L. Du SILLET
Voilà ce qu'on disait chez les Dames de Baume :
Vers douze cent cinquante, un jeune gentilhomme,.
Qui s'appelait Gaston de la Roche, vivait
Au goût du monde, au sein des plaisirs ; il avait
Toutefois conservé la dévote habitude
De dire chaque jour, avec exactitude,
Une courte prière, un Ave Maria
A celle que jamais en vain Ton ne pria.
A l'abbaye, un jour qu'il était de passage, Un mal soudain le prit, à la fleur de son âge. Il était venu voir Nicolette, sa sœur,
•Qui, dans ce temps, tenait la crosse avec honneur. Rien ne put prolonger la fragile existence De Gaston qui mourut sans faire pénitence.
Depuis quelques instants, sur son funèbre lit,
Il gisait, les yeux clos, le visage pâli.
Seule, avec sa douleur, la paupière mouillée,
La Révérende Dame était agenouillée
Dans la chambre et priait pour son frère Gaston,
Pour lui de FEternel implorant le pardon.
Tout à coup, au moment où la pieuse Dame
Récitait un Ave, Gaston reprend son âme
Et ses sens. D'une voix douce, il dit : « Chère sœur,
« Me voici de retour en vie. Un confesseur,
« Sans retard, s'il vous plaît. Sachez qu'à l'instant même
« Je viens de comparaître au Tribunal suprême.
« Du supplice éternel, que j'avais mérité,
« L'arrêt irrévocable allait être porté,
a Lorsque la bonne Vierge, accourant à mon aide,
« Près de son Divin fils pour moi-même intercède.
« O prodige ! elle obtient que mon âme à mon corps
« Soit un instant rendue, afin que de mes torts
« Je puisse requérir le pardon d'un saint prêtre. »
On vit Messire Henry de Saint-Léger paraître. •
C'était du monastère un humble desservant.
Il confessa Gaston, qui put, encore vivant, .
Recevoir de ses mains une grâce plénière,
Une grâce efficace, à son heure dernière.
Puis, Gaston trépassa, plein de tranquillité, Avec la paix de Dieu pour son éternité (i).
Notre-Dame des Fleurs
(Canton de Baume)
« Nunc et in h or a mortis. »
Au temps de ma jeunesse, on pouvait voir encore Sur le mont Saint-Ligier, du côté de l'aurore, Dans le flanc du rocher bordant un vieux chemin, D'où l'œil avec effroi plonge dans le ravin, Une niche grillée, abri d'une madone Qui de fleurs sur le front portait une couronne. Pour les petits bergers et pour les voyageurs, C'était, il m'en souvient, Notre-Dame des Fleurs. D'où peut venir ce nom ? Une sainte légende, Que j'appris autrefois, répond à la demande.
C'était vers le milieu du dernier siècle, autant
(i) L'histoire rapporte seulement que Nicole de la Roche fut abbesse de Baume en 1266, et qu'en 127 1 , Henri de Saint-Léger, curé de Villers-le-Sec, était un des desservants du monastère.
Que Ton peut préciser ce point en cet instant. Tous les jours, on voyait une jeune bergère Guider vers Saint-Ligier sa chevrette légère, Et former un bouquet dans sa petite main Des fleurs qu'elle cueillait le long de son chemin ; Puis, lorsqu'elle passait auprès de l'oratoire, Voulant faire sans doute une oeuvre méritoire, Aux mailles de la grille elle attachait ses fleurs, Offrande de parfums et de fraîches couleurs.
Comme elle descendait un soir de la colline, Quelqu'un lui dit : « Enfant, vous êtes orpheline. » Sa mère, que toujours elle entendait gémir, Pour ne plus s'éveiller, venait de s'endormir. Ah ! d'une enfant si jeune, au sort abandonnée, Savons-nous plaindre assez la triste destinée ? Dès lors, sur la montagne on ne la re.vit pas ; Nul ne sut vers quels bords elle porta ses pas ; Mais les dernières fleurs qu'elle avait attachées Restèrent bien des jours à la grille penchées. Aux pieds de la madone, on eût dit, à les voir, Qu'elles pleuraient, ces fleurs, du matin jusqu'au soin
A quelque temps de là, vingt ans après peut-être, A Saint-Roch de Paris on vint mander un prêtre, A l'effet d'assister, c-ans ses derniers moments, Une mourante en proie aux plus cruels tourments. « Cette femme habitait une riche demeure ; Mais là, comme .partout, la mort entre à son heure ;
Parfois, .elle interrompt les plus joyeux ébats ; Car le bruit des plaisirs ne l'intimide pas.
Quelle était, dira-t-on, cette femme du monde,
Si belle hier encore, aujourd'hui moribonde?
Plus d'une fois, sans doute, elle avait raconté
Qu'elle était née au fond de la Fr a n che-C o m té ;
Qu'elle avait essuyé des fortunes diverses ;
Que sa vie. avait eu de terribles traverses ;
Que son cœur, trop sensible, avait souffert beaucoup,
Et que, bergère, un soir, elle eut grand peur du loup.
N'ayant rien à manger, quand sa mère fut morte,
Elle avait mendié son pain de porte en porte ;
Pour gagner quelques sous, elle avait, de ses doigts,
Pilé du grès et fait des balais dans les bois.
Pour un vieux chiffonnier qui lui donnait des croûtes,
Elle allait ramasser les ordures des routes.
Ne pouvant surmonter on ne sait quel dégoût,
Le désespoir un jour la jetait dans l'égout ! . . .
