‹ Traditions Populaires Du DoubsChapitre 6 sur 12 · AIDE AU GARDIEN DES ROIS · texte numérisé non relu

AIDE AU GARDIEN DES ROIS

(A. Demesmay. Trad., page 370).

Les Carottiers de Soye (1)

(Canton de l'Isle-sur-le-Doubs)

Ce n'est pas en vain, je le crois, Que de nos jours, comme autrefois, Un commun proverbe s'emploie.

On dit : Les Carottiers de Soye.

Désirez-vous savoir pourquoi ?

Eh bien ! alors, écoutez-moi.

(1) Soye, gros village du canton de Tlsle-sur-le- Doubs, qui figure déjà dans un titre de 1040. C'était le chef-lieu d'une seigneurie qui a donné son nom à une riche et noble famille. Payen de Soye vivait en 1130. Il est fait mention de libéralités faites par cette famille à l'abbaye de Lieu-Croissant, située dans le voisinage. Ce fut probablement cette maison qui érigea l'ancien château de Soye, dont il ne reste aucune trace. Un autre plus moderne, quoique d'une époque reculée, a été élevé sur l'emplacement de l'ancien par la maison

Un paysan de ce village,

Touchant à son dernier moment,

Voulut, suivant un bon usage,

A sa femme, par testament,

Donner un petit témoignage

De son fidèle attachement.

« Je lèg-ue », dit-il, « à ma femme,

« Mon bon cheval et mon vieux chien.

(C'était le plus clair de son bien.)

« Mais je dois songer à mon âme !

« Le cheval a de la valeur,

« Si le chien ne vaut pas grand'chose.

« Pour ma femme, de très bon cœur,

« De l'un et l'autre je dispose ;

« Mais à ma disposition,

« Elle permettra que je pose

« Une simple condition.

« Je m'explique : elle devra vendre

« Le cheval, et sans rien en prendre,

« Verser tout le prix, en passant,

« Au bon prieur de Lieu-Croissant,

« Afin que pour mon âme il prie.

de Jouffroy, à laquelle appartint la seigneurie de Soye. Les murs de ce château, qui existe encore, ont deux mètres d'épaisseur. Deux gracieuses tourelles sont placées à la porte principale. Quoiqu'il en soit de ces châteaux, de cette terre de Soye et de son histoire assez peu intéressante du reste, il existe un dicton populaire qui se perpétue avec ténacité sur les habitants de ce pays. On les appelle les Carottiers de Soye.

« Quant au vieux chien, elle en fera, « Sans que cela me contrarie, « Tout ce que bon lui semblera ».

Peu de temps après, le digne homme

Mourut vraiment, et Dieu sait comme

Sa pauvre femme le pleura !

<( Que le bon Dieu le mette en gloire ! »

Disait-elle avec charité ;

Et par respect, comme on peut croire,

Pour sa dernière volonté,

Elle conduisit à la foire

La plus prochaine de Clerval,

Ou de l'Isle, chien et cheval.

Un homme du pays d'Ajoie (i),

Qui circulait sur le marché,

Du cheval s 'étant approché,

Offrit à la femme de Soye

Cent écus de cet animal.

« Voici », dit-elle, « un bon apôtre !

« Mais je ne vends pas l'un sans l'autre;

« Prenez le chien et le cheval ».

a De votre chien je n'ai que faire »,

(i) Le pays d'Ajoie, arrondissement de Montbéliard, On nomme Ajoulots les habitants de cette contrée* Une ancienne danse particulière à ce pays était appelée YAjouIotte. Elle était défendue sévèrement et on était, pai ait-il, bien coupable quand on avait dansé une ajoulotte.

— 3i3 — Fit l'Ajoulot, « je ne veux rien « Du tout vous en offrir », — Eh bien \ « Nous allons arranger l'affaire », Reprit-elle, « et voici comment « Nous pourrons tous deux nous entendre*: « Pour cent écus, vous allez prendre « Le chien ; et pour un, seulement, « Vous aurez le cheval ». — « La bride. « Est neuve », observe l'Ajoulot ; « Le collier a même un grelot.

« Tapons ! » dit-il, « je me décide.. « Quoique bizarrement tranché, « Je fais encore un bon marché ».

Quant à la trop fine héritière, Elle ne remit, en passant, Au bon prieur de Lieu-Croissant, Qu'un écu pour une prière, Disant : « C'est le prix du cheval ; » De mon mari, tant bien que malr « J'ai fait la volonté dernière ».

On en parla fort dans l'endroit ; Et depuis, ce fut à bon droit Qu'on l'appela la Carottière,

Ce nom gagna bien des quartiers, De proche en proche et d'âge en âge ; Et les méchants du voisinage Nomment aujourd'hui Carottiers Tous les habitants du village.

Légende de Notre-Dame de Consolation

l (Canton de Pierrefontaine)

j}E seigneur de Varambon, de Châtelneufen-Vennes et de Villersexel, gémissait depuis longtemps dans les fers des infidèles. Un jour, il se voua à la sainte Vierge ; et, s'étant endormi dans sa prison, il se trouva, à son réveil, près du château de Châtelneuf. En reconnaissance d'un si grand, bienfait, il bâtit près de ce château, dans une espèce de précipice, un ermitage en l'honneur de la Vierge, qui avait miraculeusement brisé ses fers. Les seigneurs de la Pal lu y placèrent deux chapelins, auxquels ont succédé les P.P. Minimes en 1670, appelés par Mme de Rye, alors dame de Châtelneuf-en-V ennes. Leur couvent est situé sur la petite rivière du Dessoubre. Un tableau de Laumosnier représentant le sire de Varambon chargé de chaînes et priant la Vierge, se trouve dans une chapelle latérale de l'église S ai n t-Fra n çoi s-X a vi er , à Besançon.

(Voir almanach de Besançon pour 1784, p. 380 ; l'ouvrage de M. Aug. Demesmay sur les traditions populaires de Franche-Comté, page 446, note 49e)©

Le sire de Varambon

(Canton de Pierrefontaine)

rançois de la Palu, sire de Varambon, ayant suivi en Orient la bannière de la chrétienté, portait à son cou dans les com bats une image de la Vierge qu'il invoquait chaque jour et dans les instants de périls! Fait prisonnier, on l'enchaîne et on le traîne captif dans un désert brûlant. Il y passe de longues années de souffrances, loin de sa chère patrie, de sa femme et de son fils qu'il n'espérait plus revoir. Un soir qu'il avait prié avec plus de ferveur, il s'endormit profondément. Voilà qu'à son réveil il se trouve au pied même de son château sur les bords du Dessoubre. Ses fers étaient brisés. « Si c'est un rêve, dit-il, ô mon Dieu ! laissez-moi rêver. Si c'est un miracle, je fais vœu de consacrer un autel à la sainte Vierge. » Il gravit le chemin qui conduit à son manoir. Mais vieilli par la souffrance et couvert de haillons, qui le reconnaîtra? Comme il arrivait au seuil de la porte, un jeune homme l'aperçoit. « Entrez, bon vieilxard, lui dit le jeune seigneur, nous allons cé-

lébrer une grande fête : ma mère se marie. — - Votre mère ? Et François de la Palu, sire de Varambon, votre père ? — Il est mort en Palestine. »

Bientôt, au milieu d'un brillant cortège, le vieillard voit passer son rival. Tout est préparé pour l'hymen ; mais la fiancée où donc est-elle ? On l'appelle ; on la cherche partout, on ne peut la trouver. Elle était en prières dans la chapelle. Un page vint lui dire : Madame, on n'attend plus que vous. Elle ne se dérange point. Son fils vient sur l'heure et l'avertit tout bas qu'un pauvre voyageur, un vieillard étranger demande à lui parler. Tremblante, elle répond : « Faites-le venir, mon fils ». Le vieillard est amené. « Priez Dieu que je meure, lui dit-elle, en lui donnant de l'or et que tout soit fini. » Des pleurs d'attendrissement et de bonheur coulent des yeux du vieillard. « Jeanne, s'écrie-t-il, reconnaistu François ? - — C'est toi ! cher et glorieux époux ! mes vœux sont accomplis. Elle se jeta dans ses bras et mourut en le pressant contre son cœur.

La fin du récit relatif à la fondation de l'ermitage se trouve dans la légende qui précède.

M. I). Monnier a composé une ballade dont cette dernière version est le sujet. Cette ballade a été imprimée dans la Revue de la Franche-Comte qui se publiait à Lons-le-Saunier en 1838, ire année, page 279.

Voir aussi Rougebief, un fleuron de la France, p. 234.

Comparer à nos traditions du sire de Varambon la tradition allemande intitulée Henri le Lion, dans le recueil de Grimm, t. 2, p. 289. Malgré des différences essentielles, la légende allemande a quelque analogie, avec les nôtres. On ne saurait dire cependant que l'une soit fille de l'autre. Voir aussi celle intitulée le Pèlerin nage du noble Mœringer, Grimm, t, 2, p. 304.

Relation du Frère Claude

(Canton de Pierrefontaine)

A relation suivante fait suite à la délivrance miraculeuse du sire de Varambon.

« En l'an 1509, le dernier jour de janvier, frère Claude de Savegney, hermite demeurant auprès de Baume, étant en Allemagne et faisant un , voyage, se mit sur l'eau d'un lac auprès d'une ville nommée Sevraine, et lui étant dans un batal tout seul, en passant ledit lac, rencontra un autre batal, qui donna un si très-grand coup à celui-là où était ledit hermite, qu'il renversa ledit batal sans dessus dessous, en sorte que ledit hermite chut en l'eau, cuidant être en péril et perdu. Et lui estant en si très grand danger, éleva les yeux

en haut et vit contre une maison l'image de Notre-Dame, eut souvenance de Notre-Dame de Consolation, qui est auprès de Châtel-neuf, que autrefois, il y avait demeuré, et fit son oraison à Dieu premièrement et à sa glorieuse mère Notre-Dame de Consolation dévotement, et que si pouvait échapper et être délivré de ce danger, qui viendrait visiter l'église et parfaire son voyage de N.-D. de Consolation dévotement, et après avoir fait son vœu, incontinent alla au plus profond de l'eau et perdit l'air, demeura assez de temps en l'eau, et puis après revint au-dessus de l'eau. Et survint un marchand d'aventures qui menaitun batal, vit icelui hermite sur l'eau, s'approcha de lui et le prit par sa courroie et le mit en son batal sain et en bon point. »

(Voir les Hautes-Montagnes du Doubs, par l'abbé Narbey, page 183, dans le chapitre où il est traité de la Délivrance du sire de Varambon).

(Voir encore annuaire du Doubs, 1846, commune de Guyans-Vennes.)

Le Géant du Dessoubre

(Canton de Pierrefontaine)

L y avait autrefois un géant des montagnes du Doubs, qui se nommait Dessoubre. Il avait établi sa résidence dans la grande vallée que parcourt la rivière qui porte le même nom. Il arrêtait les voyageurs et les mangeait. Un jour qu'il reposait tranquillement endormi dans sa caverne, un prêtre du voisinage, exorciseur en grand renom, se présenta devant sa retraite, et fit tomber devant sa porte un rocher si pesant et si hermétiquement joint au rocher de la 'grotte, que le g'éant y resta prisonnier, et qu'il y restera enfermé jusqu'à la fin des siècles. Dessoubre y fait d'inutiles efforts pour enfoncer cette porte inexorable ; et il ruisselle de son corps une telle quantité de sueur qu'elle forme un des affluents de la rivière de son nom. On dit aussi que le prêtre qui avait exorcicé Dessoubre, s'établit dans la vallée, où il vécut pendant quelques années des offrandes que lui faisaient volontairement les gens du pays, pour le récompenser de f éminent ser-

vice qu'il leur avait rendu en enfermant le géant Dessoubre. Mais il ne jouit pas longtemps de leur reconnaissance ; car, comme il revenait un soir de la montagne, les mauvais, esprits, irrités de ce qu'il avait fait à leur ami Dessoubre, l'attirèrent au bord d'un abîme, où ils le précipitèrent. Quelques jours après, les pâtres de la vallée retrouvèrent dans le ravin son cadavre tout brisé. C'est depuis ce temps-là que la roche d'où il a été jeté s'appelle la Roche du Prêtre.

Le Sacrilège et le Châtiment

(Canton de Pierrefontaine)

ENDANT la Révolution, le brigadier Demante, commandant la brigade de Valclohon, était allé avec deux de ses gendarmes faire une perquisition dans le village d'Ouvans. Il entra dans l'église monté sur son cheval et suivit de ses deux compagnons. Il attacha son cheval à la table de la communion, monta sur l'autel, effondra le tabernacle et, prenant le saint-ciboire, vint communier son cheval.

Les deux gendarmes, muets d'étonnement,,

le regardaient faire. De retour au Valdohon, l'un d'eux raconta à sa femme l'horrible scène -dont il venait d'être témoin. Cette femme fut prise d'un tremblement nerveux et affirma que le brigadier aurait une triste fin. En effet, quelques années plus tard, les mêmes gendarmes étaient allés, avec M. Dutois, maire de la Villedieu, dans un village voisin. C'était au printemps. Un orage les ayant retenus longtemps chez leur hôte, nommé Débiez, ils prirent des chemins de traverse pour arriver au Valdohon avant la nuit.

Les chevaux allaient vite. Celui du brigadier était en tête. Arrivés dans un bas-fond où se trouvait une flaque d'eau peu profonde et recouverte d'une poudrée de grésil, le cheval du brigadier s'arrêta, se renversa sur son cavalier, le broya en se roulant sur lui dans la neige et dans la boue ; ensuite, se frappant lui-même la tète, cette tête qui avait été cornmuniée, il s'assomma sur le corps de son maître, sans que les efforts et les coups des autres gendarmes et de M. Dutois, qui étaient accourus à leurs cris, fussent capables de l'arrêter.

(Sauzay, t. VI, p. 209. — L'abbé Narbey rapporte aussi ce récit.)

La Roche Barschey

(Canton de Pierrefontaine)

NTRE Loray et Orchamps-Vennes est la roche Barschey, c'est-à-dire percée, pyramide de pierre semblable à un menhir ou pierre dressée, objet de la vénération des Gaulois. Une caverne s'ouvre en face de cette pyramide et a son issue, à plus de vingt pieds au-dessus, au centre d'une esplanade. Des rigoles taillées de main d'homme sur le roc vif conduisent en serpentant auprès du menhir qui est élevé d'environ six mètres. On y remarque des entailles ou escaliers informes par lesquels on peut monter au sommet du rocher. La tradition place en cet endroit des réunions de sorciers qui, depuis des siècles, y auraient tenu le sabbat ; ce qui, au rapport de bien des savants, est un souvenir de quelque vieille superstition des Druides.

(Montagnes du Doubs, par l'abbé Narbey, p. 4).

Le Peu de Laviron

(Canton de Pierrefontaine)

E Peu de Laviron est une caverne en forme d'entonnoir au fond duquel s'engouffrent les eaux de la montagne. Cette caverne est fameuse dans les traditions de la contrée pour les pratiques de magie et les assemblées du sabbat, dont elle aurait été le centre dès la plus haute antiquité et dont l'origine remonte apparemment aux Druides.

(Montagnes du Doubs, par l'abbé Narbey, p. 7).

La Roche^ du Prêtre et la Chapelle du Sire

(Canton de Pierrefontaine)

î;N 141 5, l'abbaye de Notre-Dame de Consolation avait pour archiviste un moine appelé le père Sévérin. C'était le plus savant clerc que Ton eût jamais vu. Cependant malgré cette grande science du

père Sévérin, l'abbé du couvent n'estimait pas beaucoup le moine chroniqueur et le regardait presque comme un mécréant.

