BAUME-LES-DAMES
(arrondissement de)
Légende de Saint Germain
(Canton de Baume)
Baume dépasse par son antiquité tous les titres et tous les souvenirs.
Le Président Clerc,
AINT Germain fut évêque de Besançon après saint Désiré. Il eut affaire à quelques païens ou hérétiques étrangers, qui avaient trouvé crédit dans la cité. Il les combattit par la puissance de ses jeûnes, de ses prières et de ses prédications. Il allait même les rechercher jusque dans la ville de Grandfontaine, où se trouvaient leurs principales retraites. Grandfontaine était alors une bourgade romaine entourée de murs et défendue par des tours. L'histoire dit que les mé-
chants, ayant longtemps épié le saint, le surprirent un jour priant seul dans l'église. Ils le rirent mourir en le perçant de flèches, et puis ils lui tranchèrent la tête. La tradition ajoute que saint Germain, ayant été décapité, reçut ;sa tète entre ses bras, se releva et se dirigea vers Baume, où il avait établi un couvent de femmes. La même tradition ajoute encore que quand le saint sortit du bourg, la terre trembla, et que les tours ainsi que les murailles d'enceinte tombèrent. Il chemina sous la conduite des anges et, avant d'aller se reposer dans sa couche de marbre, à l'abbaye de Baume, il fit le tour des murs de Besançon. Quoiqu'il en soit de cette légende, que les historiens expliquent aisément en l'appliquant au don qui a été fait des reliques de saint Germain à l'abbaye de Baume, postérieurement à la mort de ce martyr, l'église de Baume possède encore aujourd'hui les reliques de saint Germain, qui de tout temps y ont été honorées du plus grand respect. Elles sont placées dans un buste du saint, en argent, et dans un bras de même métal. Saint Germain est considéré comme le protecteur spécial de la paroisse de Baume. On expose ses reliques à la vénération des fidèles dans les temps de calamités.
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Légende de Gontran, roi de Bourgogne,, et du comte garnier, son favori
(Canton de Baume)
E roi Gontran, étant un jour à la chasse,, s'égara à la poursuite d'une biche avec avec Garnier, le comte de son palais.
Après une longue course ils s'arrêtèrent, pour se désaltérer, au bord d'un ruisseau qui baignait les ruines d'un monastère, et le prince, fatigué, s'endormit sur les genoux du courtisan. Garnier, pendant le sommeil de son maître, aperçut une belette qui courait le long du ruisseau, comme si elle eût cherché à le traverser. Il prit son épée et la glissa sans bruit de l'un à l'autre bord. La belette, après plusieurs allées et venues, trouva ce pont nouveau, le franchit et alla se perdre dans un trou, à quelque distance de la source. Le roi, s'étant éveillé sur ces entrefaites, raconta à son favori un songe qu'il avait eu. Il avait vu une belette essayer inutilement de passer un fleuve, lorsqu'un pont de fer s'était élevé tout à coup devant elle. L'animal l'ayant traversé était entré dans une caverne, où le roi l'avait:
suivi en rêve et où il avait trouvé un trésor. Sur cela, le comte fit à son tour le récit de ce qu'il avait vu, en ajoutant que puisque le songe était déjà vérifié en partie, il fallait voir s'il ne se réaliserait pas entièrement. On creusa donc à l'endroit où la belette avait disparu et on y trouva un trésor considérable. La tradition ajoute que le roi Gonteau vit alors s'élever sur les ruines de l'abbaye un nuage d'où sortait une main aux doigts étendus et dont la paume se tournait vers lui. Docile à cette inspiration, il chargea le comte Garnier d'employer le trésor au rétablissement du monastère de Baume. Le tombeau de Garnier se voyait encore à l'abbaye de Baume à la fin du siècle dernier, et un coteau, situé non loin des fontaines de la ville, a retenu le nom de Vigne du trésor,
Légende de Sainte Odille
(Canton de Baume)
ers l'an 662, une fille naquit d'Alaric, duc d'Alsace, et de Bérésiude. Son père voulait la tuer parce qu'elle était aveugle. Soustraite par sa mère aux ac- <^ès de cette bizarre fureur, l'enfant fut envoyée
au monastère de Baume, avant même d'avoir reçu le baptême. En ce temps-là, saint Erhard, évêque de Bavière, eut une vision pendant laquelle il lui fut enjoint de se rendre au couvent de Baume. Une voix lui aurait dit : « Là, tu trouveras une jeune servante du Seigneur. Tu la baptiseras, tu lui donneras le nom d'Odille, et, au moment du baptême, ses yeux, qui n'ont jamais été ouverts, verront la lumière. Erhard partit sans délai. En arrivant à Baume, il trouva la fille d'Alaric parfaitement instruite de tous les dogmes de la religion. Elle avait déjà treize ans, et les dames qui rélevaient ignoraient comme elle l'état de son âme. Erhard commença la cérémonie du baptême. Selon la coutume du temps, il plongea la jeune aveugle dans les eaux sacrées ; il lui fit sur les yeux les onctions du saint chrême en disant ; « Au nom de Jésus-Christ, soyez désormais éclairée des yeux du corps et des yeux de l'âme. » Il parlait encore, les paupières de la jeune fille s'entr'ouvrirent et ses yeux brillèrent du plus vif éclat. Elle reçut le nom d'Odille, qui signifie fille de lumière, ou : Dieu est ton soleil.
Légende de Sainte Acombe
(Canton de Baume)
L existe au nord de la ville de Baumeles-Dames une chapelle antique qui s'élève au milieu d'un cimetière. Sur l'autel unique est un groupe de statues de pierre qu'un ciseau naïf, mais plein de sentiment, a sculpté dans un siècle de grande ferveur. La scène représente l'ensevelissement de Jésus, et c'est pour cela que cette chapelle a été appelée d'ancienneté la chapelle du Sa int- Sep ulcre.
Elle doit sa fondation au chanoine Pignet, prieur de Bellefontaine, qui la fit bâtir vers 1550. Ses armes parlantes : Trois pommes de pin surmontées de deux palmes en sautoir, figurent deux fois répétées sur l'autel qui représente la pierre du Saint-Sépulcre.
Le cimetière qui l'environne, et qui est beaucoup plus ancien que la chapelle, s'est appelé le cimetière du Saint-Sépulcre. Il n'est devenu le cimetière unique de Baume qu'après la suppression de ceux qui existaient dans l'intérieur et au pourtour des églises Saint-Martin et Saint-Sulpice.
Dans la chapelle du Saint- Sépulcre,, du côté droit,, le visiteur remarque une petite ©idaa où se trouve la statue de sainte Acombe, haute seulement d'une coudée. La sainte est représentée avec une grande barbe qui lui cache la moitié du visage et de la poitrine. Elle est attachée toute vêtue à une croix où elle a été liée avec des cordes. Cette image de sainte Acombe est encore l'objet aujourd'hui, à Baume, d'une grande vénération. On y venait de fort loin en pèlerinage. Sainte Acombe de Baume est, dit-on, connue et priée jusqu'au bord de la Manche, où son culte aura été transporté par la foi des pèlerins â une époque inconnue.
Je ne sais si d'autres hagiographes que ceux de la Franche-Comté parlent de sainte Acombe ; mais les nôtres n'en disent rien. Voici seulement ce que rapporte une tradition locale peu détaillée :
Acombe était belle,, trop belle même. Le fils du roi, l'ayant vue en devint épris. Il était païen ; elle, chrétienne. Elle ne voulut point prêter l'oreille aux discours du païen, alors même que son père l'y engageât par un sentiment de crainte ou d'ambition.
Un jour que dans la campagne le païen poursuivait Acombe avec plus d'insistance f*o;ur la faire condescendre à ses criminels-
desseins, elle pria Dieu de lui enlever sur-lechamp ce don dangereux de la beauté, qui pouvait devenir un piège pour sa vertu. Sa prière fut exaucée, et au moment où le fils du roi, poussant l'audace jusqu'à la violence, approchait ses lèvres impures du céleste visage d'Acombe, cette figure s'illumina, un trait rapide comme l'éclair enleva la vue au téméraire, et une barbe affreuse comme la soie d'un sanglier couvrit aussitôt le visage de la sainte, que par dépit, les barbares soldats du païen crucifièrent à un arbre de la route. La tradition orale de Baume ajoute que la sainte est enterrée à gauche de la chapelle du Saint-Sépulcre, tout près de la paroi extérieure du mur.
Les Nonnes et le Basilic
(Origines de Baume et de Cusance)
A ville de Baume, appelée Balma dans Wk les anciens titres, et quelquefois Palma -< par corruption, tire son nom de sa position même, et cette dénomination d'origine celtique lui est commune avec d'autres
lieux placés dans les bas-fonds, dans les bassins formés de collines où s'ouvrent des cavernes, tels que Baume-les-Messieurs ou les Moines dans le Jura, Baume en Suisse, au pied du Suchet, etc.
Cette ville est située dans la vallée du Doubs, entre Besançon et Montbéliard, c'està-dire dans une des régions les plus pittoresques et les plus agréables de la Franche- Comté. Gracieusement assise au bord d'une prairie que le Doubs arrose, elle est abritée de toutes parts par des collines de forme et de hauteur variées. Les plus rapprochées, au nombre de sept, sont recouvertes de vignobles et de forêts. Deux chaînes de montagnes plus élevées se prolongent avec des rochers à pic sur les deux rives du fleuve, et enveloppent tout ce pays comme d'un double rempart.
Baume est une des plus anciennes et des plus intéressantes villes du comté de Bourgogne, quoiqu' elle en ait toujours été une des plus petites. Un historien fait de Baume une ville romaine dès l'an 253 ; mais on ne saurait guère lui donner à cette époque d'autre importance que celle d'une simple villa.
Si cette ville tire son nom de sa situation topographique, elle doitson surnom à la célèbre abbaye de dames nobles, chanoinesses bénédictines, dont la fondation et l'origine se per-
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dent également dans la nuit des hauts siècles. L'opinion la plus probable est que cette abbaye eut pour fondateur un des souverains de Bourgogne.
A une époque qu'il n'est pas possible de préciser, Baume devint la capitale des Varasques, qui formaient un des cinq grands comtés de la Séquanie. Elle fut donc, pour le comté de V aresgau, placée sur la même ligne que Salins, Dole et Vesoul, pour ceux de Scoding, d'Amaour et de Pont.
Vers la fin du VIe siècle, une peuplade des bords orientaux du Rhin, les Stadwangues, chassée des rives du grand fleuve par une nation plus puissante, chercha à se procurer par la voie des armes une retraite dans la Séquanie. Les bourguignons , vaincus, furent contraints de leur céder le Varesgau.
Isérius et Hermenrius, fils du chef puissant qui commandait les Stadwangues, vivaient vers Tan 61 5. Le second possédait la partie orientale de la terre de Baume et résidait au château de Montfort, près de Clerval ; le premier tenait la partie occidentale de la même terre et demeurait au château de Baume, forteresse dont le bizarre nom latin, Vincunt milites, rappelle, dit-on, un combat qui s'y serait livré sous Vespasien. Ce château de Baume était, avant sa destruction^ au temps
des guerres de Louis XI et de Cbarles-le- Téméraire, un des principaux du pays.
Isérius y vi vait dans l'inceste avec Randone, sa belle-sœur.
Altérée déjà par l'arianisme, la foi chrétienne des Bourguignons le fut encore davantage après qu'ils eurent reçu la loi des Stadwangues et les exemples de leurs mœurs-. Vers le même temps, dans une assemblée d'évêques tenue à Moulins, sur la convocation du roi Clotaire, saint Eustaise, disciple de saint Colomban, le célèbre fondateur et abbé de Luxeuil, fut choisi pour ramener dans le sein de l'église ceux des Bourguignons qui s'en étaient écartas. Saint Eustaise se rendit donc dans la vallée du Doubs et vint prêcher à Baume, où il eut le bonheur de convertir Isérius et son peuple.
Isérius après sa conversion, ne pouvant plus habiter avec Randone, également convertie, lui fit bâtir à Cusance, au fond d'une jolie vallée et aux confins de la terre de Baume, un monastère de quarante femmes, dont elle fut la première abbesse. Islia, sa fille unique, qu'elle avait eue d'Isérius, la remplaça en 617. Peu de temps après, Islia et toutes ses religieuses moururent de la peste, et Cusance resta désert.
Une légende, celle des Nonnes et du
silic, mérite bien qu'on l'interroge ; car elle nous dit, dans sa naïveté, que le monastère de Randone fut détruit cent ans après sa fondation et que toutes les religieuses moururent à la vue d'un basilic, à l'exception d'une seule qui, connaissant l'effet du regard de ce reptile, lui présenta un miroir dans lequel il s'aperçut, ce qui le fit mourir à l'instant même.
Légende de saint Ermainfroi
(qui fait suite à la précédente) (Baume, Cusance)
PRÈS la mort d'Islia, le patrimoine d'Isérius passa à Ermainfroi , fils d'Hermenrius , qui , s 'étant dégoûté des vanités du monde dans le palais même du roi C Iota ire, restaura , en 621, le monastère de Cusance, où il établit un couvent d'hommes, sous le patronage de Luxeuil. Il en fut le premier abbé et y mourut en odeur de sainteté, vers 670.
En 720, Egilbert, moine de Luxeuil, écrivit la vie de saint Ermainfroi. C'est dans cette chronique, paraît-il, que l'abbaye des dames
de Baume est nommée pour !a première fois dans l'histoire.
« Une vierge recluse, y est-il dit, qui vivait au monastère de Baume, éloigné d'environ six milles de celui de Cusance, appela sa servante. Allez, lui dit-elle, annoncer à Vuarnier (l'aumônier du couvent) et à nos sœurs qu'Ermainfroi passe en ce moment de cette vie dans le sein de Dieu. »
Légende de saint Vandelin
(Baume, Cusance)
aint Vandelin était le frère de saint Ermainfroi. En 631, le 2 5 septembre, le bienheureux Ermainfroi, abbé de Cusance, fut averti miraculeusement de la mort de Vandelin, son frère, qui se trouvait à Rantechaux. Aussitôt il rassemble ses religieux et se porte au-devant du convoi funèbre de son frère, jusqu'au village appelé Hyèvre, auprès du Doubs, usqtie ad villam quae dicitur Ebryts, hoc est us que ad Douem (Egilbert). Quatre hommes avaient porté jusquei-là la dépouille mortelle ; mais, au passage de la rivière, quatre autres voulant sou-
lager les premiers,, le saint abbé s'y opposa en disant que deux hommes suffisaient. En effet, les deux désignés transportèrent le cercueil avec facilité, jusqu'au sommet de la montagne du Lomont, très escarpée cependant sur ce point. Ce miracle, dit Egilbert, ravit tout le peuple d'admiration .Mais les gens d'Hyèvre et les nombreux habitants des villages voisins furent témoins d'un autre prodige encore plus surprenant : on vit la fumée de l'encensoir se dilater avec une telle force, qu'elle s'éleva en colonne jusqu'au ciel pour y former un épais nuage, à l'ombre duquel ils allèrent, avec acclamations de joie et en chantant des cantiques d'action de grâce dans l'église de Saint- Jean- Baptiste, à Cusance, où le corps de saint Vandelin fut enseveli avec pompe.
