TRADITION HISTORIQUE
(Cariton d'Audincourt)
IBRAC, auteur de quatrains moraux fort estimés de son temps, vit ses jours me-* nacés dans une attaque dont il fut l'objet t de la part d'une troupe de voleurs qui, connaissant le but de son voyage et la route qu'il devait suivre, étaient venus l'attendre à Montbéliard. Il se rendait en Pologne comme ambassadeur du roi Henri III, et en quittant cette ville où il avait passé la nuit, il suivait, dans la matinée du Ier mai 1572, le chemin qui conduit à Porentuy, à travers un bois, sur les territoires de Montbéliard et d'Exincourt.
Là, il fut inopinément attaqué, pillé et emmené prisonnier; quelques-uns de ses gens perdirent la vie dans la mêlée. Le bruit de ce guet-à-pens s'étant aussitôt répandu, on courut en foule à la poursuite des voleurs, qui se défendaient avec acharnement.
Toutefois, Pibrac fut enlevé de leurs mains et vint rejoindre à Montbéliard les personnes de sa suite qui s'y étaient retirées après le combat.
Facéties sur Mandeure
(Canton cTAudincourt)
Èandeure en patois Maindeure , h Maindure, id est, main dure. On ^ n'a pas manqué de rire de l'antiquité de ce village, qui occupe, paraît-il,
remplacement de l'ancienne Epomanduo durit m, cité dont l'existence est antérieure à la conquête des Gaules par Jules César. (Voir Rousset, etc.).
C'est César, dit le peuple, qui l'a dénommé Maindeure. Comment cela? César se trouvant en ce lieu et pensant corriger sa femme qui ne voulait pas lui obéir, lui dit, en la fouettant vigoureusement :
Attends., b. d. p., î m'en vais te fare ai vor s'i î ai la main deu rel (si j'ai la main dure).
(Perron, Proverbes, p. 116.)
La Principauté de Mandeure
(Canton d'Audincourt)
A commune de Mandeure, canton d'Audincourt, est établie sur une partie de l'ancienne ville romaine arjpelée Epomanduodurum, qui s'étendait sur les deux rives du Doubs. Les deux parties communiquaient entre elles par trois ponts en pierre dont on voit encore des vestigës. On dit que cette ville fut sinon bâtie, du moins, agrandie par Vespasien. Elle était considérable, lorsqu'Attila la détruisit de fond en comble. Elle s'étendait de Mathay à Valentigney. On y a retrouvé les vestiges d'un théâtre romain pouvant contenir dix à douze mille personnes. Sortie de ses ruines et redevenue d'abord un château nommé Castrum Maudorum au VIIIe siècle, et ensuite une ville Civitas Matidroda, Mandeure, fut de nouveau détruite au Xe siècle, lors de l'invasion des Huns.
Mandeure, au moyen-âge, appartenait aux archevêques de Besançon. C'était une des quatre forteresses archiépiscopales de la Franche-Comté.
Mgr de Durfort, archevêque à l'époque de la Révolution française, s'était retiré à Soleure, en Suisse, d'où il continuait l'exercice de ses droits et prérogatives, autant que les circonstances pouvaient le permettre; la commune de Mandeure le considérait toujours comme son souverain. Mais, à sa mort, qui eut lieu à Soleure le 19 mars 1792, les habitants de cette commune, voyant que la constitution civile du clergé français ne reconnaissait pas d'archevêques, et que les évêques institués, salariés par l'Etat, n'avaient plus de droits temporels à exercer, se réunirent le 15 avril suivant et déclarèrent :
i° Que la principauté de Mandeure était libre, et constituait désormais un Etat particulier et indépendant, dont la souveraineté appartenait à l'assemblée générale des habitants ;
20 Qu'à cette assemblée seule appartenait le droit de régler tout ce qui concernait le domaine public et l'administration de la communauté, ainsi que de nommer les fonctionnaires chargés de rendre la justice et de faire exécuter les règlements qui seraient arrêtés. Ces principes posés pour base fondamentale, l'assemblée adopta une espèce de constitution qui fut présentée par un membre, et procéda de suite à l'élection d'un juge, de deux pru-
d'hommes, trois administrateurs et d'un maire qui était à la fois greffier de la principauté et tabellion. Le juge était gardien du sceau qui, d'après la délibération, devait porter sur fond d'azur, une mouche de sable aux ailes déployées, avec ces mots pour légende :
Aquila non capit muscas.
Cette petite république ne dura que quelques mois ; la République Française l'incorpora au département du Mont-Terrible, malgré .sa devise.
(C. D. Annuaire du Doubs.)
La Fée de la Caverne
(Canton d'Audincourt)
5>ne fée habite les profondes ténèbres d'une caverne située au voisinage du ^ château de Milandre, entre Délie et (g"5 Montbéliard. On se sent, paraît-il, attiré comme par un aimant irrésistible au fond de cet antre sacré où l'on dit que la fée garde un trésor. La tradition la représenté assise sur son attrayant coffre-fort, dont elle tient entre ses dents transparentes les deux
clés toutes rouges de feu. Si l'on pouvait trouver dans quelque grimoire le moyen de -saisir ces précieuses clés, sans se brûler les doigts, on serait bientôt assez riche.
(Annuaire du Jura, p. 47.)
Légende de saint Imier
(Canton de Blamont)
AINT Imier naquit au Val d' A joie, qui faisait autrefois partie du diocèse de c\^^4KJ Besançon. (Je crois qu'il en fait partie A9 de nouveau depuis 187 1 .) Ses parents, qui étaient riches, possédaient un château à Lugnez, près de Porentruy, et c'est là, selon la tradition, que saint Imier reçut le jour, vers le milieu du sixième siècle. Dans un voyage qu'il fit en Palestine, Isaac, patriarche de Jérusalem, l'envoya prêcher dans une île voisine. Saint Imier convertit, par ses prédications, les habitants de cette île qui étaient encore sous la domination des idées païennes. C'est là, sans doute, ce qui a donné lieu à la légende du griffon que l'on raconte ainsi :
« En ce temps-là, il arriva qu'une île du
voisinage, habitée par des païens, fut infectée par un horrible griffon qui attaquait chaque jour et dévorait les hommes. Dans cette cruelle extrémité, le roi de l'île délégua des députés aux gouverneurs de Jérusalem, promettant que si on envoyait dans son île quelque saint homme qui pût les délivrer de ce monstre, lui et son peuple embrasseraient la foi chrétienne. Comme personne n'osait entreprendre cette œuvre difficile, le bienheureux Imier, inspiré d'en haut, accepta cette entreprise et se rendit dans File, où il fut reçu avec de grands hon~ neurs. Quelques jours après, comme il était au milieu du peuple assemblé, le monstre, descendant des rochers où il avait établi son repaire, voulut se précipiter sur les habitants réunis. En entendant le bruit horrible de ses ailes, tous se jetèrent la face contre terre. Imier, sans rien craindre, se- signa et ordonna au monstre de quitter cette terre, qu'il désolait, et de s'enfuir au plus loin, après lui avoir laissé, toutefois, en partant, un ongle de ses griffes. Aussitôt le griffon obéit et s'arracha lui-même, avec son bec, un ongle qu'il laissa tomber aux pieds du saint homme; puis, il s'envola et ne reparut jamais dans cette île. Le roi et le peuple furent convertis, et saint Imier revint à Jérusalem où il fut reçu en triomphe, rapportant l'ongle du griffon comme
un témoignage du miracle. Après trois ans de séjour en Palestine saint Imier revint au val d'Ajoie. Ayant planté son bâton de pèlerin en un endroit de la vallée, il s'en échappa soudain une source abondante qui rendait la santé aux malades venant y boire. Largiter fons effluere cœpit, salutem praestans iiiftrmis. Dans l'église de Damphreux près Porentruy, on conserva longtemps comme une relique précieuse une grande corne pareille à celle d'un bœuf de Hongrie, qu'on disait être celle du griffon de saint Imier. »
(Voir Vie des Saints de Franche-Comté. Tome 4, page 83.)
Le Sylphe du Vaux de la Roche
(Canton de Blamont)
tient que le vallon de Glay, qui prend \n)y sa naissance sous le fort de Blamont (Doubs), et qui traverse une partie de l'ancien comté de Montbéliard, ou du pays d'Ajoie, est un séjour aimé des fées et des Esprits.
C'est sur la riante vallée de Glay que débouche le vallon plus petit et plus resserré
qu'on appelle le Vaux- de-Roche (rendu célèbre par Masson, dans son roman de la Nouvelle-Astrée, 2 vol. in-12, Metz, i865.) C'est une âme en peine qui expie, dit-on, dans ce désert les fautes de sa vie.
On dit qu'en lui jetant un peu de beurre et de sel, on se le rend favorable, s'il est contrariant ou mauvais.
(D. Monnier. Loc. cit., p. 55).
(Voir aussi Annuaire du Doubs, commune de Roches).
lé
Une Pratique superstitieuse a pierrefontaine
(Canton de Blamont)
|ES habitants de Pierrefontaine, canton de Blamont, se livrent exclusivement à l'agriculture et aux soins de leurs bestiaux. Le désir de les conserver en bonne santé les avait portés jadis à diverses pratiques superstitieuses, dont il est fendu compte dans une pièce de 1673, portant « qu'il y a à Pierrefontaine des gens qui se servent d'herbages avec leçons, pour pendre aa
cou de leurs bestiaux, comme de pervenche, avec sel et pain. »
(Annuaire du Doubs).