Un jour de Saint-Liétard, après l'office des Vêpres, Sévérin était occupé à écrire le récit du miracle auquel la chapelle de Guyans doit sa fondation.

Souvent, en écrivant cette légende, il se prenait à dire : A tout ceci je ne crois mie, car si jamais la Vierge a eu si grande puissance, elle en userait encore aujourd'hui apertement. Voilà que soudain il entendit une voix sèche et âpre lui crier : « Il est bien vrai, révérend père, que ce miracle n'est point dû à la Vierge et je m'offre à vous en montrer la preuve dans ce parchemin. » Le moine ébahi leva les yeux, et vit devant la table un homme inconnu en costume de pèlerin.

Fax Domini sit tecum, dit Sévérin, à peine revenu de sa surprise.

A cette formule, l'étranger fit un mouvement convulsif ; tout son corps frémit sous un frisson nerveux ; mais il se remit si prestement que le moine n'y prit garde.

Voici ce qu'il y avait sur ce parchemin :

« Le quinzième jour de mai 1114, Enguerrand de V ergy, seigneur de Varambon, Guyans, Laval et autres lieux circonvoisins, partit avec les hommes d'armes de sa châtelle-

nie pour porter assistance à Godefroi de Bouillon, roi de Jérusalem. La valeur d'Enguerrand de Vergy fut fatale à plus d'un sarrasin. Notre-Dame lui venait en aide dans les combats et il en sortait toujours sain et sauf. Il est vrai que le sire priait chaque matin Marie de l'assister dans le péril. Des médisants jaloux disaient seuls pour rabaisser la gloire du chevalier qu'il s'était donné au dia-^ ble. Et il était si vrai que la Vierge le sauvait de toute malencontre, qu'un jour, un seul jour, le vendredi d'avant saints Ferréolet Fergeux, Enguerrand ayant omis sa prière, fut désarçonné et pris par un cavalier ennemi. Il fut jeté dans une prison humide, d'où il pouvait voir par la fente d'une meurtrière le bras sinistre du gibet où pendait le cadavre d'un croisé.

Demain, pensa-t-il avec horreur, le corps d'Enguerrand sera aussi là, pendu entre ciel et terre.

Il allait se mettre en prière, lorsqu'il entendit glisser un pas sur la dalle.

Un chevalier se tenait là, devant lui, le corps couvert d'une armure sombre et le visage caché sous un masque de mailles d'acier dont trois plus relâchées laissaient passage au souffle et à la lumière.

— Enguerrand de V ergy, veux-tu la liberté ?

— Oui, à tout prix, fors celui de mon âme.

— Ton âme, dit le chevalier d'une voix sourdement accentuée, il n'est pas l'heure d'en parler. Jure seulement de me venir visiter en ma châtellenie d'Apremont, à deux ans d'ici... et tu es libre.

La voix qui disait ces paroles avait un accent si étrange et la renommée du sire d'Apremont était si suspecte qu'Enguerrand hésitait à répondre. Mais, levant les yeux à la meurtrière, il vit le gibet et sa hideuse proie.

Il jura.

Le visiteur disparut aussitôt, et Enguerrand, qui avait succombé à un sommeil irrésistible, se réveilla sur le glacis de son castel de Guyans-Vennes.

On fêta joyeusement son merveilleux retour, et le peuple cria miracle. Enguerrand qui reniait l'assistance du chevalier d'Apremont, la soupçonnant bien venir d'enfer, dirait à tout venant qu'il avait été miraculeusement délivré des mains de l'infidèle par la sainte Vierge, sa patronne chérie. Pour lui rendre grâce de sa bonne aide, il lui consacra une jolie chapelle.

Deux ans après, Guichard de Châlon donna dans son manoir d'Etrabonne un brillant pas d'armes auquel Enguerrand prit part et où il

eut l'honneur d'être proclamé le mieux faisant. La lice allait être fermée, quand un chevalier couvert d'une armure sombre et le visage caché sous un masque de mailles d'acier vint réclamer duel à outrance contre Enguerrand, comme félon, déloyal et traître à la promesse jurée.

Enguerrand frissonne en reconnaissant le châtelain d'Apremont.

Tous deux, après avoir juré que leurs armes étaient sans maléfices et enchantements, lui, avec une prière mentale à la mère de Dieu, l'autre avec un vilain grimacement, courent l'un sur Fautre. Malgré la vaillance et les prouesses d'Enguerrand, il ne put lutter longtemps avec avantage contre son infernal adversaire. Renversé sur la croupe de son palefroi, il allait faillir et trépasser quand il lui vint en pensée de jeter au fer de sa lance les annelets bénits d'un rosaire.

Bien fit-il, car onc on ne vit plus prompte départie que celle du chevalier noir. Il poussa incontinent des hurlements épouvantables et se sauva si vite en criant : Merci, merci de moi !... que les archers du guet, à l'entrée du Carroussel, ne le virent pas même traverser la barrière...»

Prou, prou ! dit le Minime, en interrompant la lecture du manuscrit. Je n'ai pas plus de

créance aux miracles du diable qu'à tous les autres.

— Tu te ris du diable et de sa puissance, fit alors le pèlerin. J'aurai souvenance de ton dire, Sévérin.

Et il disparut.

A quelque temps de là, par une nuit sombre, Sévérin avait dû quitter ses labeurs scolastiques pour aller réconcilier un malade avec le ciel et l'aider à mourir. A peine fut-il sur la crête des rochers, qu'un orage épouvantable mêlé de trombe et de tonnerre vient à éclater»

Le lendemain, on retrouva le cadavre du moine gisant au pied d'une roche et déchiré par la foudre. Quand on voulut le soulever pour le transporter au couvent, il tomba en poussière de souffre et une flamme voletant tout autour arda quiconque ne se tint pas à notable distance.

Et voilà pourquoi la roche d'où a été précipité Sévérin a nom Roche du Prêtre, comme la chapelle édifiée près du moutier des Minimes par le dévotieux Enguerrand, s'appelle la Chapelle du Sire.

(Wuillemin, p. 83.)

La Fontaine de Saint-Martin

(Canton de Pierrefontaine)

U bord d'un sentier qui conduit de Guyans à Orchamps, on rencontre la Fontaine de Saint-Martin, où Ton vient encore en pèlerinage chercher remède à certains maux. La tradition locale rapporte que, dans un bois à quelques pas de là, et sur un rocher affaissé, avaient lieu la ronde du sabbat et la danse du diable aux pieds de bouc, et que saint Martin, venant visiter f église de Sainte-Colombe au val de Vennes, fut arrêté par les affreux ébats du démon ; son cheval recula épouvanté, s'abattit, et son genoux s'imprima dans le roc vif. Martin se signa, frappa la terre, une source apparut, et aussitôt le cheval étanchant sa soif ardente, se releva et transporta son maître au lieu saint.

(Annuaire du Doubs 1846, page 131.)

Le Château des Sarrasins

(Canton de Pierrefontaine)

uyans- Vennes, acculé à des abîmes inaccessibles, est ouvert seulement au midi. Il aurait dû, ce semble, être à l'a- ^ bri des invasions et des maux que les guerres entraînent après elles ; il n'en a pas été ainsi : on voit les restes d'enceinte de deux vastes camps retranchés, aux Fauteys et aux Jormans, dans les plaines de Grand-Chaux, et la tradition locale rapporte qu'il s'est livré en ce lieu de sanglants combats, contre les Sarrasins répandus à travers la campagne. A l'entrée des Ages, au territoire d'Orchamps, sur un des rochers qui dominent la voie conduisant au Val de Vennes, ces farouches ennemis bâtirent une forteresse, dont les ruines -portent encore le nom de Château des Sarrasins.

■(Annuaire du Doubs, 1846, page 131.)

Les Grottes du Lançot et de Maurepos* a Guyans-Vennes

(Canton de Pierrefontaine)

N i636 ou 1637, le bruit se répandit de l'arrivée des hordes suédoises et jeta l'a-t larme dans le val de Vennes. On se hâta de conduire les troupeaux dans les lieux déserts des Erranges, Cernençot et Bief- Géméney. On cacha les femmes, les vieillards et les enfants avec les approvisionnements en denrées, dans les Grottes du Lançot sous les voûtes caverneuses du Maurepos.

« Morpeau, en face de Château-Neuf fut toujours, dit une tradition, l'asile de tout être craignant la lumière, esprit ou corps, mâle ou femelle. C'était notamment au milieu du XIVe siècle, le réceptacle de Folleteau, le roi des esprits de la contrée, de Folleteau avec ses griffes, ses ongles et ses ergots ; des spectres aux os décharnés ; des fées à la baguette de coudrier ; des chauves-souris aux ailes putrides ; des revenants aux suaires sanglants ; des; sorciers passant par le trou des serrures ; de> la Dame-Verte traînant son drap blanc et d'un ?

diable appelé le Noireaud. C'est de là qu'à certaines heures de la nuit, cette infinité de monstres de la terre, des airs et de l'enfer, sortait pour errer sous les tours maudites du manoir féodal, alors que l'homme du guet, grelottant au pied de la M aie-Tour entendait les gémissements d'une infortunée captive. Clotilde, chaste et belle châtelaine, que jamais souillure n'avait flétrie, avait été victime d'une accusation calomnieuse. A force d'avoir pleuré, ses yeux brûlants ne pouvaient plus répandre de larmes. Tout espoir étant perdu pour elle ici-bas, elle mourut après avoir bien des fois répété d'une voix plaintive :

Doucelette Vierge Marie, Je moite et moite vos prie ; Voyez

Ame pauvrette en transe En vos pose espérance Oyez ! »

Les hommes valides défendirent Châtel- Neuf ; mais en vain. L'ennemi lui-même fit subir au lâche gardien qui livra les clefs de la forteresse le châtiment de sa trahison ; il fut cloué à la porte par les oreilles, et brûlé avec le château. Le village tout entier avait été détruit par les flammes et ne se releva qu'avec peine de ses ruines, lorsque, l'ennemi

s'étant éloigné, les habitants des Grottes du. Lançot et de Maurepos purent enfin sortir de leur retraite.

(Annuaire du Doubs, 1846, page 133.)

La Grotte de l'Ermite, a Plaimbois

(Canton de Pierrefontaine)

,^^UR le territoire de Plaimbois, canton de Pierrefontaine, il existe plusieurs grotc^fi tes curieuses. La première est située à

J'\° environ deux kilomètres du village du côté du Levant. On y arrive depuis le sommet des roches qui dominent cette agreste contrée, par un sentier escarpé, étroit et dangereux.

Cette grotte est célèbre dans le pays par le séjour qu'y fit un solitaire, et c'est pour cela qu'on l'appelle encore la Grotte de l'Ermite*

Voici ce que la tradition locale rapporte sur cet homme dont l'existence fut enveloppée du plus profond mystère. En 1747, un homme de trente-cinq ans environ, de taille moyenne, et d'un extérieur honnête, apparut .dans la commune. Il n'avait aucun papier ; mais il avait des manières si bienveillantes qu'on lui fit bon accueil à Plaimbois, et que cet étranger

qui disait s'appeler Pierre, n'inspira jamais ni soupçon ni méfiance. Il chantait et jouait du violon agréablement , et trouvait des moyens de subsistance dans l'exercice de son talent et dans le travail journalier qu'on lui procurait. Se voyant admis dans les familles et fêté des jeunes gens, à cause de la douceur de son caractère, il ne craignit point d'être inquiété dans le projet de retraite qu'il avait conçu et se retira tout à coup dans la caverne appelée encore aujourd'hui la Grotte de V Ermite, qui lui servit d'habitation pendant quarante-cinq ans. Sa piété et son humilité lui gagnèrent tous les cœurs ; plusieurs familles le chargèrent, à diverses époques, de pèlerinages à Notre-Dame des Ermites. La régularité et l'austérité de son genre de vie firent penser qu'il accomplissait un vœu de pénitence. Depuis l'époque de sa retraite dans la grotte, il avait abandonné les chants et le violon et y: avait substitué le silence et la mortification.

Pierre travaillait toujours pour les gens de Plaimbois dans la culture des champs ; mais il ne voulait recevoir aucun salaire en argent. Il n'acceptait que du pain, du lait, des pommes de terre et quelques légumes. Plus tard il ne3 voulut vivre que d'aumônes, et se confina plus' étroitement dans sa retraite, où la prière devint sa principale occupation. Dans ses mo-

ments de repos, il confectionnait de l'amadou avec l'agaric de chêne, et façonnait des Christ et de petites Vierges avec du bois de tilleul, qu'il distribuait gratuitement aux gens de Plaimbois, en allant aux offices auxquels il assistait régulièrement et où il servait d'exemple par sa piété. On trouve encore aujourd'hui de ces petites madones dans plusieurs maisons de Plaimbois, où elles sont conservées comme de précieuses reliques.

Pierre n'avait pas de costume religieux et ne laissait point croître sa barbe ; pourtant, son costume était toujours le même, il consistait en un habit bleu et un espèce de manteau pardessus. Jamais on ne l'a vu déshabillé, pas même dans les plus fortes chaleurs, ce qui a fait présumer qu'il portait un silice au lieu de linge. Ce solitaire fut bientôt en grande vénération dans le pays ; sa vie régulière et ses austérités inspiraient à tous le plus grand respect et sa réputation de sainteté s'étendit au loin en peu de temps, il était simple dans ses manières , mais paraissait avoir connu unesituation meilleure.

Quelques paroles échappées de sa bouche ont pu faire penser même qu'il avait vécu dans le monde au milieu des classes aisées. Mais il était extrêmement réservé dans ses discours et ne parlait jamais ni de son pays

ni de sa famille. Il recevait des aumônes en comestibles grossiers, mais refusait constamment les dons en argent. Un jour, une dame charitable de Besançon, accompagnée de M. Lambert, curé de Plaimbois, étant venue le visiter, fut touchée de sa misère et de ses privations. Elle lui offrit une somme de neuf francs pour subvenir à ses besoins. Il refusa d'abord ; puis, sur les observations du pasteur, il s'humilia et consentit à accepter cette somme ; mais après le départ de cette dame, des scrupules s' étant élevés dans son âme, il alla enfouir cet argent hors de sa grotte, dans un lieu qu'il désigna quelques jours avant sa mort, en parlant de la fidélité à accomplir les vœux qu'il avait faits. Après son décès, on retrouva la somme au lieu indiqué.

Ce pieux anachorète vivait de la- manière la plus dure, s'im posant des privations excessives. Il jeûnait tous les jours et faisait un unique repas, vers le soleil couchant, lequel consistait dans un pain g*rossier qu'il laissait sécher et moisir, pour qu'il ne fût pas trop savoureux ; quelques légumes et un peu de lait aigre complétaient sa nourriture. Il priait ou chantait des psaumes pendant ses long*ues nuits, afin de ne point céder au sommeil ; et, quand il était nécessaire qu'il donnât un peu dè repos à ses membres fatigués, il s'étendai

sur une couchette garnie de sciure de bois, et reposait sa tète sur un sac de cendres.

Malgré l'austérité de ce régime, Pierre atteignit sa 80e année. Il conserva toujours une sérénité qui annonçait la résignation d'un sage. Il était souvent visité par les prêtres des environs qui le vénéraient comme un saint.

