SCÈNE n
LES BÏJEMES, HÉLÈNE'.
THÉOCLYMÈNE
Hélène , pourquoi ces vêtemens lugubres ^ ? pourquoi le fer a-t-il fait tomber ces cheveux qui ornaient votre tête charmante ? pourquoi des larmes inondent-elles vos joues de rose? Un songe
' Le chotur ne parle pas dans cette scène , non plus que dans la précédente ; j'ai cependant cru devoir Tindiquer comme étant sur la scène , parce qu'il n'y a aucune raison de croire qu'il l'ait quittée.
^^ Le grec exprime une circonstance qui est omise dans ma tra* duction : « Pourquoi avez-vous couvert votre corps de vêtement » noirs ; après avoir quitté vos vêtemens blancs? »
TRAGÉDIE d'^UKIPIDE. 121
sinistre a-t-il trpublé votre raison? ou la triste nouvelle de la mort de quelque personne chérie vous plonge-t-elle dans la douleur?
HÉLÈNE
O mon maître ! car ce nom vous convient désormais , j'ai tout perdu ; je succombe à la douleur.
THÉOGLYMÈNE.
Quel malheur imprévu ? quel accident funeste?...
Ménélas.... pourrai-je achever?.... Hélas! il n'est plus.
THÉOCLYHÈNE.
Je ne veux point me réjouir d'une nouvelle qui vous afflige, et qui doit faire mon bonheur. Mais de qui la tenez-vous? serait-ce de Théonoé ?.
HÉLÈNE
Elle a confirmé le triste récit de celui qui l'a vu périr. 4
THÉOCLYMÈNE
Quoi! quelqu'un est venu vous annoncer sa
HÉLÈNE
mort?
Oui, Seigneur; et c'est en vain que je voudrais en douter.
122 HÉliBUE,
THÉOGLYMÈNE.
Qui s*est chargé de ce soin? où est-il? que je .m'assure de la vérité de son récit.
HÉLÈNE
Vous le voyez tremblant auprès du mausolée*
THÉOCLTMÈNE.
0 Apollon ! ses hideux vétemens annoncent une profonde misère.
HÉLÈNE
Hélas! il me semble voir mon époux en ce triste état.
THÉOCLYMÈNE
Quelle es^ sa patrie? d'où vient-il en ces lieux?
HÉLÈNE
La Grèce Ta vu naître : il accompagnait mon époux.
THÉOCLYMÈNE
Gomment raconte-t-il la mort de Ménélas?
HÉLÈlfE.
^ Il a péri par la fin la plus déplorable. La mer Ta englouti dans ses abym^.
1 Les anciens envisageaient comme le genre <le mort le plus triste, l'état de ceux qui sont suffoqués dans Peau; soit qu«, r^-
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 123
TBÉOCLYMÈNB.
En quels lieux? Naviguait- il sur un océan barbare ?
Son vaisseau s'est brisé sur les rochers de la Libye.
THÉOCLVltkffrE.
Comment cet homme, qui partageait ses dangers , est-il échappé à la mort?
BÉLÈNE.
La mort épargne les lâches et frappe les héros.
TBÉOGLYMENE.
Sur quels rivages a-t-il laissé les débris du
HÉLÈNE
navire?
Quels que soient ces tristes bords, plût au ciel qu'il y fôt enseveli lui-même! et que Ménélas fût ici en sa place I
THÉOCLTMENE.
Il est mort ! — Sur quel bâtiment cet homme a-t-il donc été transporté dans cette île?
gardant l'âme coinme une flamme subtile , ils imaginassent que l'eau pouvait Tëteindre ; «oit que l'horreur d'abandonner son corps pour être dévoré par les poissons et privé de sépulture , fût le principe et le fondement de ce préjugé , dont on trouve des traces dans Homère et dans Virgile.
12^ HÉLÈNE
HÉLÈJÏE.
Des nautoniers, rencontrés par hasard, Font recueilli sur leur bord.
THÉOGLYMÈNE.
Qu'est devenu ce funeste fantôme que les dieux avaient envoyé à Troie?