La Chambre des Fées (Source du Gland)
(Canton de Blamont)
ne des sources du Gland, petit cours d'eau qui traverse Glay, Meslières, Hérimoncourt et Seloncourt, pour aller ensuite se déverser dans le Doubs, sort du fond d'une caverne appelée dans le pays la Chambre des Fées.
Plusieurs fois, au temps des guerres féodales et autres, des individus compromis, et même des familles entières se cachèrent au fond de ce souterrain.
- On raconte que, lors de l'invasion des Suédois au XVIIe siècle, les habitants du pays fuyaient et se cachaient avec ce qu'ils avaient de plus précieux dans les grottes et les cavernes. La Chambre des Fées avait aussi son contingent de réfugiés. Un prêtre s'y était retiré avec d'autres personnes. On le savait dans
le pays, et les cérémonies religieuses s'y célébraient dans le plus grand secret, pendant la nuit ; car les allées et venues, pendant le jour, étaient beaucoup plus dangereuses.
L'entrée de la caverne avait été masquée plutôt que barricadée, à l'aide d'énormes blocs de pierre recouverts de mousse. On entrait et on sortait par l'ouverture ou passait l'eau.
Une nuit, par un vent violent et une profonde obscurité, un homme et une femme portant dans ses bras un petit enfant arrivèrent à la grotte. A peine y étaient-ils entrés qu'un grand coup de sifflet se fit entendre. Un instant après on entendit les blocs de pierre rouler les uns sur les autres et des cris sauvages remplirent le souterrain. On avait été guetté, et découvert ; on était perdu.
Le prêtre se hâta de remplir d'eau sa main droite et la versa sur la tête de l'enfant.
Alors, un épouvantable massacre commence ( dans la grotte ; plus de quinze personnes tom-, bent sous la hache et la massue. Le Gland roulait des flots de sang.
Ceux qui échappèrent, comme par miracle, à cette horrible boucherie, ne pouvaient plus, tard en raconter les détails, sans pleurer à chaudes larmes, en se rappelant les désespérantes supplications des mères se jetant aux. pieds des bourreaux qui les égorgeaient im- ,
pitoyablement avec leurs petits enfants dans les bras.
(Communiqué par Ch. Péchoix).
Légende de sainte Claudine de Montjoie
(Canton de Saint-H ippol y te)
/w|)LAUDINE, fille de Jean II, baron de c4^^1 Montjoie, était très charitable. Elle aimait à porter elle-même à la dérobée, aux pauvres, tout l'argent qu'elle recevait de ses parents, ou quelle pouvait obtenir d'eux sous un prétexte quelconque. Elle allait sans cesse dans les offices et dans les cuisines du château pour y recueillir quelques restes destinés aux pauvres affamés. Cette conduite éveillait contre elle le mécontentement d'un père peu prodigue. Un jour qu'elle descendait du château, portant dans les pans de son manteau plusieurs pains qu'elle allait distribuer aux malheureux, elle se trouva tout à coup en face de son père. Etonné de lavoir ployant sous le poids de son fardeau : Claudine, lui dit-il vivement, que portez-vous là ? Et sans attendre sa. réponse, il découvrit ce qu'elle s'efforçait de
cacher ; mais les pains avaient été remplacés par des touffes de roses blanches et rouges les plus fraîches et les plus belles.
Frappé du trouble de Claudine, et reconnaissant une marque de la faveur de Dieu, il la rassure par ses caresses, et lui dit de continuer son chemin sans s'inquiéter de lui. Ce père fortuné remonta au château, méditant avec recueillement sur ce que Dieu faisait de sa fille, et emportant avec lui une de ses roses merveilleuses, qu'il garda toute sa vie.
A l'endroit même où cette rencontre eut lieu, et pour en consacrer à jamais le souvenir, il fit élever la chapelle qui existe encoreaujourd'hui et qui contient le corps de Claudine, morte en odeur de sainteté vers 1612.
Le château de Montjoie fut brûlé par les Français le 30 mai 1 635 . Rien n'échappa au désastre que quelques pans de murailles et la chapelle de Sainte-Claudine.
(Cette légende a été publiée, il y a une trentaine données, avec plus d'étendue, par M. Alex. Guenard, dans un journal de Besançon. Elle se trouve aussi rapportée dans l'essai sur l'histoire de la Maison et Baronnie de Montjoie, par l'abbé Richard, curé de Dambelin, page 51).
Le Chevalier de Clémont
(Canton de Saint-Hippolyte)
UR le plateau de Montécheroux, lorsque la nuit s'est à demi-voilée d'une gaze de brouillard, et que la lune permet d'en- A9 trevoir des formes fantastiques qui se traînent à fleur de terre, on voit quelquefois passer, bride abattue, un cavalier noir qui a le visage ensanglanté et le front couvert d'un bandeau. Il pousse, dit-on, des cris étouffés ou furieux. Rien n'arrête sa course. Une force irrésistible l'attire sur les précipices qui servent de fossés naturels au château ruiné de Clémont, et il y disparaît avec sa monture effarée. On dit que c'est l'âme en peine d'un, intendant de la seigneurie de Clémont qui, en punition de ses excès commis sur les pauvres sujets de son maître, serait condamné à errer ainsi, la tête cassée sur les rochers témoins de ses exactions et de ses crimes.
(D. Monnier. Loc. cit., p. 63).
Le Château d'Evelion
(Canton de Saint-Hippolyte)
A lég'ende raconte que saint Ursanne, ce pieux solitaire, compagnon de saint Colomban, au commencement du VIIe siècle, chercha une retraite dans les montagnes du Doubs, du côté de Saint-Hippolyte. A peine l'anachorète fut-il établi dans le trou du rocher qui lui servait de cellule, que les habitants du voisinage vinrent le visiter. La légende ajoute que le riche Evélion l'invita à sa table pour se moquer de lui en lui faisant boire du vin, dont Termite ne connaissait pas l'usage et la douceur perfide. Mais Ursanne s'étant aperçu de la malice de son hôte, prononça contre sa maison la malédiction de David : « Que cette habitation soit déserte et que nul ne puisse y demeurer ! » Et voilà que, peu de temps après, la maison maudite fut envahie par des reptiles qui en chassèrent les habitants. On ne saurait dire précisément où ce château était situé.
(Voir Montjoie ou les anciens châteaux du Clos-du-
Doubs, par M. A. Quiquerez, dans les Mémoires de la Société d'Emulation du Doubs, volume de 1873, page 179).
La Trompe merveilleuse
(Canton de Saint-Hippolyte)
ANS son ouvrage sur Mon tj oie, M. Quiquerez dit, en parlant du château de Montvouhay, situé jadis sur le versant méridional du Lomont et ruiné depuis le XVIIe siècle, que l'on a trouvé dans les ruines de ce château une trompe en bronze de forme antique, dont le son avait, croit-on, la vertu de chasser la tempête et d'empêcher les femmes de tromper leurs maris. Il paraît, ajoute-t-il, que, depuis quelques années, la vertu merveilleuse de cet instrument s'est évanouie ou a été frappée d'impuissance, car le précieux talisman a été troqué pour une misérable pièce d'or.
{là., p. 183).
Saint-Christophe de Montjoie
(Canton de Saint-Hippolyte) ^\Yy/ISn des sires de Montjoie devint vice-roi
de Naples. Il était grand maréchal du
3 ^ pape, et son fils porta également des f q titres pompeux à la cour d'Avignon. L'un d'eux ramena de Rome une statue de la Vierge -Marie qui orne encore la chapelle de Montjoie. Celle-ci est sous le vocable de saint Jacques ; mais ce qu'elle ren*ferme de plus estimé, on n'ose dire vénéré, est un grand saint Christophe en bois qu'on plaçait autrefois dans les églises pour en écarter les voleurs. Celui de Berne, malgré sa taille colossale, ne fut pas vigilant, et, pour le punir, on le relégua dans une tour d'enceinte de la ville.
Saint Christophe de Montjoie, moins heu-, reux encore, se laissa voler pièce par pièce. Les filles et les veuves qui désirent trouver un mari dans l'année, n'ont qu'à couper une parcelle du saint, et l'objet de leurs vœux leur arrive. Il paraît que le moyen est excellent, puisque lesdites personnes ont tant et tant
taillé toutes les parties saillantes et sensibles du saint, à commencer par le nez et les oreilles, sans négliger tous les plis de sa robe, qu'il faut de la bonne volonté pour reconnaître dans ce bloc informe une statue d'homme.
(Id.. p. 195).