Et comme elle appelait à son secours, un ange,
Sans doute, était venu la tirer de la fange ;
Gar elle ne sut point le nom de son sauveur,
Et ne revit jamais ce discret bienfaiteur. „
Elle avouait qu'aussi, dans le monde lancée,
De plus d'un grand seigneur on la crut fiancée.
Elle avait des chevaux, des valets ; sa maison
Ne .manquait même pas d'un semblant de blason
Comme on voit ruisseler la lave d'un cratère,
Elle vit à ses pieds couler l'or de la terre ; L
Au caprice. inconstant des volages désirs, Partout elle courait au devant des plaisirs. Ce n'étaient jour et nuit que fêtes enivrantes... Un soir, qu'en un festin les coupes écumantes S'entre-choquaient aux mains de convives joyeux, Et que la volupté brillait dans tous les yeux,
Elle chantait Soudain une couleur mortelle
Se répand sur son front. On s'empresse autour d'elle*
« Madame ! qu'avez-vous ? Une telle pâleur
Est l'indice certain d'une immense douleur. »
C'en est fait de la joie. Aussitôt on l'emporte ;
Sur sa couche étendue on eût dit une morte,
En vain, pour la sauver, à Fart on a recours ;
L'art ne peut apporter qu'un impuissant secours.
C'est alors qu'une femme, une pauvre servante,
Que, par dérision. Ton nommait la savante,
Jugeant que sa maîtresse allait bientôt mourir,
A l'église Saint-Roch se hâta de courir.
Quand le prêtre eut gravi les degrés de l'estrade
Du grand lit de velours où gisait la malade,
Elle le regarda d'un œil épouvanté.
« C'est la mort, pensa-t-elle, avec l'éternité !
— Non, dit le prêtre, c'est la vie et l'espérance ;
C'est le baume du ciel calmant toute souffrance.
D'avoir offensé Dieu vous vous repentez bien ? »
Elle baissa la tête et ne répondit rien.
Le prêtre insiste. Alors, d'un accent lamentable,
Elle s'écrie : « Hélas ! combien je suis coupable !
Dieu ne saurait m 'aimer, je l'ai trop oublié !
J'ai toujours fait le mal et n'ai jamais prié
— Pauvre âme, dont l'état malheureux se devine, Ne désespérez point de la bonté divine ; Croyez au Dieu clément, reprit le confesseur,
Et sa paix va descendre au fond de votre cœur. Vous n'avez, dites-vous, jamais prié. Peut-être Aurez-vous autrefois, en quelque lieu champêtre, De la vierge Marie invoqué le saint nom, Quand la cloche du soir sonnait Y Angélus ? — • Non, Fit-elle tristement ; mais j'ai bien souvenance D'avoir avec bonheur, aux jours de mon enfance, Quand je menais aux champs ma chèvre et son chevreau, Sur Saint-Ligier, au flanc d'un aride coteau, Orné de quelques fleurs les mailles d'un grillage Protégeant dans sa niche une pieuse image. Que je voudrais revoir, avec mes yeux en pleurs, Sur le mont Saint-Ligier Notre-Dame des Fleurs !
— Mais c'est elle qui vient, dans sa grâce infinie, Vous chercher, mon enfant ; oh ! oui, soyez bénie ! » La dame pour parler fit un suprême effort,
Et Dieu pardonna tout, à l'heure de la mort.
Notre-Dame de la Grange-Ravey
(Canton de Baume)
NTRE Baume -les- Dames et Hyèvre, quand on a traversé le joli hameau de la Grange-Ravey, la route passe au bord du Doubs sous un rocher gigantesque.
On dirait le portique d'une cathédrale. A la voûte de ce porche naturel, le voyageur remarque, enfermée dans une petite cage de fer maillé, une madone antique, aux pieds de laquelle venaient autrefois s'agenouiller de nombreux pèlerins ; car cette madone est miraculeuse, ainsi que beaucoup d'autres du pays qui représentent comme elle la Vierge pleine de grâces.
Parmi les récits merveilleux que Ton pouvait recueillir jadis, en passant sous ce roc formidable, il y avait celui-ci que racontait naïvement la bonne mère Pauthier, de la Grange :
Un homme d'Hyèvre, dont elle citait le nom et qui s'appelait Couleau ou Poulot indifféremment, avait un jour été pris par les gendarmes, à la suite des brigandages de tou-
tes sortes dont il s'était rendu coupable. Ce misérable avait, disait-on, renoncé au Fils de Dieu et à tous les sacrements de l'Eglise, sous l'espérance que le diable lui avait donnée de le sauver de l'échafaud. On assurait toutefois que ce mauvais drôle n'avait jamais passé une seule fois de sa vie sous le rocher de la Grange-Ravey sans réciter dévotement un Ave Maria, seule prière de son enfance dont il eût gardé le souvenir, et qu'il avait toujours refusé de consentir à la demande que lui faisait le démon de renier la sainte Vierge. Il s'en trouva bien ; car, ayant aperçu l'image de Notre-Dame suspendue à la voûte du rocher, comme on le conduisait à la prison de Baume, il lui adressa cette supplication : « Marie, pleine de grâces, vous seule en qui j'espère, sauvez-moi par miracle. Je me repends de tout le mal que j'ai fait. Conjurez pour moi la miséricorde éternelle de Dieu. Je suis si coupable que je n'ose moi-même m'adresser à lui pour implorer mon pardon. » Il n'avait pas fini de prier que la sainte Vierge, touchée de la sincérité de son repentir, rompit miraculeusement les chaînes qui le tenaient attaché au poitrail des chevaux de ses conducteurs, lesquels prirent le galop en abandonnant le prisonnier qu'on ne put jamais retrouver.