Le grand Crucifix
(Canton de Baume)
'était au commencement du XVIIe siècle.
On venait de bâtir l'église de Baume.
Il n'y avait encore dans l'intérieur du œonument que le maître-autel et la chaire à
prêcher. En face de cette chaire, on n'avait pu mettre provisoirement qu'un très petit christ en plâtre, grossièrement moulé.
Les ressources de la fabrique et celles de là commune étaient épuisées, et Ton attendait en vain de la libéralité des âmes pieuses l'argent nécessaire pour acheter un grand crucifix. Un jeune homme d'une figure angélique, se présente un matin devant les autorités de la paroisse et leur propose d'exécuter sans frais, en trois jours, un christ monumental, digne de figurer avantageusement en face de la chaire à prêcher. Il ne demande pour cet ouvrage qu'un morceau de bois, qu'on lui procure aussitôt, et il exige qu'on l'enferme avec du pain et de l'eau dans la maison la plus voisine de l'église, pour y exécuter son travail. Sans trop s'informer du nom de ce jeune artiste et sans lui demander de quel pays il arrive, on accepte sa proposition et on l'installe dans un appartement de la maison la plus proche de l'église. On l'y enferme avec une cruche d'eau pure et une miche de pain bénit.
Au bout de trois jours, on ouvre la porte de l'atelier, où d'ailleurs aucun bruit ne s'était fait entendre. On est surpris de ne pas y retrouver le jeune artiste. La cruche d'eau est encore pleine et la miche de pain bénit n'avait pas été entamée. Sur la table où le morceau de
bois brut avait été déposé, on voit avec admiration un christ de grandeur naturelle, parfaitement modelé, dont les bras étendus ne faisaient qu'une seule pièce avec le corps. Comment l'artiste a-t-il pu s'y prendre pour opérer ce travail, n'ayant reçu qu'un morceau de bois d'une seule venue ? Ce fait inexplicable, joint à la circonstance non moins extraordinaire de la disparition du jeune ouvrier, fit croire qu'un ange était venu du ciel pour doter l'église de Baume du grand crucifix qu'elle possède encore. La tradition ajoute que dans un temps de guerre ou de révolution, alors que l'on dut soustraire cette vénérable image à la profanation des impies, on fut obligé de renfermer dans un sépulcre et de scier, à cette fin, les deux bras du christ qui aujourd'hui n'adhèrent plus au corps.
Notre-Dame de Cusance
(Canton de Baume)
ANS une chapelle latérale de Féglise de Cusance, il existe une madone qui est l'objet d'une grande vénération dans la la contrée. On la croit l'œuvre des reli-
gieux du couvent que saint Ermainfroi fonda dans ce lieu. Une légende rapporte que chaque année, autrefois, on avait coutume de porter cette madone en procession à l'église de Servin, où on la laissait seulement pendant trois jours, après lesquels on allait de nouveau la rechercher en procession. Or, une fois que le mauvais temps n'avait pas permis d'aller rechercher la madone au jour fixé, elle revint d'elle-même à Cusance, où on la retrouva dans le tronc creusé d'un saule, au bord du ruisseau. Ce fait inexplicable fit naître dans le pays la dévotion particulière que, de nos jours encore, on n'a pas cessé d'avoir à Notre-Dame de Cusance. On rapporte que de nombreux et éclatants miracles se sont opérés à Cusance par l'intercession de la sainte Vierge.
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Histoire de Jean Dolet
(Canton de Baume)
ers le milieu du XVIe siècle, Jean Dolet, ? appartenant à une des plus anciennes et des plus honorables familles de Baume, faisait ses études de jurisprudence à l'université de Dole. Il avait eu pour maître
le célèbre jurisconsulte Charles Dumoulin, et il venait de lui dédier deux lettres sur le concile de Trente, dans lesquelles il n'avait pas craint d'attaquer les décisions de ce grand concile. Dans un style fougueux et frondeur, Jean Dolet essayait de démontrer qu'il y avait danger pour les libertés françaises à recevoir ces décrets comme loi de l'Etat. Il ne le fit pas impunément ; car aussitôt une fluxion lui tomba sur les oreilles et l'assourdit au point qu'il n'entendait plus rien du tout. Il dut rentrer dans sa famille avant l'époque ordinaire des vacances. La douleur et l'incommodité de son mal, après l'épreuve inutile de toutes sortes de remèdes humains, le ramenèrent à la foi et à la piété, avec cette conviction intime qu'il ne pourrait guérir que par une grâce du ciel.
En ce temps-là, Notre-Dame de Cusance était particulièrement honorée par de pieux pèlerins. C'était l'époque où il n'était pas surprenant de rencontrer une procession générale allant solennellement de Baume à Cusance, à travers champs et bois, avec le vicomte maïeur et messieurs du magistrat en tête de la bande.
Jean Dolet résolut, pour demander la guérison de sa surdité, de faire seul, à pied, un pèlerinage à Notre-Dame de Cusance. Il avait prié longtemps durant la nuit qui avait précédé son départ ; il n'avait cessé, chemin fai-
sant, de réciter son rosaire, et après être resté de longues heures à genoux devant la sainte image, il reprit doucement le chemin des pèlerins. Arrivé ou sommet de la montagne, d'où Ton aperçoit presque du même point tout le développement de la vallée, il se retourne, charmé par la fraîcheur, la grâce et l'animation de ce paysage, au fond duquel brillait au soleil la flèche gothique de la chapelle de Notre-Dame. Comme il faisait une chaleur extrême, il s'assied à l'ombre d'un vieux chêne et s'endort en répétant, pour la millième fois peut-être, la salutation angélique. Pendant son sommeil, il eut un songe. La sainte Vierge lui apparut. Elle s'approcha de lui en souriant, lui retira des oreilles certains papiers qui les bouchaient. Elle les développa et fit voir à Jean Dolet que c'étaient en effet ses deux lettres à Dumoulin qui obstruaient ses oreilles. Il lit, reconnaît parfaitement son écriture, qui lui fait honte, et dans l'instant il se réveille au chant des petits oiseaux. Il était guéri de sa surdité, à la réserve d'un peu de douleur qui lui dura quelques jours à peine, pour l'accomplissement de sa pénitence.
La Fontaine de l'Ermite
(Canton de Baume)
M u fond de la vallée de Cusancin, entre les sources curieuses delà Cuse et de V Anse, qui donnent à la fois leurs ondes et leurs noms au ruisseau dont elle est arrosée, derrière le monticule isolé où Ton voit s'élever, à côté des ruines d'une for- . teresse féodale, une chapelle dédiée à saint Ermainfroi, s'ouvre une gorge étroite et sauvage qui porte le nom de Gorge des Allods. Une route y a été tracée nouvellement ; mais il est rare que le voyageur qui s'y engage y rencontre une figure humaine.
A quelques centaines de pas de l'entrée de ce défilé, on entend bruire au pied du coteau boisé une petite source intarissable, que l'on appelle la Fontaine de V Ermite.
On dit qu'il y avait autrefois à Mo nti vernage, village situé sur la côte, un homme qui avait été dans sa jeunesse un très méchant sujet. On rapportait sur son compte des choses affreuses ; on disait qu'il avait persécuté les prêtres, pillé les églises et renversé les croix ;
mais on ajoutait qu'un grand jubilé ayant eu lieu, il se convertit et devint aussi sage qu'il avait été fol auparavant. C'était le meilleur des ouvriers, et il donnait presque tout son gain aux pauvres, quoique pauvre lui-même. Il devint bien vieux. Quand il ne put plus travailler pour gagner sa vie, il prit une besace et alla mendier son pain. Il s'était bâti auprès de cette fontaine une loge avec de la terre et des fascines, et il demeurait là en hiver comme en été.
Quand il avait parcouru les villages des environs et que son sac était rempli, il rentrait dans son ermitage, où il priait jour et nuit ; et il ne retournait mendier que lorsqu'il n'avait plus une croûte à tremper dans le bassin de sa petite fontaine.
Tous les dimanches, on le voyait agenouillé sur la pierre, à la porte de l'église de Cusance, dont il ne se croyait pas digne de franchir le seuil. Le missionnaire qui avait opéré sa conversion l'avait, dit-on, recommandé d'une manière toute spéciale à Notre-Dame de Cusance. Le vieil ermite avait pour cette sainte image une telle vénération, que lorsqu'à tra-? vers la porte entr'ouverte de l'église il venait à l'apercevoir sur son autel, aussitôt il se prosternait le front dans la poussière. On le croyait âgé de plus de cent ans, tant cette vie
de prières et de mortifications avait exténué son pauvre corps.
Depuis quelque temps déjà, on ne le voyait plus. On s'informa et Ton apprit que le vieil ermite était à l'agonie, couché sur la terre, dans sa cabane, et manquant de tout. Alors les bonnes âmes du pays accoururent pour l'assister dans ses derniers moments. Quand elles arrivèrent, il était mort. Une dame que l'on ne connaissait pas était arrivée la première ; elle avait déjà pris soin de l'ensevelir, et elle pria agenouillée auprès du cercueil. La dame inconnue resta là, en prières, jusqu'à l'heure de l'enterrement, auquel assistèrent une foule de gens qui, depuis longtemps, regardaient l'ermite comme un saint. Après la cérémonie, quand la dame inconnue, qui avait pourvu à tout, sans le secours de personne, eut jeté l'eau bénite sur la fosse, on remarqua qu'elle rentrait seule dans l'église. Plusieurs eurent la curiosité de la suivre. Mais, chose qui ne put s'expliquer, l'église était vide. La dame qui venait d'y entrer avait disparu. On crut alors et longtemps on répéta que c'était Notre-Dame de Cusance elle-même qui était venue miraculeusement rendre les derniers devoirs à son pieux serviteur.
Notre-Dame de Ranguevelle
(Canton de Baume)
ASSAVANT a été le chef-lieu d'une terre seigneuriale considérable. En 1255, le village n'existait pas encore ; mais, non loin de son emplacement actuel, on voyait un groupe d'habitations que les chartesdu temps nomment Rancovilla, Raigueville ou Raingueville. C'était un bourg chef-lieu d'une terre composée de quinze villages. Hugues, comte palatin de Bourgogne, lequel, dit Gollut, « n'était petit ni d'obscure alliance, » et Alix de Méranie, son épouse, firent donation de Raigueville à Amé de Montbéliard, sire de Montfaucon, qui construisit un château au lieu dit Passavant, sur le sommet de la montagne, alors inhabité. Les habitants de Raingueville, attirés sans doute par le bénéfice de quelques concessions, abandonnèrent les lieux où ils s'étaient établis et transportèrent leurs demeures au joignant et au-dessous du château. Il ne resta plus sur l'emplacement de la bourgade primitive qu'un cimetière et une chapelle que l'on continua
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d'appeler l'église de Raingueville. Elle est connue aujourd'hui sous le nom de Notre- Dame de Ranguevelle. Elle est le but de pèlerinages pieux de la part des habitants de la contrée environnante. Un de nos bienheureux martyrs, le missionnaire Marchand, est né dans une maison voisine de cette chapelle. Il a certainement prié Notre-Dame de Ranguevelle dans sa jeunesse.
Une source miraculeuse appelée la C relotte sort du sol à quelque distance de la chapelle. On s'en sert dans le pays pour guérir les maladies de la pierre.
La Fête de Buin
(Canton de Baume)
u commencement du mois de février 1 595, sur l'ordre du roi de France Henri IV, son partisan de Lorraine, Louis de Beauvau Tremblecourt, envahit la Franche-Comté par le Nord, à la tête de 5,000 hommes.
Dès le 4 février, la petite place de J o« v elle tombait sans coup férir au pouvoir de l'envahisseur. Bientôt il est maître de Jussey, de
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Port-sur-Saône, de Pesmes et de Marnay. Gy etVesoul succombent ensuite, après une brave mais inutile défense. Montbozon et les bourgs voisins subissent le même sort. Partout les populations épouvantées s'enfuyaient devant un ennemi qui signalait son passage, à la façon d'Attila, par le meurtre, le pillage, la violence et l'incendie.
Quelques jours avant le dimanche de la Passion, le 12 mars, Tremblecourt s'empara du bourg de Rougemont et le livra aux flammes. Du haut de la Boussenotte, les habitants de Baume aperçurent les sinistres lueurs de l'incendie.
Le dimanche de la Passion, dès le matin, la consternation était extrême dans la ville de Baume. Plus des deux tiers de la population s'étaient réfugiés dans les bois et dans les cavernes. Trois cents hommes à peine, en état de porter les armes, étaient restés dans la place. A défaut du maire, qui avait bravement pris la fuite un des premiers, l'avocat Pichot, premier échevin, se mit à leur tête. On se réunit sur laplace du Capitole, où Ton fait serment de mourir plutôt que de se rendre. A cette époque, la petite ville de Baume n'était pas .comme aujourd'hui accessible de toutes parts, Un fossé profond avec une bonne muraille en défendait l'approche et mettait la place à
l'abri d'un coup de main. Deux vieilles coulevrines sont hissées, l'une sur la porte Sombevelle, et l'autre sur la porte d'Anroz. Enfin, un soldat est placé en sentinelle perdue à une demi-lieue de la ville, au col de la Boussenotte.
A la nuit tombante, ce soldat redescend avec rapidité le mont Saint-Ligier et annonce l'arrivée de l'ennemi, lequel dans une heure peut être aux portes de la ville. La troupe ennemie qui s'avançait sur Baume n'était qu'un détachement de trois cents hommes. Tremblecourt, avec le gros de son armée, se dirigeait pendant ce temps-là du côté de Besançon.
Arrivé en face d'Autechaux, le détachement ennemi se cacha dans le bois de Fr amont. Lorsque la nuit lui parut assez profonde, il sortit de la forêt, descendit silencieusement la montagne et fit halte sur le plateau de la Guille, d'où le regard plonge perpendiculairement jusque dans la ville. Là régnaient le plus profond silence et la plus complète obscurité. L'ennemi se persuade que Baume est sans défense, ou que, s'il y a des soldats dans cette place, ils sont plongés dans le sommeil. L'ordre est donné de s'approcher sans bruit et de dresser des échelles contre le rempart. Au moment où cet ordre s'exécute, un cri terrible retentit. Trois cents guerriers se dres-
sent comme des spectres sur la muraille. Les échelles sont renversées, et avec elles les assaillants dont elles sont chargées, roulent pêle-mêle dans le fossé en poussant d'horribles hurlements. Mille traits lancés sur eux les achèvent et assurent aux assiégés le succès de la défense.
Le lendemain, au lever du soleil, on trouva cinquante cadavres dans le fossé, entre la porte d'Anroz et celle qui depuis fut appelée porte Pichot, en l'honneur du brave échevin qui avait dirigé cette héroïque résistance.
Le reste de la troupe ennemie avait pris la fuite en abandonnant une grande partie de ses armes et de ses effets d'équipement.
Peu de jours après, tonte l'armée de Tremblecourt dut céder devant le connétable de Castille, qui était entré dans la Comté avec une armée de 20,000 hommes.
Les habitants de Baume eurent à cœur de célébrer dignement la fête de leur délivrance; mais comme on se trouvait alors en plein carême, il fut décidé que cette fête serait remise au lendemain de Pâques.