L'un des premiers dimanches de janvier 1792, Pierre, si assidu aux offices de la paroisse, ne parut pas. Le service divin en fut troublé. Chacun demandait pourquoi l'ermite n'était pas descendu. On courut à sa grotte, et on le trouva en défaillance, annonçant que sa dernière heure était venue. Le jour même, il reçut l'Extrême-Onction des mains du curé de Plaimbois, qui obtint de lui la permission de le faire transporter dans une maison du village, où il fut reçu avec empressement, en présence de tous les habitants en pleurs.

En quittant sa grotte, il tourna ses yeux demi-éteints vers elle, et s'écria douloureusement : «. Adieu, asile de paix, adieu grotte chérie, je ne te reverrai plus ! » Après cet élan du cœur, il se recueillit, puis parut vivement ému de quelques souvenirs. Alors ses yeux se mouillèrent de larmes ; mais il ne proféra aucune parole et sembla réprimer avec effort un mouvement involontaire de sensibilité. A peine arrivé dans la maison du sieur Sébastien

Lambert, il pria avec calme son hôte généreux de l'avertir du moment où il serait prêt de rendre le dernier soupir ; mais on ne le put, car il s'éteignit paisiblement sans agonie. Sa mort fut un deuil public. Plus de vingt-cinq prêtres des environs assistèrent à son enterrement. Il fut inhumé dans l'église même de Plaimbois, au devant de la chapelle dédiée à saint François-Xavier, après un touchant discours prononcé par le missionnaire Girardot. La grotte fut ensuite visitée. On n'y trouva aucun papier. Quelques brochures religieuses, la vie de saint François-Xavier et celles des Pères du Désert composaient sa bibliothèque. Une cruche, une mauvaise couchette, un petit fourneau en terre et quelques instruments pour couper le bois ou cultiver la terre formaient l'ensemble de son mobilier avec le crucifix qu'on y voyait encore en 1 847.

D'après les courtes conversations du solitaire, on a cru qu'il se nommait Pierre Gardien et qu'il était originaire de Peyratte dans le Poitou. D'autres supposèrent qu'il était le fils d'un notaire de Provence ; mais on ne saurait rien affirmer à cet égard. Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques restes d'habitudes du monde semblaient annoncer qu'il était nç dans l'aisance. La cause de la résolution extraordinaire qu'il avait prise, n'a jamais été connue.

L'entrée de la grotte de l'Ermite a im66 de hauteur, la voûte s'élève dans l'intérieur jusqu'à 2m6o ; sa profondeur est de 4m95.

A droite, en entrant, on voit un petit bénitier taillé dans le roc par le pieux solitaire. Pendant que l'ermite l'occupait, elle était fermée par trois portes. Un marteau était attaché à la porte extérieure. Le solitaire n'ouvrait aux visiteurs que quand les coups répétés du marteau l'avertissaient qu'on désirait l'entretenir.

A quarante pas de cette grotte, on en remarque une autre, dite la Roche aux Prêtres, qui servit d'asile à plusieurs prêtres pendant la Révolution. Elle n'est accessible que par un sentier difficile. Sa profondeur est de 6 mètres.

Une troisième caverne existe sur les mêmes revers de la montagne. On l'appelle la Roche à Veau, parce qu'il existe au milieu de cette grotte un petit bassin d'eau limpide, où l'ermite venait chaque jour remplir sa cruche. Il y arrivait en descendant une vingtaine de pas et en traversant entre deux rochers un passage fort dangereux. Cette dernière excavation n'est qu'un couloir de 30™ de longueur sur im65 de largeur, dont la voûte est très basse.

; (Annuaire du Doubs, 1847. Commune de Plaîmbois).

Notre-Dame des Neiges a Cubrial

(Canton de Rougemont)

"<^ff L y a longtemps que Jean Thiébaud, de

y-yMj Cubrial, n'est plus de ce monde. On ^jrco raconte qu'un jour d'hiver, il avait dû se ^ rendre à Baume, à pied, pour une affaire urgente. En partant de chez lui, le matin, il avait dit à sa femme et à ses enfants qu'il rentrerait de bonne heure. Cependant, il se faisait tard, la nuit était venue, le vent soufflait au dehors, il neigeait, et Jean Thiébaud n'était pas de retour...

Remplie d'inquiétude, la femme fait mettre à genoux les enfants et tous prient avec ardeur...

Il était minuit; la neige tombait toujours et Jean Thiébaud n'était pas revenu...

Vaincus par le sommeil, les enfants s'étaient endormis, après avoir prié et pleuré longtemps avec leur mère. La pauvre femme, qui veillait seule dans l'anxiété la plus cruelle, ouvre doucement son armoire, y prend un cierge bénit, Tallume ainsi que la tronche de Noël, qui d'une année à l'autre ne quitte pas l'angle

du foyer, où on la rallume seulement quand on craint quelque fléau ou quelque grand malheur ; et, agenouillée devant une sainte image, elle fait vœu d'ériger une chapelle à la sainte Vierg-e, si Jean revient sain et sauf. Puis elle redit son chapelet, peut-être pour la centième fois.

Jean Thiébaud, qui n'avait pu terminer soii affaire à Baume que bien tard, et qui s'était peut-être oublié au cabaret ou au jeu de quilles, n'arriva pas au col de la Boussenotte avant la nuit. La neige tombait à g*ros flocons et le sol en était couvert d'un pied en pleine chute. Arrivé aux Mondrevaux, sorte de désert qui s'étend d'Autechaux à Mésandans. Jean Thiébaud ne tarda pas à s'égarer. Il s'aperçoit qu'il a quitté la route et il marche à travers champs, au milieu d'un épais tourbillon de vent et de neige, sans savoir où il va. Il erre ainsi pendant de longues heures, ayant par» fois de la neige jusqu'à la ceinture. Enfin les forces viennent à lui manquer. Il pense tristement à sa femme et à ses enfants qu'il ne verra plus et recommande son âme à Dieu, c<t la Vierge et à tous les saints du paradis. t

Il allait se coucher pour mourir au pied d'un arbre solitaire, lorsqu'il croit apercevoir à travers le tourbillon qui l'enveloppait toujours, une femme portant dans ses bras un petit en-

fant et lui faisant signe de se diriger de son côté. Il recueille alors un dernier reste de courage et ne tarde pas à arriver au-dessus de Mésandans où il retrouve sa route. Les forces lui sont revenues avec cette pensée qu'il ne périra pas et qu'il marche sous la protection de la reine du ciel. Il rentre enfin chez lui, où les siens, qui n'espéraient plus le revoir, le reçoivent avec effusion. Sa femme lui fait part du vœu qu'elle a formé. Lui-même raconte son aventure auxMondrevaux et l'apparition de la Vierge qu'il a eue dans sa détresse.

Cette famille pieuse et reconnaissante, qui compte encore à présent un grand nombre de représentants dans le pays, fit construire à l'entrée du village de Cubrial un oratoire où fut placée une blanche statue, haute d'un mètre environ, représentant la Vierge assise et portant dans ses bras l'enfant Jésus.

Cet oratoire rustique subsista jusqu'à la construction de l'église de Cubrial, en 1841, époque à laquelle la madone, qui a été de tous temps l'objet d'une vénération singulière dans la contrée, fut placée dans une petite chapelle latérale de l'église, au bas de la nef gauche, où on la voit encore et où la piété des fidèles se plaît souvent à l'orner de cierges et de fleurs.

Chaque année, le lendemain du tirage au sort, les conscrits apportent aux pieds de N.-D. des Neiges les fleurs et les rubans qui ornaient leurs têtes la veille.

On ne se souvient plus que vaguement de l'histoire de Jean Thiébaud ; mais on appelle encore aujourd'hui cette madone : La Notre- Dame des Neiges.

La Vouivre de Cubry

(Canton de Rougemont)

uelques personnes de Cubry racontent encore qu'autrefois il existait une Vouivre aux environs de ce village. On ^ disait qu'elle hantait surtout les forêts du mont Bleuchin. Cette Vouivre, dont la cruauté était devenue proverbiale, faisait la terreur du voisinage. Dans la crainte de sa rencontre, on n'osait traverser de nuit la forêt de Bleuchin et ceux qui y passaient de jour n'étaient pas toujours exempts de souci et d'appréhension. Cependant un seigneur du pays, qui était un de Moustier, fit vœu de purger la contrée de ce monstre. Il invoqua saint George, son patron, et lui promit, en cas

de succès, d'ériger un château sur la montagne du Bleuchin, aussitôt que la Vouivre serait exterminée. Après avoir longtemps épié les allures de la bête, le sire de Moustier parvint enfin à engager avec elle une lutte terrible dans laquelle on assure qu'il lui perça le cœur du fer de sa lance en la foulant aux pieds de son cheval. Après cela, le sire de Moustier, qui était seigneur de Cubry, Nans, Bermont et beaucoup d'autres lieux, fit bâtir un château sur la montagne de Bleuchin. Ce château reçut le nom de Bournel, mot dont la signification primitive est aujourd'hui inconnue, mais qui ne doit pas être étrangère à la présente histoire, comme on le croit du moins.

Lorsque M. le Mis de Moustier construisait naguère à Bournel son château neuf monumental, il fit placer dans une niche, au-dessus de la porte d'entrée, la statue équestre de saint George qui terrasse un dragon représentant l'islamisme. La présence de cette statue au frontispice du château Bournel a bien sa raison d'être. On sait en effet que saint George, fameux martyr d'Orient, devint le patron de la noblesse et que les gentilshommes de Franche-Comté formèrent une association connue sous le nom de Confrérie de saint George pour le soutien du trône et de l'autel.

Plusieurs membres de la famille de Moustier

firent partie de cette association et en devinrent les gouverneurs. Mais le peuple qui ne sait pas du tout cela et qui ignore aussi qu'un de Moustier est mort comme saint George en Palestine, croit bonnement que la statue qu'on voit au château Bournel a été mise là pour perpétuer le souvenir de la Vouivre de Cubry, tuée jadis par un sire de Moustier. Ceci prouve l'inconvénient des monuments allégoriques et le danger que court un artiste dans l'emploi des figures morales.

Le Mont du Ciel

(Canton de Rougemont)

u sud de Mésandans, il y a une montagne élevée qui se nomme le Mont du Ciel.

La tradition rapporte qu'à certainesépoques de l'année, on avait coutume autrefois d'allumer sur cette hauteur de grands feux de joie, autour desquels le peuple dansait en chantant. Cet usage était, dit-on, un reste d'anciennes coutumes gauloises.

Une autre tradition dit que c'est du haut de cette montagne que les âmes des justes pren—

nent leur essor vers le ciel, et que souvent il s'y livre de terribles combats entre les anges et les démons.

Voici un récit qu'on attribue à une ancienne bergère du pays :

« Une fois que je gardais mon troupeau de moutons sur le mont du ciel (c'était le jour de la mort d'une personne que je ne veux pas nommer), j'ai vu, à travers le brouillard, un fantôme blanc que se disputèrent longtemps deux autres fantômes dont l'un ressemblait à un ange et dont l'autre était certainement le diable. Vingt fois le diable arracha le fantôme à l'ange, qui vingt fois lui reprit sa proie au moment où il remportait. Tout à coup, je vis venir du fond de la vallée une innombrable quantité de diables qui entourèrent les combattants et qui auraient arraché sans peine au bon ange l'âme qu'il avait tant de fois reprise au démon ; mais une légion d'autres anges arrivèrent du côté de l'orient avec une telle rapidité que la troupe de démons fut refoulée dans les forêts du Mont de Vaux, où tout disparut. Mes moutons avaient eu peur, et ils bêlaient tellement sans vouloir manger que j'ai dû les ramener au village plus tôt que de coutume. »

Le Père Eternel

(Canton de Rougemont)

UR le territoire de Gondenans-les-Moulins, paroisse de Cuse, il existe, au sudc^rfi est du village, entre le ruisseau et la A9 route qui côtoie le flanc du mont Pizolet, un monticule couvert de broussailles au sommet duquel s'élève une chapelle antique appe-! lée le Père Eternel. Dans cette petite église restaurée en 1618 (comme on le voit par cette inscription gravée sur une pierre polie, à droite du sanctuaire : Dominus JOA. Nico-

LIN PBR PRIOR PRIORATUS DE CALCE ET CO NOMINE PARTIM HUJUS PAGI DNS TEMPORALIS ET SOLUS HUJUS ORATORII COLATOR, QUOD PROPIIS SUMPTIBUS A FUNDAMENTIS RESTATJ-

RARI CURAVIT, ANNO 1 61 8) », il y a sur l'autel une statue rustique représentant le Père Eternel, avec une longue barbe blanche.

La tradition locale rapporte qu'autrefois on avait voulu transférer dans l'église paroissiale de Cuse cette imag*e, objet de la vénération populaire, et que, le lendemain de sa translation, elle avait disparu et était retournée

d'elle-même sur le monticule de Gondenansles-Moulins, où d'ancienneté, elle avait été honorée d'un culte public.

Ce fut, dit-on, en mémoire de ce merveilleux événement, commun à plusieurs localités de notre province (Vitreux, Cusance, Remonot, etc.) que Ton bâtit la chapelle qui existe encore aujourd'ui à la place d'un oratoire très ancien tombé en ruines. Les habitants de Gondenans n'ont pas cessé depuis d'honorer en ce lieu le Père Eternel, et quoique la paroisse de Cuse ait saint Pierre pour vocable, le village de Gondenans-les-Moulins célèbre toujours sa fête patronale le dimanche de la Trinité.

Le Pont de la Vogeotte (Petite Dame-Verte)

(Canton de Rougemont)

N trouve en Franche-Comté une quantité considérable de traditions ayant trait au mythe de la Dame-Verte, à laquelle on fait jouer des rôles divers, suivant le site où l'on place sa résidence.

La Dame-Verte est quelquefois la reine des prairies et des bois, la déesse-fée des arbres

et des fleurs, à la taille svelte et gracieuse, aux grands et doux yeux bleus, au doux sourire. Quand elle passe, les fleurs s'inclinent devant elle, Fherbe se parfume sous son pied de rose et les ramures des arbres l'effleurent avec un frémissement de bonheur.

Entre Cuse et Adrisans, il existe un petit pont sur le ruisseau, où l'on dit que se tient toujours cachée une petite dame verte appelée la Vogeotte. Jalouse de toutes les mères qui ont de beaux enfants, elle épie à toute heure les petits êtres blonds et roses qui vont folâtrer seuls sur le pont et sur le bord du ruisseau.

- On assure que la Vogeotte est armée de longs crochets, dit grappins, avec lesquels elle peut saisir les enfants par les plis de leurs blouses, pour les attirer dans l'eau et les faire manger à ses poissons.

Les Chênes Bénits

(Canton de Rougemont)

e culte des arbres, ou Dendrolâtrie, paraît avoir été universellement répandu chez les peuples anciens . Dans la Gaule, le culte des arbres, qui y était fort enraciné, s'y maintint encore longtemps après la conversion de cette contrée au christianisme. Il fut proscrit par les conciles d'Arles et d'Auxerre et par quatre capitulaires de Charlemagne. Comme transaction entre les usages païens et ceux du christianisme, saint Martin de Tours aurait eu, dit-on, le premier, l'idée de placer des madones et des crucifix dans le tronc des vieux arbres, objets de la vénération populaire, afin d'habituer insensiblement les idolâtres à prier le vrai Dieu, là, où ils avaient coutume de fléchir le genou pour adorer une fausse divinité. C'est aussi peut-être dans le même but que des temples et des autels païens furent conservés pour devenir des autels et des temples chrétiens. (Eglise de Naon, dolmen de Norvaux, pierre qui vire de Cléron, N.-D. du Chêne, près d'Ornans, etc., etc.)