Légende de saint Christophe
(Canton de Saint-Hippolyte)
^ ^NE statue de saint Christophe, patron |]fjj^ des voyageurs, existe encore dans la chapelle de Mon tj oie. Cette statue de J sept à huit pieds de hauteur et d'une grosseur proportionnée est debout, tenant un gros bâton à la main, avec lequel on dit que le saint détournait les pierres du chemin des voyageurs ou sur lequel il s'appuyait pour traverser le courant de la rivière. Cette statue est placée du côté de l'épître ; elle a la tète couronnée d'un bonnet grec et la figure tournée du côté de la porte d'entrée ; elle porte sur ses épaules un enfant auquel elle semble parler et que la tradition dit être l'enfant Jésus. Or, comme il n'y avait pas de pont au
pied de la forteresse de Montjoie pour traverser le Doubs, saint Christophe doué d'une force herculéenne se tenait assis sur le chemin pour indiquer aux voyageurs la route à suivre au pied de la montagne ou les aider à passer le gué de la rivière et recevait pour ce service une petite aumône. Or, il arriva qu'un jour un petit enfant assis sur le bord de la rivière le pria de le transporter sur l'autre rive, saint Christophe, quoique peu certain d'une rémunération quelconque pour le service de la part d'un si petit enfant, n'hésite pas, dans sa charité, à le charger sur ses robustes épaules et à s'eng-ag-er avec lui dans le courant.
Mais plus il avançait plus l'enfant devenait lourd, si bien qu'à un certain moment, il détourna la tête pour se plaindre à cet enfant de sa trop grande pesanteur. Celui-ci lui rérépondit : « Je peux bien peser beaucoup, puisque je porte le monde », et il disparut. La bonté et l'humilité du saint furent ainsi récompensées par une vision de Dieu. De là lui serait venu aussi le nom de Christophe qui veut dire Porte-Christ.
Cette légende est, je crois, connue en Allemagne.
(Voir : abbé Richard, Monographie de Montjoie, A. Rousset, Géographie du Doubs, sur Montjoie, et
encore abbé' Richard, dans son exposé des diverses significations du mot Montjoie et des vraies causes de cette dénomination attribuée à l'ancienne forteresse située à l'entrée de la vallée de Vaufrey, canton de Saint-Hippolyte (Doubs).
La Monnaie de Montjoie
(Canton de Saint-Hippolyte)
™^ÎES seig,neurs de Montjoie avaient le /Olfei droit de battre monnaie ; mais le 15 ^pfjrp juillet 1 554, l'empereur Charles-Quint
^9? défendit de recevoir dans le comté de Bourgogne la monnaie de Montjoie, comme n'étant pas de poids ni d'aloi ; ce qui a donné lieu à ce proverbe, encore répété de nos jours :
« Les mauvais payeurs payent en monnaie de Montjoie. »
(Perron. Prov., p. 117).
Le Champ du Mauvais Conseil
(Canton de Saint-Hippolyte)
e saint Suaire de Turin a été, durant trente-quatre ans, de 1418 à 1452, à la garde des seigneurs de Saint-Hippo-
lyte. Il était exposé chaque année sur les bords du Doubs dans un grand pré appelé le Pré du Seigneur. On le conservait dans june chapelle de l'église paroissiale dite la ^Chapelle des Buessards, qui existe encore.
Les chanoines de Lirey, en Champagne, ^auxquels appartenait cette précieuse relique, en avaient confié le dépôt à Humbert, comte de la Roche. Plusieurs fois, ils sollicitèrent Marguerite de Charny, sa veuve, de restituer ce dépôt ; cette dame ne répondit point à leurs réclamations ; enfin, elle assembla son conseil hors de la ville, à l'effet de délibérer sur le parti que Ton prendrait à l'égard des demandes instantes des chanoines, et ensuite de la délibération de ce conseil, elle fit donation ;au duc de Savoie du suaire qu'elle déroba aux recherches du chapitre de Lirey, jaloux de reconquérir son glorieux trésor.
Le lieu où se tint l'assemblée dont il vient d'être parlé fut nommé le Champ du Mauvais Conseil.
(Annuaire du Doubs, 1846, page 148).
La Dame- Verte de Clémont
(Canton de Saint-Hippolyte)
|\ OUS montez au château de Clémont, pli*; Tj célèbre dans le roman de la Nouvelle Astrée que dans les annales de la province, par la Combe à la Dame, ravin profond, du haut duquel tombe en cascatellele ruisseau de l'Œil-de-Bœuf. C'est à la source fraîche de ce ruisseau qu'une fée chasseresse, après avoir fatigué sa meute sous les hêtres touffus de la montagne bleue, amenait quelquefois le comte de Montbéliard, et conviait à un repas frugal ce nouvel Endymion. La montagnarde en chapeau de paille bordé et ceint de rubans bleu-céleste, vous contera que de jeunes garçons de sa connaissance qui revenaient de la foire de Sainte-Hippolyte (sans doute après avoir trop fêté Bacchus), se sont vus tout à coup investis, au milieu des pa^
quiers déserts et des bois ténébreux, par une troupe de jeunes dames ; que ces dames, aussi espiègles que jolies, en avaient fait leurs jouets, qu'elles s'étaient plu à les lutiner, à égarer leurs pas ; qu'elles avaient ensuite poussé de grands éclats de rire, répétés par les échos menteurs ; que la Dame-Verte de Clêmont était avec elles, les dépassant de toute la tête, et paraissant présider à leurs, jeux.
La tradition ajoute que ces déïtés folâtres ont leur retraite nocturne dans les grottes mêmes de la Combe à la Dame.
(Voir Monnier. — Culte des Esprits dans la Séquanie, p. 37).
Le Revenant du Château
(Canton de Maîche)
^/(pN esprit revient tous les cent ans au ^lllt château de Maîche. A moins d'un quart ¥S?Kp ^e ^eue à l'ouest de cette ancienne pe- (c) tite ville d'Urbs Metenuis s'élève une verte colline où des taillis de hêtres et de chênes voilent avec quelques sapins solitaires
les ruines d'un manoir féodal. C'est là qu'un •cochon noir couve un trésor. Si Ton en croit la tradition locale, ce cochon noir serait un seigneur de cette terre, bien ancien, qui, pour avoir été trop attaché aux biens de ce bas monde, aurait été condamné après sa mort, à revenir dans son exil terrestre, une fois tous les cent ans. Il sort de la forêt des H âges, vient rôder autour de la bourgade, une clef toute rouge à la gueule, et chercher un homme assez hardi pour la lui prendre. Quel bonheur s'il en rencontrait un ! Son âme serait délivrée de tous ses maux; et pour sa récompense, son libérateur entrerait à l'instant même en possession de richesses incalculables. Peu s'en fallut qu'un certain maître d'école n'opérât ce miracle.
Un soir d'hiver, qu'il venait de sonner la retraite à huit heures, comme c'était alors l'usage dans cette petite ville, il rencontre l'âme du prétendu seigneur, qui, sous la forme qu'il lui est permis de reprendre, sans doute pour ne pas effrayer les gens, le prie de se transporter à minuit précis dans un souterrain du château. Le maître d'école en fait la promesse héroïque, et comme s'il n'y avait plus rien de mortel en lui, il se rend à point nommé au lieu fatal.
Le sanglier noir lui apparaît, la gueule en-
flammée et tenant la fameuse clef entre ses dents. A cette vue, toute la pusillanimité du pauvre maître d'école se montre et f héroïsme s'évanouit. Les yeux égarés, le front pâle, les cheveux hérissés, le malheureux s'enfuit à toutes jambes ; et, de son côté, l'âme désolée,, disparaît en poussant des cris lamentables.
(D. Monnier, p. 48 et 499).
La Grotte de Mamabey
(Canton de Maîche)
lusieurs grottes curieuses se trouvent sur le territoire du Mont de Vougney, canton de Maîche, dans l'une d'elles qui porte le nom de Mamabey, les bergers se réunissent tous les ans à la Pentecôte pour un banquet frugal.
On ignore l'origine de cette coutume et l'on pense que cette grotte a été autrefois, habitée.
La Sirène du Doubs
(Canton de Pont-de-Roïdes)
E sire de Mathay, riche et puissant seigneur, aimait éperdu ment une belle inconnue avec laquelle il se promenait souvent jusqu'à minuit sur les rives du Doubs. Une fois entre autres qu'il la suppliait, après mille serments de fidélité, de se faire connaître et de lui accorder sa main, elle lui échappe et disparaît. Bientôt l'amant délaissé voit sortir de la rivière une autre jeune fille plus belle que Vénus et vêtue comme elle. La nymphe s'approche du baron et met en œuvres toutes ses grâces pour lui plaire. Elle le prie d'une voix douce et charmante de descendre avec elle parmi les roseaux du rivage. — « Non, répondit énergiquement le chevalier. J'ai juré fidélité à celle que j'aime. » Sorti victorieux de cette épreuve, le sire de Mathay épousa enfin sa bienaimée qui mit au don de sa main une condition unique. — « Permets-moi, seulement, avait-elle dit, de ne point passer tout entière avec toi, la nuit du vendredi. Ne demande
pas pourquoi, ne cherche pas à t'informer où j'irai en te quittant. De ce secret dépend tout notre bonheur et ma vie. » La clause acceptée, l'hymen accompli, rien durant quelque temps ne troubla la paix de cet heureux couple ; mais la jalousie qui s'est emparée du cœur de Mathay le rend inquiet chaque fois que son épouse vient à quitter le lit nuptial. Où va-t-elle, et pourquoi ces équipées nocturnes? Il veut enfin éclaircir ce mystère. Il épie une belle nuit la fugitive et parvient sur ses pas jusqu'au bord du Doubs où elle se plonge et commence à se jouer parmi les ondes. Mais, ô surprise ! qu'a-t-il vu sous Feau transparente du fleuve ? Le corps de la baigneuse qui s'allonge et se termine comme celui des sirènes. L'épouse chérie du sire de Mathay n'était rien moins que la Sirène du Doubs. La découverte du mystère fit évanouir Fenchantement.