Il a disparu dans les airs*
THÉ0CLYMÎ5NE»
0 Priam ! ô Ilion ! pour quel objet porta - 1 - on chez vous le ravage !
HÉLÈNE
Pourquoi suis-je enveloppée dans l'infortune des Priamides !
THÉOCLYMÈNE
Cet homme a-t-il rendu à votre époux les honneurs de la sépulture?
HÉLÈNE
Non, Seigneur; et c'est pour moi un cruel redoublement d'affliction.
TBÉOCLYMÈHE.
Voilà donc la cause du deuil où je vous vois plongée ^ ?
' Grec. « C'est pour cette raison que tous avez coupé les bou- » clés de yotre blonde cheyelure ? »
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 125
HÉLÈNE
Je dois ce tribut de tendresse à un époux chéri , victime du destin le plus cruel.
THÉOGLYMÈNE.
Faut-il s'abandonner à cet excès de douleur?
HÉLÈNE
Si votre sœur mourait, seriez- vous insensible à sa perte?
THÉOGLYMÈNE.
Non, sans doute : mais répondez-moi, je vous prie; habiterez-vous toujours ce tombeau?
HÉLÈNE
Pourquoi vous plaisezrvous à me faire des questions injurieuses à moi et à mon époux ?
THÉOGLYMÈNE.
Vous voulez lui rester i&dèle? vous vous obstinez à me fuir?
HÉLÈI^E.
Non : je me rends à vos vœux.
THÉOCLYMÈNE
Ce consentement tardif répare vos longs refus.
Daignez me croire : oublions le passé.
126 HÉX^àNE,
THÉOCLYMtlfE.
Quels termes m'offrez-vous? L'engagement doit être réciproque.
HÉLÈNE
Cessons de nous haïr : réconcUiez-yous avec moi*
THÉOGLYMENE.
J'oublie tous mes sujets de plainte. Que les vents les dissipent dans les airs.
hélèhe.
Àh ! si je vous suis chère, écoutez ma prière: je tombe à vos genoux.
théoglymèhe.
Quel est l'objet pour lequel vous me suppUez avec tant d'instance?
HÉLÈNE
Daignez permettre que je rende les derniers devoirs à mon époux.
THÉOCLYMÈNE
Comment l'ensevelir absent? Enfermerez-vous son ombre dans le tombeau?
HÉLÈNE
La loi des Grecs ordonne....
TRAGÉDIE d'eURI^IDE. 127
THÉOGLTMàNE.
Achevez : sur cet objet , j'ai entendu vanter la
sagesse des Pëlopides.
nÈLkvE.
Que si quelqu'un périt dans les flots ^ des vêtemens ti^us avec soin soient ensevelis en sa place.
THÉOGLYMÈNE.
Rendez-lui les honneurs que prescrit votre loi. Choisissez sur cette terre le lieu qui vous paraîtra propre à lui ériger un mausolée. ,
' HÉLÈNE
Non, seigneur, ce n*est pas ainsi que nous rendons la sépulture à ceux qui ont péri dans un naufrage.
TBiÉOCLYllèl?B.
Expliquez-vous : j'ignore les lois de la Crrèce.
C'est dans la mer que téous devons porter tout ce qui est nécessaire à ses obsèques.
THéoCLTMÈNE.
Que £aiut-il donc que je fasse, pour satisfaire à votre piété envers l'époux qui fait couler vos larmes?
HÉLÈNE
J'ignore moi-même des cérémonies auxquelles je fus assez heureuse pour n'assister jamais.
12S HÉLESE,
THÉOGLTMÈIfE*
Etranger, qui m'as apporte une nouvelle si agréable...
MÉNÉLÂS.
Mais bien triste pour moi et pour celui qui n'est plus.
TBÉOCLYMÈNE.
Apprends - moi quels honneurs funèbres vous avez coutume de rendre à ceux qui sont morts dans les flots ?
MÉI9ÉLÀS.
On règle ces honneurs sur la fortune et sur le rang. '•
THÉOGLTMÈNE.