Il s'en alla dans les montagnes, où il se tint caché pendant de longues années, puis il se fit ermite dans un creux de rocher. Ses crimes étaient depuis longtemps expiés et oubliés des hommes et de Dieu, lorsqu'une nuit d'hiver son cœur usé ayant cessé de battre, les anges vinrent chercher son âme pour l'emporter au ciel.
A quelque temps de là, on retrouva son cadavre gelé au fond de sa grotte. La légende ajoute que quand on vint le lendemain pour en faire la levée et lui rendre les honneurs de la sépulture, il n'y était plus. On trouva bien étrange cette disparition sur laquelle on ne put donner aucune explication satisfaisante. La petite caverne qui a été la dernière demeure du solitaire est bien connue des enfants de Baume et on l'appelle encore la Cave Couleau ou Cave Poulot.
Le Songe de sainte Brigitte
(Canton de Baume)
Plantes au doux parfum, aux vivaces racines, Les légendes, dit-on, sont les fleurs des ruines. Recueillons-les partout, au bord de ces chemins, Où le vent de la foi les sème à pleines mains.
Pour les pauvres pécheurs, humbles et repentants,
Sainte Brigitte, un soir, avait prié longtemps,
Et s'était endormie en faisant sa prière.
Voilà qu'environné des anges de lumière,
Elle aperçoit Jésus, offrant avec douceur
Une grâce plénière à Satan, si son cœur
Veut enfin mettre un terme à sa haine insensée.
Il ne demande rien qu'une bonne pensée,
Un regard vers le ciel, un élan spontané,
Un mot de repentir et tout est pardonné.
Non , non, hurle Satan, la paix est impossible !
Bu maudit pour jamais l'orgueil est invincible.
Brigitte se reveille et, dans l'obscurité,
Une voix répétait : Enfer ! Eternité !
Légende du Château de Montfort
(Canton de Clerval)
UR la rive droite du Doubs, au couchant delà petite ville de Clerval, on trouve, au sommet de la montagne appelée Roche- Rouge, les ruines d'un château féodal.
Ce château était celui du comte de Montfort. On raconte à Clerval que la comtesse de Montfort était avare et peu charitable. On dit même encore, avec ironie, d'une personne gourmande : Elle est comme la comtesse de Montfort ; elle mangerait bien des fèves au lard. En ce temps-là, ajoute la légende, la comtesse de Montfort était grosse. Une mendiante se présente à la porte du château. La comtesse elle-même qui regardait paître dans le préau une laie avec ses sept petits, ouvre la porte à la mendiante et l'éconduit durement. Celle-ci, étendant aussitôt vers la comtesse une main menaçante s'écrie d'une voix sentencieuse : Mou de lai faute ! que fen feuse autant que c'te true qu'en meune sept ! Ce qui veut dire en français : Je te maudis ! Puisse-tu faire autant d'enfants que cette
laie qui en conduit sept ! Peu de temps après, la comtesse de Montfort accouchait, en l'absence de son mari, de sept enfants, tous bien viables. Le désespoir de la châtelaine lui suggère la pensée d'en faire périr six. Elle commande donc à la chambrière qui l'assistait d'aller sur-le-champ, et sous peine de mort, jeter six des nouveaux-nés dans la rivière . Obéissant à regret à cet ordre cruel, mais sans réplique, la chambrière place dans une corbeille les six enfants voués à la mort et prend le plus court chemin pour aller les noyer dans le Doubs. Arrivée presque au bas du sentier, elle rencontre fortuitement le comte de Montfort, qui rentrait de voyage, et qui devine au trouble bien visible de la servante qu'elle porte quelque chose de suspect. Il veut savoir. La servante est contrainte de tout révéler . A son tour le comte lui fait jurer, sous peine de mort, de garder le secret de ce qu'il va faire. Les. six enfants destinés à mourir sont placés aussitôt parles soins du comte entre bonnes mains. Pendant sept ans, soit dans le château, soit au dehors, le plus profond secret fut gardé sur Faccouchement extraordinaire de la comtesse et sur le sort des six enfants que leur mère croyait détruits.
Un certain jour, le comte de Montfort réunit une nombreuse compagnie dans son château.
Un grand festin est préparé. Parmi les convives, on remarque le jeune enfant gardé par la comtesse et six autres petits garçons de même taille ressemblant tous au premier d'une manière surprenante. Tous les hôtes expriment au comte de Montfort leur étonnement et leur admiration. Celui-ci se lève et leur dit : Seigneurs, que penseriez-vous de la personne qui aurait ordonné la mort de ces enfants le jour de leur naissance ? Tous de s'écrier : Cette personne mériterait elle-même le dernier des châtiments.
A ces mots, la comtesse coupable tombe mortellement frappée comme par une main invisible. Les sept enfants du comte de Montfort devinrent plus tard sept grands saints qui sont : saint Loup, saint Remy, saint Frémy, saint Vandelin, saint Lupicin, saint Ermenfroi et... le nom du septième est inconnu.
(Récit du père Huot de Clerval.)
Il ne serait pas sans intérêt de comparer ce récit fabuleux avec la tradition allemande des Huit Bruno rapportée par les frères Grimm (tome II, page 436), avec celle qui a pour titre (même volume, page 447) Autant d'enfants que de jours dans Vannée, et surtout avec celle qui est intitulée : Origine des W elfes (même volume, page 280) ; mais il nous se m-
ble plus intéressant encore de rapprocher cette tradition de Montfort, canton de Clerval, d'une autre tradition franc-comtoise recueillie à Besançon par Clovis Guyornaud et à laquelle il a donné ce titre : Origine merveilleuse des Porcelets. (Voir ci-dessus arrondissement de Besançon.)