L'épouse du sire de Mathay ne reparut jamais au château et l'infortuné baron expia par de cruels revers tout ce qu'il avait goûté de bonheur dans une alliance éphémère.
(Voir Recueil de TAcad. de Besançon, séance du 23 août 1862, p. 68).
(Voir aussi Album Franc-Comtois, p. 68).
Le Temple de Diane, a Laval
(Canton du Russey)
(S|^\OICI la première tradition qu'il m'a été (Wm Poss^^e ^e recuei^ir dans le canton du
Russey : elle n'offre guère qu'un médio-
cre intérêt.
L'église de ce village, qui doit, dit-on, son commencement à un monastère dépendant de Montbenoît, paraît fort ancienne. Quelques habitants croient que cette construction remonte au VIIIe siècle. D'autres vont plus loin et affirment que c'était un temple consacré à Diane.
(Voir annuaire du Doubs, 1846, p. 182).
ARRONDISSEMENT de PONTARLIER
Légende de sainte Colombe
[Bords du lac de saint Point) (Canton de Pontarlier)
jU commencement du IIIe siècle, à l'émwjjmU poque où saint Ferréol et saint Fero^~P jeux furent martyrisés à Besançon, vivait avec son père, au hameau de de Bregille, une douce et chaste jeune fille du nom de Colombe. Elle avait seize ans, et était d'une remarquable beauté. Valérius, le chef romain, en fut épris. Un matin, il se présenta devant elle, et lui dit : Tu es belle, jeune fille ; quitte ton père et sa cabane, et viens dans mon palais ; je te donnerai de riches parureset je te comblerai de mille faveurs. Colombe,
qui était sage, demeura insensible à la prière du Romain. Valérius, dédaigné par la jeune chrétienne, jura de se venger. Le lendemain, la pauvre jeune fille fut arrachée à son père et conduite par de grossiers soldats devant le juge romain. Toute défense étant pour elle inutile, elle pleurait en silence et priait avec ferveur. Nous l'avons destinée au culte de l'amour, dit le juge romain ; qu'on la mène au temple de Vénus, et que là, aux yeux de tous, elle soit dépouillée de ses vêtements. Au moment où on lui arrachait son dernier voile, ses cheveux se déroulent, grandissent tout à coup, et, pour sauver sa pudeur, l'enveloppent jusqu'aux pieds. Valérius devient alors plus téméraire. Il s'élance vers Colombe et veut porter la main sur ce voile céleste. A l'instant, il est frappé de mort. La foule épouvantée s'enfuit et la vierge chrétienne, après avoir dit adieu à son père, prend le chemin des montagnes pour y chercher un abri sûr et y vivre dans la solitude, la prière et l'extase. Non loin de Pontarlier, dans la plaine stérile que baigne le Drugeon, Colombe se choisit un réduit dans le creux d'un rocher. Elle y vécut longtemps. Une main invisible lui apportait chaque nuit le peu de nourriture qui lui était nécessaire. La mort la respectait. Un soir, son ange gardien l'emporta dans le ciel, au milieu
d'un cortège de vierges et d'esprits purs. La cellule de Colombe a été depuis convertie en oratoire. On y vint de si loin pour la prier, qu'un village se forma en cet endroit. Il porte encore aujourd'hui le nom de sainte Colombe.
Légende de Damvauthier ou du Val sainte Marie
{Bords dit lac de saint Point) (Canton de Pontarlier)
NTRE Pontarlier et Mouthe, au pied des montagnes du Mont-d'Or et de Noir- Mont, dans la vallée que le Doubs arrose en traversant les lacs de Sainte- Marie et de Saint-Point ; il existait autrefois une ville populeuse et florissante, nommée Damvauthier. Un jour d'hiver que la neige tombait à gros flocons, une pauvre femme, portant son enfant dans ses bras, avait par-, couru la ville entière en demandant l'aumône à toutes les portes. Personne n'avait eu pitié d'elle ni de son enfant. Elle s'éloigna en pleurant de cette ville inhospitalière. Elle se traîna chancelante et engourdie jusqu'aux pieds d'une madone, où elle s'agenouilla pour prier la
Vierge Mère. « Bénissez-nous, Marie, lui ditelle ; je succombe et mon pauvre enfant va mourir de faim et de froid dans mes bras. » Elle achevait à peine sa prière qu'un vieillard se présenta devant elle. Il lui dit d'une voix douce : Vous souffrez, pauvre femme ; venez : je suis pauvre, mais charitable ; vous partagerez avec moi le peu que Dieu me donne. Sa rustique demeure était à quelques pas de là, au pied de la colline. La jeune femme y entra, précédée du vieillard. Il la fit asseoir auprès d'un feu pétillant et lui offrit à manger. Un beau chien vint caresser les mains endolories de l'enfant, qui commença bientôt à sourire d'aise. Le vieillard leur prépara un lit de bruyère où la mère et l'enfant ne tardèrent point à s'endormir. Le lendemain matin, la mère, réveillée avant le jour, appela et chercha en vain le vieillard. Il avait disparu (i). Au lieu même où la veille s'élevait la ville inhospitalière de Damvauthier, on ne voyait plus qu'un lac immense. La mère vécut encore longtemps. L'enfant devint un puissant guerrier. C'est lui qui, pour consacrer le souvenir
(i) Ce solitaire était saint Ponce ou saint Point, qui a été canonisé par la voix du peuple, et en commémoration duquel les habitants qui s'établirent sur les rivages du lac de Damvauthier changèrent ce nom en celui de Saint-Point.
de cette nuit mémorable, convertit la mystérieuse cellule en un prieuré, où les misérables étaient toujours secourus.
Plus d'un pêcheur de ces parages a vu sous les eaux transparentes du lac, et sortant de la vase qui en fait le fond, les clochers de la cité maudite. Plus d'un a entendu leurs sombres lamentations à la veillée du jour des morts.
La Dame verte
(Canton de Pontarîier)
^^ï? N certain jeudi, les écoliers du collège •mIjJl de Pontarîier en vacance, avaient dévav^j^' lisé les fruits d'un jardin, et, loin des Yq yeux des maîtres, au bord d'une sablière creusée en abîme profond, ils savouraient en paix le butin de leur maraude. L'Achille de la troupe faisait surtout le brave, et raillait ceux qui semblaient avoir peur. Tout à coup un fantôme apparaît : c'était la Dame verte. Chacun fuyait en criant. Arrivés aux portes de la ville, les enfants se rassemblent et se comptent : un seul manquait : c'était le héros de la bande. Pour le punir de son audace, la Dame verte l'avait précipité dans la sablière. Mais,
arrivant au fond avant lui, elle le reçut dans un pli de sa robe et le déposa doucement sur le gazon. Il en fut quitte pour la peur; mais dès ce jour, il devint un modèle de sagesse, car la leçon lui avait profité. Aujourd'hui encore les enfants de Pontarlier ne passent qu'avec effroi devant la sablière.
Le Pas de la Vierge
(Canton de Pontarlier)
J^p^N ce temps-là, un violent incendie éclata au quartier Morieux, à Pontarlier. La flamme, que le vent excitait, menaçait Qp de dévorer toute la ville. Aucun secours humain ne pouvait arrêter le fléau. Le Maïeur de la cité, vénérable et pieux vieillard, invoque tout haut le secours de la sainte Vierge, et fait vœu d'envoyer en pèlerinage à Notre- Dame des Ermites deux principaux habitants de la ville si, par miracle, le feu s'éteint. Les prêtres et les religieux, accourus en procession sur le théâtre du sinistre, tombent à genoux et entonnent le Salve Regina. Soudain on voit apparaître au sommet des Pare uses la Sainte Vierge dont la main s'éten™
dait pour bénir. Aussitôt le vent tourne et l'incendie s'éteint sous un torrent de pluie. Dès lors sur la colline où apparut la Vierge, on admire, parmi les sapins et les herbes, l'empreinte merveilleuse de son pied. Un tableau votif, offert par la ville de Pontarlier, se voit à Einsiedeln et perpétue le souvenir de ce miraculeux événement.
Berthe de Joux
(Canton de Pontarlier)
dix-sept ans, Berthe fut donnée en mariage à Amaury. Bientôt celui-ci dut partir pour une guerre lointaine et se séparer d'une épouse tendrement aimée. Après quatre ans d'absence, un chevalier blessé se présente à la porte du château de Berthe et demande l'hospitalité./ Berthe le reconnaît du haut de son balcon, c'est un ami de sa jeunesse, c'est Amé de Montfaucon. <( Entrez, ami, lui dit-elle, et donnez-moi des nouvelles d'Amaury, mon fidèle époux. »
L'imprudente accueillait dans Amé de Montfaucon un perfide séducteur. Bientôt, femme coupable, elle oublie ses devoirs et n'a plus la
force de lui interdire le seuil de la chambre nuptiale. Amaury revient quelque temps après. Il entre sans escorte dans l'enceinte de son manoir et surprend les deux coupables. La colère lui inspire une cruelle vengeance. Berthe fut enfermée dans une cellule étroite et Amé de Montfaucon fut pendu à un arbre de la forêt voisine. Berthe mourut dans son cachot dont la fenêtre était tournée du côté de la forêt. Elle vit jusqu'à sa dernière heure le cadavre de son séducteur suspendu au gibet. Cette forêt, qui regarde le fort de Joux, a conservé le nom du pendu, et s'appelle encore aujourd'hui le bois de la Fauconnière (i).
