‹ Traditions populaires de l'Asie MineureChapitre 7 sur 116 · CR · texte numérisé non relu

CR

N cordonnier travaillait depuis quelque e temps chez un marchand de la ville. Le maître cordonnier, quand vinrent les fêtes de Pâques, s’en alla se confesser.

« Votre compagnon n'est pas encore venu !

demanda le confesseur.

— Mon Père, je lui en parlerai à mon retour.»

Rentré chez lui, le marchand dit à son ouvrier.

« Voici les fêtes de Pâques; il faut t’en aller te confesser au Père et communier avec tout le monde.

— Me confesser ? communier? qu'est-ce donc que ces choses ? Jamais je n’en ai entendu parler.

— Malheureux ! tu me demandes ce que c’est que se confesser et que communier |. Apprends donc que se confesser, c’est aller trouver le Père confesseur et lui faire part de toutes ses fautes,

Te

de tous ses péchés ; communier, c’est, avec la permission du prêtre, être admis à manger le pain et à boire le vin.

— La belle chose, mon Dieu ! manger du pain, mais je le fais tous les jours depuis que j'ai quitté le sein de ma mère; boire du vin, vous savez bien que c’est mon plus grand défaut! L'autre jour, j'en ai acheté un tonneau ; avant un mois, le tonneau sera aussi vide que ma poche!

— Combien tu es ignorant des saintes pratiques de la religion! Écoute donc : le pain et le vin du prêtre ne sont pas mêmes choses que le pain dont tu te nourris et le vin dont tu te grises trop souvent. Sous les espèces du pain et du vin, nous communions du corps et du sang mêmes de Notre Seigneur Jésus-Christ.

— S'il en est ainsi, je veux bien aller me confesser et communier. Tenez, je pars à linstant!»

Le compagnon s’en alla trouver le prêtre. Il s’accusa de tous ses péchés sans en omettre aucun, ce qui lui demanda au moins une heure de confession.

« Mon fils, lui dit le Père confesseur, je ne puis vous admettre aux fêtes de Pâques à communier sous les espèces du pain et du vin. Vos péchés sont trop grands et exigent une punition rigoureuse. Quittez la ville et allez au désert. Pendant trois ans, abstenez-vous de pain, de

viande et de vin, n’ayez aucun commerce avec les femmes, et vos péchés vous seront remis. Je vous admettrai ensuite à manger le corps et à boire le sang divins du Christ. »

Le cordonnier trouva la peine bien sévère.

Mais, puisqu'il était dans la voie du repentir, il ne pouvait raisonnablement s'arrêter. IL se mit donc en marche pour le désert, où il-arriva après un long voyage.

Depuis un an, il était au désert. Ses habits étaient tombés par morceaux et il se trouvait complètement nu. Ne vivant que de quelques herbes et de quelques racines amères, le malheureux n’était plus qu’un squelette. Ses os perçaient la peau et semblaient vouloir abandonner son corps.

Marchant toujours, le cordonnier trouva un chemin escarpé qui le conduisit à un couvent de jeunes filles, toutes issues du sang royal. Elles étaient là au nombre de 360, toutes plus belles les unes que les autres. Le roi avait fait placer aux alentours du monastère plusieurs centaines de soldats avec la mission de: n’en laisser approcher aucun vivant, füt-ce même les animaux des forêts ou les oïseaux de l’air. Le pénitent avait profité des ténèbres épaisses de la nuit pour parveñir jusqu'aux murs du couvent. Arrivé là, il tomba exténué de fatigue et s’endormit profondément.

Comme le soleil venait de paraître à l'Orient, la supérieure du couvent se leva et ouvrit sa fenètre pour laisser entrer les joyeux rayons de l’astre du jour. Se penchant distraitement, elle aperçut le malheureux pénitent endormi tout nu sous sa fenêtre. Elle prit un manteau et le laissa tomber doucement sur le corps du dormieur.

Puis, sortant avec précaution, elle réveilla Le cordonnier et le fit entrer dans sa chambre.

N’allez pas croire qu’en cette occasion la supérieure s'était laissé guider par la charité! Ce serait une grave erreur, comme nous allons bientôt avoir le plaisir de vous le prouver.

La supérieure commença par faire prendre un bain parfumé au pauvre pénitent, puis elle le revêtit de fins habits et lui prépara à manger.

« Voici du pain exquis, lui dit-elle, mangez et reprenez des forces.

— Malheureusement, mon confesseur m’a défendu de manger du pain.

— Défendu de manger du pain! mais ceci n’en est pas : c’est ce que nous appelons de l’offrande.

— Alors, jé vais manger l’offrande avec plaisir.»

Le cordonnier mangea plusieurs pains sans pouvoir se rassasier. Alors la jeune femme lui offrit de la viande.