Un reste de Dendrolâtrie paraît avoir subsisté à Cuse jusqu'à nos jours. Au couchant de ce beau village, à gauche de la route qui mène à Cubrial, il existait encore, avant 1830, une forêt aujourd'hui extirpée, dans laquelle, depuis bien des siècles, on respectait une douzaine de chênes énormes que l'on appelait : Les Chênes bénits. On y venait en procession et en pèlerinage. On les regardait comme des divinités protectrices et on les priait avec ferveur. Il est vrai que plusieurs de ces arbres vénérés avaient été ornés de croix et de madones ; mais tous étaient également nommés par le peuple les Chênes bénits.

Aux pieds de ces mêmes arbres, où le pasteur donnait à chaque Fête-Dieu la bénédiction avec l'ostensoir, on voyait à la Saint- Pierre s'élever une autre estrade d'où le ménétrier faisait danser la jeunesse au son du violon.

L'administration crut devoir les faire abattre vers 1802. Les bonnes femmes de Cuse considérèrent cette mesure comme une impiété, et elles allaient disant tristement : On a coupé nos Chênes bénits ; nous allons avoir de mauvaises années. En effet, plusieurs récoltes mauvaises se succédèrent dans le pays, ce qui ne contribua pas peu à faire vivre dans la mémoire du peuple le souvenir de ces arbres.

Une vieille femme disait encore, il n'y a pas longtemps, avec une expression touchante de sincérité : Depuis que nos Chênes bénits ont été coupés, nous n'avons jamais fait d'aussi abondantes moissons et d'aussi bonnes vendanges qu'auparavant.

Une Gageure de Maçons

(Canton de Rougemont)

A maison de Montmartin, éteinte sur la fin du XVIe siècle, était au rang de la plus haute noblesse de notre province, dès les temps les plus reculés.

Les sires de Montmartin avaient bâti leur demeure fortifiée à la pointe même de la montagne qui porte aujourd'hui leur nom, ainsi que le village auquel a vraisemblablement donné naissance la fortune de ces hauts et puissants seigneurs.

Sur remplacement de l'ancien châteaufort de Montmartin, dont il existe encore quelques vestiges de murailles et un puits creusé dans le roc, lequel venait prendre l'eau dans le bas du vallon, où se réunissent les ruisseaux de la source du Vernois, de la fontaine

de Vaubourg, de Trouvans, de Romain, de Mésandans et d'Huanne, on a construit vers 1760 un château moderne entouré de jardins spacieux. Ce château a été vendu plusieurs fois depuis un siècle à divers particuliers. Il est possédé et occupé aujourd'hui par la communauté des Ursulines, dont une colonie est venue prendre à Baume la direction de rétablissement nouvellement fondé dans cette ville pour Finstruction et l'éducation des jeunes filles. Il est aujourd'hui laïcisé.

Au pied de la montagne où les sires de Montmartin avaient leur maison forte, il existait au moyen-âge un couvent de moines rouges dont l'histoire n'a pas encore été retrouvée par nos savants annalistes. Ce couvent élevé à l'abri du château de Montmartin, a été probablement fondé par quelque seigneur de cette puissante maison. Il devait être important, puisque de ses ruines sans doute est sorti le village dTIuanne. Une partie de la chapelle du couvent, qui était sous le vocable de saint Jean l'Evangéliste, subsiste encore : c'est le clocher et la grande nef de l'église d'Huanne, servant aujourd'hui d'église paroissiale aux six communes d'Huanne, Montmartin, Puessans, Trouvans, Mésandans et Gouhelans.

Le portail du clocher est d'une architecture remarquable. Quelques personnes prétendent

qu'il appartient pour partie au XIe siècle. Notre pays ne possède que peu de vestiges de l'architecture de cette époque.

Lorsqu'un étranger est conduit pour la première fois à la messe par un paroissien d'Huanne, celui-ci ne manque pas de lui faire remarquer une grosse pierre saillante et arrondie que Ton aperçoit à une hauteur d'environ quinze mètres à l'extérieur de la tourelle ronde qui flanque au nord le clocher de l'église.

Cette pierre a son histoire que la tradition locale a conservée.

En même temps que Ton bâtissait le clocher du prieuré d'Huanne, dit cette tradition, on travaillait à la construction du clocher de Rougemont. Celui-ci s'élevait déjà à plusieurs mètres du sol, que les fondations du clocher d'Huanne n'étaient pas encore terminées. Les constr acteurs de ces deux édifices étaient jaloux et présomptueux. Ils se vantaient réciproquement de travailler vite, et ils convinrent entre eux que ceux qui atteindraient les premiers une certaine élévation placeraient à cette hauteur une pierre en saillie, représentant un objet ridicule pour faire honte aux autres. Ceux de Rougemont croyaient g*agner la partie. Persuadés du succès, ils avaient préparé à l'avance une pierre sculptée en forme de figure

humaine, tirant une langue monstrueuse ; mais ils furent punis de leur fanfaronnade, car ceux d'Huanne parvinrent les premiers à la hauteur convenue et y placèrent, en regard de Rougemont, cette pierre ronde qui affecte encore grossièrement la forme des deux muscles postérieurs du corps de l'homme. Le lendemain, ceux de Rougemont placèrent en regard d'Huanne leur figure avec sa langue tirée démesurément. Quelle fut leur honte, lorsqu'ils apprirent le plaisant tour qui leur avait été joué la veille par les maçons d'Huanne! On rit encore aujourd'hui de leur déconvenue dans tout le val de Montmartin.

Le Château de la Roche

(Canton de Rougemont)

hez nous, comme en Allemagne, un grand nombre de Traditions tiennent à l'existence des grottes et des cavernes qui y abondent de tous côtés. A l'est du village de Nans, canton de Rougemont, il existe une roche perpendiculairement arrêtée, au flanc de laquelle, en 1847, M. le Marquis de Moustier a fait restaurer une vieille forte-

resse des plus particulières, consistant dans une caverne que la nature a pratiquée au milieu même du rocher. Pour y parvenir, il faut se servir d'échelles d'une longueur démesurée, ou s'y faire descendre par des cordes du haut de la montagne. Une fois les échelles et les cordes enlevées, il n'y a plus aucune communication possible avec le reste du monde. Une forteresse du même g*enre, connue sous le nom de Chiuse (Kiousé), était signalée autrefois, comme une curiosité, par les voyageurs, aux environs de Bassano. On raconte qu'en 1475, lors de l'invasion des Suisses-Allemands dans notre pays (d'autres disent lors de celle des Suédois, d'autres disent encore lors de celle des Sarrasins), les habitants de Nans se réfugièrent dans cette caverne, avec une quantité considérable de provisions. L'ennemi, qui trouva le village déserté, y mit le feu et ne tarda pas à connaître le lieu où les habitants s'étaient retirés. Mais, jugeant leur retraite inexpugnable, il ne songea qu'à les réduire par la faim et la soif. « Vous avez emporté là-haut votre bon vin, criaient les soldats du fond de la vallée ; mais quand vous l'aurez bu entièrement, il faudra bien que vous vous rendiez. » Pour toute réponse, les habitants de la grotte lancèrent des sceaux d'eau sur la tête des soldats. Ceux-ci comprirent alors que dans la

caverne il y avait une fontaine, et qu'à défaut de vin, les réfugiés pourraient y vivre encore indéfiniment. On dit qu'en désespoir de cause les Suisses s'éloignèrent et ne reparurent plus à Nans jusqu'à la fin de la guerre.

A Gondenans-les-Moulins, village voisin de Nans, la même tradition existe au sujet des Suédois et de la grotte qui se trouve au midi de ce village, dans le flanc escarpé du mont Pizolet.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1475 ces deux villages furent rendus inhabitables à la .suite de l'invasion des Suisses- Allemands.

Les Dames des Prés

(Canton de Rougemont)

ntre le bourg de Rougemont et le village de Cuze, il existe au bord de la chaussée une source appelée la Fontaine-Major.

Ce lieu est fréquenté la nuit par les Dames des Prés. Plus d'une fois les passants attardés ont aperçu, à travers le rideau des saules et des peupliers de la prairie, les formes mobiles de ces mystérieux fantômes. On dit que les Dames des prés sont plusieurs jeunes

filles dont les fiancés seraient morts glorieusement et auraient été ensevelis non loin de là, il y a mille ans et plus. Elles reviendraient de temps en temps en ce lieu pour y renouveler, aux mânes de leurs fiancés, la promesse qu'elles leur firent un jour, de leur rester fidèles dans la mort comme dans la vie.

Le père Rabolin de Rougemont, qui faisait ce récit, avait découvert, en ouvrant une carrière de pierres à chaux sur le coteau des Cuzottes, à peu de distance de l'endroit signalé comme étant le théâtre des apparitions, une sépulture considérable. On croit qu'elle date de l'époque où les Bourguignons s'établirent dans notre pays. Les cadavres sont sur deux rangs, les pieds tournés du côté de l'Est. Les ossements sont tous d'une taille colossale. Ce sont apparemment des guerriers qui furent inhumés dans ce lieu à la suite de quelque mêlée sanglante.

La Ruelle du Sabbat

(Canton de Rougemont)

E bourg de Rougemont, dans l'ancien comté de Bourgogne, possède depuis le XIVe siècle une rue qui porte le nom de Rue des Juifs, à cause des établissements de commerce que des juifs marchands y avaient faits à cette époque. A l'extrémité de cette rue, le plan cadastral figure une ruelle étroite, tortueuse et rapide, qui aboutit, à l'est du cimetière, sur la hauteur de Rougemontot et desGratteries. Cette ruelle est appelée d'ancienneté la Ruelle du Sabbat.

Voici de quelle façon on explique l'origine de cette singulière dénomination.

Il y a cent ans, et plus, qu'une femme surnommée la sorcière a été trouvée morte un dimanche matin, dans cette ruelle, qui ne portait alors aucun nom. Appelé à faire la levée du cadavre, le prévôt de Montbozon s'enquit des faits et gestes habituels de la défunte et des dernières circonstances de sa vie.

Elle était étrangère au pays et veuve, soi-

disant, depuis longtemps, d'un sieur Grégoire; mais c'était le cas de dire comme la chanson :

« D'un certain époux, « Bien qu'elle pleurât la mémoire,

« Personne de nous « N'avait connu défunt Grégoire. »

Elle avait une figure qui faisait peur aux enfants du quartier, surtout lorsqu'elle leur racontait des histoires de sorciers et de revenants . Comme elle parlait souvent du sabbat et qu'elle dépeignait avec des détails minutieux les prétendues scènes de ces comédies diaboliques, affirmant que le sabbat se tenait le samedi de chaque semaine, à minuit, sur un grand poirier qui existait alors au-dessus des Gratteries, et que bien des gens de Rougemont y allaient, des hommes à l'insu de leurs femmes et des femmes à l'insu de leurs maris, on l'avait surnommée la sorcière et on l'accusait tout bas de hanter le sabbat. La veille au soir, on avait entendu chez elle des bruits extraordinaires : les voisins en avaient été réveillés en sursauts dans leurs lits ; plusieurs pierres de la cheminée gisaient dans les cendres de l'âtre, et avaient dû y tomber pendant la nuit. On voyait encore sur ces cendres l'empreinte du pied de la défunte près d'une marmite renversée, et, tout à côté une empreinte moins nette, que plusieurs témoins dirent être

celle d'une griffe ou d'un pied fourchu. Enfin, une commère fit remarquer aux sergents, dans l'angle de la cheminée, une remesse (un balai) qui paraissait veuve de son manche depuis peu de temps. On trouva aussi dans un petit pot caché dans une niche, près de l'âtre, une graisse rance, dont il semblait qu'un doigt crochu avait nag-uère enlevé une partie notable.

Les interrogats du prévôt étant achevés, le peuple crut sans peine que la sorcière avait été emportée par le diable, et qu'elle s'était rompu le cou en revenant du sabbat ou en y allant, dans cette ruelle, voisine de sa demeure. On ne jugea pas toutefois opportun de faire le procès au cadavre de la sorcière qui fut, sub conditioner enterrée au son de la cloche et avec les pompes et les prières de l'Eglise ; mais en souvenir de cette tragique histoire, la ruelle sans nom, où le corps de la sorcière fut trouvé gisant, s'est appelée depuis la Ruelle du Sabbat,

L'Eglise de Naon

(Canton de Rouge m ont)

L existe sur le territoire de Rougemont une petite église (i) sous le vocable de saint H il aire de Poitiers, qui se trouve isolée comme un ermitage au milieu des champs et qui a un porche du XVe et un clocheton du IXe siècle à son entrée. Elle n'est depuis très longtemps qu'une annexe de l'église de Rougemont et sert de paroisse à deux petits villages voisins, Chazelot et Montferney. Une tradition locale rapporte qu'autrefois il existait un village important, d'autres disent une ville appelée Nahon autour de cette église. Cette expression de ville s'expli-

(i) Suivant d'anciennes chartes, dit Perreciot dans sa description historique du Doyenné de Rougemont (almanach de 1789, p. 195), on appelait cette église V église de Naon; vraisemblablement du grec naos, qui signifie temple. Peut-être, ajoutc-t-il, il y avait dans cet endroit, au temple du pagamisme, un temple célèbre auquel on aurait par la suite, substitué une église chrétienne.

Quoiqu'il en soit, les habitants de Chazelot et de Montferney croient que leur église a mille ans d'existence.

que. On désignait par ce nom au moyen-âge le villag'e ouvert qui existait en dehors de l'enceinte murée d'un bourg, et Rougemont était à cette époque un bourg fortifié. La tradition ajoute qu'au temps d'une invasion dont on ne peut préciser la date, mais bien antérieure à celle des Suédois, les habitants de Nahon déposèrent dans leur église tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Ils apportèrent ensuite des matériaux de toute espèce sous lesquels ils enfouirent complètement l'église afin de la préserver du pillage et de l'incendie. La commune de Nahon désertée par ses habitants fut complètement brûlée et détruite par l'ennemi. L'église seule avec tout ce qu'elle renfermait, fut soustraite à la dévastation. Après la guerre, les malhqureux habitants de Nahon reconstruisirent non loin de là deux villages qui sont ceux de Chazelot et de Montferney. La charrue passe aujourd'hui librement là où étaient jadis les maisons de la ville, et, à peine retourne-t-elle quelquefois un débris de tuile ou de pierre calcinée pour rappeler aux contemporains quel fut autrefois le sort de la malheureuse ville de Nahon.

L'Arbre des Sorciers

(Canton de Rougemont)

ÎJNTRE les villages de Viéthorey et de Vergranne, il existe un arbre séculaire qu'on appelle V Arbre des Sorciers.

Une tradition locale rapporte que jamais cet arbre n'a pu être abattu par la cognée des bûcherons. Jean Maniguet, fort d'esprit et incrédule, voulut un jour braver ce qu'il appelait de la superstition. Il prit une hache toute neuve qu'il venait d'acheter à la taillanderie de Clerval, et alla vers l'arbre des sorciers pour l'abattre. Au premier coup qu'il porta au tronc de l'arbre, sa hache vola en éclats, le manche lui échappa des mains et le pauvre Maniguet revint au village tout honteux de n'avoir pu entamer l'arbre ensorcelé. On dit que depuis ce temps-là plusieurs autres bûcherons ayant en vain essayé de faire comme Jean Maniguet, on renonça définitivement à couper cet arbre qui paraît encore avoir mille ans de vie sous son écorce.