Cette fête qui se célèbre encore à Baume chaque année à pareille date, s'appelle la fête de Buin. Elle était marquée autrefois par des festins et des danses champêtres, dont le plateau de la Guille était le théâtre, ainsi
qu'une jolie grotte qui existe non loin de la ville et qui se nomme la Grotte de Buin. La signification de ce nom de Buin a échappé jusqu'à présent à la sagacité des plus savants étymologistes. On ne saurait dire en effet si c'est la fête qui a donné son nom à la grotte, ou si c'est la grotte qui a donné le sien à la fête.
Le Trou de la Bouvière
(Canton de Baume)
(^ffi^ON loin de Baume-les-Dames, vis-à- ^réi II (n v*s Incluse de Launot, un vallon étroit ^KsP^ se creuse entre deux coteaux chargés ^ de vignes. Il porte le nom de Damvaux.
Autrefois, il y avait en ce lieu un village assez important pour avoir une église et un curé. Il a été complètement détruit par les Suédois vers 1636, et il n'en reste pas pierre sur pierre. Après la descruction de ce village, Féglise de Damvaux, qui avait pour patron saint Michel, et dont la cure était à la nomination de Madame l'abbesse de Baume, fut réunie à celle d'Hyèvre.
Sans faire des fouilles et des travaux considérables, il serait bien difficile aujourd'hui de retrouver et de déterminer avec exactitude l'emj:>lacement qu'occupait le village de Damvaux. L'histoire a toutefois retenu le nom du dernier curé de cette paroisse. C'était vénérable et discrète personne, messire Christophe Boichot. Il avait été recueilli comme chaplain à l'abbaye de Baume, et on l'appelait encore le curé de Damvaux, bien qu'il n'eût plus ni église ni cure.
A côté de cette miette d'histoire, il existe une légende curieuse que les vieux vignerons de Baume racontaient autrefois, mais que ceux d'aujourd'hui pourraient bien avoir oubliée.
C'est la légende du Trou de la Bouvière.
Tout le monde, à Baume, grands et petits, connaît le Trou de la Bouvière. C'est le petit golfe du bas de Launot, gouffre insondable, qui était jadis entouré de peupliers, et dont les plus hardis gamins de mon temps n'approchaient pas sans crainte. Il semble, en effet, que le sol tremble sous les pieds et que l'abîme vous attire. Il se produit, du reste, de temps à autre, dans le voisinage, des glissements de terrain, des effondrements, qui ne sont pas faits pour rassurer les timides. Dans les temps degfandes eaux, le trou de la Bouvière s'enfle,
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bouillonne et répand dans le Doubs une eau épaisse et jaunâtre, qui vient, dit-on, par des couloirs souterrains, du plateau de la Chenot, et peut-être de celui de la Vreville. En temps ordinaire, et quand toutes les eaux ont leur plus belle transparence, le Trou de la Bouvière conserve une couleur d'émeraude sombre, où le regard du passant ose à peine se plonger.
Dans un poème en prose, resté inédit jusqu'à ce jour, le docteur Compagny fait de ce gouffre, qu'il nomme Eviburoé (anagramme de Bouvière), le palais du dieu du fleuve, et il en décrit, avec un charme exquis, toutes les secrètes et mystérieuses profondeurs.
Mais rhistoire de la Bouvière de Damvaux, que nous allons redire, n'a rien de commun avec celle des nymphes dTnub (Buin), qui fait le sujet de l'épopée chantée par Compagny.
Une jeune fille du village de Damvaux gardait depuis quelque temps un petit troupeau de génisses dans les prés qui avoisinent le gouffre du bas de Launot. Elle était d'une beauté peu commune et d'une sagesse plus rare encore. Assise sur le gazon, en face de ces jolies scènes de rivière et de montagne que la vallée du Doubs offre de toutes parts en cet endroit, elle surveillait, sans autre
souci, ses génisses broutant paisiblement l'herbe odorante de la prairie.
Un jour elle fut surprise dans cette solitude par un brillant jeune homme de la ville, qui s'éprit d'elle sur-le-champ. Il s'approcha et ne tarda pas à lui exprimer l'ardeur de ses sentiments. Bien qu'elle éprouvât elle-même un attrait singulier pour cet admirateur inconnu, elle se leva effrayée, le conjurant de s'éloigner. Celui-ci n'en fit rien. Au contraire, il devint plus audacieux. La bouvière alors prit la fuite en jetant un cri d'alarme. Le jeune homme, emporté par sa passion, se met à sa poursuite. Elle arrive en un clin d'œil au bord du gouffre. « Si vous faites un pas de plus, dit-elle, je me jette dans les flots. » Ne jugeant pas cette menace sérieuse, il n'en tint aucun compte et hâta sa marche vers la jeune fille. Comme il étendait déjà les bras pour la saisir : « Plutôt la mort que la honte ! » fit-elle, et, dans un accès de sublime désespoir, elle s'élance dans le gouffre qui l'engloutit... « O vertu ! » s'écria le jeune homme en se précipitant après elle dans l'abîme.
Adroit plongeur, il rapporte bientôt sur le rivage le corps inanimé de la belle bouvière. Ses soins la rappelèrent à la vie, et, en reprenant ses sens, elle ouït ce discours de la bouche de son sauveur :
(< Consentez à être mon épouse devant Dieu et devant les hommes, vous qui sauriez mourir plutôt que de commettre une faute. C'est le vœu que j'ai fait au ciel, si je parvenais à vous sauver la vie. »
La bouvière, toute émue, remercia. Elle n'avait plus à redouter les entreprises d'un séducteur, elle était en présence d'un honnête fiancé, et elle pouvait lui exprimer sa reconnaissance et son bonheur.
L'abbé Boichot, qui avait formé le cœur de sa paroissienne aux plus solides vertus, qui l'avait baptisée et lui avait fait faire dignement sa première communion, l'unit peu de temps après à son époux dans la chapelle de Dam vaux. Cette aventure édifia beaucoup les honnêtes gens de la contrée, et c'est, paraît-il, en mémoire de cela que le gouffre du bas de Launot s'est appelé depuis le Trou de la Bouvière.
Les Champs de la Croix
(Canton de Baume)
E 14 avril 1575, des députés suisses se rendant à la cour de Henri III, roi de France, pour solliciter la paix en faveur des huguenots, eurent occasion de recueillir à Baume, lors de leur passage, une tradition relative à cette partie de la prairie qu'on nomme les Champs de la Croix. On lit en effet dans leur Itinéraire, écrit par le docteur George Cellarius, de Zurich, à la date du 14 avril, ce qui suit :
« Nous arrivâmes le même jour à Baume, pour l'heure du dîner. Les habitants de cette petite ville nous reçurent honorablement, comme amis et comme voisins. Ils nous envoyèrent, à titre d'hommage, les vins les plus généreux. Bien plus, ils nous promirent tous leurs services. Après le dîner, nous partîmes par une route assez facile et je vis une croix de pierre élevée à l'entrée de trois chemins. Je demandai à celui que la ville nous avait donné comme guide ce que signifiait cette croix. lime répondit que, quelque temps aupa-
r avant, un Suisse, originaire d'un pays dont il avait oublié le nom, s'en retournait malade dans sa patrie, après avoir été au service militaire, et était mort dans le hameau voisin. Comme il lui restait quatre pièces d'or, il avait demandé qu'on l'enterrât à l'entrée des chemins et qu'on élevât une croix de pierre sur sa sépulture : ce qui fut exécuté selon ses désirs.
Les champs voisins de ce lieu se sont appelés, depuis ce temps-là, les Champs de la Croix. L'un d'eux porte même le nom de Champ du Tombeau.
La Fontaine des Malades
(Tradition qui fait suite à la précédente) (Canton de Baume)
E petit monument qui a donné son nom aux Champs de la Croix, dans la prairie de Baume, n'existe plus ; mais on trouve une croix de fer dans le voisinage, au bord de la route et au-dessus d'une petite fontaine qui a aussi son histoire, ainsi que le verger qu'elle arrose. Ce lieu s'appelle la Malatière, parce qu'il a servi autrefois de
parc à des malades atteints de la peste ou de quelque autre maladie contagieuse. Ces malades ne pouvaient sortir du clos où ils étaient enfermés. On leur passait leur nourriture à travers les palis, et ils s'abreuvaient à la petite fontaine qui est encore aujourd'hui désignée sous le nom de Fontaine des Malades, ce qui fit croire à tort à quelques bonnes gens que cette source avait une propriété sanitaire.
Le Chêne-Marié
(Canton de Baume)
u bord de la route que suivait autrefois la diligence de Besançon à Mulhouse, entre le hameau de la Maison- Rouge et le village d'Hyèvre, la carte de T état-major signale encore le Chêne-Marié, bien qu'on Tait coupé depuis tantôt cinquante ans.
Qu'était-ce donc que ce Chêne-Marié ?
Les enfants de Baume de ce temps-là le connaissaient bien, et je suis assez vieux pour l'avoir vu moi-même plusieurs fois, en allant visiter, un peu plus loin, le gigantesque Fau-
teuil de Gargantua, qui est encore entier, lui, et qui n'a pas bougé de place, tant celui qui l'a fait l'a solidement construit.
Le Chêne-Marié était composé de deux chênes séculaires dont les troncs, assez voisins l'un de l'autre, se trouvaient réunis à une certaine hauteur par une branche énorme à laquelle chacun de ces arbres géants paraissait donner une vie commune.
Cet arbre était un objet de curiosité et de vénération dans le pays. Les fiancés venaient graver leurs noms sur son écorce et prenaient ce chêne à témoin de leur promesse de fidélité. La tradition locale racontait même des scènes idylliques auxquelles il ne manquaitque les vers d'un Théocrite ou d'un André Chénier.
Tout serment fait sous le Chêne-Marié était sacré, comme s'il eut été prêté au pied des autels. On attribuait, en un mot, à cet arbre étrange une vertu merveilleuse. Cette confiance populaire tenait-elle de ce culte antique des arbres, la dendrolâtrie, qui paraît avoir été très répandu chez les anciens peuples et notamment chez les Gaulois, où il était fort enraciné et où il se maintint longtemps encore après la conversion de cette contrée au christianisme ? On ne saurait le dire. Quoiqu'il en soit de cette idée, qu'il faut livrer à la vaine dispute des savants, il est certain que, vers
1840, un bûcheron impie abattit le Chêne- Marié sur Tordre réitéré de l'administration des forêts. Il fut maudit de toute la contrée, et l'on assure qu'il fut puni de son vandalisme peu de temps après, et qu'il se tua en tombant du haut d'un peuplier qu'il élaguait au bord du canal.
Bien des années après la coupe du Chêne- Marié, on montrait encore, au ras du sol, le double tronc de cet arbre extraordinaire, en déplorant amèrement sa destruction.
Le Fauteuil de Gargantua
(Canton de Baume)
ARGANTUA n'est pas sorti tout entier du cerveau de Rabelais. Il existait dans l'imagination populaire bien longtemps avant la naissance d' A Ico fribas Na^ier. Son fauteuil, que l'on montre au voyageur entre la ville de Baume et le village d'Hyèvre, figure à merveille dans cette vallée du Doubs, où l'on raconte que, pressé par la soif et fatigué de la marche avec ses bottes de sept lieues, le géant se pencha pour boire et avala d'un trait toute l'eau de la rivière. Il s'assit après cela parmi les rochers de la rive droite.'
Le sol s'affaissa sous le poids de son corps et en garda l'empreinte. Comme il se plaignait de la faim, les gens de Bois-1 a-Ville et d'Hyèvre lui fournirent plusieurs moutons et une paire de bœufs, qu'il avala tout crus, en disant que cela suffisait à peine pour remplir sa dent creuse.
Le Saut de Gamache
(Canton de Baume)
es chemins de fer n'ont encore point de traditions ; mais nos anciennes routes, aujourd'hui abandonnées par les voyageurs, en comptaient presque autant que de bornes kilométriques. Le grandvallier les savait, et il était rare que dans la diligence il ne se trouvât personne pour les dire et les apprendre à ceux qui pouvaient les ignorer encore. Dans mon enfance, j'ai fait bien souvent en voiture le chemin de Baume à Besançon. Il fallait quatre heures, et quelquefois plus, pour faire ce voyage. Entre autres histoires merveilleuses que j'ai entendu conter sur les différents sites de ce pays accidenté, voici ce que l'on ne manquait jamais de dire
quand, arrivés au-dessus de la longue montée de Grosbois, en face du village d'Esnaus,, on redescendait une pente rapide appelée le Saut de Gamache.
Un grand seigneur espagnol, du nom de Gamache, revenait d'Allemagne avec toute sa famille dans un magnifique équipage, auquel il avait coutume de faire atteler quatre chevaux à chaque relai de poste. En passant devant l'oratoire de Champvans, il avait fait arrêter les chevaux, pour s'agenouiller un instant devant la madone. Il glissa, en se relevant, une pièce de monnaie dans le tronc de la petite chapelle et dit à haute voix : Iter para tutum. Arrivés au-dessus de la montée, les chevaux prirent le mors aux dents de frayeur et ne tardèrent pas à être lancés dans le ravin avec l'équipage et tout son contenu. La voiture fit plusieurs tours sur elle-même en roulant jusqu'au bord de la rivière, où elle se brisa. Une roue, qui s'était détachée, se trouva lancée avec une telle force qu'elle traversa le Doubs et ne s'arrêta que sur l'autre rive. Les chevaux furent tués ; les postillons blessés grièvement ; quant au seigneur de Gamache et à tous les siens, ils n'eurent pas le moindre mal. On attribua leur salut à la protection miraculeuse de la sainte Vierge. On montrait naguère encore, au château d'Esnaus, unepor-
tière de la voiture du comte de Gamache avec Vécu de ses armes enguirlandé d'un filet d'or.
Les Corneilles du Quin
(Canton de Baume)
l'extrémité sud-ouest de la prairie de Baume, il existe une montagne boisée appelée Burmont. Cette hauteur se termine du côté du Doubs par un for-
midable rempart de rochers à pics, connus sous le nom de Roches du Quin. En toute saison, ces roches caverneuses et inaccessibles sont peuplées d'une quantité de corbeaux que les chasseurs du pays n'ont jamais pu ni dénicher ni éloigner de ces sommets et que sans doute, pour cette raison, on appelle les Corneilles du Quin» Lorsque nous allions herboriser sur la montagne de Burmont avec notre vénérable maître et ami, le docteur Faivre d'Esnaus, qui pendant quarante années professa gratuitement au collège de Baume les sciences physiques et naturelles, il nous rappelait que le savant Perreciot avait découvert sur cette montagne un camp romain. Il ajoutait à cela le récit d'une tradition qu'il tenait,
disait-il, des anciens de Champvans et de la Grange- Villotey. Autrefois, rapporte cette tradition, il n'y avait pas plus de corneilles dans les roches du Quin que dans celles de Bâbre et de Chatard ; mais une grande armée vint un jour établir son camp sur la montagne de Burmont. Cette armée, comme toutes celles qui tiennent campagne, était suivie par des corbeaux qui se nourrissent de chair humaine sur les champs de bataille. Ces corbeaux nichèrent alors dans les anfractuosités des roches du Quin et s'y trouvèrent si à Taise que, depuis ce temps-là, ils n'ont jamais voulu s'en aller de cet endroit.