(i) On peut lire dans la Revue franc-comtoise , année 1889, n° de novembre, une intéressante pièce de poésie sur Berthe de Joux, due au Dr Léon Chapoy, avec des illustrations de Ch. Abram.
LOÏSE DE JOUX ET ThIÉBAUD DE
Neuchatel
(Canton de Pontarlier)
oïse avait vingt ans. Elle était belle ; mais son front portait déjà la trace de la douleur. Chaque jour elle se dérobait JSP comme une ombre et allait s'asseoir pâle et rêveuse au sommet de la montagne. Autrefois, elle faisait l'orgueil de sa famille Maintenant, son vieux père, désespérant de la voir guérir d'un mal triste et lent dont son cœur était atteint, pleurait d'avance une mort prématurée. Un soir que la jeune fille errait sur les rochers de la Fauconnière, un chevalier bardé de fer se présente à elle. « Loïse, lui dit-il, pourquoi pleurez-vous toujours ? Je viens vous offrir mon amour. » — L'amour ! dit-elle ; ah ! c'est lui qui me tue; depuis trois .ans je suis sans nouvelle de Thiébaud. Sans doute il a péri sous le glaive de l'infidèle. — « Erreur, dit le chevalier : j'ai vu Thiébaud de Neufchâtel. Il est en Palestine ; heureux •comme un sultan, il vit entouré de belles maîtresses et ne songe point à revenir. » — « Il vit ! Oh ! ce mot m'arrache à la mort ! Puisse-
t-il être heureux, dit Loïse. Il vit! c'est assez pour mon cœur. » — « Oubliez le parjure reprend le chevalier, et acceptez cet anneau et cette chaîne d'or en gage de ma foi. » — « Merci, dit-elle, je préfère mon martyre à l'espoir d'un autre bonheur. » — A ces mots le chevalier lève sa visière, tombe aux genoux de Loïse qui reconnaît Thiébaud. Un cri de bonheur s'échappe en même temps des lèvres et du cœur des deux amants fidèles ; mais le ressort de la vie de Loïse s'était brisé. Le lendemain on l'enterra et l'on écrivit sur sa tombe : Loïse morte de bonheur.
La Jument du sire de Joux
(Canton de Pontarlier)
MAURY, après maintes campagnes, s'ennuyait seul et oisif dans son château. Pour se distraire, il allait souvent se promener à cheval. Un jour, montant sa plus fière cavale, il traversait, pour sortir, la porte du manoir. Comme il passait, la herse vint à tomber et coupa en deux le corps de son cheval. Amaury ne s'en aperçut pas, et le cheval, sur deux pieds seulement
continua son galop à travers la campagne. Il arriva dans une gorge sauvage appelée la Co mbe, où jaillit une fontaine. L'animal que la soif dévore, s'approche de la source et se met à boire, à boire indéfiniment. Amaury fait de vains efforts pour obliger son cheval à relever la tête. Il saute à terre et veut le frapper ; mais à l'instant il s'aperçoit que son cheval n'a plus que deux pieds et que l'eau à mesure qu'il la boit ruisselle sur le sol par sa large blessure. Amaury s'enfuit épouvanté dans son castel. Il conte l'aventure à ses gens. Chacun veut voir ; mais on ne retrouve plus le cheval à la Fontaine ronde. Une fée avait rendu Tanimal invisible. Depuis ce temps, la Eontaine ronde coule toujours, mais avec intermittence. Elle retient et donne son eau alternativement de six en six minutes. Les habitants de la contrée ont cru longtemps que c'était la jument invisible du sire de Joux qui, venant cent fois le jour étancher à cette fontaine la soif qui la dévore, en tarissait les flots, et que l'onde ne renaissait que quand l'animal désaltéré cessait de boire.
Les Dames d'Entreporte
(Canton de Pontarlier)
lP^E s*re ^e Joux ava^ trois filles belles à rendre un ermite amoureux. Le jeune <?Wp seigneur Amaury aimait Loïse ; Berthe .rsi" était adorée de Gaston, brave comme saint Georges ; le troubadour Arthur brûlait pour Hermance. Mais les châtelaines orgueilleuses se moquèrent de leurs prétendants. Gaston résolut d'en tirer vengeance. Il réunit dans son casteltous les seigneurs des environs, qui avaient comme lui servi de jouets aux dames de Joux. Liguons-nous, leur dit-il, et défendons à tous les chevaliers comtois la porte des trois cruelles. L'alliance est conclue. Les chevaliers bardés de fer font le guet jour et nuit sur toutes les avenues du castel qui devient silencieux comme un tombeau. L'herbe et la mousse, croissent aux dalles du porche et aux pavés des cours. Privées d'adorateurs, les châtelaines se désolent. Autant vaudrait être cloîtrées, disaient-elles, que de vivre ainsi, sans avoir à ses pieds un amoureux. O nourrice, bonne mère, disaient-elles encore,
monte sur la plus haute tour. Vois-tu venir dans la plaine quelque noble servant d'amour ? — Je ne vois, répondait Hélène, ni panache ni cimier de beau chevalier servant d'amour ; je ne vois que le faucon qui rapporte sa proie du fond de la vallée. Le sire de Joux dit alors à ses filles : Il y va de Fhonneur de mon blason. Je ne puis souffrir cette injure faite à ma vieillesse. Allez, mes pages, et conviez pour une fête les châteaux lointains. Un grand pas d'armes doit se tenir au castel de Joux. La lice sera ouverte à tout venant et la main de ses trois filles appartiendra aux trois chevaliers qui se seront le plus distingués dans les nobles luttes du tournoi. Oublieux de leur promesse, les seigneurs arrivent tout resplendissants d'or et d'acier sur leurs fougueux palefrois. Le sire de Joux siégeait au milieu de ses fillesdont la beauté excitait l'ardeur des chevaliers.' Le champ-clos est ouvert. Au son des trompettes le combat s'engage. Après une lutte terrible, trois héros seuls restent debout. A eux, le prix de la victoire ! C'étaient Bras de- Fer, Raymond le Bossu et Hugues au pied fourchu, les trois plus vilains de la troupe.
Honteuses et désespérées, les filles du sire de Joux, jadis si fières, cherchent un artifice pour tromper les vainqueurs. Sires, leur disent-elles, accordez-nous une faveur. Permet-
tez qu'un long voile nous dérobe aux yeux des indiscrets. Nous avons fait vœu à Notre-Dame de ne nous présenter à l'autel que sous un vêtement qui nous cache entièrement aux yeux des assistants. Les preux applaudissent à un si pieux dessein. L'heure solennelle est venue. Les cloches sonnent. « Allez, allez, belles voilées, recevoir l'anneau nuptial. » Bientôt le prêtre leur dit d'une voix solennelle : a Damoiselles et nobles chevaliers, je vous unis. Soyez heureux ! » Alors les épousées enlèvent leurs voiles trompeurs. Ce sont trois ignobles vassales qui, substituées aux filles du sire de Joux, ont reçu les serments des nobles vainqueurs. Ceux-ci ne peuvent contenir leur courroux. Ils tirent tous trois leurs épées •et s'élancent à la poursuite de leurs fiancées perfides. Elles fuyaient vers le noir défilé d'Entreporte. Là, sur le point d'être atteintes par le glaive vengeur des chevaliers, elles sont changées soudain en trois gigantesques rocs blancs et nus, qui s'appellent encore aujourd'hui les Dames cV Entreporte.
Le Pleurant des Bois
(Canton de Pontarlier)
N appelle de ce nom dans les montagnes de l'arrondissement de Pontarlier des accents plaintifs qui viennent à l'oreille çj du voyageur, et que Ton prend tantôt pour les tristes plaintes d'une créature humaine qui se meurt dans quelque précipice, tantôt pour celles d'un esprit infortuné qui promène sa mélancolie dans les plus profon^ des solitudes.
Le Tilleul du Sabbat
(Canton de Pontarlier)
mI^)e sa^^at était le grand Sanhédrin des A)L?n esprits de l'autre monde et des sorciers de celui-ci. Il n'y a guère plus de cin-
rsrf quante ans qu'il se tenait encore à Pontarlier sur un tilleul gigantesque planté entre un couvent de religieuses et les ruines d'un
vieux château. Un ouragan renversa cet arbre remarquable. On ne sait si les lutins ou le diable en avait mangé le cœur; mais il n'avait pour ainsi dire plus que l'écorce. Quand minuit sonnait, on entendait d'abord dans le gros tilleul un air mélancolique puis des soupirs avec des cliquetis de chaînes, et bientôt après des miaulements, de grands éclats de rire, des chants discordants, accompagnés d'un bruit d'instruments de cuivre. Les sons aigus d'une flûte dominaient le concert infernal. C'était Satan lui-même qui jouait de la flûte au sabbat. Au premier chant du coq, tout rentrait dans le silence. Plus d'un vivant, qui confessa avoir assisté à ces réunions diaboliques sur lesquelles on a fait tant de récits, a expié ses fautes sur les bûchers de l'Inquisition.