Je veux que l'époux d'Hélène soit enseveli avec toute la pompe de l'opulence.
JMLÉNÉLAS.
On fait d'abord couler le sang en l'honneur des divinités infernales.
TBÉOGLTMÈNE.
Quelle victime faut-il choisir?
MÉNÉLAS
Cela dépend de vous.
, TAAGÉDIB d'eURIPIDE. l^Q
THÉOGLYMÈNE.
Les barbares immolent un cheval ou un taureau.
Que votre choix soit digne «du héros que vous voulez honorer,
7HÉ0GLTMÈNE.
Il sera facile de choisir la victime dans mes troupeaux nombreux et florissans.
MENÉ LAS
Ensuite , on porte le lit funèbre où l'on ne voit aucun corps étendu.
THÉOCLYMÈNE
On suivra cet usage : que faut- il ajouter à cette pompe?'
MÉNÉLAS
Des ardes ' . Tant qu'il vécut , elles firent ses plaisirs et sa gloire.
THÉOGLYMÈNE.
J'aurai soin que tous ces présens soient dignes des Pélopides.
MÉNÉLAS
Joignez-y des fruits les plus beaux, les plus riches productions de la terre.
' Grec : Des armes d'airain^
Diqitized by
t5p hélekb,
TBÉOCLTXinrE.
Avec quelles cérémonies jet6z*yous dam la mer
ces offrandes?
MÉliÉLÂS.
Il faut équiper un navire , le' faire conduire par des rameurs.
THiÊQCLTXàVE.
Jusqu'à quelle distance du rivage?
Assez loin pour que, du bord, on le perde de vue.
THÉOGLYMÈNE.
Quelle raison a fait naître cette coutume parmi les Grecs ?
La crainte que le flot ne repousse sur le rivage l'offrande expiatoire.
J'ordonnerai qu'on tienne prête une galère phénicienne des plus légères.
<• MélVÉLAS.
Ta générosité sera digne d'un grand roi, et agréable à Ménélas.
THÉOGLYMÈNE.
Ne peux-tu , sans Hélène , lui rendre les derniers devoirs?
TRAGÉDtB d'euRIPIDE. i5i
MÉNÉLAS
C'est loffice d'une mère, d'une épouse ou d'un fils.
THÉOGLYMÈNE.
Ainsi, c'est elle qui doit accomplir cette lugubre cérémonie ?
On ne peut, sans impiété, violer les lois envers les morts.
tbéoclymIine.
Soit : je veux que mon épouse remplisse les devoirs de la piété. Je rentre dans le palais pour faire préparer la pompe funèbre. Tu ne partiras point sans emporter des preuves de ma reconnaissance : je reconnaîtrai les services que tu vas rendre à Hélène, et la joie que tu m'as causée: tu quitteras ces tristes lambeaux, et tu retourneras dans ta patrie avec de riches vêtemens et d'abondantes provisions; carton état excite ma pitié. Vous, Madame, cessez de vous livrer à d'inutiles regrets. Ménélas a cédé à l'inévitable destinée : vos pleurs ne le rappelleront pas. à la vie.
MéSÉLAS.
Votre devoir, jeune princesse, est de tourner toutes vos pensées sur l'époux qui vous reste , et d'oublier celui qui n'est plus. Voilà les se^tîmena qui convienneiat à voire destinée. Croye* , ai j^
l32 HÉLÈNE,
retourne en Grèce , si j'échappe à tant de périls , que j'y rétablirai votre honneur, pourvu que celui auquel vous allez unir pour jamais votre sort , trouve toujours en vous une aimable et fidèle compagne.
HÉLÈHE.
J'y ferai mon possible. Croyez que mon époux n'aura jamais à se plaindre : vous pourrez en juger par vos propres yeux. Mais entrez , ô Grec infortuné ! mettez-vous dans le bain , et changez de vêtemens : je veux vous combler de biens, afin que vous mettiez plus de zèle et d'ardeur à rendre ces derniers devoirs à mon cher Ménélas.