La Grotte de la Fâchée
(Canton de Baume)
ADis, une bonne fée avait établi son séjour dans la vallée du Cusancin. Elle s'était signalée par de nombreux bienfaits. Un jour, voulant combler la mesure de ses libéralités, elle dota Guillon d'une source qui guérissait toutes les maladies. Il suffisait alors de boire, dans le creux de la main, quelques gouttes d'eau de la fontaine
qu'habitait la fée, pour renaître à la santé. Des cures merveilleuses se multiplièrent en ce temps-là. Mais, par malheur, des hommes avides voulurent usurper à leur profit la source bienfaisante. Ils s'emparèrent de la grotte modeste où vivait la fée ; ils captèrent les eaux salutaires et en firent un grand trafic dans un palais somptueux. Chassée ainsi de sa retraite, la bonne fée se retira, pour pleurer sur l'ingratitude et la cupidité des hommes, au sommet d'une montagne voisine, où elle versa tant de larmes qu'il en naquit une source amère, au pied du coteau, dans l'endroit le plus solitaire de la vallée. Les eaux filtraient lentement par une double excavation de rochers, auxquels un mauvais plaisant donna le nom de Narines du Diable. Ce nouvel outrage irrita la fée. Elle abandonna encore sa retraite en la maudissant, et alla se réfugier dans une grotte escarpée qui s'ouvre au flanc du mont Chatard, en face du village de Cour. Cette caverne, qui n'est que le frontispice d'un palais immense régnant dans l'intérieur de la montagne et inaccessible aux pas des plus téméraires humains, se nomme, depuis ce temps-là, la Grotte de la Fâchée. De cet endroit inabordable, la fée répandit sur la contrée autant de calamités qu'elle avait autrefois répandu de bienfaits sur les rives du
Cusancin. Heureusement qu'elle ne s'est point obstinée à demeurer dans cette grotte, d'où elle jetait dans sa colère d'énormes blocs de rochers sur les voyageurs qui suivaient à ses pieds la route de Baume à Guillon. On peut voir encore aujourd'hui, au bord de la chaussée, et même jusqu'au milieu de la rivière du Doubs, les dernières pierres que lança la Fâchée, avant de quitter sans retour sa redoutable demeure.
Les Brûlés de Villers-le-Sec
(Canton de Baume)
illers-le-Sec est un un village très } ancien, sur le territoire duquel on a trouvé beaucoup de médailles et d'antiquités romaines mêlées à des ossements humains. L'église est déjà mentionnée dans un titre de 1040. En 1638, lors des invasions de Bernard de Saxe-Weimar en Franche- Comté, les habitants des campagnes, craignant que ce farouche personnage ne mît à exécution les menaces sanguinaires qu'il avait faites, se réfugièrent dans les cavernes dont le pays est, en quelque sorte, criblé. Les gens de
Villers-le-Sec se cachèrent dans une grotte, fort étroite, au fond d'une combe , à cinq ou six cents mètres du village, au couchant. Ils y portèrent, dit la tradition locale, leurs provisions et tout ce qu'ils avaient de précieux, abandonnant leurs maisons au vandalisme des soldats. Ceux-ci, cherchant où les habitants avaient pu se réfugier, aperçurent, auprès d'un petit bouquet de bois, un enfant qui avait trompé la surveillance de ses parents et qui s'était échappé de la caserne. Les soldats le poursuivirent, et, au moyen de cette piste, ils découvrirent l'entrée de la baume où les gens de Villers-le-Sec se croyaient en sûreté, Mais, n'osant s'aventurer dans f étroit passage où l'enfant s'était dérobé à leurs yeux, les soldats coupèrent le bois tout autour et y mirent le feu, de sorte que tous les réfugiés périrent asphyxiés dans la caverne. Le villag-e fut incendié et le pays resta désert jusqu'en 1672, c'est-à-dire pendant trente-quatre ans. Les anciens habitants de Villers-le-Sec sont encore dans la baume où ils ont été étouffés ; car depuis cette époque on a vainement cherché à s'y introduire ; les lumières s'éteignent après quelques pas de descente, ce qui a déterminé les nouveaux propriétaires des champs voisins à y jeter toutes les pierres qui les embarrassaient, au point que l'entrée de la caverne a
été complètement obstruée. Quelques ouvriers de Baume, ayant entendu parler de ces faits, sont allés avec des pioches et autres outils, dans l'espoir de débarrasser l'entrée du souterrain et d'y faire de bonnes trouvailles ; mais, ne sachant où déposer les déblais, ils ont été forcés de renoncer à l'entreprise. Lé gaz acide carbonique, qui éteignait les lumières et remplissait la grotte, a la propriété de conserver presque indéfiniment les cadavres. On pourrait donc espérer, en pénétrant dans cette grotte, avec l'aide d'un fourneau d'appel, y retrouver tout un mobilier du XVIIe siècle, et peut-être même des corps conservés à Tétat de momies.
Le Bois Rodolphe
(Canton de Baume)
N ce temps-là, Rodolphe, roi de Bourgogne, chassait avec son grand veneur dans les vastes forêts qui couvraient les environs de Baume.
Un jour, dans le bois d'Adam, ils firent rencontre d'un ours énorme qu'ils poursuivirent avec leurs chiens. Rodolphe, que son ardeur
poussait en avant, blessa l'animal ; mais Fours, s'étant retourné tout à coup, se précipita du côté du roi. Alors le cheval, effrayé à la vue du fauve, se cabra et fit perdre la selle à son cavalier, qui tomba et resta suspendu à rétrier. Il allait être dévoré par Tours ou écrasé sous son coursier, lorsque le grand veneur, s'élançant à terre, arrêta le cheval d'une main et de Tautre enfonça son couteau dans les flancs de Tours, qui expira sur le coup. En mémoire de cet événement, le roi voulut que le bois où il avait couru un si grand danger s'appelât de son nom : le Bois Rodolphe. C'est ainsi qu'il est encore désigné de nos jours.
Après cela, Rodolphe continua de chasser avec son grand veneur du côté de la montagne. Ce ne fut qu'un peu avant l'heure du crépuscule et après avoir parcouru bien du pays, que voulant reconnaître le dévouement de son veneur, le roi lui dit : « Il ne convient pas que le soleil se couche sur le service que tu m'as rendu, sans qu'auparavant je t'en aie dignement récompensé. Dis-moi ce que tu veux, et je jure de te Toctroyer. »
Le veneur demanda à son maître le territoire d'autant de villages qu'il pourrait tuer de grosses bêtes depuis minuit jusqu'au prochain lever du soleil. Le roi le lui accorda, et tous
deux se couchèrent sous un grand chêne et s'endormirent. Mais quand vint l'heure de minuit, le veneur se leva tout doucement, sans éveille roi, et partit pour la chasse avec deux piqueurs.
Quand le prince s'éveilla, au moment où les oiseaux de la forêt saluaient l'aurore de leurs chants, grande fut sa surprise en voyant à ses pieds son grand veneur qui sommeillait sur la mousse, ayant autour de lui quatre sangliers, deux ours et deux cerfs, tués de sa main pendant sa chasse nocturne. La vue de ces huit pièces de gibier rappela au roi le service que son veneur lui avait rendu et la récompense qu'il lui avait promise. Alors, le tirant familièrement parla barbe pour le réveiller, il lui dit en souriant : « Lève-toi, brave serviteur ; pendant que ton maître dormait paresseusement, tu as gagné le territoire de huit villages. » Or, ces huit villages sont ceux qui se trouvent dans cette partie du canton de Pierrefontaine qu'on appelle encore aujourd'hui le Champ du Veneur ou la terre de Vennes,
Au lieu même où le roi avait dormi, c'està-dire au-dessus du rocher sous lequel le Dessoubre prend sa source, le veneur fit bâtir le beau manoir de Châtelneuf , fameux dans toute la montagne par l'aventure merveilleuse qui survint à Ottenin de Vennes, l'un des plus il-
lustres descendants du fondateur. (Voir ciaprès les traditions du canton de Pierrefontaine.)
Le Château de Silley
(Canton de Baume)
NTRE Es n an s et Fourbanne, sur la rive gauche du Doubs, on aperçoit de loin, au sommet de la montagne, un donjon en ruine, couronné d'un arbre séculaire, que Ton appelle le château de Silley.
Le nom des anciens possesseurs de ce manoir s'est perdu dans la nuit des temps. On raconte toutefois que vers 1 100, le seigmeur de Silley était un haut baron, chasseur intrépide et opprosseur implacable des paysans du voisinage. Il foulait sans pitié dans ses grandes chasses les prés, les champs et les vignes. On dit même qu'un cerf, réfugié dans un oratoire, aurait été tué sur les degrés de l'autel par ce seigneur impie.
Un soir de saint Hubert, il s'égara loin des siens à la poursuite d'une louve. Brisé de fatigue, il appelle en vain ses gens, en vain sa trompe fait résonner les échos du val sombre
et désert : personne ne lui répond... Un sentier, qu'il croit reconnaître, l'égaré et le conduit parmi des rochers, où les ronces et les épines forment autour de lui des barrières infranchissables. Réduit, il s'assied sous un arbre, la main sur son épée, et s'endort...
Vers minuit, il est réveillé par d'effroyablesabois qui retentissent sous ses pieds dans la forêt. Il ne tarde pas à apercevoir, à la clarté douteuse de la lune qui venait de se lever, une meute de chiens terribles. Un homme fuit devant eux à toutes jambes. Derrière les chiens un veneur à cheval les excite en sonnant une telle fanfare qu'on eût cru que le tonnerre était dans sa poitrine. Si ce n'était le diable, c'était du moins quelqu'un des siens. Le châtelain de Silley suit d'un œil hagard cette chasse infernale. Tout à coup, l'homme qui fuyait devant la meute se trouve arrêté à quelques pas de lui par de hideux squelettes ; il tombe aux pieds des^chiens affamés. Le diabolique veneur descend de cheval pour faire la curée.
Alors, pour la première fois de sa vie, le châtelain de Silley est saisi d'épouvante ; il s'écrie aussitôt d'une voix éperdue : « Jésus Dieu ! » A ces mots, chiens et veneurs, tout disparaît, et le châtelain de Silley se trouve face à face avec l'inconnu, qui s'approche et
lui dit : « Jeune homme, reg*arde-moi, je suis ton grand-père. Chasseur comme toi sur la terre, j'ai persécuté sans pitié bêtes et gens ; j'ai fait subir la mort à des villageois que mes piqueurs avaient surpris en délit de braconnage. Quand je mourus à mon tour, la vengeance de Dieu était prête. Depuis ce jour-là, une bande de mes vassaux tués me chasse avec ma meute par monts et par vaux. Chaque nuit, quand je succombe, le diable jette aux chiens mon corps en curée. Que mon exemple te serve de leçon, mon enfant î prie Dieu pour moi ; épargne la moisson et la vie du laboureur et n'oublie jamais que tous les hommes sont frères. » Et le vieux seigneur disparut.
Au point du jour, les piqueurs du châtelain de Silley retrouvèrent leur maître. Ils avaient peine à le reconnaître. Sa barbe et ses cheveux avaient blanchi ; dans une nuit il avait vieilli de cinquante ans. Jamais il ne consentit à rentrer dans le château de ses aïeux. Il en fit murer la porte et combler les fossés ; il fit mutiler son blason sur le mur pour que son nom même fut à jamais effacé dans le souvenir des hommes ; et il s'en alla pieds nus jusqu'à Rome, en mendiant son pain. Il revint absous, vendit tout ce qu'il possédait pour aider à payer la rançon des chrétiens et pour fonder dans le vallon solitaire, où il avait été témoin
de la chasse infernale, un vaste monastère, auquel le pape donna ce nom : la Grâce-Dieu.
L'histoire nous enseigne que l'abbaye de la Grâce-Dieu a été fondée en n3g, par Richard II de Montfaucon.
Vénéla
(Canton de Baume)
L y avait autrefois à Baume un jeune homme qu'une fée avait doué au berceau. Il ne paraissait pas destiné à autre chose qu'à devenir un poète :
triste lot dans tous les siècles, où toujours l'utile a prévalu sur l'agréable. Il s'appelait André. Jamais, dans son enfance, il n'eut d'entraînement pour les plaisirs qui font le charme ordinaire de la jeunesse. Il fuyait l'école routinière, aussi bien que les jeux bruyants des enfants de son âge. Comme le Minstrel écossais de Béattie, André n'aimait que la solitude. Il passait des jours entiers dans les bois, sur les rochers déserts, au bord des fontaines ou des torrents, seul, toujours seul. Cette vie sauvage était un mystère impénétrable pour ses parents eux-mêmes. A quinze
ans, il semblait ignorer les choses les plus vulguaires, et quelquefois il étonnait par la justesse des observations qui lui échappaient. Où donc avait-il appris cette langue poétique dont il se servait ? Personne ne devinait. La fée qui avait présidé à sa naissance, c'était Vénéla, c'est-à-dire une muse. Elle le suivait partout. Elle lui apparaissait dans la solitude sous mille formes séduisantes. André eut bientôt pour elle un culte dont rien ne semblait devoir le détourner jamais. Comme il se donna tout entier à la muse, elle se donna toute entière à lui. Epris l'un de l'autre, ils vécurent heureux pendant plusieurs années, dans un doux et «chaste commerce. Ce fut le temps ou André composa des vers, comme ceux des lakistes du Nord, dans lesquels il se complaisait à décrire les jolies scènes de rivières et de montagnes que lui offraient à chaque pas les environs de sa petite ville. Vénéla aurait sans doute inspiré au jeune André des chants dignes de la postérité, s'il fût resté fidèle. Mais il voulut courir le monde, et il ne tarda pas à oublier celle à laquelle il devait le bienfait de son premier amour. Il négligea la poésie et perdit peu à peu tous les secrets de cet art divin. Cependant Vénéla, qui avait fondé sur lui les plus .belles espérance, s'abandonna au désespoir. JElle renonça à ses droits immortels et se réfu-
gia, pour mourir seule, dans une grotte sauvage, où elle avait souvent accompagné André et où il avait pour la première fois, devant elle, déplier ses sentiments et ses pensées aux douces lois du vers. Elle gémit si longtemps et versa tant de larmes avant d'expirer, que ses pleurs formèrent au fond de la grotte une source harmonieuse qui porte aujourd'hui son nom.
Jean de Cusance et la dame de Belvoir
(Canton de Baume)
%v XIIe siècle, Cusance-le-Châtel était le centre d'une baronnie importante possédée par Tune des plus nobles
^) familles du comté de Bourgogne.
On sait que ïhiébaut IV de Neuchâtel fit une guerre à outrance à Gérard et à Jean de Cusance. Il assiégea et prit d'assaut leur château, ainsi que sept petites forteresses qui en dépendaient, et ravagea tous les villages de la seigneurie. Gérard et son frère Jean étant tombés aux mains de Thiébaud, celui-ci les enferma dans sa prison à Neuchâtel, fit mettre Jean à mort et ne fit la paix avec Gérard qu'en
1277- I-a seigneurie de Cusance fut encore ravagée et les forteresses brûlées en 1 33 7 par les seigneurs ligués contre le duc Eudes IV. Comme beaucoup d'autres maisons fortes de notre contrée, Cusance-le-Châtel fut trois fois pris et repris par les Français, sous Louis XI, époque probable de sa ruine.