Charles~le-Téméraire et le Fantôme du Guerrier de Morat
(Canton de Pontarlier)
PRÈS les sanglantes journées de G r anson et de Morat, C h ar 1 e s-1 e-T ém ér ai r e se replia sur la Franche-Comté et vint camper à la Rivière, bourg fortifié au
pied du Laveron. Retranché dans le camp dont il avait entouré cette petite place, Charles y rassemblait les débris de son armée et de nouveaux soldats pour recommencer la guerre.
Mélancolique et solitaire, il restait des jours entiers sans parler. Un soir qu'il combinait dans sa pensée des plans d'attaque et de défense, le fantôme noir d'un de ses soldats tués à Morat lui apparut et lui dit : ^ Charles ?' ton étoile pâlit; renonce à la guerre et songe à ton éternité ! » Le duc saisit son épée pour punir celui qui ose lui parler de la sorte. Il lui porte trois coups vig'oureux; mais le fer ne frappe que le vide. Le fantôme lui crie alors d'une voix terrible : « Ta colère est impuissante; j'ai laissé mes os sur le champ de bataille de Morat. Mon ombre va t'attendre sous les murs de Nancy. » A quelques mois de là, Charles-le-Téméraire, qui avait porté la guerre en Lorraine, reçu la mort devant Nancy.
L'Oratoire de Sainte Hélène
(Canton de Pontarlier)
ntre les villages de Villesaint et Dammartin, sur le penchant de la côte qui domine au couchant la plaine de la Chaux d'Arlier, s'élève une modeste chapelle contre le mur à demi écroulé d'une enceinte que la faux respecte, parce que là furent autrefois enterrées les victimes d'une peste qui ravageait le pays. Hélène, jeune fille de l'un de ces villages, quand tous fuyaient l'hôpital de Saint-Lazare, où s'entassaient les pestiférés, se dévoua charitablement et paya de sa vie le bonheur qu'elle trouvait à soulager l'infortune de ses frères. Dieu voulut prouver à nos pères que la charité est la voie la plus sûre pour arriver à lui, et sur la tombe d'Hélène, il permit que des miracles s'accomplissent. Nos hagiographes Francs-Comtois, dans leur ouvrage moderne en quatre volumes, n'ont point écrit la vie de cette sainte fille. Cependant, en 1 841, Aug. Demesmay, visitant l'oratoire de sainte Hélène, trouva, dormant à l'ombre de ses murs, une pauvre
enfant qui laissait ainsi le bon Dieu garder son troupeau dans les pâturages d'alentour. Le bruit de ses pas réveilla la bergère. Il lui demanda si réellement sainte Hélène avait été inhumée en cet endroit. « Assurément, dit celle-ci, car j'ai bien souvent entendu remuer et chanter dans sa tombe. »
Le Mouton noir
(Canton de Pontarlier)
utrefois Jeannot, jeune berger du village de Doubs, se donna au diable sur la montagne de la Pareuse. Satan lui promit vingt ans de vie et tous les biens de la terre, à la seule condition qu'au bout de vingt ans Jeannot reviendrait sous la forme d'un mouton noir et serait condamné à errer jour et nuit à travers les forêts qui couvrent et environnent la Pareuse. Ce pacte étant conclu et signé, le diable mit à la disposition de Jeannot un magnifique cheval tout sellé, un costume couvert d'or et de pierreries, une bourse pleine d'or et il disparut. En un clin d'œil, le berger est transformé en gentilhomme. Il laisse là ses pauvres vêtements, monte à
cheval et parvient en un instant à l'endroit où jouaient les bergers ses camarades. Holà î leur dit-il en passant, allez sur la Pareuse, vous y verrez du nouveau et vous pourrez dire que Jeannot n'est plus berger. Les pauvres garçons, qui ne l'avaient point reconnu, se rendirent aussitôt sur la Pare use, où ils trouvèrent sur riierbe les vêtements du berger. Au moment où l'un d'eux se baissait pour les ramasser, un nuage de fumée s'éleva en cet endroit, et Ton entendit dans le lointain une voix qui disait : Jeannot s'est donné au diable ! il est maudit !...
Les bergers prirent la fuite et racontèrent au village cette étrange aventure. On en parla beaucoup d'abord; ensuite on en parla moins; enfin on n'en parla plus. Les anciens compagnons de Jeannot étaient devenus des hommes, et les enfants d'une autre génération allaient à leur place garder les troupeaux sur la Pareuse. Un soir quelques paysans, qui s'étaient attardés à la foire de Pontarlier, avaient pris les sentiers de traverses pour abréger le chemin . Ils chantaient joyeusement et ne pensaient ni à Dieu ni au diable. Tout à coup, au détour d'un bouquet d'arbres, ils aperçoivent un mouton no ir énorme, le front armé d'une double paire de cornes, qui darde sur eux des regards flamboyants et qui s'apprête à leur disputer le
passage. A cette vue, les paysans effrayés rebroussent chemin et s'enfuient, poursuivis par l'affreux mouton noir. L'un d'eux, qui était peut-être -un peu ivre et qui tomba dans sa fuite, fut tué par l'animal qui le cribla de coups de cornes. Le lendemain on retrouva son cadavre horriblement mutilé. On se souvint alors de ce qu'avaient dit autrefois les petits bergers de la disparition de Jeannot; et, comme on vit souvent le même mouton noir errer au bord de la forêt, personne n'osa depuis s'y aventurer aux heures tardives, à part quelques étrangers qui, ignorant le péril, furent victimes de la rage du mouton noir. Ce mouton noir, c'est Jeannot qui, après avoir, joui pendant vingt ans de tous les biens de ce monde, subit sa peine de réprouvé. On dit qu'aujourd'hui le mouton noir de la Pareuse n'a plus le pouvoir de nuire aux vivants. Malgré cette assurance, on le redoute encore dans le pays et le passant attardé aime mieux faire un long détour que de traverser cet endroit maudit, où. l'on craint toujours de rencontrer le mouton .noir.
Les Chats sur l'Arbre
(Canton de Pontarlier)
@)/ pN cavalier passant sous le château de njo' Joux, aperçut plusieurs chats sur un ǧj?te arbre. Il s'avance et détache une esco- {C)J pette qu'il portait, fait tomber de l'arbre un demi-ceint auquel pendaient plusieurs clés, et les emporte au village. Etant descendu au logis, il demanda à dîner. La maîtresse ne se trouve point non plus que les clés de la cave. Il montre le demi-ceint et les clés qu'il portait, l'hôte reconnaît que c'est le demiceint et les clés de sa femme, laquelle arrive sur ces entrefaites, étant blessée à la hanche droite. Le mari la prend par rigueur. Elle confesse qu'elle venait du sabbat et qu'elle y avait perdu son demi-ceint et ses clés, après eivoir reçu un coup d'escopette en Tune des hanches. Boguet rapporte cette histoire dans son discours des sorciers.
Le Dragon de la Reuse
(Canton de Pontarlier)
N racontait encore au commencement du XIXe siècle à la Cluse et aux Verrières qu'une espèce d'hydre ou de dragon épouvantable, aux sept têtes et sept gueules monstrueuses, ravageait tout autrefois dans le val de Travers conduisant de Pontarlier à Neufchâtel. Le conducteur de la diligence qui faisait le service entre ces deux villes n'avait plus peur du monstre en 1826. Il affirmait alors aux voyageurs que la contrée avait été depuis longtemps délivrée de ce dragon par un hercule nommé Raimond, de Siaint-Sulpice ; mais il ajoutait sans rire, avec un accent de conviction, que le dragon aurait avalé ses deux chevaux en travers sans les mâcher.
Le Pont de l'Abbaye
(Canton de Montbenoit) 'abbaye de Montbenoit fut fondée par
planta dans ce pays, alors inculte, des .^f vassaux du royaume d'Arles, et les donna aux moines en toutes justice et directs droits et dépendance.
Le dialecte du Sauget et environs de Montbenoit, le prouve encore assez clairement ; c'est presque le doux et fin parler de la Provence. En 1 2 1 8, Henri de Joux l'enrichit encore de nouveaux biens, et dans les siècles suivants plusieurs autres seigneurs de cette noble maison ajoutèrent encore aux libéralités de leurs ancêtres; car dans ces temps où le pauvre pays de Bourg-ogne n'avait encore ni cour permanente, ni capitale somptueuse, le luxe des riches barons consistait surtout à doter à l'envi couvents de nonnes et de moines. L'abbaye de Montbenoit devint ainsi une des communautés les plus riches de notre province.