Le Serpent de la Femme de Saint- George
(Canton de Clerval)
I^^Ieux femmes se querellaient un jour sur )û){ la place de Saint-Georg-e-les-Clerval.
L'une d'elle dit à l'autre dans sa colère : Ta Que lou serpent te tosse, que le serpent te téte ! A l'instant, un serpent se jeta sur la femme maudite et s'attacha à son sein. Par aucun moyen, on ne put arracher ce reptile du sein de la femme, qui se desséchait à vue d'œil. Cette malheureuse et son mari entreprirent ensemble un pèlerinag-e à Notre- Dame des Ermites. Comme ils passaient la frontière, voilà que le serpent se détache et s'enfuit. La femme se croyant guérie voulait déjà revenir. Le mari insiste pour aller jus-
qu'à Einsiedeln où il fit ses dévotions. La femme fit aussi les siennes, mais à contrecœur et probablement sans avoir pardonné à celle qui avait jeté sur elle sa malédiction. En repassant la frontière, pour revenir à Saint- George, le serpent se jeta de nouveau à son .sein et s'y attacha comme il avait fait auparavant. On eut recours alors, pour chasser ce maudit animal, au moyen de la grande excommunication. La cérémonie faite, le serpent se retira ; mais la femme mourut peu de temps après.
L'Homme au Crapaud
(St-George, canton de Clerval)
près l'histoire du serpent de la femme de Saint-George vient naturellement celle de l'homme au crapaud.
Un homme riche de Saint-George avait un fils unique qu'il éleva comme un enfant gâté jusqu'au temps où il fallut le marier. Il demanda donc pour ce fils la main d'une fille encore plus riche que lui, qu'on lui accorda à la condition qu'il donnerait tout son bien à son fils par contrat de mariage, à charge par
ce dernier et la future de l'entretenir sa vie durant. Il eut de la peine à s'y résoudre, parce qu'il avait souvent entendu raconter à son père l'histoire du Legs de Jean Gros bois ; mais l'importunité de son fils, les instances de ses amis et l'avantage du parti l'y firent consentir. Ce ne fut pas sans s'en repentir peu après, car quoiqu'il eût au commencement tout le meilleur traitement qu'il eût pu souhaiter, on se relâcha peu à peu envers lui, au point que dès la quatrième année, sa bru l'envoya loger dans une petite cheminée (cabane) au vis-à-vis de la maison, afin que la pauvreté de son beau-père ne lui fit point honte. On promit au vieux de lui envoyer tous les jours plus de vivres qu'il ne lui en faudrait. Il fallut en passer par là pour avoir la paix ; mais il souffrit toujours beaucoup en cette pauvre cabane du peu de soins qu'on avait de lui, sans qu'il osât aller demander son nécessaire autrement que par l'entremise d'un petit garçon qu'on renvoyait bien souvent les mains vides.
Un jour que le pauvre vieux avait aperçu à travers la rue que l'on faisait bonne cuisine chez son fils, il s'avisa d'aller prendre place à table, afin de faire au moins un bon repas après une si longue diette ; mais aussitôt qu'on le vit entrer, on cacha un poulet que l'on rôtissait, jusqu'à ce que le vieux se fût
retiré, après quoi on acheva la cuission de la volaille.
Mais voici que quand on vint à la présenter sur la table, un crapaud énorme parut sur le ventre delà bête, de quoi la jeune dame poussa un cri terrible. Son mari voulant chasser ce crapaud, il lui sauta au visage où il s'attacha si fortement qu'il lui fut impossible de Tôter de là, quelque moyen qu'il y employât ; et la merveille était d'autant plus grande que luimême ne pouvait souffrir qu'on offençât cet affreux animal, parce qu'aussitôt qu'on le touchait pour le tuer, le coup lui était sensible, comme si on l'eût frappé au cœur lui-même, ce qui le contraignit à demeurer ainsi hideusement masqué et à aller avec confusion et pour pénitence à travers les villages voisins et la ville de Clerval afin de servir d'exemple à tous les enfants ingrats envers leurs pères. La tradition ajoute, il est vrai, qu'à la fin il fut quitte de cet horrible châtiment au retour d'un pèlerinage qu'il ht à Notre-Dame de Cusance, et que lors ce montrueux crapaud disparut sans qu'on sût ce qu'il était devenu.
L'auteur du Bon laboureur met sur le nez d'un gentilhomme de Normandie une histoire à peu près semblable à celle de notre paysan de Saint-George.