On sait d'autre part que Belvoir était un bourg qui a donné son nom à une illustre famille, dont les membres figurèrent parmi les principaux seigneurs du comté de Bourgogne. Cette baronnie a passé de la maison de Belvoir dans celle de V e rgy- Belvoir, puis dans celle de Cusance. Le château de Belvoirr accessible seulement du côté du nord, occupait la pointe escarpée de la montagne qui domine le val de Saucey. En 143 1 , des seigneurs alsaciens tentèrent inutilement de s'en emparer par escalade. Il résista encore en 1475 à l'attaque des Ferretois et des Suisses. Mais il fut pris et repris trois fois lors de la conquête de la F ranche-Comté par Louis XL L'aile occidentale de cette forteresse est entièrement tombée en ruine ; mais l'aile orientale existe encore en son entier.
Voici la tradition chevaleresque de Jean de Cusance et de la dame de Belvoir :
Un jour, Jean de Cusance, profitant de l'éloignement du sire de Belvoir, qui était allé
guerroyer en Allemagne avec le prince de Montbéliard , vint à l'improviste mettre le siège devant le château du baron, se flattant de l'emporter aisément. Mais ce projet si peu conforme à la loyauté chevaleresque trouva, dans la fermeté d'une femme, des obstacles qui le firent échouer. Le baron de Belvoir avait laissé la garde de son castel à sa femme, Jeanne de Montfaucon. Lorsque Jean de Cusance s'approcha du château, qu'il croyait sans défense, il ne fut pas peu surpris de trouver les remparts et les tours gardés par les femmes des guerriers qui avaient suivi le baron en Allemagne. Cette troupe féminine était sous les ordres de Jeanne, qui s'avança hardiment à la rencontre du sire de Cusance, l'épée à la main, le sein couvert d'une cuirasse et la tête cachée sous un casque, qui laissait échapper les boucles blondes de ses cheveux. « Chevalier, dit-elle, je n'ai ici avec moi que des femmes, moins habiles à porter les armes qu'à filer leur quenouille. Si pourtant vous vous obstinez à vouloir vous emparer de cette forteresse dépourvue de défenseurs, nous tâcherons de suppléer par le courage à la force que la nature a refusée à notre sexe. Si la victoire vous reste, votre gloire sera petite ; mais si j'ai le bonheur de vous vaincre, la mienne sera grande et passera â
mes derniers neveux. » — « Belle dame, répondit Jean de Cusance, Dieu me garde d'une telle forfaiture envers vous : un grand blâme en adviendrait à mon honneur. Je vous donne quinze jours pour que vous fournissiez gens nobles contre qui nous puissions combattre. » Cela dit, Jean de Cusance s'éloigna et reprit le chemin de son château. Deux jours avant le terme prescrit, un envoyé de Jeanne de Belvoir vint présenter à Jean de Cusance un cartel ainsi conçu :
« Mon beau Cousin,
« Ce jour de saint Germain, du castel de la Baume partira un noble chevalier pour faire arme contre vous. Il montera ur. cheval blanc et tiendra hache émoulue, dont il entend se servir pour vous combattre. Si ne défaillez de vous rendre à sa semonce, sans autre chevauchée que deux écuyers, car plus n'en aura. »
Le château de la Baume, où Jeanne assignait le sire de Cusance, est un antre situé dans le flanc d'une roche escarpée, qui ferme l'issue d'une longue vallée environnée de montagnes. Il existe une tradition qui fait de cet antre, aussi appelée la Grotte des Fées, une retraite sacrée. Cette grotte servait de refuge au seigneur du pays et aux habitants de la contrée dans les temps de guerre. Ce fut dans ce lieu sauvage que Jean de Cusance vint
chercher son ennemi. A mesure qu'il approchait de la roche du Dard, il distinguait les préparatifs du combat. Dans un champ clos se trouvait dressé le pavillon aux armes et couleurs de Belvoir. Jean de Cusance fit dresser sa tente dans l'endroit opposé de l'enceinte et donna avis en même temps de son arrivée au chevalier qui devait le combattre. Celui-ci parut aussitôt et pressa son cheval vers le pavillon de son ennemi, qui vint à sa rencontre. Jean de Cusance remarqua que ce chevalier tenait la visière de son casque baissée. « Ig~norez-vous, lui dit-il, que dans le combat tout loyal chevalier doit se montrer à découvert ? Vous portez, il est vrai, les couleurs du sire de Belvoir, mais je sais que ce seigneur est présentement en Allemagne, et que personne de sa lignée ne porte de couleurs semblables aux siennes. Faites-vous donc connaître par votre nom, messire, ou tout au moins jurezmoi, par saint Georges, le bon chevalier, que vous êtes de noble race et digne de faire arme contre moi. — Je jure, répondit Jeanne en déguisant sa voix, car c'était elle qui, cette fois encore, s'était cachée sous un habit guerrier, je jure par saint Georges, le bon chevalier, que je ne vous le cède ni en noblesse ni en valeur. — Je le veux croire, dit Jean de Cusance. Entre donc qui pourra le premier de nous deux dans
la lice ; celui qui devancera l'autre commencera le combat. »
Tous deux partirent en même temps ; mais le cheval blanc de la dame de Belvoir arriva en un clin d'œil à la barrière qu'il franchit. Jeanne profite alors de ce premier avantage et frappe de sa hache le chevalier qui l'a suivie de près. La faiblesse du coup ne laisse qu'une trace légère sur l'armure de Jean de Cusance. Il reconnaît de suite le bras d'une femme ; et ne voulant pas d'une victoire qui l'eût mis au ban de la chevalerie, il feint courtoisement de n'avoir pu résister à la force de son adversaire et tombe vaincu aux pieds de la châtelaine, à laquelle il dit, en rendant son épée : « Belle dame, la coutume étant que les chevaliers défendent vos pareilles et non qu'ils les combattent, je vous rends les armes. Qu'il soit fait de moi selon votre volonté.
« — Eh bien ! mon beau cousin, ma volonté est que votre fils soit dès aujourd'hui fiancé à ma fille, en sorte que l'union de ces deux enfants devienne pour leurs parents le gage de la paix. » Jean de Cusance, trop heureux d'accéder à ce désir de la victorieuse châtelaine, voulut que le projet d'alliance entre les deux maisons fut dressé séance tenante, sur le lieu du combat. Ainsi il arriva qu'un événement qui devait éterniser une querell
entre deux puissantes familles de ce temps-là tourna à leur satisfaction commune. L'histoire de Jean de Cusance et de la dame de Belvoir, que nous venons de raconter, est, dit-on, attestée par l'acte de donation de la terre de Belvoir, faite à Vauthier de Cusance, où Ton voit que ce fut par cet événement que la baronnie de Belvoir passa au successeur de Jean de Cusance.
Le Manoir de Côte-Brune
(Canton de Baume)
^|)ôte-Brune, petit village du canton de Baume, sur la route de Besançon à Maîche, entre Aïssey et Bouclans, n'est remarquable que par sa position élevée et pittoresque, à l'entrée du val de la Grace- Dieu. On distingue de loin, sur la colline où. est bâti le village, les restes d'un château entouré de fossés ; on y voit encore une vieille tour avec des fenêtres en ogives et des vestiges de murs d'une grande épaisseur.
Nos savants archéologues pensent, et il faut les en croire, que le manoir de Côte-Brune a dû être construit du XIe au XIIe siècle. Quoi-
qu'il en soit de cette date peu certaine, ce château a donné son nom à une famille noble et puissante. On sait que Jean, sire de Côte- Brune, fut chambellan du roi de France et des ducs Jean et Philippe de Bourgogne, qu'il fut élevé, en 1 4 1 8, à la dignité de maréchal de Bourgogne, et qu'il mourut en 1422, C'est à peu près tout ce que Ton sait de positif sur la noble famille de Côte-Brune ; mais il est, à côté de l'histoire, des récits populaires qui ne sont point à dédaigner ; parce qu'ils la complètent et qu'ils mêlent à l'aridité de ses enseignements quelques parfums de poésie naïve et quelques souvenirs des mœurs et des croyances d'autrefois. Telle est la légende qu'on va lire et qui a été chantée par un de nos poètes, M. Louis Mercier.
« Au temps où les trouvères allaient chantant leurs cantilènes aux belles dames des châteaux, un jeune homme, vêtu d'un manteau noir, vint un jour frapper à l'huis du manoir de Côte-Brune. C'était un beau ménestrel, à l'œil sombre, au teint pâle, dont la voix ravissante charmait l'oreille et quelquefois troublait le cœur par son extrême suavité. On ne connaissait pas cet étranger, mais on avait tant de plaisir à l'ouïr chanter, que malgré je ne sais quoi d'un peu louche dans son regard, nul n'aurait osé mettre en doute sa loyauté. Eve
de Côte-Brune, la gentille châtelaine, sentit, aux accents du ménestrel, une langueur indéfinissable se glisser dans son cœur virginal. Elle était fiancée à Raoul de Montfaucon, qui l'aimait tendrement. Raoul était un adroit chasseur et un vaillant champion dans les tournois ; mais il ne chantait pas et le théorbe était muet sous ses doigts inhabiles. Chaque jour, porté plutôt sur les ailes de l'amour que sur la selle de sa cavale, il venait de Montfaucon à Côte-Brune faire une cour assidue à sa fiancée. Quand le ménestrel récitait en sa présence quelque touchante histoire ou quelque tendre villanelle, il prenait envie à Raoul de couper la gorge à cet enchanteur . Mais Eve le calmait d'un regard, et bientôt, ensorcelé comme elle, il tendait sa main au plus dangereux des rivaux.
« Un jour que la chapelle du château étincelait de mille feux et qu'Eve et Raoul, richement parés, étaient agenouillés devant l'autel, où le vieux chapelain allait les unir, en présence d'une foule de nobles seigneurs et de grandes dames du voisinage, un orage épouvantable éclate et gronde au dehors. L'effroi se répand dans toutes les âmes. Le chanteur, que l'on avait éconduit et que l'on croyait bien loin, apparaît tout à coup au seuil du sanctuaire. De son regard infernal, il contemple un ins-
tant le couple prosterné ; puis, d'un bond, il se précipite sur eux, jette au loin Raoul sur la dalle, et, d'une main irrésistible, emporte Eve éperdue à la vue des assistants frappés de stupeur. Il s'élance avec elle sur la croupe d'un coursier rapide, qui les emporte aussitôt dans un tourbillon de poussière. Au galop effréné de leur monture, Eve et son ravisseur avaient déjà franchi montagnes et vallées. En vain le vent mugit autour d'eux, l'éclair brille sur leurs têtes coupables, le tonnerre ébranle au loin les échos des rochers : ils se croient à l'abri de toute poursuite. Déjà le ravisseur serrait sa victime dans ses bras, quand le sol s'effondre et se transforme en un marécage sans fond et sans bornes. Eve et le chanteur maudit, car c'était le diable, disparaissent engloutis avec leur monture dans les abîmes des marais de Saône, qui se refermèrent sur eux pour jamais.
Quand à Raoul de Montfaucon, après avoir repris ses sens, il renonça pour toujours aux vanités du monde et alla s'enterrer tout vivant dans un monastère du voisinage. Là, il pria tant pour sa chère fiancée, qu'à sa dernière heure, un ange lui fit voir, les bras tendus vers lui, Eve de Côte-Brune environnée d'une lumière céleste.
Les Craquelins
(Canton de Baume)
fES méchants disent quelquefois que Baume n'est remarquable que par ses craquelins, ses pâtes de coings et ses confitures. Ce qu'il y a de certain, -c'est que la réputation de ces friandises remonte à la plus haute antiquité.
Les premiers évêques de Besançon n'auraient-ils point envoyé de missionnaires du côté de Baume et dans les montagnes des environs avant le commencement du IVe siècle ? Les historiens du diocèse avouent que nul souvenir n'en est arrivé jusqu'à nous.
Celui que la tradition désigne comme y ayant apporté le premier la lumière du christianisme serait le grand évêque de Tours, saint Martin.
On suppose que le célèbre destructeur des idoles, se rendant de Tours en Pannonie par le passage des Alpes, et de Lyon à Trêves par la Séquanie, se serait arrêté autour des châteaux et des monuments païens de nos ancêtres, pour y faire la guerre aux démons.
Mes recherches sur les traditions populaires de la province m'ont fourni à ce sujet plusieurs récits variés sur lesquels je pourrai revenir en temps et lieu. Je rappellerai seulement ici qu'une fontaine, qui coule entre Orchamps et Guyans-Vennes, porte le nom de saint Martin, et que les vieillards du canton de Pierrefontaine attribuent à cette source la vertu d'opérer de miraculeuses guérisons, parce que saint Martin, fatigué un soir de ses courses évangéliques, serait venu se reposer au bord de cette fontaine et aurait bu de son eau. Ce qui est plus certain, c'est que nos pères ont honoré de tout temps saint Martin d'un culte spécial. Ils ont réglé sur sa fête les termes stipulés dans leurs principaux contrats, ce qui fait dire à un adage populaire que saint Martin est, de tous les saints du paradis, celui qui est le plus endetté .
On croit aussi que saint Martin s'est arrêté dans le val de Saucey, où, dès les temps les plus reculés, s'est transmis l'usage d'offrir des cierges allumés, le jour de la fête de saint Martin, dans l'église qui lui est consacrée. Les gens de Rahon prétendent à la préséance dans la cérémonie, parce que ce village aurait eu la bonne fortune d'ouïr le premier la parole du grand saint. On montre encore à Rahon, au pied d'un gros vieux chêne, l'endroit où la
foule venait entourer le saint tandis qu'il parlait.
On ne saurait dire si Baume fut visité par saint Martin. Une vieille histoire rapporte toutefois que ce grand saint, passant un jour à Baume, attacha son âne à la porte du monastère et y entra pour se rafraîchir. L'âne, trouvant le temps long, se détacha et s'égara dans les environs. Saint Martin, désolé de ce contre-temps, pria les vignerons de l'endroit de l'aider à retrouver sa monture. On chercha longtemps, en soufflant dans des cornets et des arrosoirs, pour imiter le braiement de l'âne, qui répondit enfin et que l'on retrouva sur le soir, pâturant paisiblement au milieu de la prairie. Il fut ramené dans les rues de la ville, suivi d'une troupe d'enfants qui remplissaient joyeusement leurs poches des crottes que, dans sa détresse, le baudet laissait tomber le long de son chemin. Il paraît, dit ce conte populaire, que saint Martin, par reconnaissance, avait miraculeusement transformé la nourriture que son âne avait dérobée en pâtisseries friandes auxquelles on donna le nom de craquelins. En mémoire de ce fait, les dames de Baume se mirent à faire des craquelins semblables à ceux que l'on fabrique encore dans cette ville, et qui sont, paraît-il, les meilleurs du monde.
