c’est dérisoire ! »

La chose convenue, notre homme se prépara à partir; il vendit les quelques riens qu’il possédait, réalisa quelques paras et dit à sa femme :

« Mon amie, nous allons quitter le pays dès ce matin.

— Où irons-nous ?

— Nous allons laisser le pays du bon Dieu :

c'est un trop mauvais seigneur.

— Et pour quoi faire ?

— Pour trouver un meilleur maître.

— Es-tu devenu fou, mon ami? Ne sais-tu pas que Dieu est le maître de toute la terre ?

— Tu te trompes; Dieu n’est pas le maître unique. Il doit y avoir sur la terre un pays où le Seigneur ne commañde pas, une terre qui ne soit pas à lui et qui appartienne à un autre. Allons, suis-moi et partons |! »

Et voilà le pauvre parti avec sa femme.

Après plusieurs jours de marche, l’homme et sa compagne arrivèrent dans un pays fertile où croissaient en abondance les plantes les plus utiles et les plus recherchées. Les voyageurs, ayant rencontré des habitants, leur parlèrent.

« À qui sont ces montagnes? demanda l’homme.

— Au bon Dieu.

— Et ces champs? et ces maisons ?

— Au bon Dieu.

— Et ces villages ? et ces villes?

. — Encore au bon Dieu.

— Ce n’est pas le pays que nous cherchons ; adieu ! »

L'homme continua son chemin et marcha pendant tout un mois. Un nouveau pays s’offrit aux regards des voyageurs, mais bien plus riche que le premier.

« À qui sont ces montagnes ? demanda encore le malheureux.

— À Ali Vähchi.

— Et ces champs ? et ces maisons ?

— À Ali Vähchi.

— Et ces villages ? et ces villes? et ces gens ?

— À Ali Vähchi.

— Femme, dit le pauvre en se tournant vers son épouse, nous voilà arrivés au terme de notre voyage; nous ne sommes plus sur les terres du bon Dieu ! »

Tous deux entrèrent dans la ville la plus voisine et furent éblouis de toutes les merveilles qui les entouraient. Ils se promenèrent jusqu’au coucher du soleil, ne se lassant pas d'admirer la cité où leur voyage les avait conduits.

« Où allons-nous passer la nuit? demanda tout à coup l’homme à sa compagne. Voici que tu vas bientôt donner le jour à un enfant, car aujourd’hui est le terme de ta grossesse. Il nous faudrait une maison pour t’y reposer. »

Les voyageurs étaient fort indécis, lorsque la voix du crieur public vint à se faire entendre.

« Maison à vendre ! Maison à vendre! criaitil par les rues et les places de la ville.

— Voici ce qu’il nous faut, mon amie, dit le malheureux, »

Et il marcha à la rencontre du crieur public et le salua.

& Conduisez-moi à la maison que vous annoncez; je voudrais l’acheter ! dit-il. »

Le crieur le salua et le mena à la maison.

« Voici ce que je suis chargé d’annoncer par la ville. Voyez si cette demeure vous convient.

— Je ne puis vous répondre maintenant. Je vais y passer la nuit ; si la maison me plaît, je vous en paierai la valeur demain.

— Convenu! dit le crieur public en s’éloignant. »

À peine ce dernier fut-il parti, que la femme du pauvre accoucha d’un bel enfant.

L’embarras des malheureux redoubla. Où coucher le petit être ? Il n’y avait dans la maison ni cordes ni clous pour préparer un berceau! Le pauvre eut alors l’idée de prendre un bout de bois pointu et de le fixer en guise de clou dans la muraille. ;

Aux premiers coups, la muraille se lézarda, et tout à coup s’ouvrit. La maison était si vieille et si ruinée! Et voilà que dans l’ouverture se montra un de ces énormes vases de terre comme on en fait dans les Iles pour y renfermer des olives!

« Grand Dieu! qu'est-ce donc que ce vase ?

s’écria le malheureux. »

LE PAUVRE AU PAYS D’ALI VAHCHI ir)

Et il tenta de le retirer de sa position. Le vase était si lourd que l’homme eut un travail infini pour le déloger. O prodige ! le vase était tout rempli de drachmes ! et de medjidieh 2!

« Femme ! vois ce trésor! Nous voilà les plus riches de la ville ! N’avons-nous pas eu bien raison de quitter le pays du bon Dieu pour venir nous établir sur les terres d’Ali le Sauvage ? Et nous ne sommes ici que depuis ce soir! Où est le temps où je ne gagnais que deux paras par jour ? »

Il va sans dire que le lendemain même, le pauvre achetait la maison dans laquelle il avait trouvé le vase rempli de pièces d’or. Cette maison n’était pas à la hauteur de sa fortune et bientôt il en acquérait d’autres plus luxueuses. Dès lors, on cita l'étranger comme le plus riche du pays.

L’heureux étranger vivait donc avec sa femme et son enfant dans la plus grande aisance, au milieu de tout un peuple de domestiques, et entouré du respect de tous, lorsque le prophète Moïse fut conduit par ses voyages au pays d’Ali le Sauvage. On juge de l’étonnement du saint homme lorsqu’il reconnut dans le plus riche de la ville le

1. Drachne, monnaie d’or grecque valant environ 20 fr. 2. Medjidieh, monnaie de Turquie valant environ 22 fr. 2$.

malheureux pour lequel il avait inutilement intercédé auprès du Tout-Puissant.

« Est-il possible? s’écria le prophète. Est-ce bien le même homme, l’homme aux deux paras ? »

Et le serviteur de Dieu s’empressa d’aller reporter la chose au Père éternel.

« Mon Dieu! L'homme aux deux paras est devenu immensément riche !

— Vraiment? Va lui dire que sa fortune n'est pas à lui mais à son fils. J'exige qu’il se contente des deux paras qui lui sont donnés sur le Livre de Vie!»

Le prophète revint trouver le riche.

« Est-ce bien toi que je revois riche et puissant? lui demanda l’homme du Seigneur.

— Moi-même, Ô Moïse.

— Dieu m'envoie te dire que ta fortune et ton bonheur ne t’appartiennent pas, et sont à ton enfant. Tu dois te contenter des deux paras qui t’ont été fixés au Livre du Destin.

— C'est Dieu qui vous envoie, à prophète! Mais Dieu n’est pas mon maître. Je suis au pays d'Ali le Sauvage ; c’est lui qui m’a rendu riche; à lui seul il appartient de me donner des ordres! Je m'inquiète fort peu de ce que peut penser le bon Dieu! Jamais je ne retournerai sur ses terres ! »

Et le prophète dut s'en aller triste et honteux

porter l’étonnante nouvelle au pied du trône du bon Dieu.

Le riche avait raison, et l'Éternel, qui est la suprème justice, fut bien forcé de le laisser en paix.

(Conte à Lesbos, en novembre 1883, par Sélim-Effendi, Circassien, inspecteur en chef du service des forêts, âge de 3$ ans.)

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