LES CÉSARIOTES « TEINTURIERS D’ANES
N certain cadi — juge de la loi musulmane — voulut acheter un âne. On lui fit voir
x tous les baudets qui existaient à Césarée.
Aucun ne lui plaisait. Quand il arriva au dernier, il dit :
« Celui-ci me plairait, s’il n’était gris. Je donnerais le double de ce qu’il vaut, si son poil était noir !
— Justement, s’écria le propriétaire, j'ai un âne noir en tout semblable à celui que vous venez de voir ! »
Le marchand saisit son âne par le licou, le conduisit chez le teinturier, le fit teindre en noir, et le vendit au cadi le double de ce qu’il valait.
À quelque temps de là, le cadi monta sur son âne noir et s’en alla à la campagne. Une averse épouvantable éclata subitement, comme le juge était à mi-route.
« Que veut dire ceci ? s’écria le cadi en jetant
les yeux sur sa monture. Mon âne perd sa couleur, le voilà presque gris ! »
Eh, oui ! L’averse lavait la teinture noire dont s'était servi le marchand, et le baudet reprenait sa robe grise de jadis. Le cadi finit par comprendre qu’il avait été joué.
Dans une autre version de cette histoire, le cadi arrive sans incidents à sa maison de campagne.
« Viens, dit-il à son âne, que je te débarrasse de ton bât et que je te mette à paitre dans les champs! »
Tandis que l’âne broute, il survient une pluie diluvienne qui fait passer du noir au gris le pelage du baudet.
Après la pluie, le malin vendeur arrive et reprend son âne.
« Eh quoi? s’écrie le cadi. N’ai-je point acheté cet âne ?
— L'âne que je vous ai vendu était noir, riposte le marchand ; celui-ci est gris et il m’appartient.
— Nous plaiderons ! dit le cadi.
— Nous plaiderons ! jure le vendeur. »
Et nos deux hommes de courir devant le tribunal.