L'Ermite de Chatard
(Canton de Baume)
},N dit communément que quand le dia- } ble devient vieux, il se fait ermite» > Voici ce que Ton racontait à Baume, il y a longtemps déjà. Un diable incarné avait été autrefois condamné à passer sa jeunesse à Baume, où existait alors un couvent de nobles dames. Ce diable, dont l'histoire ne dit pas le nom, après avoir fait plus de tours que de miracles, fut un jour chassé ignominieusement de la cité et poursuivi à coups de pierres par la marmaille, jusqu'au delà du pont. Comme il se faisait vieux, il résolut de se faire ermite, et, à cette fin, il alla chercher un refuge dans les rochers abrupts du mont Chatard. Du haut de sa retraite, ce diable d'ermite, qui ne priait guère, s'amusait à regarder tout ce qui se passait à Baume, soit dans le couvent, soit dans la ville ; et comme il voyait même à travers les murs, sans lunette d'approche, rien ne lui échappait, ni le bien ni le mal. Son instinct infernal faisait même qu'il se complaisait plus volontiers à observer le
mal que le bien. Il tenait, dit-on, une correspondance active avec un gazetier de ses amis, qui lui ouvrait de temps en temps ses colonnes pour y narrer quelque vilain scandale propre à divertir les méchants du monde, ce qui faisait toujours un peu le profit de l'enfer. Ce malin diable, avant d'être rappelé définitivement dans ses foyers, a prêté sa plume à de mauvais grimauds qui en ont abusé d'une façon sans doute moins habile, mais aussi coupable que la sienne. Baume, comme toutes les bonnes petites villes de province, vit de petits cancans ; et toutes les fois qu'une méchante histoire y court de bouche en bouche, sans qu'il soit possible de découvrir l'auteur de la médisance ou de la calomnie, on dit encore à ceux qui s'en informent : « Adressez-vous à l'Ermite de Chatard. »
Les Gueux de Bretigney
(Canton de Baume)
L y a dans le département du Doubs deux Jj villages qui portent le nom de Breti- ^ gney : l'un dans le canton de Montbéliard et l'autre dans le canton de Baume,
à sept kilomètres de cette ville, sur la rive gauche du Doubs, de l'autre côté du mont Dommage ou montagne d'Esnans, et de l'ancien château-fort de Silley, qui figure sur la carte de Gassendi. Bretigney, près de Baume, est une commune d'environ deux cent cinquante habitants, dont l'église n'est pas très ancienne. Le sol de ce village est assez fertile ; mais avant les progrès que l'agriculture a faits dans le cours de ce siècle, les habitants de cette localité s'étaient acquis une singulière et triste réputation. Un Bretigney ou un gueux de profession, c'était synonyme. On les appelait aussi les gueux ou les grille-besace de Bretigney. Hâtons-nous d'affirmer que la génération présente ne mérite point ces qualificatifs injurieux. Aussi est-il intéressant de comparer les mœurs actuelles des habitants de Bretigney et de Silley, village voisin, avec le tableau que Jean de Bry en a tracé, lorsqu'il était préfet du Doubs, sous le premier empire.
« Il existe, disait-il, parmi les habitants de Silley et de Bretigney un esprit de mendicité particulier et si bien établi que tous les efforts faits jusqu'ici pour le détruire ont été impuissants. Ces gens ne mendient pas dans le pays; ils jouissent même de la réputation de gens •paisibles, tranquilles, incapables d'attenter à la .sûreté des personnes et des propriétés de leurs
voisins ; mais ils ont la manie d'aller parcourir les départements éloignés, même les pays étrangers, munis de certificats ou de passeports qu'ils ont l'art de se procurer : l'un, sous le titre de comte ou de marquis ruiné par l'effet de la révolution ; l'autre, sous celui de négociant accablé sous le poids des vols qu'on lui a faits et des banqueroutes qu'il a essuyées ; un troisième, comme victime d'une épizootie, d'une inondation, d'un incendie ou de quelque autre accident propre à exciter la compassion et la générosité. Plusieurs possèdent divers idiomes et prennent chez les fripiers des habits analogues au rôle qu'ils se proposent déjouer; ils sont au courant de tous les événements désastreux dont les papiers publics font mention, et se hâtent de se munir de tout ce qu'il faut pour persuader que cela les regarde. Leurs courses sont désignées sous le nom de tunes ; ce qu'ils en rapportent est scrupuleusement employé à payer les dettes qu'ils ont contractées. Un affidé dans la commune reçoit leurs lettres de change et leur rend compte, au retour, avec fidélité. A les entendre, ils ont des parents partout, et le prétexte le plus ordinaire qu'ils emploient pour obtenir des passeports est d'aller régler leurs affaires de famille. Cette coutume est fort ancienne dans le pays de Bretigney. Avant la Révolution, les intendants de
la province en avaient été informés et avaient songé à y porter remède. A cette fin, ils avaient ordonné que chaque semaine on ferait l'appel nominal dans la commune, et que ceux qui ne se présenteraient pas seraient punis ; mais la force de l'habitude l'a toujours emporté sur la mesure de répression. »
Les gueux de Bretigney avaient aussi une recette pour se couvrir le corps de plaies et d'ulcères, au moyen desquels ils émouvaient le peuple à compassion et se procuraient d'abondantes aumônes. On dit qu'ils se servaient à cette fin de la racine d'une espèce de renoncule qui croît dans la vallée de l'Audeux. Ces fourbes s'en frottaient les bras, jambes et cuisses, pour se les exulcérer, afin d'exciter la pitié des passants.
Le porteur de Bannière
(Canton de Baume)
E proverbe suivant a cours dans l'arrondissement de Baume :
Gogney a porté la bannière, Gogney la r apporter a y ce qui veut dire que celui qui a commencé une besogne doit la
finir. Voici de quelle manière l'historien de l'abbaye de la Grâce-Dieu, l'abbé Richard, explique l'origine de ce dicton. La paroisse de Mont-de-Villers, ayant été processionnellement à la Grâce-Dieu, Goguey, qui avait porté la bannière, se trouva fatigué et il y eut dispute pour décider qui la rapporterait. Le curé intervint et prononça la sentence qui devint proverbiale.
Le Bal dans l'Eglise
(Canton de Baume)
N mémoire historique sur l'abbaye de Baume -les- Dames venait d'être couronné, comme un chef-d'œuvre du genre, par l'Académie de Besançon. Ce livre n'était pourtant que l'essai timide d'un jeune élève en théologie, qui avait à peine revêtu la soutane, mais qui devait être un jour le plus éloquent orateur du diocèse, sinon le Bénigne de la Franche-Comté.
En ce temps-là, mon tuteur, ne sachant trop que faire d'un garnement de mon espèce, avait cru devoir me confier aux soins du bon père Simon, instituteur communal et maître de* pension, que la ville avait établi dans une
sorte de cage en bois, construite dans l'église même de l'abbaye.
Le dortoir des pensionnaires avait la forme d'un large corridor, éclairé par trois fenêtres grillées prenant jour dans l'intérieur du monument, où le jeudi de chaque semaine se tenait la foire aux grains.
Notre maître de pension cumulait avantageusement avec sa fonction d'instituteur celle de hallier-percepteur des droits de vente, pour le compte de la ville, et nous avions un plaisir extrême à le seconder dans la tenue de sa halle. Le balayage, surtout, était la grande récréation des pensionnaires , après chaque marché ; sans parler du savoureux morceau de fromage dont, ce jour-là, nous étions gratinés à notre repas de quatre heures.
Mais l'ancienne église du monastère ne servait pas uniquement de halle aux blés ; elle était affectée, comme elle l'est probablement encore aujourd'hui, à une foule d'autres usages publics ou privés.
C'était là, notamment, que les vignerons de Baume donnaient chaque hiver, à la Saint- Vincent, un bal honnête, auquel daignaient prendre part les plus belles dames et les plus élégants messieurs de la ville. Les comédiens et les bateleurs de passage y dressaient aussi de temps en temps leurs trétaux.
Ces divertissements étaient pour nous autant de spectacles gratuits ; car, des fenêtres de notre dortoir, nous découvrions tout ce qui se passait dans l'intérieur de la vieille église. Le père wSimon ne manquait pas, à la vérité, de nous adresser à ce sujet les plus sages avis et les plus sévères recommandations ; mais tout en faisant ce qu'il fallait pour obéir à notre cher maître, nous ne perdions presque rien des bons mots des comiques, des pirouettes des paillasses et des éclats de rire de la foule. Notre dortoir n'était vraiment, dans de telles occasions, qu'une grande loge de théâtre avec des lits durs en guise de fauteuils moelleux. Jugez si Ton pouvait dormir en paix, quand il y avait bal ou spectacle dans l'église.
Le père Simon avait été, dans sa jeunesse, quelque peu frère de la doctrine chrétienne, d'où lui était venu sans doute le surnom de frère Ignace. Il nous exprimait souvent son indignation, non de ce que l'église abbatiale fût convertie en halle aux grains, ce qui faisait assez bien son affaire, mais de ce que des bals et des spectacles profanes se tenaient dans ce même lieu, autrefois consacré aux plus saintes cérémonies et où furent conservés si longtemps, et avec tant de vénération, les reliques de saint Germain et le voile miraculeux de sainte Odille.
« C'est une dérision, une impiété exécrable,, disait-il, de conduire la danse et de jouer la comédie là où l'on a célébré la messe ! On ne voit pas ce qu'une pareille chose a d'horrible. C'est un signe de la fin des temps ; c'est l'abomination de la désolation! Je ne m'explique pas comment Dieu permet que ses sanctuaires soient ainsi profanés, et comment il n'use pas de ses foudres pour nous anéantir. »
Il nous faisait trembler quand il parlait de la sorte.
Un soir de mardi gras, il devait y avoir grand bal paré et masqué dans l'église de l'abbaye. Obligé pour cela de transporter, hors de la nef principale, une grande quantité de sacs de blé et d'avoine restés en dépôt depuis le dernier marché, notre maître avait été de mauvaise humeur toute la journée. Le soir, cependant, Mme Simon, comme une bonne mère de famille à l'égard de ses pensionnaires, nous avait fait des beignets et des gauffres, pour fêter carnaval ; et le père Simon s'était décidé à les arroser gravement d'une bouteille de son meilleur vin blanc du Qtiin, côte des environs, renommée par ses belles roches en amphithéâtre, ses corneilles qui y nichent de temps immémorial et son joli petit vin blanc qui mousse naturellement.
Après avoir fait honneur à ces friandises et
dégusté cette fine bouteille, en jouant à l'oie et aux lotos, il fallut bien ouïr une harangue du père Simon.
« Messieurs, nous dit-il, vous allez à présent gagner votre dortoir, où vous ne manquerez pas d'entendre les grelots de la folie et la voix du démon. J'espère que vous ne vous mêlerez ni de cœur ni d'esprit à ces saturnales d'enbas ; que vous vous coucherez tranquillement et que vous vous endormirez en priant Dieu pour les pécheurs. »
Le sermon et la prière achevés, on se coucha, non sans jeter à la dérobée plus d'un regard indiscret dans l'enceinte de l'église toute pleine de monde, de clartés et de bruits. Nous dansions dans nos couchettes, à peu près comme les autres sur le parquet de la halle. Les lumières du bal éclairaient le dortoir, mieux que ne l'eût fait le soleil en plein midi ; et, malgré le rideau trop étroit que l'on avait pourtant tiré ce soir-là avec une précaution toute particulière, je voyais, de mon oreiller, l'archet endiablé du père Roy, le chef d'orchestre, qui donnait le mouvement aux musiciens et aux danseurs.
Je voyais aussi passer, dans le tourbillon qui les emportait, des masques de toutes les couleurs, dans des accoutrements plus bizarres les uns que les autres. Je croyais assister à une
de ces rondes infernales du sabbat, que ma marraine m'avait décrites dans ses histoires de la veillée. Vingt fois j'essayai de m'endormir en priant Dieu pour les pécheurs, ainsi que le pieux père Simon nous l'avait recommandé.
Cependant le bal ne se prolongea guère audelà de onze heures. L'orchestre se tut ; la foule se retira en murmurant quelques plaintes contre une autorité municipale trop pressée de mettre fin à ses joyeux ébats. Le dernier flambleau s'éteignit, et aussitôt le plus profond silence et la plus épaisse obscurité régnèrent dans la vieille église profanée.
Les autres pensionnaires ne tardèrent pas à s'endormir profondément. J'en jugeai par l'harmonieuse cadence qui marquait leur respiration. Quant à moi, je ne pouvais fermer l'œil et j'enviais leur sort.
J'entendis sonner douze heures à l'horloge lointaine de la tour Saint-Martin.
Bientôt il me sembla que la nef de la vieille église abbatiale était illuminée de mille feux. Ces feux n'étaient plus ceux qui avaient éclairé le bal ; c'était une prodigieuse quantité de cierges, que des anges aussi nombreux portaient dans leurs mains. Il y en avait depuis le socle jusqu'à la frise de chaque pilier, et même jusqu'à la clé de voûte de la coupole. Un autel de marbre rose, richement orné, ocr-
cupait le centre du chœur, où la ronde des masques s'était tenue quelques instants auparavant. Derrière l'autel apparaissait un rétable gracieux, soutenu par des colonnes de marbre blanc. A droite, je distinguai un monument funèbre, qui ne pouvait être que le tombeau de Garnier, fondateur du monastère, dont le père Simon nous avait lu la veille une description détaillée, dans le mémoire du jeune abbé, couronné par l'Académie. D'un autre côté, les reliques de saint Germain étaient exposées sur un autel spécial, dans un bras d'argent et dans un buste du saint en pareil métal. Le voile de sainte Odille était déployé : deux anges le soutenaient dans leurs mains radieuses, à quelques pas en avant du grand autel. Le monument tout entier paraissait rendu à son antique splendeur.
Alors arrivèrent par des portes latérales une longue file de prêtres et de lévites qui chantaient des cantiques sacrés en répandant de toutes parts l'eau sainte et en brûlant dans des cassolettes d'argent et des urnes d'or des parfums de myrrhe et d'encens. Une multitude de chanoinesses, éclatantes de beauté, mais d'une beauté toute céleste, s'avancèrent et prirent place au chœur dans de magnifiques stalles de bois sculpté. Elles avaient à leur tête une abbesse vénérable qui portait une
crosse d'or. L'abbesse, avec sa crosse majestueuse, s'assit précisément à la place qu'avait occupé le chef d'orchestre, pendant le bal qui avait précédé cette mystérieuse cérémonie.
Un prêtre à cheveux blancs monta dans une chaire élevée, en face des chanoinesses. J'entendis à peine sa voix affaiblie. Il me sembla toutefois qu'il invoquait la clémence divine et que les mots d'expiation et de purification revenaient à certains intervalles dans son discours.
La cérémonie se termina par une oblation du voile de sainte Odille. Chaque assistant avait les yeux fixés sur ce lin précieux. A un moment donné, les deux anges qui le tenaien t entre leurs mains l'agitèrent doucement et il en découla une goutte d'une eau miraculeuse, qui eut la vertu de purifier toutes les souillures de l'antique sanctuaire.
Alors l'abbesse éleva vers le ciel la crosse d'or qu'elle portait et dit d'une voix forte ; Benedicamus Domino !
A quoi tous les assistants répondirent : Deo grattas !
Au même instant le père Simon me tirait du lit par l'oreille. Il était cinq heures du matin, et la voix du maître venait de réveiller le dortoir par la formule accoutumée, à laquelle mes camarades seuls avaient répondu.
