HÉLÈNE, LÉ CHOEUR
LE GHOBUR.
J'étais au bord de la mer, où j'étendais sur les roseaux et sur les herbes entrelacées , des rotes de pourpre, afin de les exposer aux rayons dorés du soleil. ïout-à-coup des cris douloureux sont venus frapper mes oreilles , semblables à de tendres élégies, mêlées de lon^gémissemens. Telles sont les plaintes d'une nymphe, d'une naïade infortunée , qui exprime ses regrets sur son époux habitant des montagnes , et fait retentir les grottes champêtres du nom de son faune chéri ^
' Grec : De son Pan. Les Pans citaient les maris des DyÉDpbes.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 69
HÉLÈNE
. Hélas ! hélas ! jeunes Grecques , qui êtes deve* nues la proie d'un, pirate barbare, un Grec, un citoyen de notre commune patrie, est arrivé en ce» lieux au travers des mers , et m'a apporté de funestes nouvelles et d'éternels sujets de larmes intarissables. Ilion est la proie des flammes; et c'est moi, infortunée! c'est moi qui en suis la cause; c'est pour mon nom fatal qu'on a versé tant de sang. Léda n'a pu supporter le déshonneur de sa fille; elle a terminé ses jours par un coup désespéré : mon époux est mort après avoir longtemps erré sur les mers; mes frères, Castor et Pollux , l'ornement de leur patrie, ont disparu de dessus la terre; on né les voit plus dans le champ dompter un coursier fougueux ; les bords rian« de FEu rotas ne sont plus témoins de leurs Jeux et de leurs triomphes.
LE CBOCUR.
0 sort cruel! ô déplorable existence! présent funeste de Jupiter, qiii s'offrit à votre mère sous la forme d*un cygne superbe! Quel malheur n'avez-vous pas éprouvé? Votre mère n'est plus ; vos frères chéris ne jouissent plus de la lumière ; et vous êtes privée de la douceur de voir les lieux qui voijus ont donné la naissance : l'injuste re-
itizedbvGooQle
6o HÉLÈiyB ,
nommée pnblie que vous fûtes livrée aux embrassemens d'un Barbare, et votre époux est submergé dans les flots! Le palais de Lacédémone et le temple d'airain de Minerve ne seront plus témoins de votre bonheur.
HÉLÈNE
Lequel des Grecs ou des Phrygiens a fait tomber ce funeste pin, sur lequel le fils de Priam traversa la plaine liquide pour posséder ma fatale beauté? La perfide Vénus répand la mort et le carnage; les Grecs, les Phrygiens sont les victimes de sa fureur. C'est sur moi que toml^nt ses premiers coups. L'auguste épouse de Jupiter envoie le fils de Maïa, qui fend l'air d'un vol rapide : je m'occupais à cueillir des. roses, à les rassembler dans mon sein , pour les offrir au temple d'airain de Minerve ; il m'enlève avec lui dans les airs, et me porte en ces tristes lieux. Je deviens le sujet d'une querelle fatale, et les rives du Simoïs retentissent des opprobres dont mon nom est couvert.
LE GHC^TJR.
Votre douleur est trop juste : supportez avec patience des maux inévitables.
HÉLÈNE
Chères amies! considérez la fatalité de ma destinée! Les dieux en me faisant naître ont-iU
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 6i
youlu montrer aux hommes un modèle d'infortune et de calamité? La Grèce ou les pays barbares offrent^ils rien de semblable à ma naissance miraculeuse* , et à tous les.événemens qui forment le tissu de ma vie infortunée? Junon et ma beauté sont les auteurs de ma misère. Plut au ciel que ces traits , comme les couleurs d'un tableau, pussent être eSacés et devenir difformes! P|ût au ciel que les Grecs pussent perdre la mémoire de mes malheurs , et conserver le souvenir de ma vertu! Contre un revers inattendu le cœur peut s'armer de courage ; mais tout concourt pour m'accabler. Va:tueiwe et déshonorée , mes maux -sont d'autant plus cruels, que je les ai moins mérités* Les dieux m'ont enlevée de ma terre natale, pour me transporter parmi les Barbares* J'ai perdu tout ce qui m'était cher. Née libre, je suis esclave ; car che% les nations barbares , tous , hors un seul , gémissent dans la servitude. Il me restait une ancre dan^ la tempête, l'espérance de revoir mon époux et mon libérateur : la mort me l'a ravi. Ce cher époux n'est plus; ma mère n'est plus, c'est moi qui en suis la cause. .. innocente , il est vrai ; mais enfin c'est moi qui lui ai donné
' Littéralement : « Car aucune femme grecque ou barbare n'a h en£uité un vase bianc de petits oiseaux , comme on dit que Lëda » me mit au monde par Jupiter. » On sait que Léda accoucha de deux œufs.
&2 HÉIiÉNE y
la mort; et ma fille, qui était rornement de ma maiscm , la glaire de sa mère , ma chère fille , est condamnée à vieillir dans un honteux célibat. Enfin les fils de Jupiter , ces célèbres Dioscures , ne sont plus au nombre deâ vivans. Mais du moins si tout m'abandonne , j'en accuserai la fortune et non mon imprudence.... Si je retourne dans ma patrie, on me jettera dans les fers; car on né doute point qu'Hélène ne soit partie avec Menélas. Si mon époux vivait encore, il m'aurait reconnue aux symboles mutuels dont nous étions convenus, et qui sont ignorés de tout le monde ^ Inutiles regrets! je ne le verrai plus. Pourquoi tarder à le suivre? quel espoir soutient mon courage? Faut-il , pour terminer mes maux , devenir l'épouse d'un Barbare , et jouir de l'opulence qu'il veut me faire partager ? Ah ! lorsqu'on sent dans son cœur de l'arversion pour «m époux , quand sa personne nous est odieuse, combien la mort e^t préférable/ à de si plantes chaînes! Choisissons donc une moit honorable. Terminer par un nœud fatal une vie languissante , est une fin déshonorante, même pour une esclave; mtais il est beau de mourir par le fer : et qu'est-oe qu'un reste de vie dévouée à l'opprobre et à l'infortune ? Beauté fatale! qui rends heureuses ]es autres feni. mes, tu as causé tous mes malheurs.