« Mon confesseur na défendu de manger de la viande.

— Mais, mon ami, ce n’est pas de la viande que je vous donne : ce sont des pigeons. »

Et l’homme dévora ce qu’on lui avait servi.

« Tenez, mon bon ami, buvez de cette fortifiante liqueur.

— Mais, c'est du vin; mon confesseur me l’a défendu !

— Ce n’est pas du vin; c’est de la tisane de raisin.

— Rien ne m’empèche d'en boire! s’écria joyeusement le convive. »

Et il but plusieurs flacons de vin royal.

Grâce à cet excellent régime et à toutes les douceurs dont le comblait la supérieure du couvent, le pénitent reprit rapidement ses fraiches couleurs et son embonpoint. Et un soir, la jeune femme l’appela et lui dit :

« Mon bon ami, venez donc me tenir compagnie dans mon lit; nous serons mieux pour causer.

— Je le voudrais bien, mais mon confesseur nv'a défendu la chose !

— Mon ami, je ne suis pas une femme : je suis une religieuse ; la chose n’est pas défendue.»

Sa conscience en repos de ce côté, le pénitent fut bientôt auprès de la supérieure. Ni Pun ni l’autre n’eurent à s’en repentir!

Un jour, une des 360 religieuses s’aperçut que

la supérieure rentrait dans sa chambre avec un beau jeune homme. Elle fit part de sa découverte aux autres princesses, ses sœurs. Toutes se rendirent chez leur sœur aînée.

« Un homme est caché ici, dirent-elles. Qu'il soit commun à nous toutes, ou bien nous avertirons le roi à sa première visite ! »

La supérieure, bien à regret, consentit à partager avec ses sœurs. Et voilà notre cordonnier maître et seigneur d’un harem sans rival de 360 jeunes filles, toutes vierges encore, et plus belles que les étoiles au ciel!

Le pénitent sut si bien employer son temps qu’au bout de quelques mois, les jeunes religieuses voyaient toutes leurs tailles s’arrondir par un inexplicable prodige. Les innocentes attribuaient ce singulier phénomène au bonheur sans pareil dont elles jouissaient auprès du pénitent! Peut-être au fond n’avaient-elles point tort!

Le roi visitait ses sœurs une fois par an. Le cordonnier en avait été informé. Craignant avec raison d’être surpris par le monarque, le pénitent se décida à s'enfuir du monastère en emportant quelques diamants magnifiques dont les princesses lui avaient fait cadeau. Il tenta plusieurs fois de partir; mais à chaque fois quelque obstacle imprévu l’en empêchait. Enfin, un certain jour que

les religieuses étaient à chanter l'office, notre homme s’évada et réussit à sortir du palais.

Il marcha longtemps, longtemps, supportant à nouveau mille et mille privations ; tant qu’une nuit il arriva dans sa ville et s’en alla frapper à la porte du Père confesseur.

« Pan! pan! ouvrez-moi!

— Qui es-tu ?

— Je suis celui que vous avez envoyé faire pénitence au désert. Les trois années sont écoulées, et me voici. »

Le Père spirituel ouvrit, mais voyant un être nu, à la barbe et aux cheveux incultes, au corps tout noir, il crut que c'était le Démon et il lui ferma la porte au nez.

Le cordonnier se coucha devant la porte et s’endormit.

Le lendemain matin, le pénitent entra chez le confesseur.

« Es-tu resté trois ans au désert ? demanda le Père spirituel.

— Oui, mon bon Père.

— As-tu mangé du pain ?

— Je ne me suis nourri que d’herbes et d’offrande.

— As-tu mangé de la viande ?

— Je n'ai mangé que des pigeons.

— Às-tu bu du vin?

— Je n'ai bu que le jus du raisin.

— N'as-tu pas eu commerce avec une femme ?

— Non pas avec une femme, mais avec 360 religieuses.

— Ah! le maudit! tu ne crains donc pas le Seigneur ? Sais-tu que les religieuses sont les sœurs de Jésus-Christ ? Jamais tes fautes ne te seront pardonnées ! Va-t’en, maudit!

— Ah! ce sont les sœurs de Jésus-Christ! Ma foi, je vais les retrouver! Si Jésus-Christ est mon beau-frère, qu’ai-je besoin de ton pardon, toi qui n’es que son humble serviteur? Je serai toujours mille fois plus puissant que toi! Et je me moque de tes sermons et de tes malédictions! Adieu! »

Et, ce disant, le cordonnier reprit le chemin du désert et retourna au couvent des sœurs de Jésus- Christ!

(Conte en juin 1883, à Lesbos, par Nicolas Chrysaphopulos, ne dans V’ile de Spelzia, en Grèce, médecin à Mételin, âge de 60 ans.)

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