Un des privilèges des moines de l'abbaye était de faire payer le passage aux voyageurs
qui traversaient le pont jeté sur le Doubs, non loin de leur cloître. Une fois, c'était en avril ii 25, un soir, une jeune fille dont la mère était au lit de mort arrivait montée sur son âne, au pont de VabbsLje de Montbenoit. Un moine Farrête et lui demande de l'argent. Las-moi ! dit-elle, je n'en ai point. Je vais voir ma mère à Montbenoit. Laissez-moi passer pour l'amour de Dieu. Le moine cupide lui refusa le passage. Soudain elle dirige son âne du côté de la rivière et s'élance avec lui au milieu du Doubs, où elle périt noyée. Sa vieille mère aussi mourut bientôt après. On -dit que depuis ce temps, chaque année au 15 avril, Fombre de la jeune fille pénétrait dans le couvent, entrait dans la cellule du moine, •le prenait aux cheveux, lui faisait courber le le dos, lui mettait un mors à la bouche et, -montée sur lui, comme autrefois sur son âne, elle le faisait marcher jusqu'au pont de l'abbaye sur ses mains et ses genoux, en le meurtrissant de coups et en lui disant : Ma mère en mourant est allée au ciel. Tu me l'as ravie pour toujours, car tu m'as fait mourir en état de : péché. Pendant quarante années le moine endura ce martyre, et n'en fit la révélation qu'à l'heure de sa mort. Une sculpture placée au -chœur du cloître conserve la mémoire de qe
fait. Elle représente une jeune fille qui chevau-
che sur les épaules d'un homme qu'elle frappe (Tune houssine et qui porte un mors à la bouche.
<ORGON étant mort martyr en Orient,
où il fut canonisé. Vers y65, la peste
^ désolait le diocèse de Metz. Pour conjurer le fléau, l'évêque de cette ville, saint Chrodegand, envoya des ambasseurs au Saint- Père, avec mission de lui demander une relique. Le pape remit à ces pieux envoyés une châsse d'argent renfermant le corps du bienheureux saint Gorgon. La sainte caravane se met en route et des miracles éclatent à chaque pas depuis Rome jusqu'au monastère d'Agaune, où l'on se repose un peu de temps ; puis les pèlerins continuent leur route. Mais chose étrange, aucun nouveau miracle ne vient à se manifester. On continue à suivre la voie romaine d'Italie en Gaule par Orbe et Pontarlier. Tout à coup, non loin de la source de la Loue et de la roche de Haute-Pierre, le
Légende de Saint Gorgon
(Canton de Montbenoit)
transportés à Rome.
char triompal roule dans un fossé. La châsse s'entr'ouve : elle est vide !... Le corps de saint Gorgon avait été soustrait par les moines du monastère d'Agaune. L'évêque de- Metz porte plainte au roi Pépin, qui envoie aussitôt une armée pour redemander aux moines d'Agaune la relique qu'ils sont accusés d'avoir soustraite. Ils font peu de résistance et s'excusent comme ils peuvent de leur pieux larcin. La sainte caravane, à qui la précieuse relique a été restituée, continue son chemin, et des miracles s'opèrent de nouveau jusqu'au terme du voyage.
Sur le lieu même où la sainte litière s'était entr'ouverte, on construisit un oratoire où un orteil du saint fut conservé longtemps dans un coffret d'ivoire et de vermeil. Toutes sortes de miracles s'y opéraient. De nombreux pèlerins y accouraient de toutes parts. Bientôt un village s'éleva en cet endroit fréquenté par tant de visiteurs. Ce village existe encore aujourd'hui non loin de la source de la Loue et de la roche de Haute-Pierre. C'est Saint- Gorgon.
La Louve et la Chèvre sorcière
(Renédale, canton de Montbenoit)
UTREFOIS les bergers de Renédale,
chèvres et de moutons sur le sommet de la montagne, d'où l'œil plonge dans les gorges de Mouthier. Tout-à-coup une louve affamée sortit d'une forêt du voisinage et vint fondre sur le troupeau. Les brebis et les agneaux furent assez heureux pour échapper à la dent de leur vorace ennemie. Mais la louve poursuivait une chèvre qui avait pris la fuite du côté du précipice. Déjà elle n'était qu'à deux pas de l'abîme, quand la louve n'ayant plus qu'un bond à faire s'élança de toute sa force sur cette riche proie. Par un brusque détour la chèvre esquiva l'atteinte de la louve. Celle-ci, emportée par son élan, se précipita du haut de la roche à pic dans un
« Je prends plaisir à relire ces contes, « Si je n'y crois comme à la vérité. »
Ch. Viancin.
du canton de Montbent leurs troupeaux de
ravin d'une profondeur épouvantable. Les bergers de Renédale accoururent, la chèvre n'avait aucun mal et broutait tranquillement une branche d'épine, tandis que, des profondeurs du val, d'horribles hurlements montaient jusqu'à eux. La bête vorace, en tombant la tête la première dans le bassin d'une source abondandante, poussa des cris si fort et si affreux que les eaux qui s'en échappent les répètent encore aujourd'hui dans les échos de la vallée. Les bergers de Renédale et ceux d'alentour allaient redisant que ces cris n'étaient autres que les hurlements de la Louve, C'est pourquoi la rivière qui prend sa source en cet endroit sous une immense roche caverneuse a été depuis appelée la Louve par corruption la Loue.
Mais la tradition ajoute que la pauvre bique, pour avoir su échapper si merveilleusement au trépas, fut accusée d'être sorcière, cè qui anciennement arrivait aux chèvres aussi bien qu'aux femmes. Elle fut mise à la torture, jugée en due forme, condamnée et brûlée toute vive.
Les Grottes de la ville du Pont
(Canton de Montbenoit)
LA ville du Pont, village situé dans le val du Sauget, canton de Montbenoit, on aperçoit près des bords du Doubs des bancs de rochers plats, au milieu desquels se trouvent des cavités de formes circulaires, que Ton désigne dans le pays sous le nom de Chaudières. Non loin de là, on remarque dans un rocher l'ouverture cintrée d'une caverne dans laquelle, suivant la tradition, les .Fées bienfaisantes du canton faisaient cuire -des gâteaux.
A deux kilomètres et demi de la même commune, en un point où les bancs de rochers se relèvent perpendiculairement, on trouve une autre ouverture ovale, d'un accès difficile. Parvenu à l'entrée qui est à quinze mètres audessus du sol, on découvre sur le côté méridional trois salles de grottes dont la voûte est percée d'une crevasse qui donne passage à l'air. Quand les bergers font du feu dans ces cavernes, la fumée s'échappe par les crevasses supérieures, ce qui a fait donner à ces grottes le nom de Grottes delà Cheminée.
On croit qu'elles ont servi de refuge aux habitants du canton pendant l'invasion de Weimar, en 1636.
On y a retrouvé des débris d'armes et d'ustensiles de ménage.
Légende de Remonot
(Canton de Morteau)
Remonot, non loin de la Grotte du Trésor, appelée aussi la Baume du Diable, au pied d'une montagne escarpée comme un rempart, qui reflète dans le Doubs sa cime blanchâtre, il est une chapelle creusée dans la pierre et une madone vénérée dans tout le pays.
On parvient dans cette grotte en descendant une espèce de tour adossée au rocher. La chapelle est éclairée par une fenêtre que l'on a percée dans un petit bâtiment construit sur le devant du souterrain. Cette grotte rappelle les catacombes où les premiers chrétiens se réunissaient pour célébrer leur culte. Elle est appelée l'église de Notre-Dame de Remonot, et l'on s'y rend en pèlerinage. Derrière l'autel on voit une petite source d'une eau
limpide qui coule avec un bruit argentin. On dit que c'est la bonne Notre-Dame qui a creusé de sa main, dans sa jolie grotte, cette source miraculeuse et que cette eau guérissait jadis toutes les maladies. Pourquoi n'a-t-elle plus aujourd'hui les mêmes vertus? C'est apparemment que la foi se perd ici comme ailleurs. L'histoire merveilleuse de la vierge de Remonot remonte à l'époque des croisades.
En ce temps-là, un ermite s'était retiré dans les rochers de Remonot, et y avait vécu de longues années. Ce saint homme n'appartenait pas à la catégorie des moines vulgaires : c'était un grand seigneur du pays. Longtemps il avait fait la guerre en Palestine, et, après s'être couvert de gloire sur les champs de bataille, il était revenu dans sa patrie. Mais au lieu de rentrer dans son château, il s'enferma dans ce rocher pour accomplir un vœu qu'il avait fait. Il avait apporté avec lui une statue de la Vierge qu'il avait placée dans un coin de la grotte, en lui faisant un dais avec sa bannière des batailles, et un trône avec son bouclier. Ceux qui venaient visiter le saint ermite ne se retiraient pas sans adresser une prière à la Vierge, et ils s'en retournaient ou plus heureux ou plus sages. L'eau qui baignait les pieds de la statue rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la force aux paralytiques et
guérissait les malades de la lèpre. L'influence de ces eaux bienfaisantes s'étendait jusqu'aux campagnes des alentours et faisait prospérer miraculeusement fruits et moissons.
Après la mort du saint ermite, on voulut dépouiller la grotte de Remonot du trésor qu'elle renfermait. Dès longtemps, la possession de cette statue de la Vierge excitait l'envie des chanoines de Montbenoit. Ils disaient que c'était pitié de voir la mère de Dieu logée dans un noir rocher; que l'autel delà cathédrale de Montbenoit lui conviendrait mieux, et qu'il n'y avait pas d'autre place digne d'elle. Les chanoines vinrent donc solennellement l'enlever de son asile et la transportèrent dans leur église de Montbenoit où ils l'ornèrent avec le luxe de l'époque, et, pour obtenir d'elle des miracles, comme elle en faisait à Remonot, ils lui prodiguèrent l'encens et les prières. Ce fut en vain : la Vierge restait muette. Toutes ces prières et ces somptueuses dévotions dont elle était l'objet, ne valaient sans doute pas les invocations que les pauvres pèlerins venaient lui adresser au fond de sa grotte bien-aimée, et, comme depuis le jour où les chanoines l'avaient enlevée de son modeste asile, bien des yeux s'étaient remplis de larmes, la Vierge retourna d'elle-même à son rocher, où de nouveaux et nombreux miracles s'accomplirent
encore pendant les siècles suivants. On dit que les habitants de la contrée n'ont jamais invoqué en vain Notre-Dame de Remonot.
