‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 10Chapitre 18 sur 101 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MÉNELAS , HÉLKŒ , UN MESSAGER.

LE MESSAGER

O Ménélas! enfin, après bien des recherches vaines, je vous trouve en ces lieux; je viens de parcourir toute cette terre barbare pour vous faire part d'un événement que vos compagnons m'ont chargé de vous annoncer.

MÉNÉLAS

Qu'est- il arrivé? auriez-vous été découverts? les Barbares vous auraient-ils dépouillés?

LE MESSAGER

Un prodige dont la vue nous a glacés d'étonnement. • . •

MÉNÉLAS

Parle ; que viens-tu m'annoncer avec tant d'empressement et de trouble?

i^ messag¥;r.

Vous avez perdu le fipuit de vos longs travaux.

84 UÉLÈKE ,

t MÉNÉLÂS.

Pourquoi rappeler mes anciennes infortunes ? Hâte-toi de m'kistruire de l'objet de ta commission.

LE MESSJmiR.

Votre épouse n'est plus pour vous : elle a disparu dans les airs; elle a quitté la grotte où elle était sous notre garde ,^ pour aller habiter l'Empyrée. « 0 Phrygiens! ô Grecs, infortunés! -«'est- »elle écriée; vous êtes morts pour m'oi sur les rives M du Scamandre, et les artifices de Junon vous ont »fait cherchei; Hélène dans les bras de Paris, qui »ne la posséda jamais. J'ai accompli le temps près- ))crit par la destinée, et je retourne au ciel , mon M origine. Je laisse l'infortunée fille de Tyndareiçr

» justement déshonorée. » Mais que vois- je?

fille de Léda ! je vous salue ; vous êtes en ces lieux quand je viens annoncer ^ue vous habitez le séjour des astres! J'ignorais *que votre corps fût d'une céleste nature^ et qu'il pût traverser les airs ; mais sachez que désormais vous ne pourrez plus nous reprocher d'avoir perdu le fruit de tant de travaux.

MÉNÉLAS

C'est elle-même : ce récit Vaccorde avec ce qu'elle vient de me dire. 0 jour heureux qui rend une épouse à ma tendresse !

TRAGÉDIE d'eïïRIWDE.

hélèhe.

O mon dier Mënélas! après tant et de si longues peines, je vois enfin renaître le bonheur! 0 mes amies! partagez aussi mes transports; J'embrasse cet époux dont je fus si long-temps et si cruellement séparée.

Chère 'épouse! mon ocèur, en proie à mille sentimens confus , ne sait auquel donner l'essor.

HÉLÈNE

Je^me livre aux plus' doux transports : l'espérance renaît dans mon cœur ^ ; de douces larmes coulent de mes yeux ; je presse mon époux dans mes bras, et je goûte de nouveau le bonheur que j'avais perdu. 0 mon époux! objet le plus cher qui puisse s'offrir à ma vue !

MÉNÉLAS ^. '

3e n'accuse plus le destin ; je possède la fille de

' Grec î Je dresse mes cheaeux set ma léïe. II' parait que c'est une métaphore relative à l'espérance . Platon a employé dans ce sens-là le mot que je traduis par celui de dresser, et qui signifie proprement, éleuer ayec des ailes,

' La distribution des personnages est faite d'après M. Musgrave. U n'en résulte aucun changement important} seulement le dialogue est plus naturel.

86 HÉLÈNE

Jupiter et de Léda; celle dont les illustres frères' honorèrent jadis rhymënée, celle qui me fîit ravie par les dieux.

HÉLÈITE.

Je vois renaître d'heureux jours; je retrouve un époux perdu pour moi si long-temps. 0 fortune! sois-moi propice.

MÉNÉLÂS.

Dieux! exaucez sa prière! Vous voyez deux cœurs dont l'un ne peut être heureux ou malheureux, sans que l'autre partage son sort.

HÉLÈNE

Chères amies î tout le passé n'est rien ; j'oublie tous mes malheurs entre les bras de mon cpoux.

MÉKÉLAS.

Tu me retrouves , je te possède. Hélas ! à combien de travaux ne m'a pas exposé la vengeance d'une déesse ? En te voyant , mes maux ^e changent en plaisirs.

HÉLÈKE.

0 dieux ! qui l'eût osé croire , qpie je te presserais encore contre mon sein?

' Montés sur des chevaux blancs \ Castor et Pollux. Ménélas ignore leur sort, ainsi que celui de Lëda.

MÈNÉLÂâ.

Quand je croyais que tu fuyais à Troie, que tu cherchais un asyle dans ces fatales tours , pouvaisje me flatter de te retrouver innocente? Dis-moi, je te conjure , comment a»^tù été enlevée de mon palais?

HÉLàNE.

Hélas ! veux-tu rappeler un cruel souvenir ?