La Fontaine de la Carrosse

(Canton de Rougemont)

L existe sur le territoire de Rougemont^ 1 non loin d'une prairie appelée le Petit- Etang, une fontaine profonde qui porte le nom de Fontaine de la Carrosse.

Les anciens du pays racontent qu'un sire de Montby avait un jour enlevé par force ou par ruse une jeune fille vertueuse de Nahon, village dont il ne reste rien que la petite église sous le vocable de saint Hilaire entre Rougemont et Montferney.

Le ravisseur avait jeté sa victime dans le fond de son carrosse et il pressait ses coursiers à toutes brides, à travers champs. Tout à coup, on ne sait par quel hasard ou quel prc* dige l'équipage tout entier disparut sous terre.

Les cris de la jeune fille ayant averti quelques paysans qui travaillaient dans le voisinage, ceux-ci accoururent ; mais ils ne trouvèrent à l'endroit où l'équipage avait disparu qu'un creux sans fond d'où l'eau semblait jaillir.

Cette fontaine qui n'existait pas auparavant a été appelée Fontaine de la Carrosse.

Le Baron de Montby

(Canton de Rouge m ont)

E sire de Montmartin avait séduit dans sa jeunesse une pauvre fille de Trouvans. Celle-ci mit au monde un joli petit garçon qui, malgré le malheur de sa naissance et la faute de sa mère, faisait l'admiration de tous ceux qui le voyaient. Le sire de Montmartin, pour réparer un peu le mal dont il était l'auteur, fit venir un jour dans son château la mère et l'enfant. Charmé des grâces enfantines du petit qui avait alors près de dix ans, le sire assura sur bons titres une pension à la mère et recueillit l'enfant qui fut élevé parmi les gens attachés au service du seigneur. En ce temps-là les gentilshommes se livraient beaucoup dans leurs divertissements au noble jeu des armes. Chaque jour, le petit Jehan, — c'était le nom de l'enfant — assistait à quelque exercice à l'épée. Observateur attentif, il s'amusait à imiter tous les mouvements que faisaient les nobles champions dans leurs luttes journalières, à la salle d'armes du château. Armé d'une épée en bois

grossièrement fabriquée par lui, Jehan s'escrimait souvent contre un arbre ou contre une muraille. Le sire de Montmartin, qui le surprit plus d'une fois dans ces jeux, n'avait jamais fait que sourire en voyant ce qu'il appelait de petites singeries. Un jour de grande fête, il y avait foule au château de Montmartin. Tous les seigneurs des environs y avaient été conviés dès la veille par le signal convenu d'un grand feu allumé le soir sur la tour la plus élevée du château. Après le repas, les gentilshommes montèrent à la salle d'armes pour joûter à l'épée. Jehan qui avait voulu se donner le plaisir d'un spectacle de son goût, alla se placer sur le palier, et, par la porte entr'ouverte, rien de ce qui se passait dans la salle d'armes n'échappait à son coup d'œil. Après plusieurs passes brillantes entre les jeunes seigneurs, un d'entre eux, qui paraissait plus fier et plus sûr de lui que tous les autres, s'empare d'une épée et jette son gantelet en défiant quiconque d'oser le relever. Le défi est accepté. La lutte s'engage et bientôt le présomptueux provocateur, qui avait moins d'habileté que de jactance, fait un faux mouvement et recule atteint au visage par l'épée de son adversaire. Jehan pousse sur le pallier un éclat de rire si bruyant que le seigneur blessé demande avec hauteur quel est

l'insolent qui se permet ainsi de rire de sa mésaventure. Le sire de Montmartin, qui était présent, veut excuser l'inconvenance de Jehan. « Approche, petit drôle ; pourquoi ris-tu ? — Je ris parce que monseigneur, qui vient d'être atteint, ne sait pas seulement tenir une épée aussi bien que moi. » Piqué par cette réponse, plus encore que par les éclats de rire de Jehan, le chevalier accepte à l'instant le défi qui lui est jeté, et il consent à se battre avec un valet pour racheter son honneur. Jehan, qui n'avait pas encore dix-huit ans, saisit pour la première fois une épée d'acier et commence la lutte avec le gentilhomme. Bientôt ce dernier est réduit et se voit contraint à demander merci. Le sire de Montmartin se sent ému. Les félicitations que ses hôtes donnent à Jehan déterminent le sire à lui accorder sur le champ le titre d'écuyer. A quelque temps de là, une guerre eut lieu, à laquelle le sire de Montmartin dut prendre part. Jehan l'accompagnait. Dans une mêlée sanglante, sous Châtillon-le-Duc, la personne du roi se trouva tout à coup menacée, et il fallait pour sauver le roi, exécuter au péril de sa vie un vigoureux coup de main. Le sire de Montmartin fait appel aux braves qui combattent à ses côtés. Jehan le premier s'élance au secours du roi et parvient à le sauver. En récompense de ce

beau dévouement le roi ennoblit Jehan et lui donna, avec la terre de Montby, le titre d'illustre baron (1).

Le Chêne du Diable

(Canton de Rougemont)

N pauvre jeune homme de Chassez-les- Montbozon était domestique, il y a environ soixante ans, à la ferme des Rulets, de l'autre côté de la forêt de Chassagne située au centre du quadrilatère que forment les communes de Cubrial, Rougemont, Bonnal et Pont-sur-1'Ognon.

Un jour que ce jeune homme revenait de la

(1) Voici ce que Dunod rapporte dans son nobiliaire : « Jean, bâtard de Montmartin avait fait investir par sa compagnie, à la bataille de Pavie, François Ier, qui ne voulait pas se rendre à lui, parce qu'il ne le connaissait pas. L'empereur Charles-Quint lui donna une riche épée, qui fut enlevée à la prise du château de Montby, en 1636.

« Jean, bâtard de Montmartin, écuyer, était fils naturel de Nicolas, baron de Montmartin. Il fut fait seigneur de Montby par son mariage avec Marguerite, fille héritière de Jean Guillet de Clerval-sur-le-Doubs, conseiller au Parlement de Dole. »

foire de Rougemont, où, faute d'argent, il n'avait pu, sans doute, satisfaire toutes ses convoitises, il se livrait, en traversant la forêt de Chassagne, à toutes sortes d'imprécations.

« Je voudrais être damné après ma mort, disait-il, et avoir de l'argent pour jouir des biens de ce monde. »

Voilà que, tout à coup, au pied d'un grand chêne où tous les chemins de la forêt viennent aboutir, un monsieur vêtu de noir lui apparut et lui dit :

« C'est de l'argent que tu veux, mon ami, pour faire le garçon ; eh bien ! je vais t'en donner. Prends cette bourse remplie d'or. Je te permets d'en user au gré de tes désirs. Je mets toutefois une condition à mon bienfait. J'exige que tu me promettes de revenir ici, sous ce chêne, dans un an à pareil jour, pour recevoir de moi une autre récompense. » Le garçon promet et accepte la bourse. Mais il n'est pas plutôt en possession de cette maudite bourse qu'il perd le sommeil et F appétit. Il ne désire plus rien. L'envie ne lui vint même pas de faire le moindre usage de sa fortune. Il maigrit à vue d'œil et on désespère de sa santé.

Il révèle enfin à ses maîtres ce qui lui est arrivé sous le grand chêne de la forêt de Chassagne, en revenant de la foire de Rouge-

mont. On en cause ; le bruit de cette aventure se répand et émeut tout le voisinage. On consulte sur la maladie du jeune homme les médecins, les empiriques et même les vétérinaires des environs. Ils déclarent tous que sur ce cas extraordinaire leur science est à court.

Les curés de Pont, de Bonnal et de Chassey, consultés à leur tour par les maîtres et les parents du pauvre malade, délibérèrent en conférence et déclarèrent que ce ne pouvait être que le diable en personne qui lui est apparu sous le chêne de la forêt de Chassagne,

On commence par jeter dans un gouffre de la rivière, en amont de Bonnal, la bourse maudite que Ton se garde bien d'ouvrir : elle était d'un cuir ardent qui répandait une odeur insupportable; et, tant pour guérir le garçon que pour délivrer la contrée de la présence du diable, on prend la résolution d'aller, au jour marqué par le pacte infernal, en procession solennelle, dans la forêt de Chassagne, pour y exorciser le jeune homme et l'arbre maudit. Le garçon consent à être conduit par les prêtres au pied de l'arbre.

Une foule nombreuse assistait à cette étrange cérémonie et plusieurs vieillards du pays se souviennent bien d'y avoir été; — car ceci est bel et bien de l'histoire contemporaine et non un conte fait à plaisir. — L^s prêtres

étaient revêtus de leurs surplis et de leurs é tôles. En arrivant auprès de l'arbre, le jeune homme s'écrie : « Le voilà ! Le voilà ! Délivrez-moi du mal qui me tourmente ! » Et il se débat dans d'affreuses convulsions. Aucun des assistants ne vit le diable ; mais les prêtres prononcèrent des paroles sacrées, en jetant force eau bénite sur le garçon et sur le tronc de l'arbre. A l'instant, le jeune homme, qui n'avait pas dormi depuis un an, se trouva plongé dans un profond sommeil. On fut obligé de le ramener sur une voiture, et il ne survécut que peu de temps à cette épreuve.

On montre encore dans la forêt de Chassagne, sur le bord du chemin qui conduit du pont de l'étang de la Vaivre à la ferme des Rulets, un gros vieux chêne qui fait peur aux passants et qui, en souvenir de la circonstance que l'on vient de rappeler, est encore désigné par les bûcherons sous ce nom terrible : le Chêne du Diable.

La Cloche d'Argent

(Canton de Rougemont)

UTREFOIS, du temps des seigneurs, on dit qu'il y avait une cloche ,d[argent au clocher de l'église seigneuriale dê Rougemont, et que, pendant une guerre qui ravagea le pays, cette cloche d'arr g*ent, avec quantité d'objets précieux, fut jetée dans un puits large et profond, qui existait dans la cour du castel. Ce puits est comblé depuis des siècles, et Ton croyait encore, il ny a pas longtemps, à Roug-emont, quen vidanft ce puits taillé dans le roc, on retrouverait la cloche d'argent.

Une tradition semblable existe à Sermange (Jura), canton de Gendrëy, et se retrouve dan£ un grand nombre de lieux anciens. ; :/\

Le Bois du Juif

(Canton de Rouge mont)

N seigneur de Rouge m ont, dont le nom n'est pas connu, ayant besoin d'une certaine somme d'argent, un Juif de Vesoul, établi à Rougement, la lui prête, en exigeant pour garantie la vente à réméré d'un immeuble important en nature de forêt. Malgré le pacte de rachat qui avait été stipulé, le seigneur eut mille peines de rentrer plus tard dans la propriété de sa forêt, parce qu'il avait laissé passer de quelques jours le terme fixé pour V exercice de la faculté de rachat. Il fallut accepter les rigoureuses conditions proposées par le Juif pour rentrer dans le fond, qui depuis ce temps-là s'est appelé le Bois du Juif

Le Moulin de Saint Martin

(Canton de Rougemont)

/^pjj^ANS la seconde moitié du IVe siècle, saint.

Martin, évêque de Tours, se fit en quel- GoT^ que sorte l'apôtre de toutes les Gaules.

^ Partout où il passait, il savait remplacer par des monuments chrétiens les édifices affectés aux idoles du paganisme. Dans le tronc d'un vieux chêne au pied duquel les Druides avaient exercé les pratiques de leur culte sanguinaire, saint Martin plaçait une madone ou un crucifix, et le peuple de la contrée, converti pas ses prédictions, venait adorer le vrai Dieu dans l'endroit même où jadis l'idolâtrie l'avait convoqué à de monstrueux sacrifices. Ailleurs, un temple païen était transformé en église catholique sous le vocable d'un grand saint ou d'un illustre martyr.

On ne peut douter que saint Martin soit venu dans la Séquanie ; car il y a laissé en maint endroit des souvenirs vivants de son passage dans les traditions populaires qui sont parvenues jusqu'à nous.

N'exigeons pas pour ces vieux récits la

scrupuleuse exactitude de l'histoire. Contentons-nous de les raconter tels que nos pères nous les ont transmis.

Saint Martin monté sur son cheval, d'autres disent son âne, vint un soir frapper à la porte d'un petit moulin. On l'y reçut cordialement. Ce moulin, situé sur le ruisseau de Rougemont, en aval du bourg, existe encore aujourd'hui et s'appelle le Moulin Saint-Martin.

Non loin de là, il y avait un temple païen très fameux, appelé Naon, vraisemblablement du grecque NAOS, qui signifie temple. Saint Martin comprit que le hasard seul ne l'avait pas conduit en ce lieu et qu'il y avait quelque chose d'important à y faire. Comme il avait le .don des miracles, il en fit plusieurs et convertit bientôt ses hôtes et tous les autres habitants du pays. Le temple païen de Naon fut par lui purifié et converti en une église, sous le titre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui venait de mourir en odeur de sainteté. L'église de Saint- Hilaire ou de Naon, fondée par saint Martin au IVe siècle sur le territoire de Rougemont, subsiste encore présentement. Elle a, dit-on, dans le pays, plus de mille ans d'existence. Sur une pierre de l'autel, on retrouva naguère cette inscription : M artinus . Turoneusis .

ÉPISCOPUS . ME . CONSECRAVIT.

Les Marquis de Lasnans

(Canton de Rougemont)

u XIIe siècle , Hugues cTAvilley fit bâtir un château-fort dans le village de ce nom, où il possédait de grandes terres. Lorsque la terre d'Avilley passa plus tard en la possession du comte d'Iselin (i) de Lanans, ce château était en ruines. Le nouveau seigneur fit reconstruire sur le même emplacement une élég*ante et magnifique demeure qui fut dévastée par les habitants d'Avilley après la révolution de 1789.

L'édifice fut ensuite vendu comme bien national avec toutes ses dépendances. Lesacqué-

(1) Une veuve d'Iselin Bauffremont vivait encore à Besançon à l'époque où Mgr de Rohan y fut nommé archevêque. A son arrivée, toute la noblesse du pays: vint rendre visite au noble cardinal. Mmc veuve d'Iselin Bauffremont vint aussi à l'archevêché. On dit que cettedame alla s'asseoir sur le fauteuil du trône, à la placemême du cardinal non visible encore. Le grand vicaire qui introduisait M 1110 d'Iselin lui fit observer qu'elle ne devait point s'asseoir sur ce siège où Mgr seul avait le droit de trôner. — « Sachez, Monsieur, répondit effrontément la dame, sachez qu'à la cour les Bauffremont. ont le pas sur les de Rohan.

reurs du château le démolirent de fond en comble pour en vendre les matériaux. L'emplacement de cet édifice monumental est aujourd'hui en nature de verger. Il reste encore quelques bâtiments accessoires.

On raconte que lors de l'émigration, M. de Lan ans avait chargé un particulier du pays, dans lequel il avait confiance, de transporter à l'étranger une voiture chargée de caisses d'or et d'argent. Il est probable que M. de Lanans récompensa généreusement son serviteur. Mais, comme ce dernier devint promptement riche et acheta dans la suite un grand nombre de belles et bonnes propriétés, les envieux prétendirent qu'avant de passer la frontière, le conducteur avait eu soin de cacher dans une caverne une caisse d'or qu'il dit lui avoir été soustraite par des voleurs, et que plus tard il sut bien retrouver. Aujourd'hui, par jalousie et par esprit de médisance et de dénigrement, le peuple désigne les descendants de cet homme par ce nom et à titre ironique : Les Marquis de Lanans.