Le Chasseur de Lomqnt
(Canton de Baume)
N homme, entraîné par sa passion pour la chasse, a profané le saint jour du dimanche et lancé sa meute à travers le champ de la veuve. Dieu le condamne à chasser jusqu'à la fin des siècles, à courir nuit et jour par les taillis, par les rochers après un cerf qu'il n'atteindra jamais,
M. X. Marmier rapporte cette légende dans son voyage pittoresque en Allemagne et il ajoute :
« La même légende existe dans les contrées 4u Nord. On la retrouve aussi dans quelquesunes de nos provinces, en Bretagne, par exemple, et en Franche-Comté.
Cette légende du chasseur est en effet une des premières que j'aie recueillies, On la raconte encore à Lomont, dans le Doubs.
Le nid d'Hirondelles
(Canton de Baume)
NFANTS, ne touchez pas aux nids des petits oiseaux : Dieu le défend !
A l'angle d'une étroite fenêtre, une gentille hirondelle venait chaque printemps bâtir son nid. C'est un présage de bonheur pour la maison. Voilà qu'un jour un méchant enfant s'arma d'un bâton et fit tomber dans la boue le nid d'hirondelles à peine écloses. Au printemps de l'année suivante, la gentille hirondelle ne revint pas bâtir son nid à l'angle de l'étroite fenêtre ; elle n'y revint pas non plus la seconde année ni la troisième. On la voyait seulement, à l'époque habituelle de son retour, passer et repasser dans son vol au-dessus de la maison inhospitalière. Elle semblait la regarder un instant tristement, puis elle s'éloignait en jetant un cri d'effroi. Mais pendant l'hiver de l'année suivante, l'enfant maudit, qui avait détruit le nid et la jeune couvée, mourut d'un mal cruel. Quelques mois après sa mort, la gentille hirondelle reparut et rebâtit son nid à l'angle de l'étroite fenêtre.
Enfants, ne touchez pas aux nids des petits oiseaux : Dieu le défend !
(Dans le canton d'Argovie, Suisse, une légende semblable se raconte au sujet des cygognes. — X. Marmier. Académie de Besançon, août 1861, p. 181).
Voir aussi Nodier, Contes de la veillée, — M. de la Mettrie.
La Prophétie d'un Bœuf
(Canton de Baume)
L y a des secrets qu'il est dangereux de vouloir pénétrer. On croyait encore, il n'y a pas bien longtemps, dans un village des montagnes du Doubs que, pendant la nuit de Noël, les bêtes recevaient le don de la parole et causaient entre elles amicalement. Un paysan sceptique voulut une fois vérifier le fait. Au lieu de se rendrecomme les autres à la messe de minuit, il alla donc dans son écurie. Ses bœufs mangeaient: tranquillement le fourrage dont il avait rempli leur râtelier la veille au soir. Après avoir prêté attentivement f oreille un instant, il entendit un de ses bœufs qui disait très distinctement à son voisin : « Poumé, nos airans;
encou ne rude aipièie c'te semaine. — Qu'ost-ce que c'ost, qu'ost-ce que te dis, Rôsie ? répondit l'autre ; nf ans-no us pais fât tout Vouvraidge de lai môsonpou c't'huva? — Paire ô, reprit le Rôsie ; main nos air ans ai condure ne bîre i c émet ère, paiche que nôtemâtre det meuri devant tros joas. » A ces mots, le paysan poussa un cri d'épouvante et tomba quasi mort sur une botte de paille. Les gens de la maison le relevèrent en rentrant de l'église, le mirent au lit et ne purent le déterminer à faire avec eux le réveillon. Toutefois, s'étant un peu ranimé, il raconta aux siens ce qu'il avait entendu et à quelques jours de là, un charriot attelé de deux bœufs le transportait au cimetière.
(M. Marmier a aussi trouvé en Suisse cette légende et cette croyance populaire. — Voir Académie de Besançon. Août 1861, p. 183).
Légende de la Vigne
(Canton de Baume)
E bon vieux curé de Cour-les-Baume avait parfois des mouvements oratoires empreints d'une telle vigueur et d'une telle originalité que ses auditeurs en étaient émus jusqu'au fond de leurs entrailles. Un jour de saint Pierre, il voulait admonester ses paroissiens et ses paroissiennes, réputés d'ailleurs pour leur penchant très prononcé à l'ivrognerie, et, à cette occasion, il leur fit cette* singulière histoire de la vigne, que l'on se redira longtemps de génération en génération : « Savez-vous qui a planté la vigne sur voscoteaux ? Vous croyez peut-être que c'est le bon Dieu ou un enfant du bon Dieu. Eh bien ! détrompez-vous. C'est le diable lui-même qui l'a plantée, et qui, à sa sortie de la terre, l'a arrosée avec du sang de paon ; c'est le diable qui, lorsqu'elle a eu des feuilles, l'a arrosée avec du sang de singe ; c'est le diable qui, à la formation du raisin, Fa encore arrosée avec du sang de lion ; c'est le diable enfin qui, à sa maturité, l'a arrosée avec du sang de pour-
ceau. Savez-vous maintenant pourquoi le diable a arrosé la vigne qu'il a plantée dans ce village avec du sang de paon, de singe, de lion et de pourceau. Jugez de la cause par l'effet. Je dis que le diable a d'abord arrosé vos vignes avec du sang de paon, parce que quand vous avez bu seulement quelques verres de vin, vous êtes fiers comme des paons ; je dis que le diable a arrosé vos vignes avec du sang de singe, parce que quand vous avez bu davantage, vous faites des grimaces et des gambades comme les singes ; je dis que le diable a arrosé vos vignes avec du sang de lion, parce que quand vous avez trop bu, vous êtes intraitables et furieux comme des lions ; je dis enfin que le diable a arrosé les vignes de Cour avec du sang de pourceau, parce que quand vous avez bu du vin autant que vos cochons peuvent avaler d'eau de vaisselle ou de petit lait, vous vous vautrez comme eux et vous leur ressemblez. »
Récit de J.-B. Grammont, de Cour.
Le Bréviaire du Diable
(Canton de Baume)
armi les excellents conseils contenus dans le cathéchisme de Mgr de Villef rançon et de Mgr de Durfort, archevêques de Besançon, que nous avons appris dans notre jeunesse, mais que nous n'avons pas toujours mis en pratique, il en est un ainsi formulé dans l'instruction IVe : « 17 est meilleur de ne point jouer du tout aux cartes que d'y jouer quelquefois. »
De tout temps le clergé franc-comtois, qui est cependant un clergé modèle au point de vue des mœurs et de la discipline, a fait assez peu de cas de cet avis des évêques concernant le jeu de cartes.
On va voir pourtant, par l'histoire suivante qui date du temps de Charles IX, que nos évêques n'avaient pas tort. * En ce temps-là, comme aujourd'hui, nos bons curés se réunissaient pour conférer entre çux des intérêts de la religion. Ces réunions, appelées conférences, se passaient alors comme à présent. On arrivait à la cure désignée pour
le lieu de la conférence entre onze heures et midi. On devisait dans le jardin ou dans la cour jusqu'à ce que V Angélus de midi eût sonné et que le dîner fût servi. On dînait copieusement et longtemps, puis on jouait aux cartes jusqu'à la tombée de la nuit. Alors chacun regagnait sa paroisse par le chemin le plus court.
Une fois, le bon vieux curé de Cour revenait de Baume où, ce jour-là, en particulier, il avait montré pour le jeu une passion extraordinaire. En suivant le chemin de traverse, lieu dit en Vaudin, il se rappelait avec délice les succès merveilleux qu'il avait eus dans tout le cours de l'après-midi. Son imagination était remplie de cartons superbes qui passaient et repassaient sans cesse devant lui. Tout à coup un inconnu qui marchait à grands pas derrière lui le devance en lui heurtant légèrement le bras. Comme cet inconnu n'avait dit ni bonsoir ni excuse, le bon curé l'interpella par ces mots : « Mais, mon brave homme, vous passez bien fièrement. » Sur quoi l'inconnu répondit d'une voix singulière : « Curé ! vous portez un jeu de cartes sous votre bras. » Et il continua sa route à pas précipités. Le pauvre prêtre qui croyait porter son bréviaire sous le bras , s'aperçut avec confusion qu'il portait effectivement un jeu de car-
tes. Il crut, sans aucun doute, que le diable en passant près de lui lui avait pris son bréviaire et l'avait remplacé par des cartes. Il se hâta de brûler ce jeu en rentrant chez lui et onc depuis il ne voulut jouer aux cartes. En racontant cette aventure il ne manquait pas de répéter ces paroles : « // est meilleur de ne Point jouer du tout aux cartes que d'y jouer quelquefois. »
Récit de M. Ebelmen.
Le Revers au Diable, a Lomont
(Canton de Baume)
NE jeune fille de Lomont avait un jour conduit le bétail de son père au pâturage, dans un enclos, sur le revers occidental de la montagne la plus élevée du pays. Au coucher du soleil elle vit venir à elle un vieillard pauvrement vêtu qu'elle prit d'abord pour un mendiant du Val. Celui-ci s'arrêta près de la bergère et se mit à causer. Tandis qu'il parlait, la bergère remarqua que la figure du vieux devenait souriante, gracieuse ; elle prit plaisir à l'écouter. Bientôt
elle s'aperçut que ce prétendu vieillard n'était qu'un jeune homme, qu'il avait de beaux yeux, de belles dents, de belles et fraîches couleurs et que ses cheveux blancs n'étaient plus que de belles boucles noires encadrant à merveille la plus jolie figure qu'elle eût jamais vue. A la place des haillons qu'elle avait cru remarquer sur le corps de cet individu, elle vit un riche costume qui allait à ravir sur une taille superbe. L'inconnu lui prit la main avec tendresse et l'approcha de ses lèvres comme pour y déposer un baiser. Une frayeur subite s'empara de la bergère. Elle se leva, prit congé de l'inconnu et ramena son bétail dans la maison de son père. Toute la nuit, elle revit dans ses rêves ce singulier personnage. Il lui faisait les promesses les plus séduisantes si elle consentait à le suivre et à partager son destin. « Je reviendrai vous voir, avait-il dit en la quittant, et une autre fois vous serez sans doute moins sauvage. »
La journée ne se passa point sans que la pauvre fille n'allât se confesser et elle révéla à son directeur ce qui lui était arrivé la veille. Celui-ci n'hésita point à lui faire comprendre que le mystérieux séducteur auquel elle avait eu affaire, n'était autre que le diable lui-même qui voulait la perdre et l'entraîner avec lui dans l'enfer. Une légère marque de rougeur
était d'ailleurs restée visible sur la main de la jeune fille que le diable avait touchée.
Alors elle renonça au monde et alla s'ensevelir pour jamais dans un lointain couvent.
Le diable, car c'était lui, revient encore souvent errer dans l'enclos à toute heure du jour et de la nuit. Il y épie les bergères et semble attendre toujours celle dont il a perdu la trace. On l'entend quelquefois gémir dans les buissons ; et c'est depuis cette époque que les bergers de Lomont ont appelé Rêver s-au- Diable le pâturage que l'on aperçoit du pont de Baume à l'extrême sommet de la montagne.
Le grand Crucifix, a Hyètre
(Canton de Baume)
,U pied de la montagne de Chaillon, sur le bord de la route qui conduit du village d'Hyèvre-Paroisse à la petite ville de ClervaL, il existait de temps immémorial un crucifix abrité sous un rocher. En 1793, dit une tradition locale, un jeune homme du pays, qui partait pour la guerre, s'avisa de briser les deux bras de ce Christ. Ses camarades, moins irréli^.eux que lui, lui re-
prochèrent vivement cet acte d'impiété : « Il t' arrivera malheur », lui dirent-ils ; et leur prophétie ne tarda pas à se réaliser, car à la première bataille qui se livra sur la frontière, le malheureux jeune homme eut les deux bras emportés par la mitraille de l'ennemi. Alors il se souvint de ce qu'il avait fait et de la menace prophétique de ses camarades. Il n'hésita pas à reconnaître le châtiment du ciel dans cette mutilation subite et semblable à celle qu'il avait lui-même fait éprouver d'une manière si lâche et si brutale au grand Crucifix d'Hyèvre. Il se repentit de sa faute, et le prêtre auquel il la confessa le détermina pour la réparer à faire replacer, dès qu'il le pourrait, un Crucifix semblable à l'ancien sous la roche de Chaillon, ce qui eut lieu en effet peu de temps après.
Aujourd'hui, le Grand Crucifix d'Hyèvre est encore à la même place et depuis il n'a cessé d'être en grande vénération parmi les habitants de la contrée.
(Récit de M. Huot, de Clerval.)
La Boudeuse de la Rue des Juifs
• (Canton de Baume)
« Cherche^ et vous trouvère^.
Deux époux de mon voisinage, Après un mois de mariage, Se querellèrent pour un mot :
C'est chose qui n'advient que trop.
Dans la leur, depuis ma mansarde, Sans rien voir, d'abord j'entendis Ces propos : Tais-toi donc, bavarde, Tu ne sais pas ce que tu dis !
Après cette sotte querelle, L'épouse, sans se désoler, Résolut de ne plus parler , A son mari. C'était bien elle Qu'elle punissait gravement ; Car, pour la femme, quel tourment Et quelle rude pénitence, Que de garder pareil silence !
Un jour se passa, même deux, Sans qu'un son sortit de sa bouche. Aisément, elle prend la mouche, Pensa l'homme ; à présent, je veux,
Quoi qu'elle fasse ou qu'elle dise,
Ne jamais la contrarier.
Vivre ainsi, c'est de la sottise :
11 faut se réconcilier.
Quand la table devient muette,
Le lit bientôt devient glacé.
Ce mari-là n'était pas bête.
Aussi, jouant au plus rusé,
Le soir même, quand la boudeuse,
Toujours bouche close, filait,
Notre homme, d'une voix piteuse.
Tout haut, à lui-même, parlait,
Disant : Qu'en aurai-je donc fait ?
Il s'adresse d'amers reproches ;
Il cherche dans toutes ses poches ;
Il fouille avec anxiété
Dans les tiroirs, dans les armoires
Dans les papiers, dans les grimoires.
Rien, dit-il, c'est fatalité !
Qu'en ai-je fait ? Il prend la lampe ;
Sous la table se glisse et rampe ;
Vient même chercher à tâtons,
Au risque de brûler sa femme,
Jusques par dessous ses jupons.
Que cherches-tu donc, dit la dame
Vivement ? As-tu le projet
De me rôtir, mauvais sujet ?
Attends, je vais par mon vacarme
Sur l'heure appeler le gendarme
A mon secours. — Dieu soit béni !
Enfin ! s'écria le mari.
Je cherchais ta langue perdue Depuis deux jours, et la voilà Retrouvée, encore bien pendue, Toute prête à crier holà !
Les deux époux se regardèrent, Sourirent et puis s'embrassèrent.
On dit même qu'un beau poupon, Neuf mois après venant au monde, Démontra, par induction, Combien fut sincère et féconde La réconciliation.