La Grotte des Fées
(Canton de Clerval)
u sud du village de Sancey-le-Grand, il existe une masse circulaire de rochers à pic appelée le Dard. Sur la droite de ces rochers s'ouvre une caverne connue depuis des siècles sous le nom de Grotte des Fées. On raconte que cette grotte était autrefois la demeure de trois fées bienfaisantes dont les habitants de la contrée ressentirent longtemps la douce influence. La tradition abonde en détails charmants ; comme à Rochejean, où il y a aussi la Grotte aux Fées, comme à Romain - Mouthier, où se trouve la Cave aux Fées ; comme aux Verrières de Joiix, où l'on montre la Côte aux Fées. Ici, entre autres choses, la légende rapporte que ces bonnes fées faisaient la pluie et le beau temps, au gré des cultivateurs ; qu'elles faisaient prospérer la famille de ceux qui les en priaient ; qu'elles donnaient de beaux et bons maris à toutes les jeunes filles qui leur faisaient quelque offrande et qui surtout leur promettaient d'être bien sages. Malheureuse-
ment, une d'entre elles leur fit une vaine promesse et se conduisit mal. Les garçons s'en moquèrent, et comme on savait qu'elle était allée faire un pèlerinage à la Grotte des Fées pour demander un épouseur, on tourna en dérision le pouvoir des bonnes fées, qui en éprouvèrent tant de peine qu'elles s'éloignèrent pour jamais du pays. C'est depuis ce temps-là que l'on dit en commun proverbe, en parlant d'une fille qui se trouve dans une fâcheuse position : Elle est allée faire un pèlerinage à la Grotte des Fées,
(Voir Journal de la Franche-Comté du 20 Janvier 1872, etc., un article de M. Dupau.)
Légende de la Croix
(Canton de Clerval)
DAM, couché sur son lit de mort et sentant venir sa dernière heure, appela Seth et lui dit : Mon fils, je vais mourir. La mort est la punition du péché.
Seth se mit à pleurer amèrement. Puis, essuyant ses larmes, il s'écria : « Non, mon père, vous ne mourrez point. Il existe sans
doute quelque part un remède contre la mort. Où qu'il soit, je le trouverai. Adam bénit une dernière fois son fils, et Seth s'en alla, .cherchant partout le remède contre la mort. Il ne tarda pas à arriver à la porte de l'Eden, où il trouva Tangue de Dieu, armé d'une épée flamboyante. — Fils d'Adam, lui dit l'Ange, que viens-tu faire ici ? — Je cherche, lui répondit Seth un remède contre la mort ; car Adam, mon pauvre père, est sur le point de mourir. — Tiens, mon enfant, lui dit alors l'ange de Dieu ; prends cette amande qui provient de l'arbre de vie et retourne vers ton père que tu trouveras mort. Tu enseveliras toi-même son corps, et, avant de le mettre au tombeau, tu placeras l'amande que je te donne dans la bouche d'Adam. Cette amande produira un arbre qui un jour rendra la vie aux hommes. — Et Seth revint vers son père qui ne vivait plus, et il fit ce que l'ange lui avait commandé ; il plaça l'amande de f arbre de vie dans la bouche d'Adam, avant d'ensevelir son -corps et de le mettre au tombeau. Bientôt, on vit croître sur la tombe du premier homme un grand arbre dont les rameaux abritèrent longtemps ceux de ses enfants qui vinrent prier le Seigneur en cet endroit. Mais les hommes se multiplièrent et devinrent méchants. L'arbre fut abattu et l'on en fit un pont
que Ton jeta sur le ruisseau du chemin. Bien des générations passèrent sur ce pont. Tous ceux qui y passaient pour la première fois sentaient leur cœur saisi d'une émotion étrange.
Ce pont fut submergé comme le reste de la terre par les eaux du déluge ; mais quand les eaux se furent retirées, on trouva le pont à la même place sur le torrent du chemin. Dès lors la tradition conserva l'histoire de cet arbre merveilleux.
La nuit même où l'arrêt de Jésus fut prononcé, un juif se le rappela. Ce bois, dit-il, est bien imbibé d'eau ; il est dur comme la pierre ; nul autre ne convient mieux pour fabriquer une lourde croix. Et l'arbre fut déterré .et il servit à composer la croix de Jésus. JElle était si pesante que trois fois le divin crucifié succomba sous son fardeau. C'est ainsi que de la tombe du premier homme sortit l'arbre qui, suivant la promesse de l'ange, devait rendre la vie à l'Humanité.
L'Ours de Crosey
(Canton de Clerval)
E sire de Crosey était d'une humeur si peu sociable que ses voisins l'avaient surnommé Y Ours de Crosey. On dit qu'en temps de paix comme en temps de guerre, ce seigneur se tenait enfermé dans son château hérissé de tours. Jamais à ses fenêtres on ne le voyait promener ses regards sur les vertes prairies d'alentour et si de temps à autre, il se montrait au-dessus du donjon, c'était la nuit, à l'heure où les morts sortent de leurs sépulcres et où leurs fantômes se promènent enveloppés de leurs linceuls.
Un jour que le libre baron de Mon tj oie, dont le château était voisin de celui de Crosey, célébrait les noces de son fils, il échappa à ce jeune seigneur de dire qu'il saurait bien faire sortir Y Ours de Crosey de sa tanière. Il prit donc ses armes, monta à cheval et se rendit devant le château du sire de Crosey. D'abord il l'invita poliment au tournoi que le baron de Montjoie, son père, allait donner à l'occasion de son mariage ; mais, voyant qu'il ne daignait pas même lui répondre, il l'assaillit de
moqueries et d'injures, allant jusqu'à le traiter de chevalier lâche et couard. Or, à peine ces mots étaient-ils sortis de la bouche de l'imprudent agresseur que le pont-levis du château s'abaissa, et qu'un homme d'une taille colossale, couvert de fer, et monté sur un grand cheval noir apparut à ses yeux. « Jeune insensé, lui dit-il, je crois qu'au lieu d'un lit de noces, tes parents eussent mieux fait de te préparer une bière. » Ayant dit ces mots, le sire de Crosey marcha la lance levée contre le jeune baron de Mon tj oie, et à peine ce dernier avaitil eu le temps de se mettre en défense, que, frappé par son terrible adversaire et enlevé de son coursier, il alla rouler à vingt pas plus loin avec une telle violence que le bruit de sa chute parvint jusqu'aux oreilles de sa jeune épouse qui accourait vers le lieu du combat.