Le Feu de Servigney

(Canton de Rougemont)

N ce temps-là, un homme méchant, appelé B..., était maire de la petite commune de Servigney. Il avait pris en haine, on ne sait pourquoi, le vieux curé de la paroisse, dont le presbytère n'était séparé de sa maison que par l'église et le cimetière.

Un jour que des soldats ennemis occupaient ce village, B..., en leur présence, eut une altercation avec le curé. Il eut l'audace de lever la main sur le prêtre et de le jeter à la renverse dans l'égout de la rue.

Les soldats voulaient tuer le maire, tant celui-ci les avait indignés par ce fait qu'ils qualifiaient de « Crime abominable ». Mais s'étant relevé tout sanglant et tout couvert de boue, le bon curé les supplia, en pleurant, de faire grâce à son ag*resseur. Les soldats furent touchés par cette prière, ou plutôt par ce trait de charité sublime, et les jours du maire furent épargnés.

Toutefois ce dernier dut passer en jugement.

Le curé sollicita encore en sa faveur l'indulgence des juges et B... en fut quitte pour une légère amende.

Peu de temps après, le pauvre vieux curé mourut de chagrin. Il avait demandé, en faisant un legs à la fabrique et un autre aux pauvres de la paroisse, l'honneur d'être enterré dans la nef de son église. Le maire refusa cette grâce au pasteur défunt, qui fut inhumé tristement à la porte de l'église, non loin de la maison de son irréconciliable ennemi. Celui-ci disait, tandis qu'on creusait la fosse d u vieux cure ' w J'aurai au moins le plaisir de cracher sur sa tombe tous les dimanches, quand j'irai à la messe ! »

A quelque temps de là, un incendie dont la cause est restée inconnue et inexplicable, dévora la maison de B..., ainsi que le clocher et une partie de l'église.

Les bonnes femmes du village allaient disant que ce sinistre était un châtiment du ciel et que ce n'était certainement pas une main humaine qui avait pu allumer le fléau vengeur.

Une vieille voisine affirma même avoir vu le soir, quelques instants avant le feu, le spectre du vieux curé sortir de sa tombe et errer sur le cimetière, allant de la porte de l'église au seuil de la maison du maire et élevant les

bras au ciel, comme on le fait d'ordinaire quand on implore sa miséricorde.

Le Vin de Champôté et la Vigne de Charles-Quint

(Canton de Rougemont)

^L y a, à Rougemont, un coteau de vigne qui a conquis depuis longtemps une bonne réputation. C'est la côte de Champôté, sur le flanc oriental de Mont-au- Civey, où Ton désigne encore sous le nom de Vigne de Charles-Quint , un quadrilatère régulier, d'excellent cépage, appartenant aujourd'hui à divers particuliers.

En 1555, Guillaume de Nasseau, héritier de la puissante maison de Châlon, était seigneur de Rougemont et de beaucoup d'autres lieux. Il eut un jour à recevoir dans son château l'empereur Charles-Quint, dont il était le vassal. Afin de traiter dignement son suzerain, le sire de Rougemont avait fait venir de tous les bouts du monde les mets les plus rares et les vins les plus exquis. Charles-Quint donna la préférence sur tous ces vins à celui de Champôté et manifesta le désir d'acheter pour luimême la vigne qui le produisait. Or, cette

vigne, qui est peu éloignée de l'endroit où s'élevait le château de Rougemont, appartenait au seigneur Guillaume qui s'empressa de l'offrir à Charles-Quint. Jamais Charles-Quint n'en tira le produit, car peu de temps après il fit remise de la Franche-Comté à Philippe II, roi d'Espagne, et il oublia sans doute la vigne qui lui appartenait à Champôté, car personne ne l'a jamais réclamée en son nom. C'est toutefois depuis cette époque que cette portion du vignoble de Champôté s'appelle la Vigne de Charles-Quint . Quand j'habitais le beau et bon pays de Rougement, le vin de Champôté s'y célébrait sur tous les tons. Les légitimistes, les républicains, les bonapartistes égayaient à l'envi leurs festins par des refrains où ce vin jouait le principal rôle.

C'est ainsi que les légitimistes, et il y en avait dans la localité, chantaient sur l'air du Roi Dagobert :

Ah ! si dans l'avenir Le drapeau blanc peut revenir,

Nous serons trop heureux ; Nous et nos arrières-neveux.

Quand le roi viendra, Alors on fera Couler tour à tour, La nuit et le jour, Pour boire à sa santé Le joli vin de Champôté.

De leur côté, les républicains, et ils étaient nombreux, s'écriaient sur le même air :

Que si le jeu du sort Vient à nous imposer Chambord,

Malgré nos droits conquis Sur les curés et les marquis,

Maudissant le roi

Qui nous fait la loi,

Dans nos gais repas

Nous ne ferons pas,

Pour boire à sa santé,- Couler le vin de Champôté.

Et les bonapartistes, qui osaient encore lever la tête, leur répondaient, sans changer de ton ni d'air :

Ah ! si l'heureux destin Ramène en France un beau matin,

Sur son char triomphal, Un vaillant prince impérial, Nous le recevrons Au son des clairons, Et nous n'aurons pas, Dans nos grands repas, Pour boire à sa santé, Assez de vin de Champôté.

Et tous les partis chantaient quelquefois à l'unisson :

Après tant de malheurs, Nous re verrons des jours meilleurs

Le jour où sur le Rhin, Nous reprendrons notre terrain.

Aux braves soldats, Marchant aux combats, Nous verserons tous, Sans compter les coups, Pour boire à leur santé Le meilleur vin de Champôté.

Metz, Colmar et Strasbourg- Comptent bien sur notre retour.

Une immense clameur Saluera le Français vainqueur.

Les Prussiens battus

Rendront nos écus.

Ce temps n'est pas loin,

Gardons avec soin,

Pour le boire en gaîté, Tout notre vin de Champôté.

La Statue miraculeuse de Sainte- Agathe

(Canton de Rougemont)

E 6 février 1877, j'ai dû me transporter pour une apposition de scellés dans la maison d'un sieur Parachef, de Rougemont, située au sommet de la colline de Rougemontôt et faisant face à l'angle nordouest du cimetière.

■ Les personnes de la famille qui nous accompagnaient dans notre opération, ne tardèrent pas à remarquer que je considérais avec attention une petite statue posée sur une con^sole, contre la muraille de la salle à manger.

— Vous regardez notre sainte Agathe, me dit le père de famille ?

— Oui, répondis-je, elle est en bois. — Elle •n'est pas très jolie, mais elle doit être fort ancienne. Par la place même qu'elle occupe dans votre demeure, je suis convaincu que vous honorez beaucoup cette sainte.

— Ah ! c'est que, monsieur le Juge, me répondit un des enfants, notre statue de sainte Agathe fait des miracles. Elle en a fait beau-

coup que nous pourrions vous raconter. Nous vous dirons seulement qu'un jour, un- vitrier vint ici pour remettre une glace à cette croisée. Il eut l'air de se moquer de notre sainte Agathe. Mais à l'instant où il coupait le dernier côté de la vitre avec son diamant, il tomba sans connaissance sur le plancher. Pendant plus de deux heures on crut qu'il allait mourir. Mais en demandant pardon à sainte Agathe qu'il avait offensée, le vitrier recouvra soudain la force et la santé. En sortant de la maison, il ne se cachait pas pour dire à tout le monde que sainte Agathe l'avait puni et qu'elle l'avait sauvé.

Beaucoup plus ancienne que la maison Paranchet qui a cent ans (elle est de 1777), la statue de sainte Agathe provient peut-être de l'église de la Très-sainte-Trinité qui existait autrefois sur l'emplacement du cimetière et qui est tombée en ruines à une époque inconnue. (Voir la vie de sainte Agathe.

On s'explique difficilement chez nous la popularité de cette vierge de Païenne, qui mourut en prison après avoir souffert d'horribles tourments pour n'avoir pas voulu condescendre à l'amour de Quintien, gouverneur de Sicile, l'an 25 1 de J.-C.

La Quittance d'Outretombe

(Canton de Rougemont)

'Était dans le cours d'un hiver rigoureux. La misère était grande dans toute la contrée et les Cordeliers de Rougemont avaient épuisé leurs dernières ressources pour nourrir les pauvres du quartier. Il fallait encore absolument quelques centaines d'écus pour subvenir aux besoins pressants de la population et pour atteindre la belle saison. Or, il y avait en ce temps-là, à Rougemont, un homme riche appelé Mathieu qui était très avare et qui, malgré ses sentiments de piété et de bonne foi chrétienne, ne déliait jamais qu'avec peine les cordons de sa bourse pour faire la charité. Il ne pouvait digérer cette créance si certaine de notre religion que Dieu rend au centuple l'aumône faite aux nécessiteux. Cependant, sur la bonne foi dû révérend père Claude qui l'en assurait, il lui bailla trois cents écus pour ses pauvres, et prit cédule de lui que J.-C le lui rendrait selon le texte de FEvangile. Un article de son testament prescrivait à ses héritiers d'enterrer

avec lui l'obligation du R. P. Claude. Quelques années après, Mathieu ayant été trouvé mort dans sa vigne de Champôté, il fut enterré comme il l'avait enjoint. Peu de jours après, un soupçon de mort violente étant arrivé jusqu'à la prévôté, on exhuma le corps de Mathieu, sur lequel on ne reconnut pas le plus léger signe de meurtre ; mais voilà que tirant des mains du mort la cédule que ses héritiers y avaient mise, on en trouva la quittance au bas. « Je confesse avoir reçu tout ce qui nia été promis au contenu ci-dessus par le R. P. Claude, et F en tiens quitte, en foi dé quoi fai soussigné cet écrit de ma main. »

(Récit du père Prévotet, qui disait l'avoir lu dans un vieux grimoire.)

La Charrue des Anges

(Canton de Rougemont)

ftES maîtres de Tiennot Humbert étaient riches ; ils faisaient rouler trois charrues et ils n'avaient pas moins de quatre domestiques. Le premier était ivrogne, le second était débauché, le troisième était

paresseux ; quant au quatrième, Tiennot Humbert, il était pieux, travaillait en silence et ne parlait à ses camarades qu'en cas de nécessité. Il ne manquait pas tous les matins d'aller faire ses prières à l'église et d'assister à là messe toutes les fois qu'il le pouvait. Les autres ne tardèrent pas de l'accuser auprès de leur maître. Ils se plaignirent que, sous prétexte de dévotion, Tiennot arrivait toujours le dernier au travail et que par sa faute la tâche de chaque journée ne se faisait pas si bien, et cela au grand dommage du maître qui l'en réprimanda sévèrement. Tiennot Humbert répondit avec humilité et modestie que jamais il ne consentirait à se relâcher dans ses pratiques pieuses envers Dieu, la Vierge et les Saints, mais qu'il laisserait toujours à son maître le soin de juger si le retard causé par sa dévotion lui portait un préjudice, auquel cas il se soumettrait à le réparer; qu'au contraire, s'il n'en était rien, il le suppliait de vouloir bien le laisser continuer. La médisance de ses compagnons continua à le persécuter et aigrit tellement son maître contre lui qu'un matin de charrue, devant aller labourer seul un grand champ entre le bois de Rouge-Terre et le bois 4e Chassagne, il était parti tard pour ce travail. Le maître le suivit en colère et avec l'intention de lui faire les plus durs reproches.

Arrivé à la lisière du bois, d'où il pouvait observer sans être vu les faits et gestes de Tiennot Humbert, le maître aperçut dans son champ deux anges qui, avec deux paires de bœufs blancs, labouraient avec lui. Comme il voulut s'approcher d'eux, ils disparurent. A quoi il reconnut la vérité que Tiennot Humbert, son serviteur, lui avait dite, qu'il n'y a point de temps moins perdu ni mieux employé que celui qu'on donne au service de Dieu. Voilà donc toute la colère du maître apaisée. Au lieu de faire des reproches à Tiennot, il le supplia de lui dire quelles gens c'étaient qu'il avait vu travailler avec lui, et qui, à son abord avaient disparu.

Je ne sais de quelles gens vous voulez me parler, répondit Tiennot, car au labourage que je fais, je n'ai appelé personne à mon secours que le bon Dieu que j'invoque souvent et qui ne manque jamais de m'assister. Depuis ce temps-là, le maître eut dans Tiennot une confiance sans bornes et il lui donna en mariage sa fille unique qui fut aussi comme Tiennot un modèle de vertu.

(On raconte une histoire dans le goût de celle-ci aux environs de Madrid. Il y est dit aussi que des anges laboureurs aidaient saint Isidore dans ses travaux des champs.

Arrestation du faux Baudoin II a Rougemont

(Tradition historique)

Ce fourbe fameux qui se disait Baudoin, comte de Flandres et empereur de Constantinople fut arrêté à Rougemont et renvoyé à Lille en Flandre, où il fut pendu.

PlERRECIOT.

(Descrip. hist. du doyenné de Rougemont).

AUDOIN II, dernier empereur de Constantinople, de la maison de Courtenai* fut élu en 1228. Chassé deux fois de Constantinople par de puissants ennemis, il fut obligé d'errer, souvent incognito, dans diverses contrées d'Europe, pour y mendier des secours que les souverains ne lui accordaient guère qu'en retenant. Assiégé une troisième fois dans sa capitale, par Michel Paléolôgue, il voulut résister, mais Michel Paléologue entra dans la place le 27 juillet X261 par un souterrain et se rendit maître de

la garnison. Baudoin vit, de son palais, le feu dans différents quartiers de la ville, tandis qu'on passait au fil de l'épée les Français qui osaient se défendre. Les historiens ne sont pas d'accord sur ce qu'il advint de Baudoin II dans cette fâcheuse extrémité. Les uns disent qu'il mourut à Constantinople, dans une prison où le fit jeter son vainqueur, d'autres rapportent que, s'étant déguisé, il entra dans une barque qui le transporta dans l'île de Nigrepont, et que de là, il vint mourir en Italie.

Quoiqu'il en soit, ses partisans de France le croyaient encore vivant, et errant en Europe, longtemps après l'époque probable de son décès.

En ce temps-là, un simple ménétrier, nommé Bertrand, qui avait longtemps couru le monde, vint un jour, touché par un sincère sentiment de pénitence, ensevelir sa vie dans les forêts de Glançon, entre Valenciennes et Tournay. Là, dans une hutte de branchages, il vivait entouré de la vénération des simples. La foule venait de loin le visiter et se recommander à ses prières. Un jour, une grande dame frappée par la distinction de sa physionomie qui offrait peut-être quelque ressemblance avec celle de Baudoin, comte de Flandres, empereur détrôné de Constantinople, se persuade que ce solitaire n'est autre que Bau-

doin II lui-même. Elle communique sa persuation à quelques gens qui viennent curieux sèment interroger le mystérieux personnage. On ose lui demander s'il ne serait pas le sire Baudoin. Il répond d'une manière négative. Mais la foule augmente chaque jour à la porte de son ermitage. — Vous êtes le comte de Flandres et vous voulez nous le cacher, lui dit-on bientôt. — Fatigué de répondre à de telles questions, il finit par garder le silence ; mais son silence est considéré comme une réponse affirmative. — Vous êtes certainement Baudoin II, l'empereur de Constantinople ; c'est en vain que vous voulez résister au désir de vos partisans qui jurent de vous rendre vos biens et votre couronne. Daignez seulement vous lever et marcher à notre tête.

Ces discours le troublent. Il lutte quelque temps ; et puis, il cède.