' On voit que le poëte prépare la reconnaissance.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 63
Hélène, quel que soit cet étranger dont. le récit vous alarme 9 craignez d'y ajouter foi sans réserve.
HÉLÈNE
Le récit qu'il m'a fait de la mort de mon époux , est, hélas! trop certain.
LE CHCKBtJR.
Souvent des imposteurs se jouent de notre crédulité;
HÉLÈNE
Non , je vous le répète, ce sont d'affreuses vérités.
. LE CH<]eUR.
Votre esprit alarmé ne voit rien que de sinistré^
HÉLÈNE
La terreur a glacé mes scïis.
LE CHOEUR
Quelle est à votre égard la disposition de ceu% qui habitent ce palais?
HÉLÈNE
Tous sont au nombre de çies amis, excepté celui qui veut m'ob tenir pour épouse.
LE CHŒUR
Suivez donc mes conseils, et quittez ce monument.
64 HÉLÈNE 9
HÉLÈNE
Quelle est votre pensée? que pouvez-vous me conseiller?
LB CHOEUR
Allez vers Théonoé; demandez-lui de vous instruire du sort de votre épotix : suivant ce qu'elle vous dira , livrez-vous à la joie ou' à la douleur. Jusques-là, pourquoi vous laisser aller à votre désespoir? Croyez-moi, quittez ce tombeau, et cherchez cette princesse inspirée par les dieux. Pour découvrir la vérité, ne sortez point de ce palais : je veux vous accompagner et considter avec vous l'oracle de la jeune princesse instruite par Nérée , son aïeul. Je suis femme; je dois mon secours à une femme dans l'infortune.
Chères amies, je suivrai vos conseils : entrez avec moi dans le palais; venez voir confirmer tous les maux que je redoute.
LE CHOECR.
Je vous obéis avec joie.
HÉLÈNE
Jour malheureux ! quel récit lamentable désirai-je d'entendre?
TRAGÉDIE D^ËimiPIDE. 65
LE CHOEUR
Ne prëvenez pas par vos larmes un malheur encore incertain»
HÉLÈNE
Hélas! qu'est devenu mon cher ëpoux? peut-il jouir encore de la clarté du soleil et des astres , ou hien habite-t-il les royaumes sombi^es?
LE CHOEITR*
Jusqu'à ce que la vérité vienne dissiper vos doutes ; que votre cœur se livre à Tespérance.
HÉLÈNE
C'ast toi que j'invoque , Eurotas, toi, dont les bords verdoyans ont vu former notre union ! Je te conjure , au nom des dieux , de m'apprendra si c'est faussement que la renommée publie la mort de !mon époux. • • •
XE GHQBUK.
Où vous égare votre douleur?
HÉLÈNE
Â.fin que j'attache à mon cou l'instrument fatal
de la mort, oit que j'enfonce dans mon sein un
poignard acéré, victime sanglante offerte aux trois
déesses que célébra sur son chalumeau le berger
du mont Ida.
6Ô BÉIÈTRM.
Puissent les dieux écarter ces malheurs^ et répandre sur vous les biens dont vous êtes digne !
HÉLÈNE
O Troie! 6 ville malheureuse! tu péris par un crime qui n'a point été accompli ! Le sang et les larmes^ voilà lesr présens de Vénus, les pleurs et les gémissemens sont les trophées de sa victoire ^ Les mères ont vu périr leurs fils, les jeunes filles ont porté leurs cheveux en offrande sur le tombeau de leurs frères , près des rives du Scamandre. La Grèce a poussé des cris dç douleur; elle* a porté sur sa tête ses mains désespérées ; elle a fait ruisseler le sang de ses joues. Heureuse nymphe d'Arcadie! belle Callisto, qui fut jadis élevée jusque au lit de Jupiter ! combien , malgré ton affreuse métamorphose, ton sort est digne d'envie, comparé à celui de ma déplorable mère ! Ces membres hérissés, ce féroce regard, la figure d'une lionne ^ furieuse ont été pour toi le dernier terme de la douleur. Heureuse encore la fille de Mé-
. ' Gètte|>hraM est plutôt «id>stiUi^ , que ttidusMê ; le te&te n'est jpas clair.
^ ' Callisto fat changée en oursà et non pas en Hanne .* aussi le dernier éditeur propose-t-il une correction à ce passade.
rope '; quoique sa beauté Tait fait chasser du chœur des nymphes qui suivent Diane dans les forêts, et que cette déesse Tait changée eJBTun cerf aux cornes dorées! Malheureuse ! c'est moi qui ai renversé les murs de Troie i c'est moi qui ai fait périr les héros de la Grèce ^ ! ■
' Titanide , fille de Mëro^. Son histoire n^est pas connue d'ailleurs
*ija fin <£0 l'acte 0St indiquée par le défaut de liaison entre cette scène et la suivante. U parait qu'on doit les supposer sépa« rées par interyalle de temps. C'est un entr'acte sans chœur. Les trois premières scènes de l'acte suivant n'ont point de témoin sur la scène : cela était nécessaire pour ménager une reconnaissance.
PIN DU PKteMEER ACTE.
Diqitized by