En vain, cette jeune dame, arrivée au moment même où l'épée du sire de Crosey allait trancher les jours de son époux, se jeta-t-elle aux genoux du vainqueur pour le prier d'épargner le jeune chevalier ; on dit que pour toute réponse, après avoir égorgé son adversaire, le sire de Crosey laissa froidement sortir de sa bouche ces paroles qu'il prit ensuite pour devise :
« Je terrasse Qui m'agace. »
- La tradition ajoute que c'est depuis ce tempslà que les sires de Crosey eurent un ours dans leurs armoiries. Je trouve en effet dans la liste des chevaliers de Saint-George donnée par M. de Saint-Mauris, n° 699, un m es sire Antoine-François de Crosey, seigneur dudit lieu, marié à Péronne de Ron chaux, lequel fut Teçu chevalier de Saint-George en 1 635. Ce -seigneur est mort en 1668. Il portait d'argent, à l'ours menaçant de sable. Sa devise était : « Je terrasse qui m'agace » et il avait pour -quartiers : i° Crosey ; 20 Moustier ; 3° Allemand ; 40 Saint-Maurice en Montagne.
Le Serpent de Jean Ducrou
(Canton de Clerval)
ean Ducrou était petit. Sa mère lui donnait chaque matin un bol de lait frais, que l'enfant buvait, assis devant la porte de la maison. Un jour, la mère, qui vaquait d'ordinaire pendant ce temps-là aux soins de son intérieur, entendit le petit Jean parler et dire à haute voix : « Mange ! c'est à ton tour, —r Assez ! C'est à moi maintenant. — - Ah ! si tu vas trop vite, je te battrai . »
La mère regarda par la fenêtre et vit Jean qui donnait des coups de sa cuillère à un serpent dont la tête se trouvait au niveau du vase de., lait. La frayeur empêcha la mère de crier. Elle s'arma d'un bâton, se précipita sur l'animal et le tua. Jean se mit alors à pleurer à chaudes larmes, en reprochant à sa mère d'avoir tué son ami, qui venait tous les jours déjeuner avec lui.
La mère ne réussit point à calmer le chagrin de son enfant qui mourut peu de jours après de la griesse (du chag-rin) que lui causa la mort de cet étrange compagnon.
Le Puits de Pougery
(Canton de Clerval)
UR le territoire de Crosey, il existe une: vaste lande déserte, d'où l'œil n'aperçoit c^fi, ni village ni hameau. C'est au milieu de A9 ce fi nage désolé que se trouve le Puits de Pougery, au fond d'une combe sauvage, remplie de ronces et d'épines.
Le Puits de Pougery est un abîme affreux,, au fond duquel personne n'a jamais pénétré. On y a jeté tant de pierres depuis des siècles
qu'il n'y en a plus dans les environs, quoique le pays en soit généralement bien pourvu. Aujourd'hui, quand quelqu'un veut en jeter une par curiosité, il doit l'apporter de fort loin. La pierre lancée dans le Puits de Pougery, roule longtemps de roc en roc, et on l'entend retentir à des profondeurs effroyables. Quelquefois, on la croit parvenue au fond du précipice ; mais, si l'on prête l'oreille attentivement, on entend encore longtemps après, et à la suite d'intervalles plus ou moins prolongés, des coups sourds que l'éloignément finit par. rendre imperceptible à l'observateur.
Il est rare que l'imagination populaire ne joigne pas quelque histoire merveilleuse à l'existence de ces sortes de curiosités naturelles.
Ici, on suppose que le Puits de Pougery est un des entonnoirs de l'enfer, et à ce sujet on raconte l'aventure que voici :
Une jeune fille de Crosey, qui avait été j usqu'à l'âge de vingt ans aussi sage que belle, commit par faiblesse une de ces fautes qui déshonorent à jamais la plus intéressante créature qui s'y abandonne. Maudite à la fois par son père et par sa mère, elle fut chassée comme une brebis galeuse de la demeure de jses parents.
C'était le soir. Elle porta machinalement ses pas du côté du Puits de Pougery, où le diable l'attendait. Comme elle se trouvait en état de péché mortel et qu'en cas de mort son âme devait être acquise à l'enfer, le diable lui persuada sans peine d'échapper à l'opprobe qui l'accablait en se précipitant avec lui dans le Puits de Pougery. Elle y consent ; mais elle n'a pas plus tôt quitté la terre que le repentir, la touche et que le mot pardon s'échappe de ses lèvres. Grâce à ce retour, elle n'alla point jusqu'en enfer. Elle fut seulement condamnée à faire pendant mille ans son purgatoire dans le Puits de Pougery. Et Ton assure que chaque fois qu'un chasseur jette en passant une pierre dans cet abîme, elle la reçoit sur la tête,( et que ce n'est pas le bruit de cette pierre qui se fait entendre dans les profondeurs du sou-* terrain, mais bien la voix dolente de la pur-« gatorienne que l'on doit ouïr ainsi jusqu'à l'heure de sa délivrance.
Simon de Poue-Fenau
(Canton de Clerval)
E Poue-Fenau ou puits sans fond, de Chazot, est un de ces merveilleux abîmes dont nos terrains jurassiques sont si richement pourvus, un de ces grands entonnoirs sans lesquels la plupart de nos riches vallées seraient transformées en lacs.