La Demoiselle d'Or
(Canton de Baume)
/M|e soir-là, Abel, le fils d'Huberte la fer- 4\^(S) mière s'était couché de bonne heure
f^^J dans sa berce d'osier. Abel était déjà y* grand garçon, puisqu'il allait à l'école du village voisin, pourtant il dormait encore dans un berceau, tant sa mère l'avait gâté 1
Ce soir-là, son aïeule, la vieille Marguerite, était seule auprès de lui ; et quoique le soleil eût disparu depuis longtemps derrière les collines de Chatard, les gens de la ferme n'étaient pas revenus de la moisson. On entendait bien parfois sous la rustique fenêtre les génisses qui rentraient du pâturage en faisant sonner leur campaines, et de temps à autre, un char attelé de bœufs et chargé de gerbes qui criait dans le chemin pierreux de la métairie ; mais ce n'était point celui de Claude Hubert, le fermier ; car la vieille Marguerite avait l'ouïe assez claire, et, Dieu merci, quand Hubert récriait ses bœufs, on pouvait l'entendre de loin.
— Dors et sois sage, Abel, disait la vieille grand'mère ; les petits oiseaux dorment dans leurs nids depuis longtemps.
— Non, disait Abel en pleurant, je ne veux pas dormir, grand'mère, si vous ne quittez votre quenouille et votre fuseau.
— Sois sage, disait la grand'mère ; vois dans le ciel rétoile de la Vierge Marie qui se lève et qui te regarde !
— Non, grand'mère, je ne veux pas être sage si vous ne me bercez un peu pour m'endormir. — Et le petit Abel soulevait la couverture de sa couchette et s'agitait comme un petit lutin.
La grand'mère le berça et lui dit : ^
— Ecoute ! IL' Angélus tinte à Villers ; les. follets et les esprits sont en campagne, prends garde qu'ils ne t'entendent !
. — Je ne saurais dormir, grand'mère, dit encore Abel, si vous ne me chantez le cantique; des Bergers.
La grand'mère se mit à chanter ; mais elle, dit au méchant enfant :
— Si tu ne dors maintenant, j'appelle les sylphes malins et les fées qui volent dans l'air du crépuscule. — Et elle ouvrit la fenêtre de la chaumière pour accomplir sa menace.
Abel se tut cette fois ; il ne voulait point être emporté par les Esprits de la vallée ; et la vieille Marguerite, tout en filant sa quenouille de chanvre, le berçait et chantait le cantique des Bergers. C'était un vieux Noël qui avait bien cent ans et autant de couplets qu'il y a de jours entre Pâques et la saint Martin ; mais il avait autrefois endormi Huberte, la mère d'Abel, et il accompagnait bien le balancement doux et monotone du berceau. La voix 4e l'aïeule était bien faible et bien cassée • mais elle appela bientôt le sommeil sur le$ paupières roses du petit mutin. Alors le balancement s'arrêta.
Marguerite se tut au milieu de son noël qu'elle n'avait peut-être jamais chanté jus-
qu'au bout ; et comme tout était paisible, la quenouille retomba doucement vers la terre et la bonne vieille s'endormit aussi.
Cependant la fenêtre était entr'ouverte. La lune qui se levait alors, laissait tomber sa lumière argentée sur le petit dormeur et la brise agitait doucement les rideaux. Les Esprits entrèrent-ils dans la chaumière pour nouer le chanvre que l'aïeule laissait pendre à terre ou pour rompre et entortiller les fils du fuseau qu'elle abandonnait ? Certes, ils avaient beau jeu, et ils sont capables de cent malices plus grandes encore. Avaient-ils entendu Abel pleurer dans leurs courses aériennes ? On ne sait. Mais quand la vieille Marguerite sortit de son léger assoupissement, elle vit avec effroi le berceau qui s'agitait de lui-même et virait de ci de là comme le balancier d'une horloge. Sans doute il se mouvait ainsi sous la main invisible de quelque farfadet ; mais ce qui surprit bien plus la vieille, c'est que de berceau était vide. Abel demi-nu se traînait à quelques pas delà sur ses genoux et ses petites mains et s'avançait avec précaution et sans bruit vers un des coins obscurs de la chambre.
— - Que fais-tu donc, Abel, dit la grandemère effrayée. — Eh ! ne le voyez-vous pas, grand'mère, dit Abel en continuant sa marche singulière ; je vais prendre cette belle
mouche dorée qui a les ailes si longues et qui me regarde.
La grand'mère se leva en se signant et soudain le berceau' s'arrêta. Un bruissement étrange se fit entendre, et Marguerite recula devant un grand insecte, lumineux comme une luciole, qui s'éleva en bourdonnant du fond de la chambre et se mit à voltiger audessus de Marguerite. La vieille agita sa quenouille pour le faire fuir ; mais l'insecte moins effrayé que la vieille n'en voltigeait que de plus belle. Il tournoyait, tourbillonnait autour de sa tête au point de l'étourdir et semblait se rire de la quenouille impuissante qu'elle brandissait comme une Ménade furieuse eût fait de son thyrse. Enfin la mouche merveilleuse lasse de tant de tumulte s'enfuit par la fenêtre au grand déplaisir d'Abel qui voyait s'envoler avec elle Fespoir de la posséder. Mais la grand'mère se repentit d'avoir ouvert la fenêtre. Les fées avaient entendu Abel, pensaitelle. Cet insecte n'était rien autre qu'une fée et les fées portent quelquefois malheur
Certes, il est dur d'aller à l'école par une belle matinée de juin, surtout quand on doit traverser pour s'y rendre de beaux champs.
tout jaunes de moissons. Comme le ciel d'azur paraît beau ! comme l'air frais qui se joue dans les blés est doux à respirer ! qu'ils sont heureux tous ces petits oiseaux qui babillent dans les arbres du chemin, ou s'ébattent par volées sur les champs de seigle et de froment ! Ilssontlibres, au moins, et ne vontpasàl'école ! • Ainsi pensait Abel, le lendemain matin, tandis qu'il suivait tristement le sentier qui mène de la métairie au village. Il portait au bras le panier que son grand frère Jean lui avait tressé dans les veillées d'automne avec les sautées cueillies au bord de la rivière. Dans ce panier la bonne Huberte avait caché mainte friandise ; mais hélas ! sur ces bonnes choses était posé le livre des leçons qu'on n'avait pas étudiées et que certainement on ne savait pas. Abel était mutin, nous le savons ; mais il était aussi très paresseux ; il savait à peine ses lettres, et s'il connaissait son âge, c'était parce qu'il avait autant d'années que de doigts à Tune de ses petites mains.
Le maître avait cent fois dit qu'il avait la tête légère comme un linot, et quand on parlait de lui à sa mère. — Il est méchant comme un lutin, disait-elle, Quel dommage pourtant ! Abel était blond et joli comme un petit ange. Il est vrai que sa mère l'embrassait toujours en disant cela.
Cependant l'air devenait chaud, l'ombre des! arbres moins grande, et le soleil marquait au moins neuf heures. Abel voyait poindre lè clocher de Villers au-dessus des blés, aussi n'avait-il garde de se presser ; mais ses pas; pour être petits, ne le conduisaient pas moins au but.
Le sentier qu'il suivait longeait le village par derrière les vergers et courait se perdre dans le bois. Insensiblement Abel était arrivé derrière la maison d'école, sous les gros noyers qu'il pouvait voir depuis sa place et dont les branches touchaient presque aux fenêtres de la salle d'études. Les fenêtres étaient juste-* ment ouvertes à l'air frais et pur d'une matinée de printemps, et certes la maison était bruyante et sonore. Les voix de petits garçons qui épelaient, la faisait bourdonner comme une ruche d'abeilles.
Abel indécis, cueillait encore pour gagner du temps de jolis bluets et quelques-unes de ces belles et longues marguerites des blés posées sur des tiges presque aussi grandes que lui ; mais en entendant ses petits camarades plus sages que lui répéter leur leçon avec une ardeur si bruyante, il rougissait de sa paresse. Il allait donc entrer en classe avec des sentiments tout nouveaux ; il allait travailler à devenir savant ; il allait..., mais toutes ces réso-
lutions s'évanouissent soudain. Un magnifique insecte aux longries ailes s'envole d'un épi de blé et vient effleurer la joue d'Abel. Abel le reconnaît. Adieu études, livres et camarades ! Le petit écolier court vers le bois en poursuivant l'insecte merveilleux — .
Il y a dans le bois de Villers une grotte creusée dans les rochers de la montagne et qu'on appelle la Baume des fées. Les voûtes en sont humides et pleines de stalactites, et de ses profondeurs sort le ruisseau d'un moulin. Elle renferme, dit-on, bien des merveilles ; mais personne jusqu'ici n'a pénétré dans son enceinte ténébreuse. La source abondante qui s'échappe de son sein forme devant elle un large bassin qu'une barque seule peut franchir, et la grotte ainsi baignée de toutes parts ressemble assez au portique d'un palais enchanté. Cet étang repose au milieu d'un bouquet de hêtres et de charmilles qui se mirent dans sa paisible surface ; il est rempli de l'eau la plus belle et la plus claire qu'on puisse voir ; mais il est si profond que cette eau paraît verte comme l'émeraude malgré sa parfaite limpidité. A l'aspect de cette solitude à la fois riante
et sauvage, on comprend sans peine que des fées et des ondines viennent se jouer suw l'herbe verte et fine de la rive et se baigner dans les eaux du lac par une belle nuit d'été, quand la lune se lève sereine au-dessus des arbres de la forêt.
Or, le petit Abel, après avoir battu le bois, était arrivé las et accablé de chaleur sous les arbres qui ombragent l'étang de la Baume. Après s'être avidement désaltéré, il s'assied ; et comme l'appétit se faisait sentir, il vida son petit panier sur l'herbe et mangea toutes ses friandises. Il devint tout à coup silencieux et pensif. Peut-être avait-il quelques remords de sa conduite si peu sage
Mais bientôt un murmure doux et harmonieux se fait entendre, Abel écoute. Il croît ouïr une musique lointaine. Le murmure vient des profondeurs de la grotte, il approche, approche encore, et voilà que de la retraite mystérieuse s'élance un essaim de grandes demoiselles vertes, bleues et de toutes couleurs qui voltigent, tourbillonnent, sautillent sur la surface de l'étang. Elles étaient grosses comme des corolles d'iris ; mais l'une d'elles plus grande et plus belle que les autres était toute dorée. En volant au soleil, elle brillait comme une étoile. Ses longues ailes éblouissantes fai^ saient en s'agitant un bruit pareil au cliquetis
<Tune feuille d'or. Et les autres demoiselles voltigeaient, tourbillonnaient, sautillaient autour d'elle, comme des abeilles autour de leur reine. Mais voici que la grande demoiselle s'arrête soudain sur un nénuphar ; et les autres suspendent aussi leur vol et se posent ainsi que des fleurs vivantes sur la pointe des roseaux d'alentour.
' Abel était dans le ravissement. Et tandis qu'il regardait, la demoiselle brillante change de forme et grandit à ses yeux. Son corsage étincelant s'arrondit, une robe merveilleuse l'enveloppe ; sa tète est celle d'une jeune fille aux blonds cheveux ; ses ailes retombent sur ses épaules comme les longs plis d'un voile de gaze doré, et les deux globes qu'on prenait pour ses yeux ne sont que deux pierreries vertes à sa couronne d'or. Et les autres demoiselles deviennent aussi des jeunes filles. Elles se parent soudain de longues robes et de voiles nuancés comme les fleurs d'iris, et leurs pieds se cachent dans les roseaux du lac.
. — - Viens, lui dit la plus belle des fées, — car c'étaient des fées— viens, je suis la Demoiselle d'or, Cest moi qui suis allée te chercher dans ton berceau, et c'est moi que tu as poursuivie jusqu'ici à travers les blés et les arbres de la forêt.
— Viens, lui disaient les autres jeunes féesr
viens avec nous ; nous avons des perles étf nous te ferons des colliers ; nous avons des pierreries et nous te ferons des bracelets. ^ Elles parlaient et souriaient, et leurs voix étaient douces comme leurs sourires. Leurs voiles flottaient au soleil, et les arbres agités doucement par des brises magiques murmuraient comme des harpes autour du lac.
Abel fasciné se glissa sur l'herbe jusqu'au bord de l'eau, La nappe brillante du mirage sembla- se replier. L'eau devint si claire, si claire qu'elle était à peine bleue et qu'on l'eût prise pour de l'air. Sous ce voile flottant et diaphanes, Abel vit une vallée verte et sombre, qui était au fond du lac. Le chemin qui y conduisait commençait à la rive et semblait parsemé de cristaux et de pierres brillantes, et les fées s'enfoncèrent doucement dans cette vallée mystérieuse.
Abel aussi voulut y descendre, et l'eau subtile et légère qui l'entourait lui sembla plus fraîche que l'air. Il vit alors la vallée profonde qui s'étendait jusque sous la grotte, et, dans le fond, un beau palais transparent comme l'améthyste.
— Viens, lui disaient les fées en voltigeant dans le fluide aérien, descends près de nous ! Nous avons entendu la voix de ton aïeule qui .chantait vers ton berceau ; mais notre voix est
bien plus douce ; nous te bercerons sur nos genoux et nous t'endormirons dans nos bras.
Abel descendit encore. L'ombre devenait plus grande, et le soleil qu'il regarda en ce moment lui apparaissait dans le ciel comme une belle lune d'été. La demoiselle d'or lui souriait et les fées étaient si belles qu'il descendit jusqu'au fond de la vallée et les fées l'emportèrent dans leur palais...
Le lendemain, des bûcherons trouvèrent sur le bord du lac de la Baume, le corps d'un enfant, les cheveux et les membres entrelacés d'herbes aquatiques. — C'était le corps d'Abel. • — Les fées avaient déposé son corps sur la rive, car elles ne voulaient que son âme, et l'on sait que les âmes qu'elles ravissent restent mille ans avant d'aller ,en paradis.
Le vieux Crucifix de Vaudrivillers
(Canton de Baume)
wï5S)A petite église de Vaudrivillers possède ^wrp un des plus anciens crucifix du dio- °^se ^e Besançon. Sa valeur ne consiste pas seulement dans son antiquité ; mais aussi dans la vénération qu'il inspira
toujours depuis le fait miraculeux qui s'est passé à l'enterrement de Jean Colin.
Avant l'inhumation, on avait déposé, comme c'est l'usage, le corps du défunt dans la nef de l'église, tandis que l'on en recommandait l'âme avec les prières ordinaires. Pendant que l'on chantait le libéra^ l'image du Christ détacha ses mains de la croix pour se boucher les oreilles. Tous les assistants demeurant stupéfaits, le curé interpréta la chose de cette manière : Souvenez-vous que pendant sa vie, Jean Colin a été blâmé pour sa répugnance à entendre la parole de Dieu. Il dormait pendant le prône où sortait de l'église pour aller vaquer à quelque besogne servile. Voilà que J.-C. lui rend la pareille en refusant d'écouter ceux qui prient pour lui. L'histoire ajoute que Jean Colin ne fut point inhumé en terre sainte et que son cadavre, comme celui d'un réprouvé,, fut livré à la pâture des corbeaux ou « que sa charogne fut jetée à la voirie. »
(On peut encore retrouver de semblables récits daiïs, les vieux sermonnaires).
La légende de Gaston de la Roche
(Canton de Baume)
« Voici ce que contaient les « chastes bernardines en confaa bulant au réfectoire. »