Le voilà debout. On le revêt des insignes de' la dignité impériale ; un cortège brillant et nombreux l'accompagne, et il vient, à travers les acclamations populaires, solliciter le secours du roi de France, Louis VIII, qui se trouvait alors à Péronne, avec sa cour et un grand nombre de vassaux ou alliés parmi lesquels était le sire Eudes, seigneur de Rougemont.

. A la vue de cet homme qui se dit Baudoin,

-comte de Flandres et empereur deConstantinople, un doute se répand dans l'esprit du roi de France. Il veut l'éclaircir avant d'accéder à aucune des demandes de secours qu'on vient lui adresser. Le faux Baudoin est reçu sans cortège dans Péronne. On l'interroge et il ne peut donner ni le nom de sa femme (Marthe de Brienne), ni préciser l'époque de son mariage avec elle.

Pour s'excuser, le faux Baudoin répond au roi que les malheurs qui l'ont accablé ont jeté sur sa mémoire un voile si épais, qu'il lui faut souvent l'espace d'une nuit entière pour retrouver avec exactitude le fil des événements les plus importants de son existence. Il prie donc le roi d'ajourner au lendemain son interrogatoire.

On le conduit alors dans un appartement bien gardé, remettant au lendemain la découverte d'une imposture déjà presque évidente. Il lui était impossible de sortir de sa chambre, soit par les portes, soit par les fenêtres, sans tomber entre les mains des sentinelles apostées..

Le lendemain, à l'heure fixée pour la nouvelle audience du roi, on ouvre la porte de l'appartement où le faux Baudoin avait passé la nuit ; mais on ne l'y trouve point. Il avait disparu, et, sans la supposition de quelque

moyen diabolique et surnaturel, nul ne put expliquer cette disparition...

A quelque temps de là, dit Ophélie Urbain, c'était la fête au bourg de Rougemont, situé en plein pays de Bourgogne. L'époque de la foire y attirait bon nombre d'étrangers venus des endroits voisins et même des contrées lointaines. On se pressait, ici, devant l'étalage des marchands de toute espèce ; là, autour des ménestrels et des jongleurs qui venaient à l'envi faire montre de leurs talents. L'un d'entre eux surtout, habile joueur de vielle, provoquait les applaudissements des auditeurs charmés. Sataille élevée, je ne sais quoi d'extraordinaire dans toute sa personne, appelait d'ailleurs sur lui l'attention dès le premier abord.

Le sire Eudes, seigneur de Rougemont, se promenait au milieu de la foule, supputant peut-être avec plaisir le profit que la foire lui rapporterait cette année. Il aperçoit le musicien. Il s'arrête pour Fécouter. Un vague souvenir flotte dans son esprit : cette haute stature, cette barbe grise, ces traits réguliers, *1 les a vus naguère à Péronne où il accompagnait le roi. Ils appartiennent à ce fourbe qui osait se dire Baudoin II, comte de Flandres et dernier empereur de Constantinople , lequel n'a échappé que par sortilège au châtiment mérité par son imposture.

Le sire Eudes se fait amener le ménestrel, l'interroge, l'arrête et l'envoie au roi Louis VIII, qui le fait remettre aux mains de la comtesse de Flandres.

On vit alors ce même homme, qui naguère s'avançait drapé dans la pourpre impériale, au milieu des cris enthousiastes de la multitude, vêtu maintenant de sordides haillons, et, par ordre de la comtesse de Flandres, traîné de ville en ville, sur un âne, à travers les huées d'une lâche populace, toujours prompte à insulter ses idoles de la veille, dès qu'un coup du sort les a renversées.

Enfin , il est conduit à Lille, sur la place. Un gibet est dressé ; le nœud coulant est prêt. Là, devant la foule avide d'assister au spectacle de sa mort, le malheureux élève humblement la voix : « Je suis, dit-il, un pauvre homme qui ne doit être ni comte, ni roi, ni empereur, et ce que je faisais, je le faisais par le conseil des chevaliers, des dames et des bourgeois de ce pays. »

Que ne Ta-t-on laissé tranquille sous sa hutte de feuillage, dans les forêts de Glançon ! C'est pour avoir faibli un jour devant les tentations des grandeurs humaines qu'il mourut de la mort infâme des fourbes et des malfaiteurs.

Le vin changé en eau et l'eau changée

EN VIN (Canton de Rougemont)

^^ondon, la patrie du grand inquisiteur Pierre Symard (i), est un joli village |^ qui s'étale au penchant d'un coteau, d'où l'œil découvre un horizon immense du côté de Montbozon et de la Haute- Saône. C'est un pays auquel se rattache un grand nombre de facéties populaires. On dit proverbialement : « Les fous de Mondon » comme on dit : « les ânes de Champlitte. » (Haute-Saône). On ferait un volume des sottises et des naïvetés que l'on prête gratuitement

(i) Pierre Symard, le plus fougueux de nos inquisiteurs, né à Mondon, canton de Rougemont, Doubs, vers 1620, mort prieur des Dominicains de Poligny vers 1680, a publié le Trésor du Rosaire , un vol. in-12, plusieurs fois réimprimé à Besançon et à Dôle, et un autre ouvrage intitulé Avis favorables et salutaires aux Prêtres et Pasteurs, Besançon, 1677, petit in-8. Il aurait aussi laissé, suivant Lampinet, plusieurs ouvrages manuscrits : un Abrège des Conciles, des Observations sur le Droit canonique et un Traite des Sorciers.

à ces deux pays, où les gens, d'aujourd'hui du moins, ne sont pas plus sots et pas plus naïfs qu'ailleurs .

Parmi vingt récits du même genre, nous ne donnons ici que le suivant :

Dans le bon vieux temps, les gens de Mondon avaient la pieuse coutume d'offrir chaque année un tonneau de vin à leur curé, pour dire la messe. Comme ils sont tous vignerons, chacun venait, pour ce faire, verser une bouteille de vin nouveau dans le fût du pasteur et ils le remplissaient ainsi sans s'appauvrir.

Une fois, le diable, qui est toujours en campagne, dit à l'oreille de l'un : « Que tu es simple de perdre ainsi une bouteille de bon vin ! Garde-la pour toi, et afin de ne pas te rendre infidèle à un vieil usag*e, va-t-en verser dans le tonneau du curé une bouteille d'eau claire. Une bouteille d'eau dans un tonneau de vin, cela n'y paraîtra pas. »

Celui-ci écouta le conseil du diable et le suivit. Mais comme le diable, avant de quitter Mondon, avait donné le même avis à tous les vignerons de l'endroit, et que tous s'y étaient conformés, convaincus chacun qu'une bouteille d'eau dans un tonneau de vin n'y paraîtrait pas, il arriva que quand le pasteur voulut mettre en perce la futaille, il s'aperçut, avec plus d'étonnement que de satisfaction, qu'elle

ne contenait absolument que de l'eau. Il appelle aussitôt Benoîte, sa gouvernante, qui n'avait pas la vertu de changer l'eau en vin, mais qui aurait bien pu avoir celle de changer le vin en eau. Benoîte proteste de son innocence et supplie M. le curé de vouloir bien consulter le bon Dieu à cet égard.

Alors le pieux pasteur dit à sa gouvernante : « Je vous accuse, Benoîte, parce que je ne puis d'abord accuser que vous ; mais je ne vous condamne pas encore. Je vais faire neuvaine à saint Vincent, qui, j'en suis sûr, me dévoilera le coupable. »

Neuf jours après, la rumeur publique faisait savoir à tous la faute commise parles paroissiens et le châtiment du ciel qui venait de les frapper : tout leur vin nouveau s'était troublé pendant une nuit d'orage. Voilà ce que c'est d'avoir trompé M. le curé.

Le dimanche suivant, à la messe, chacun devinait bien quel devait être le sujet du prône pastoral. Mais combien tous les coupables furent touchés de repentir et animés du ferme propos, quand ils ouïrent la parole de leur bon pasteur qui leur dit :

« Mes pauvres enfants, j'ai appris avec une peine extrême le malheur qui vous est arrivé. Je ne veux pas en rechercher les causes. La voix de vos consciences sera plus éloquente

que la parole de ma bouche, et je ne viens point, par des reproches amers, combler la mesure de vos maux.

- « Je viens au contraire vous tendre la main dans votre détresse et vous rendre le bien pour le mal. Tous ceux qui ont eu leur vin nouveau troublé, le verront redevenir clair dans vingt-quatre heures, en introduisant par la bonde de chaque tonneau une bouteille d'eau bénite qui leur sera remise aujourd'hui même, à la cure, en échange d'une bouteille de bon vin vieux destiné au service de l'autel. »

Grâce à ce moyen, qui réussit à merveille et qui lui fut suggéré sans doute par l'intercession de saint Vincent, le curé de Mondon sauva de la désuétude un excellent usage dont il existe encore des vestiges dans quelques-uns de nos vignobles, malgré les plaies du philoxéra et du mildiou. Le curé n'y perdit rien cette année là ; car à la place d'un vin nouveau médiocre, qu'il aurait eu sans la malice diabolique de ses paroissiens, il se vit doté d'un gros tonneau d'excellent vin vieux.

C'est aussi depuis ce temps-là, dit-on, que pour éclaircir le vin troublé on emploie une bouteille d'eau en guise de colle ou de blancs çl'œufs.

On met sur le compte des habitants de Champlitte une historiette quelque peu se m-

blable à celle-ci ; mais on ajoute que le curé de Champlitte, qui n'avait pas, comme celui de Mondon, fait neuvaine à Saint Vincent, ne put pas, comme lui, récupérer avantageusement ce que le diable lui avait pris.

Notre-Dame d'Aigremont

(Canton de Roulans)

epuis vingt ans que je collectionne les histoires populaires de notre province avec une constance digne sans doute d'un plus utile objet, j'ai pu me convaincre qu'il n'est pas de chapelle, si petite qu'elle soit en Franche-Comté, qui n'ait sa légende plus ou moins merveilleuse, sa tradition plus ou moins poétique. Il en est même une, la chapelle de Notre-Dame d'Aigremont, à Roulans, sur la fondation de laquelle je n'ai pas recueilli moins de cinq versions différentes. Je vais les grouper ici, afin que le lecteur curieux de ces sortes de choses, puisse jeter sur elles un coup d'œil d'ensemble.

Au temps des Croisades, un chevalier de la maison de Vienne, branche des comtes de Bourgogne, dont le château-fort était à Roulans, se trouvant dans un danger extrême sur le champ de bataille, en Palestine, fit vœu, s'il revenait sain et sauf en Bourgogne, aujourd'hui Franche - Comté, de bâtir une chapelle à la sainte Vierge dans son domaine, au sommet du pic d' Aigremont, et de gravir chaque année sur ses genoux la pente de la montagne en costume de guerrier et en tenant d'une main la croix et de l'autre son épée. Il échappa au péril, et de retour dans son château, il se ressouvient de son vœu et l'accomplit. Il fit ériger la chapelle qui existe encore aujourd'hui au sommet d'Aigremont.

Chaque année, comme il l'avait juré, il faisait la pénible ascension.

Un peu plus tard, alors que la chapelle était tombée en ruines, un autre chevalier, fidèle époux d'une femme un peu trop légère, dut, pour céder aux vœux de sa compagne, abandonner son château de Roulans et s'en aller habiter Paris. Bientôt la jeune femme se

vit entourée d'un essaim de chevaliers galants qui lui faisaient mille flatteries et qui tournaient en dérision les habitudes pieuses et graves de son mari. Elle ne tarda pas, la belle châtelaine, à se précipiter dans l'abîme de l'infidélité. Un matin, on la trouva morte empoisonnée. Un horrible soupçon s'élève. Son mari est accusé. La femme avait des intrigues, dit-on ; le mari était jaloux : c'est lui qui a versé le poison. Malgré son innocence, il est jugé coupable et condamné à mourir. Il n'attendait plus de grâce de la justice humaine; le roi lui-même avait dit : « Puisqu'il a fait mourir sa femme, il est juste qu'il périsse ! » Le malheureux condamné invoque tout bas la Vierge d'Aigremont. « Le ciel, dit-il, "qui sait mon innocence, peut seul à présent me secourir. O Vierge d'Aigremont, c'est vous que j'implore à cette heure solennelle. Venez à mon aide. Je fais le vœu de relever et d'embellir votre antique chapelle, si vous daignez, par un prodige, faire éclater mon innocence.» Sur Fheure une suivante demande à faire une révélation. Elle se livre aux mains de la justice ; elle dit que son silence a été acheté ; elle dépose l'or qu'elle a reçu et fait connaître aux magistrats le monstre qui a conçu, préparé et consommé le crime. L'empoisonnement de lâr châtelaine n'a été que 1 avengeance lâche et

féroce d'un amant rebuté. Le jour se fait, tout est révélé et le véritable coupable est forcé d'avouer son crime. On rendit aussitôt la liberté au châtelain de Roulans qui, pour accomplir son vœu; restaura avec magnificence la chapelle de Notre-Dame d'Aigremont.

Cent ans plus tard, une jeune femme de la contrée de Roulans se vit abandonnée de son mari. Elle se consola dans un autre amour et épousa en secondes noces un mari plus jeune, plus beau et plus tendre que le premier. Celuici dut bientôt partir pour une guerre lointaine. Apres un an d'absence, il cesse tout à coup de donner de ses nouvelles. La jeune femme tout éplorée monte un jour à la chapelle d'Aigremont. Elle prie la madone avec ferveur pour que son époux lui soit bientôt rendu, puis elle rentre dans sa maison, le cœur plein de foi et d'espérance. Le soir du même jour, quelqu'un vint l'avertir qu'un homme était sur le seuil de la porte et demandait à lavoir. Son cœur bat, elle accourt, ô surprise ! c'est son époux..., mais celui qui partit le premier !

Enguérand, sire d/Aigremont et haut baron de Champlive était fort licencieux. Raillé uri jour dans une orgie, de ce qu'il n'avait pu séduire une jeune fille de Laissey, sa colère fut telle, qu'apercevant du haut de sa tour l'innocente cause de cette raillerie, Loïsa, avec son frère le pêcheur, sur une nacelle, il la tuâ d'un coup d'arbalète.

Le frère recueillit dans ses bras la jeune fille sanglante et inanimée et jura qu'il la vengerait. Dix ans après, le sire d'Aigremont, vieilli et pénitent, éleva une chapelle à là sainte Vierge au faîte de la montagne. Un sculpteur inconnu lui offrit ses services et tailla dans le marbre une statue de la mère de Dieu. Quand l'œuvre achevée fut exposée à tous les regards, le sire d' Aigrement y vecon1 nut trait pour trait l'image de l'infortunée vie1 time de ses fureurs. Tandis qu'il restait immobile et atterré, le sculpteur, qui n'était autre x\ue le frère de Loïsa, se jeta sur lui, le tua et disparut.

On raconte encore l'histoire que voici aà

sujet de la fondation de la chapelle d' Aigremont :

Le sire de Roulans était marié depuis quelques mois à peine à la dame An gèle, lorsqu'il dut partir pour la guerre sainte. Angèle désolée demeura seule au château. Elle reçut de son mari deux ou trois fois d'assez bonnes nouvelles, mais voilà qu'un jour, après un long silence, l'écuyer revint seul et annonça que dans une grande bataille livrée sous les murs de Jérusalem, son maître disparut et que toutes les recherches faites pour le retrouver par ses gens avaient été vaines.