~ En temps ordinaire, il absorbe l'eau de trois ruisseaux qui s'y engouffrent pour aller probablement se déverser à 1 5 kilomètres de là, par des couloirs souterrains, dans la vallée de Cuisançin. Mais après les grandes pluies, les couloirs ne suffisant plus à débiter les eaux, l'abîme regorge et ne tarde pas à inonder les territoires d'Qrve et de Chazot et à se répandre en torrent dans la vallée des Allods.
On assure que le bétail ne veut plus manger d'une herbe qui aurait été touchée par l'inondation ; comme si tout ce qui sort de ce puits d'enfer était empoisonné.
On y entend parfois, comme au Creux sous roche, à de grandes profondeurs, des bruits formidables , des détonations sourdes , des
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grondements de tonnerre. On croirait vraiment que cinq cent mille diables se trémoussent et tambourinent sous terre, roulant des chars, secouant le sol et mugissant à tout faire trembler.
Les naturalistes vous soutiendront que ce Sont là des phénomènes d'acoustique ; que ces bruits étranges proviennent du retentissement des cavernes profondes ; qu'ils augmentent d'intensité avec la rapidité et le volume du courant d'eau qui se produit, etc.
Je ne dis pas non. Mais pourtant personne, que je sache, n'est allé au fond du gouffre infernal pour savoir au juste ce qui s'y passe, et personne non plus n'en est revenu pour nous rapprendre.
Ceux qui en sont sortis vivants, comme le mendiant légendaire dont nous allons parler, sont restés muets là-dessus.
Un soir de matines, les hommes de Chazot jouaient aux cartes. A la fin d'une partie, il s'éleva sur un coup une contestation qui dégénéra bien vite en dispute. Un des joueurs, nommé Simon, qui était accusé de tricherie, s'en défendait avec assez d'énergie, en protestant qu'il avait joué loyalement. Bref, pour
couper court à l'accusation par un jurement solennel, il s'écria tout haut : Que le diable m'emporte au fin fond de Poue-Fenau si j'ai menti /...
Sur ces entrefaites, justement les matines sonnaient.
Chacun quitta la table de jeu sans prendre garde que déjà Simon avait disparu.
Simon n'assista pas à l'office de nuit, ni à l'office du matin, ce qui n'étonna personne, mais comme il fut invisible toute la sainte journée et encore le jour suivant, on se mit en devoir de le chercher. Où avait-il passé ? Qu'était-il devenu ?...
On se le demandait.
On était bien loin de soupçonner les mystères de cette disparition.
Simon resta introuvable.
A quelque temps de là, comme les petits pâtres de Chazot s'amusaient à jeter dés pierres dans le Po ne- F en au , ce qu'ils font souvent pour les entendre se perdre dans les profondeurs de l'abîme en ricochant contre les parois rocheuses et en tombant de rebançon en rebançon, ils entendent des gémissements. On dirait que quelqu'un crie et appelle au fond
du puits. Oui, c'est la voix d'un homme ! c'est la voix de quelqu'un !
Mais cette voix, ils croient la reconnaître: c'est la voix de Simon, de Simon qu'on croyait perdu !
La peur les prend et ils se sauvent en disant aux gens qu'ils rencontraient : Pour sûr, c'est Simon que nous avons perdu /... C'est Simon, pour sûr, ou bien son esprit qui crie au fond de Poue-Fenau /...
Une foule ne tarda pas à se porter sur les bords du puits. On appelle à réitérées fois le pauvre Simon : Est-ce toi, est-ce toi, Simon ? - — Oui, c'est moi /...
Plus de doute, c'était bien lui.
: On courut au village pour se procurer autant de cordes qu'on pourrait en trouver, des cordes longues et suffisamment fortes ; on détacha même celle du clocher pour servir au sauvetage.
On les assemble, on les rappond les unes aux autres au moyen de bouts nœuds, on attache un fallot et on laisse descendre l'appareil le long des parois où l'on supposait que devait se tenir Simon. .
On lui crie d'empoigner la corde au passage et de s'y attacher solidement en l'enroulant autour de son corps. Et cela fait, chacun se met à tirer.
On ramène au jour le pauvre Simon qui n'en pouvait plus d'émotion et de besoin, tout abruti, aussi mort que vif, *
On Ta toujours appelé depuis Simon du Poue-Fenau.
Mais comme il était changé !
On essaya de le faire parler; on lui demanda par quel miracle il avait pu être transporté dans l'abîme, ce qu'il y avait vu ; ce qu'il y avait fait ; de quoi il avait vécu, etc. Ce fut en vain. Il demeura absolument taciturne. Il ne put ou ne voulut jamais rien répondre à ce sujet.
• Comme on sait, le diable est toujours aux écoutes.
Est-ce lui qui ayant entendu Simon l'invoquer le soir des matines, l'avait emporté dans le puits sans fonds ?...
On Ta toujours cru.
~ Est-ce aussi le diable qui lui aura fait défense absolue de révéler quoi que ce soit de ce qu'il y avait vu et appris ? C'est encore dans l'ordre des choses possibles.
Le pauvre homme s'en est allé depuis avec un âne, mendiant son pain de village en vil-*
Jage. Les vieilles gens de Rahon, d'Orve, die Belvoir et des pays circonvoisins s'en souviennent encore, quoi qu'il y ait déjà beau temps de cela.
En tout cas, voilà une invocation téméraire qui a coûté terriblement cher à celui qui Ta faite !
Trichez au jeu si vous voulez, mais ne jurez pas : Ne dites j aima : que lou diale m'empotche ! C'est la morale de cette petite légende.
(Dr Perron. Extrait du Journal Les Gandes, n° 25, du J octobre 1890.