La Vierge de Monpetot
(Canton de Morteau)
A tradition raconte qu'un habitant de Monpetot, nommé Dumont, rapporta de la terre sainte une petite statue en bois, r^T^ sculptée avec art, et dont l'origine remontait à une époque lointaine. Le bâtiment sur lequel Dumont s'était embarqué pour rentrer en France fut assailli par une violente tempête et jeté sur la côte barbaresque. Les Maures s'emparèrent de Dumont, le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait; mais il parvint à conserver sa précieuse statue. Condamné à servir comme esclave un maître farouche, il vécut longtemps d'une vie de souffrances et d'humiliations. Après cette première épreuve, il réussit, par la douceur de son caractère, à inspirer confiance à son gardien. On l'employa aux travaux de l'agriculture, en le surveillant de moins près. Un jour, au temps de la récoite des foins, il se trouvait en pleine campagne,
éloigné de ses compagnons et de tout surveillant, il eut tout à coup l'idée de s'enfuir; il monte sur une mule qui se trouvait auprès de lui et s'élance au galop, atteint un fleuve qu'il traverse avec peine et parvient sur l'autre rive, retombe dans l'eau; puis, par un dernier effort, se i élève avec sa monture et continue enfin heureusement sa route. De retour dans son pays natal, il fit construire un oratoire et y déposa la sainte statue, à laquelle il attribuait le bonheur qu'il avait eu de se soustraire à l'esclavage. Devant la chapelle s'élève un orme gigantesque. L^s habitants du pays racontent qu'en 1793, quand on emporta la madone en Suisse, pour la soustraire aux profanations de ce. temps de trouble, l'orme, qui chaque année ressemblait à un immense réseau de verdure, ne poussa pas une feuille.
Le trou de l'Enfer
(Canton de Morteau)
^V0 noir et profond, dont les bords sont
ombragés de vieux sapins moussus et crevassés. Ce lieu a un aspect sinistre qui saisit le cœur et le glace d'effroi. Du fond de cet abîme s'exhale, comme une plainte étouffée, le bruit d'une source invisible. Cette source, on l'appelle la Fontaine du Diable et le ravin où elle coule le Trou de V Enfer.
On raconte que le diable, il y a de cela plusieurs siècles, venait de faire une tournée dans notre pays. Fatig*ué d'une longue marche et pliant sous le poids du sac où il renfermait les âmes qui s'étaient laissées prendre à ses embûches, il vint s'asseoir tout essoufflé à l'endroit que je viens de décrire. Mais alors, à la place du ravin, il y avait une jolie clairière tapissée de mousse et de fleurs, au milieu de laquelle s'élevait un rocher d'où s'échappait l'eau limpide d'une source. Le diable, mourant de soif, jeta sur l'herbe son lourd fardeau et approcha de la source ses lèvres brûlantes. Pendant ce temps, l'ange Gabriel, qui s'était embusqué derrière un buisson, s'avance en rampant jusqu'au sac, le charge sur ses épaules et disparaît. Satan désaltéré tourna la tête vers l'endroit où il croyait retrouver son trésor, et, ne le voyant plus, il poussa un cri terrible, qui secoua les arbres de la forêt et fit tressaillir les montagnes d'alentour. Il se livra longtemps à des recherches inutiles, avec de
grincements de dents et des rugissements de bête fauve. Enfin, il frappa la terre de son pied fourchu, avec tant de force, que le sol , s'entrouvrit, entraînant le diable et la source dans ses profondeurs.
Depuis, ce lieu est maudit, et quand on est obligé de le traverser, il est prudent de réciter un Ave et de se signer trois fois.
La Grotte du Roi de Prusse
(Canton de JVEorteau)
UTREFOIS, dans le temps de nos ancêtres les Gaulois, les fées habitaient cette fraîche grotte que l'on rencontre sur la rive droite des bassins du saut du Doubs. Elles vivaient alors en parfaite intelligence avec les paysans de la contrée. On assure même que souvent elles comblaient les filets du pêcheur, et que plus d'une fois leur invisible main, guidant son aviron pendant l'orage, le conduisit au port. Mais elles s'enfuirent à la vue de Frédéric Guillaume III, lorsqu'en 18 14 il entra en conquérant dans leur asile et détruisit à tout jamais le mystère et le prestige, qui l'environnaient, en faisant
graver son nom sur l'arcade de la grotte, comme pour apprendre à tous qu'elle n'appartenait plus aux fées, mais au roi de Prusse.
La Ronde des Esprits sur les Bassins du Saut du Doubs
(Canton de Morteau)
ADIS les êtres surnaturels qui peuplaient les rives. du Doubs, depuis la coquille de rocher qui lui sert de berceau, jusqu'à ses magnifiques palais de Chaillexon, venaient tenir cour plénière sur les bassins du saut du Doubs, pendant les belles nuits d'été. On y voyait quand on osait regarder, les Djiuns des Noirs-Monts, sorciers dont les artifices faisaient manquer ou réussir l'œuvre de nos fromagers, et qui gardaient ou égaraient les troupeaux pendant le sommeil des pâtres ; les pâles ombres errantes dans les brumes du lac de Damvauthier, aujourd'hui Saint-Poinct ; la mélancolique ondine de la source bleue ; la dame verte de Pontarlier ; enfin tous les follets du val du Sauget et dè Remonot, lutins qui font rêver d'amour les
jeunes filles, mais dont la main se plaît aussi à embrouiller leurs fuseaux, et à mêler la crinière des chevaux. Alors, dit-on, une mu-; sique enchantée errait à l'entour des montagnes ; sur les eaux limpides, on entendait des frôlements semblables à celui des ailes de l'orfraie, et les Esprits, sous la forme d'étoiles filantes, traversaient les airs pour se rendre à la ronde magique. De tout ce peuple de l'autre monde, Echo seule est restée dans les bassins du Doubs; elle répète encore sept fois le nom qu'on lui jette, et redit les refrains des armai lit s des Brencts et des pêcheurs de Villers. Son murmure accompagne le mugissement du fleuve, lorsqu'il se précipite du haut des rochers dans un abîme insondable.
Le Saut du Doubs
(Canton de Morteau)
ÉTAIT un beau jour de printemps. Une troupe joyeuse sort d'une chaumière voisine du Villers et vient se promener en nacelle sur les bassins du Doubs.
Une des jeunes filles porte à son corsage le bouquet d'épousée. Assis auprès d'elle son mari se met à chanter. La barque passe près d'une croix où ces mots sont écrits : Passant, prie% pour moi ! Personne ne songe à prier ; personne même ne se signe. Le jeune époux continue sa chanson. Bientôt les rameurs fatigués laissent aller la nacelle au gré de Tonde et de la brise. Tout à coup un cri d'effroi se fait entendre. Le courant irrésistible entraîne l'embarcation sur les écueils. Un vieux saule étendait en cet endroit ses rameaux sur l'abîme. Une main le saisit et s'y cramponne avec rage. L'arbre se rompt.
Tout effort est inutile et Fembarcatiori est précipitée dans le gouffre avec tout ce qu'elle portait de jeunesse et d'espérance.
Seulement, à quelque temps de là, un pêcheur du V Hier s trouva dans sa nasse un bouquet de fleurs d'oranger.
La Grotte du Trésor ou la Baume du Diable
(Canton de Morteau)
on loin de Remonot se trouve la Grotte du Trésor, appelée aussi Baume du Diable.
Suivant une tradition qui remonte au XVIIe siècle, cette grotte renferme un trésor gardé par un dragon ailé. Cette croyance populaire vient sans doute de la découverte d'un certain nombre de pièces de monnaie enfouies dans cette grotte pendant les invasions qui ravagèrent le pays, et notamment lorsque les habitants de la vallée du Sauget y cherchèrent, pendant la guerre de dix ans, un refuge contre la rapacité des suédois, commandés par Weimar.
Aventure de Fauche
(Canton de Morteau)
eux bourgeois de Neuchâtel nouvellement gagnés au protestantisme, l'un nommé Fauche et l'autre Sauge, allaient un jour à la vigne. Passant devant une chapelle dédiée à saint Jean, ils regardaient une statue de bois représentant l'apôtre. Fauche dit à son compagnon : « Voilà une image que je mettrai demain au feu ! » En revenant le soir, il prit la statue et la porta dans sa maison. Le lendemain matin, l'ayant jetée dans son poêle, une explosion eut lieu. Le poêle fut brisé, ses débris lancés dans toutes les directions mirent le feu à la maison qui fut réduite en cendres. Fauche, qui échappa, par miracle, à la mort, crut voir, dans cet événement la main de Dieu qui le châtiait. Il ne fut pas sourd à cet avertissement et, pour revenir à la religion de ses pères, qu'il avait follement abandonnée, il se retira et s'établit à Morteau, où sa postérité tint longtemps un rang honorable.
Le Champ du Sang