Le désespoir d'Angèle fut extrême, et l'on craignit pour ses jours. Toutefois, le temps ayant peu à peu calmé sa douleur, son cœur se reprit à la vie et elle reparut dans le monde avec tout l'éclat de sa beauté. De nombreux prétendants briguèrent sa main. Longtemps elle résista ; mais à la fin, elle consentit à épouser le seigneur de Laissey, son voisin, qui avait su lui inspirer une profonde sympathie. Le mariage fut célébré pompeusement dans la chapelle de château. Après le repas somptueux qui suivit la cérémonie nuptiale et au moment où les nouveaux époux allaient se retirer dans leurs appartements, un grand bruit se fit entendre à la porte du château. C'était un inconnu fort mal en point, parais-

sant recru d'âge, de fatigue et de misère, qui' voulait entrer dans le manoir malgré la résistance des varlets. Angèle s'approchant d'une fenêtre, vit cet étranger et envoya son page vers lui pour s'enquérir du motif qui l'amenait. Le vieillard, après avoir questionné l'envoyé de la châtelaine, apprit de lui que la fête que- Ton célébrait au château était celle du mariage de la dame de Roulans et du sire de Laissey. Cette nouvelle parut le plonger dans une stupeur profonde. Il demeura muet un instant, puis il tira de son doigt un anneau qu'il remit au page, en le priant de le porter à la châtelaine. Cela fait, il s'éloigna rapidement. Le page revint auprès de dame Angèle, quir inquiète et troublée par une sorte de pressentiment, attendait son retour avec anxiété. A la vue de cet anneau que lui remit le page,, Angèle poussa un grand cri et tomba évanouie : elle avait reconnu l'anneau du sire de Roulans,, son premier époux; elle ne pouvait douter qu'il ne fût encore vivant. Le trouble et la confusion qui suivirent cette scène ne peuvent se décrire» Les invités, comme s'ils eussent été eux-mêmes coupables du crime de la châtelaine, se retirèrent la terreur dans l'âme. Le sire de Laissey, comme pour se laver d'une faute dont il se repentait amèrement de s'être rendu complice, partit pour la croisade et périt bientôt

sous le glaive de l'ennemi. Le sire de Roulans disparut sans retour, et alla finir sa vie dans un cloître éloigné. Quant à la pauvre Angèle, elle ne songea plus qu'à obtenir son pardon de Dieu. Elle fit bâtir sur la pointe du rocher qui dominait son château la chapelle que l'on y voit encore aujourd'hui; la tradition ajoute que lorsque le monument fut achevé et que l'autel de la madone fut, consacré selon les rites de l'église, Angèle sortit du château, s'agenouilla à la porte d'entrée, et, le corps couvert d'un ciliée, monta sur ses genoux jusqu'à la chapelle d'Aigremont, laissant aux ronces les lambeaux de sa chair et teignant de son sang les pierres du chemin. Quand elle arriva au sommet de la montagne, épuisée de fatigue et de douleur, elle tomba morte sur le seuil de la chapelle.

Ces différents récits, qui se rattachent à l'histoire des anciens témoignages du culte connu sous le nom d'hyperdulie ou de dévotion à la Sainte Vierge, ont été publiés avec plus d'étendue, soit en vers, soit en prose, . £ différentes époques : (Voir Recueil de V Académie de Besançon, nos du 24 août 1837 et du 29 janvier 1872. — " Voir aussi Légendes et Traditions franc-comtoises/ brochure de 70 pages publiée à Besançon en 1873, par divers auteurs.)

Une Grâce de Notre-Dame

(Canton de Roulans)

L y avait à Roulans un homme marié qui avait le malheur de ne pas aimer sa femme, et d'être épris de deux autres créatures avec lesquelles il avait des relations coupables et tellement suivies que le public et que sa femme elle-même ne les ignorait point. Celle-ci, honnête et bien sager était contrainte de souffrir ces deux rivales, avec le chagrin que Ton peut penser. Mais elle avait tant prié N.-D. de Roulans et fait tant de pèlerinages à son antique chapelle, au sommet du mont sacré, qu'avec l'amour de la paix et du bon ménage elle avait reçu du, ciel cette vertu de patience qui vient souvent à, bout des caractères les plus intraitables.

Un jour donc que son mari se disposait pour aller à la foire à Besançon, une des deux: illégitimes lui commanda de lui rapporter une pelisse de chaude fourrure et l'autre une étoffe, précieuse et belle pour une robe. A peine pensa-t-il à sa femme, préoccupé qu'il était du fol amour de ces deux indignes créatures. Toutefois, plus par acquit qu'autrement, il

— 4io —

lui demanda au départ si elle ne voulait pas qu'il lui apportât quelque chose de la foire. Achetez, lui dit-elle, pour trois liards d'entendement afin de comprendre mieux vos devoirs. Il lui promit en se gaussant, que s'il en trouvait sur la place Labourey, il ne manquerait pas d'en acheter pour trois liards.

Après donc qu'il eut fait ses emplettes principales, il n'oublia point ce qu'il avait promis à ses deux sangsues et l'acheta. Puis, entretenant le maître de son hôtellerie, il lui dit en riant qu'il ne lui restait plus rien à acheter que pour trois liards d'entendement, que sa femme l'avait prié de lui rapporter pour le retirer de l'amour de ces femmes qui le perdaient. Si vous le voulez, lui dit l'hôte qui connaissait sa misérable conduite, je vous en donnerai gratuitement, qui vous vaudra plus de cent écus étant bien ménagé. Quand vous aurez passé les Longeaux et que vous approcherez de Roulans, prenez des habits tout déchirés et mettez-vous en équipage d'un homme dévalisé, tuez même une volaille, frottez de son sang un des côtés de votre visage, et enveloppez-vous la tête de quelque linge comme si vous étiez bien blessé par des voleurs, et, en cet état, présentez-vous successivement à vos trois femmes, et vous saurez ialors celle qui vous aime réellement.

— 4ii —

Il suivit ce conseil et, dès qu'il se présenta au logis de la première de ces mauvaises femmes, il se prit à se lamenter comme un homme que les voleurs avaient réduit à la banqueroute et à la mendicité, si elle ne l'assistait en ce désespoir. — « Quoi ! lui dit cette mégère, vous me demandez mon bien ? Ne vous suffit-il pas que je me sois déshonorée pour votre plaisir. » La seconde le traita plus durement encore, car elle le repoussa avec injures. Il se présenta enfin à sa femme pour lui conter son infortune comme aux autres; mais elle, sans lui donner le temps de parler, lui saute au cou, l'embrasse et pleure en le voyant dans un si piteux état; elle le console et lui donne courage, l'assurant qu'elle ne l'abandonnera point parce qu'elle est son épouse et sa meilleure amie dans la mauvaise fortune comme dans la bonne. Elle ajoute que le bon Dieu saura bien réparer par ses bénédictions les pertes qu'il a pu éprouver. Quant à lui, versant des larmes d'attendrissement et de bonheur, il la tire de son erreur, la rassure et lui raconte ce qu'il a fait. Il proteste qu'à l'avenir il n'y aura dans son cœur d'affection que pour elle. Il lui donna tout ce qu'il avait acheté pour les autres, et dès lors il ne cessa de vivre en parfaite harmonie d'idées et de sentiments avec sa femme.

L'Homme Mort

(Canton de Vercel)

A route de Morteau à Besançon traverse, en quittant Avoudrey, une vaste plaine monotone, dépourvue d'habitations, au milieu de laquelle paît un bétail aussi

maigre que le sol sur lequel il cherche sa nourriture. Les arbres vigoureux, les collines verdoyantes, les sites accidentés ont momentanément disparu ; et ce triste paysage se continue jusqu'à l'Homme mort, lugubre dénomination donnée à un petit bouquet d'arbres s'élevant à la bifurcation des routes de Morteau à Besançon et d'Epeno'y à Vercel, en un mot situé à la rencontre de quatre chemins, embranchement fatidique au moyen-âge et que le vulgaire superstitieux ne traversait le soir qu'en tremblant ; car là, à l'ombre de la nuit, se réunissaient souvent les fées et les sorciers de la contrée, auteurs de ces scènes diaboliques, connues sous le nom de Sabbat.

Par une sombre soirée d'automne, un malheureux voyageur, attiré par la musique étrange et délicieuse qui accompagnait tou-

jours ces réunions nocturnes, s'introduisit furtivement au festival magique; mais mal lui en prit, car on le trouva mort le lendemain. Comme il était entièrement inconnu au pays, qu'il n'était porteur d'aucun papier et qu'on ne trouva sur lui aucun signe ou objet religieux, on crut qu'il faisait partie de la bande satanique ; aussi les prêtres lui refusèrent-ils les honneurs de la sépulture. On l'enterra dans l'endroit même où il avait été trouvé sans vie et ce lieu a toujours gardé depuis le nom de F Homme-Mort.

(H. Hémonin.)

IOO

- La Dame verte du château de Nidor

(Canton de Vercel)

ur la montagne des aigles (ayes), à une demi-lieue au-dessus de Vercel, on voit le château de Nidor. On ne saurait dire ni à quelle époque il fut construit, ni dans quel temps il fut ruiné. Les restes de ce château consistent dans la plate-forme assez étroite sur laquelle il fut situé, dans le fossé qui le séparait du reste de la montagne et dans un puits aux trois quarts comblé.

La tradition place dans ces ruines, et sur-

tout dans le puits qui en dépend, la présence d'une Dame- Verte préposée à la garde des trésors qui y sont enfouis. Sa bouche estpleine de feu et elle empêche toute personne d'approcher.

IOI

La Chapelle de Jésus

(Canton de Vercel)

L y avait à Vercel, à l'extrémité de la rue de Jésus, en allant àGoux, une chapelle gothique, qui a existé jusqu'à la Révolution de 1789. Elle était située en face de la fontaine dite de Jésus, non loin d'un petit ruisseau qu'elle alimente en partie. Avant son érection, cet endroit et tout le voisinage du côté des prés, étaient très marécageux, et le terrain, lors des grandes pluies surtout, y était mouvant et dangereux. La rue de Jésus n'existait pas encore ; il y avait seulement, de ce côté, trois ou quatre maisons comprises dans le faubourg situé en dehors des murs du bourg et du château-fort des comtes de Neuchâtel, alors seigneurs de Vercel. La seigneurie de Vercel a en effet appartenu aux comtes de Neuchâtel depuis 1325 jusqu'en 151 6.

C'était au commencement du XVe siècle, un chevalier pesamment armé, passant dans ce lieu pendant une nuit d'hiver, au moment d'une crue d'eau vit tout à coup sa monture s'enfoncer dans la vase et lui-même en danger de mort. Eperdu, loin de tout secours humain, il invoqua avec ferveur le saint nom de Jésus et promit de fonder en ce lieu une chapelle en son honneur s'il échappait à ce péril.

A peine avait-il fait cette promesse qu'il fut comme porté avec sa monture hors du marais et délivré de tout danger. Sa reconnaissance suivit de près son salut, car il s'occupa aussitôt de l'accomplissement de son vœu. Par ses soins on vit s'élever une jolie chapelle sous l'invocation du nom de Jésus, qu'il dota- généreusement et pourvut d'un desservant.

Le Chapelet indulgencié

(Canton de Vercel)

E chapelet, cette couronne de prières que saint Dominique a inventée pour orner le front de la reine des cieux, est une très bonne dévotion. On obtient souvent par elle les plus grandes grâces, et l'histoire que voici en est une preuve bien frappante.

Au commencement du XIVe siècle, il y avait à Besançon un artiste distingué qui savait reproduire habilement sur la toile les plus beaux spectacles de la nature et qui se serait peut-être fait un nom immortel dans les arts, si son existence n'eût pas été traversée par des revers et des chagrins de toute sorte. Le malheur n'avait cependant jamais abattu son courage ; seulement il affichait une conduite peu régulière et affectait des sentiments irréligieux.

Un jour d'été qu'il venait visiter en partie de plaisir la glacière de Chaux-les-Passavent avec une joyeuse et brillante compagnie, il fut convenu qu'avant de se rendre à l'entrée de la grotte, on visiterait en passant le monastère de la Grâce-Dieu. Une parente de l'irréligieux peintre qui se trouvait par hasard dans le nombre des touristes, lui dit : Oserezvous bien, vous, pénétrer dans cette sainte maison ? On va vous fermer la porte comme on la fermerait au nez d'un diable. — Non pas, dit le peintre : passez-moi seulement votre chapelet autour du cou et l'on va me recevoir à bras ouverts, comme un pèlerin venant de Palestine. La dame, qui avait dans sa main un magnifique chapelet indulgencié, s'empressa de le mettre au cou de son parent, non sans faire des vœux pour qu'il lui portât bonheur.

Les hommes sont reçus dans le monastère ; les femmes attendent au dehors. La visite dura une demi-heure à peine. A la sortie, le peintre avait encore au cou le chapelet de sa parente ; mais un effet merveilleux de la grâce s'était accompli en lui, tandis qu'il parcourait ces longs corridors sombres remplis d'inscriptions sacrées. A quinze jours de là, le peintre bisontin disait adieu au monde et reprenait seul le chemin de la vallée de la Grâce- Dieu, où il allait s'ensevelir tout vivant. Il ne portait plus à son cou le chapelet de sa pieuse parente ; il le tenait à la main et le récitait dévotement chemin faisant. Il fit pour orner la chapelle du monastère un beau tableau où il était représenté en costume mondain à genou avec un chapelet au col et faisant vœu à N.-D. d'être son pénitent à la Grâce-Dieu.

Ce tableau, que tous les connaisseurs estimaient, survécut peu à son auteur ; il fut détruitpar l'incendie qui, en 1367, dévora le couvent de la Grâce-Dieu.

Le Reclus de Leugney

(Canton de Vercel)

VANT la fondation de l'abbaye de la Grâce-Dieu, c'est-à-dire avant 1 139, Antoine de Leugney, voulant expier ses péchés de jeunesse, obtint de Hugues, chapelain du roi de Bourgogne, la permission de construire une cellule dans le mur de l'église de Leugney, où il s'enferma pour vaquer plus librement à la contemplation des choses saintes. Une seule petite ouverture grillée lui donnait vue sur les saints tabernacles et la charité des fidèles pourvoyait à son chétif entretien.

Sur l'autel le plus rapproché de sa cellule, il y avait une vierge qu'il regardait en méditant chaque jour sur le mystère de l'Incarnation. Aucun doute ne s'élevait dans son esprit sur la toute puissance de Dieu ; mais en récitant le Credo quelque chose l'inquiétait quand il prononçait ces paroles : concept us est de spiritu sancto. En vain son confesseur avait essayé plusieurs fois de le rassurer sur cette vague inquiétude, elle le troublait toujours, et

il priait Dieu de l'en délivrer. Un soir, il s'endormit en prianjt et il vit en songe le corps de la Vierge placé sur l'autel en face de sa cellule s'entrouvrir comme pour lui laisser apercevoir le fruit bénit de ses entrailles. Peu de temps après il mourut dans son sépulcre anticipé, dont on mura pour jamais la petite ouverture. Cent ans plus tard, la nouvelle génération de la grande paroisse ne parlait plus d'Antoine, le Reclus de Leugney ; mais on voyait encore il y a peu de temps dans cette église une vierge antique dont le ventre ouvert laissait voir l'enfant Jésus dans la position des enfants qui, entre leur conception et leur naissance, se nourrissent de la substance de leur mère.

Cette statuette qui rappelait sans doute le songe du reclus de Leugney a été, on ne sait trop pourquoi, enlevée de cette église par M. l'abbé Jeannin vers 1870.

Page 1