LeFeloutot
(Canton de Clerval)
ES habitants du Petit-Crosey redoutent" beaucoup pour leur bétail l'influence du Feloufot. C'est à tel point, qu'afin de
: ,31 rendre service à ses concitoyens, un homme capable de l'endroit a dû étudier les mœurs de ce méchant Feloutot, pour savoir comment on pourrait s'en débarrasser, r Cet homme capable affirme que le Feloutot,:
feu follet ou feu lutin, est un être invisible et malfaisant qui ne se plaît qu'à faire des malices aux pauvres cultivateurs de Crosey, où il paraît avoir fixé depuis longtemps sa résidence. Il est vrai qu'il change souvent de domicile ; mais, dans les fermes où il va se nicher, il choisit d'ordinaire sa retraite dans quelque coin de la grange ou de l'écurie.
Quand donc une vache perd son lait ou ne peut pas faire son veau, on va quérir l'homme capable qui se rend de bonne grâce, mais avec gravité, dans la maison hantée par le Feloutôt. Après avoir examiné les lieux attentivement, il procède aux cérémonies de l'exorcisme de la manière suivante :
Il prend d'abord une touffe de poils sur la tête de la bête ensorcelée (s'il prenait cette touffe de poils sur le flanc ou sur le dos de la vache, cela ne vaudrait rien). Il fait ensuite avec une vrille un trou dans la première colonne de la grange (dans la seconde ou dans les autres colonnes, cela ne vaudrait rien). Il met dans ce trou le poil de la vache et le renferme-là avec une cheville de bois de coudrier (avec une cheville de bois de chêne ou d'autre essence, cela ne vaudrait rien). Pendant cette opération entourée de beaucoup de mystère et accompagnée de plusieurs coups de marteau formidables, il éloigne les gens, ou bien les
fait mettre à genoux dans l'écurie (dans la cuisine ou dans la poêle, cela ne vaudrait rien).
Les parenthèses qui émaillent ce récit sont reproduites, telles qu'elles sortent de la bouche du narrateur, originaire du Petit-Crosey, lequel n'est autre que l'empirique lui-même. Croit-il sincèrement à l'influence du Feloutot et à l'efficacité de ses exorcismes ? C'est ce que j'ignore ; mais, des personnes dignes de foi, m'ont assuré que la croyance au Feloutot est encore aujourd'hui enracinée dans l'esprit de la plupart des habitants du Petit et du Grand- Crosey.
La Chapelle de Sainte- Anne, a Grand- Crosey
(Canton de Clerval)
E me fais un plaisir de vous redire ce que m'ont raconté bien des gens âgés.
Vers l'année 1720, le père de Pierre- François Bourqueney se trouvant seul à à la chasse dans le bois de la commune, lieu dit au Lomont, fit rencontre d'un sanglier qu'il blessa'd'un coup de feu. La bête se précipita sur .lui qui, saisi de crainte, se recommanda à
Sainte-Anne et fit vœu de construire une chapelle sur le lieu même s'il obtenait la grâce de sa délivrance. A l'instant, f animal furieux qui avait déjà déchiré les vêtements du chasseur se retire comme obéissant à une voix divine.
Alors, pour accomplir son vœu, Bourqueney fit construire au sommet du Lomont une chapelle en l'honneur de Sainte-Anne, que l'on voit distinctement depuis le village de Grand-Crosey. Cette chapelle a été entretenue longtemps par les descendants du fondateur.
En 1854, alors que le choléra sévissait d'une manière terrible dans les communes du voisinage, le curé de Grand-Crosey mit sa paroisse sous la protection de Sainte-Anne. Il fit vœu au nom de ses paroissiens de réparer cette chapelle et d'y faire chaque année une procession solennelle le dimanche qui suit le 26 juillet.
Comme le chemin qui conduit à la chapelle est très abrupt, les hommes seuls se rendent jusqu'au seuil, les femmes restent au bas de la côte, à l'entrée du bois.
La dévotion à Sainte-Anne est très grande dans la commune et dans les environs, et on signale beaucoup de grâces obtenues par son intercession. On raconte, entre autres faits, qu'un nommé Biaise de Loye avait, il y a
environ quarante ans, un enfant âgé de neuf ans qui n'avait jamais parlé. Le père et lâ mère serendirent à Sainte-Anne. Pendant le voyage, l'enfant qui n'avait jamais articulé un mot, demanda du pain très distinctement et a toujours parlé depuis.
(Récit de M. Mougey, instituteur du Grand-Crosey).
Légende de l'abbaye des Trois-Rois
(Canton de l'Isle-sur-le-Doubs)
'Ci
errière le maître-auteul de la cathédrale de Cologne, dans une magnifique châsse en argent doré, soutenue par des colonnes d'émail enrichies de pierreries, on voit encore les crânes des trois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar, s'il faut en croire les noms inscrits sur leurs couronnes,. On raconte qu'Hélène, mère du grand Constantin, les ayant fait apporter de Perse à Constantinople dans l'église de Sainte-Sophie, .saint Eustorge les transféra à Milan, et que lors de la prise et du sac de cette ville, en ii 62, Frédéric Barberousse les donna à Reynold, archevêque de Cologne, qui les déposa
dans sa cathédrale. Ces reliques passèrent par
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la Franche-Comté et reposèrent quelque temps à l'abbaye de Lieu-Croissant qui dès lors a pris le nom d'Abbaye des Tr ois-Roi s.
De là aussi la devise des sires de Grammont, protecteurs de ce monastère : « Dieu