Pourquoi t'y refusèrais-tu ? il faut publier les faveurs des dieux.

HÉLÈNE

Non , je ne pui^ entreprendre ce douloureux récit.

MÉNÉLiS.

Cède, je t'en conjure , au désir que j'ai de connaître tes infortunes,

HÉLÈNE

Ne crois pas que j'aie volé sur les ailes de l'amour, pour suivre au-delà des mers un jeune étranger.

MÉIfÉLàS^

Quelle divinité t'a arrachée à ta patrie

îi:»'?

88 HÉLÈNE 5

HÉLÈITE.

Le fils de Jupiter me porta sur les bords du Nil.

UtVÈtkS*

0 prodige î

Mes yeux se remplissent de larmes au souvenir des maux dont m'accabla Tëpouse de Jupiter.

XÉlfÉLÂS.

Quel était le sujet de sa colère" ?

HÉLÈNE

Sources sacrées de l'Ida, qui prêtâtes' un nouvel édat à la beauté des troîs déesses, en les excitant au combat , vous les animâtes à ma perte. O funeste jugement dont je fus la victimel

MÉNÉLAS

Pourquoi ce jugement alluma-t-il contre toi le courroux de Junon ?

Elle résolut d'enlever à Paris ma main, que Vénus lui avait promise.

' Cette question , conforme à Texplicatien de Heath , est natureUe. U ne Test pas ëgalenent de demander %«c Quel mal you- » lait-eUe ajouter? » ou « A quel mal youlait-elle te livrer?» comme Texpliquent Barnès et Musgraye. La réponse 'd'Hélice s'accorde avec le sens que i'ai donné \ la question de Ménélas.

TRAGÉDIE P'BimiPIDB. 89

XÉNÉLAS.

Infortunée !

HÉLÈITE.

Et je fus transportée en Egypte.

XÉlifÉLÀS.

Cest alors^ suivant ton récit, qu'elle mit un fantôme en ta place ?

HÉLÈNE

Cependant la désolation régna dans notre maison abandonnée. 0 ma mère ! Infortunée !

KÉNÉLÀS.

Qu'as-tu dit?

HÉLÈNE

Ma mère n'es)^ plus : un noeud fatal a terminé ses jours flétris pj^ mon ignominie.

O ciel!... Ma fille Hermione vit-elle encore?

Privée des doux noms d*épouse et de mère , elle vieillit dans la douleur et dans l'opprobre.

XÉNÉLAS.

O Paris ! par qui ma maison est renversée , tu es tombé victime de ta faute, et avec toi d'innombrables et vaillans guerriers !

go HéliÈNB ,

BÉtÈNE.

Tandis que moi, infortunée, enlevée par une déesse à ma patrie, à mon époux, je suis l'objet innocent de l'exécration et du mépris.

LE GHOEITR.

Puisse le reste de votre vie vous offrir des douceurs qui compensent les maux que vous avez soufferts!

LE MESSAGER

Permets , à Ménélas ! que je prenne part à ta joie; quoique je n'en connaisse qu'imparfaitement le sujet , je n'en suis pas moins pénétré.

Approche^ ô vieillard! ne crains pas de te mêler à notre entretien.

LE XESSàOER.

N'ai-je pas devant les yeux celle qui donna dans Troie le signal des affreux combats?

MÉNÉLAS

Non : les dieux nous trompaient ; un fantôme aérien était l'objet qui fascinait nos sens.

LE MESSAGER

Qu'as-tu dit? Eh! quoi, tant de travaux pour un fantôme imaginaire !

TRAGÉDIE b'bURIPIDE. ^ 91

MÉNÉLÂS.

Triste effet de la vengeance de Junon et du combat des trois immortelles !

LB MESSAGER

Voilà donc ta véritable épouse ?

KÉHÉLÀS.

Oui ; crois^moi , c'est elle-même.

LE MESSAGER

O ma fille! — 0 fortune ! déesse inconstante et bizarre, tu te plais à renverser la félicité la plus assurée, pour relever les espérances des mortels en butte à ta haine. Vous avez été l'un et Vautre livrés \ l'adversité; vous, par d'injustes discours, votre époux, par son ardeur pour les combats. Tous les travaux qu'il a soutenus lui ont été inutiles, et maintenant il obtient le bonheur qu'il a long-temps cherché, lorsqu'il ne fait aucun effort pour l'atteindre. Ainsi , vous n'avez point couvert d'opprobre la vieillesse de votre père ; les Dioscurœ n'ont point à rougir de leur sœur.... Vous n'êtes point coupable des crimes dont on vous accuse. Jecrois voir en cet instant renouveler votre* hyménée; je crois voir les torches sacrées que je portais auprès du char traîné par quatre chevaux, qui vous conduisait l'un et l'autre au sortir de

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