HÉLÈNE
toire de Paris, mais d'une manière un peu diflférente de la fable ordinaire. Car , après le jugement de ce berger sur la beauté des trois déesses , on sait que , pour récompense d'avoir donné le prix à Vénus, Paris devait épouser Hélène , et qu'il la ravit à Ménélas ; ce qui fut l'origine de la guerre de Troie. Ici ce n'est plus cela ; car Hélène proteste que ce n'est point elle qui fut enlevée, mais un fantôme tout semblable à elle ; et cela , parce que Junon , piquée de voir Vénus remporter la palme de la beauté, voulut tromper Paris par cette fausse apparence d'Hélène. Cette erreur , dit-elle, devint toutefois bien funeste à la Grèce et à la Phrygie; car ilny a eu ni Phrygien, ni Grec, qui n'ait cru voir Hélène dans Troie. Cependant des milliers d'hommes ont été les victimes d'une guerre de dix ans ; Troie est devenue la proie des flammes , et toute la Grèce a été bouleversée par un fantôme ^
Hélène , touchée des maux que cette erreur a causés , et de la tache qui rend son nom exécrable à toute la terre , se plaint d'être obligée de voir encore le jour. Mais le dieu Mercure lui a promis que son mari la reverrait et lui rendrait son ami-
' Platon 9 liy. IX delà RépubKque, compare les hommes qui courent après des plaisirs yains et passagers , aux Troyens qui combattaient, selon St^sichore qu'il cite, pour le fantôme d'Hëlène, croyant avoir la. vraie Hélène qu'ils n'avaient pas.
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tië : cet oracl^e la soutient encore. Ce qui Taccable , c'est l'amour que le fils de Protée sent pour elle. Tant que Protëe a vécu , il a respecté la vertu d'Hélène. Mais le fils , moins respectueux que le père, ne la laisse plus jouir de sa liberté. Il veut en faire son épouse ; et c'est pour prévenir ce malheur, et pour conserver une fidélité inviolable à Ménélas , qu'elle se jette sur le tombeau de Protée , pour prier l'ombre de ce prince de la dérober à la passion de son fils ïhéoclymène , qui règne après lui. Voilà ce que nous n'avons point encore vu chez les poètes grecs, Hélène vertueuse. Cette seconde tradition venait apparemment des Lacédémoniens qui étaient intéressés à faire croire cette fable , pour sauver l'honneur d'Hélène, si décriée par toute la Grèce, et de Ménélas, qui avait eu la faiblesse de se réconcilier avec elle, après l'avbir recouvrée. Ces sortes de traditions étaient bonnes pour le théâtre , quoiqu'on sût bien à quoi s'en tenir, quant à l'histoire. C'était en partie pour les Athéniens, ce que la fable est pour nous, sans restriction.
Tandis qu'Hélène se plaint, un étranger s'arrête, et demande quel est ce palais. Puis, apercevant la princesse : « Dieux, dit-il, quel objet vient de » frapper ma vue? Est-ce une seconde Hélène? » Il se sent saisi de la même indignation que le fut Enéc , quand il la rencontra au milieu de Troie
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en flammes. Ce n'est que le re^ct qu'il a pour une terre étrangère, qui l'empêche de la tuer. La princesse lui dit : « Pourquoi, ô étranger! me haïs- » sez-vous comme Fépouse de Ménélas? Suis- je » coupable de lui ressembler? » L'étranger lui demande pardon de ce premier mouvement. « Mais » que voulez-vous, ajoute- t-il? L'épouse de Mé- » nélas est si odieuse à tous les Grecs, que vous de- » vez excuser mon emportement, qui n'a pas été » volontaire. » Hélène profite de ce moment pour la. conversation. Elle se fait vers à vers , mais non à coups de sentences, comme dit P. Corneille <•
Il a raison de blâmer cette affectation de Sénèque. Mais je m'étonne qu'il mette Euripide de la partie , puisque ce poète , dans ces sortes d'entretiens, ne met presque jamais de sentences. Du reste, quand la scène n'est pas trop longue, ce n'est pas un dé£iut que chaque acteur ne dise qu'un vers à la fois. C'est plutôt une beauté véritable, puisque la scène imite alors la vivacité des conversations intéressantes : et Corneille Lui-même a trop bien employé ce procédé , pour a-voir droit de le blâmer ici dans Euripide.
La conversation dont nous parlons, intéxesse extrêmement; car Hélène ne se &it point {connaître, au lieu que l'étranger lui apprend qu'il est un prince grec, exilé de sa patrie, et contraint de
* Voyez rexamen de /a Suivante, comédie de P. Corneille.
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chercher un asile exi Egj]^e. C'est Teucer, frère d'A)ax. Il raconte non - seulement l'histaire de son frère y cpie le d^it d'avoir perdu les armes d'Achille, avait ^ porté à se donner la mort, les suites de celte mort, et son exil ; mais encore toute l'histoire de Troie , qui était inconnue à la vraie Hélène.
G>mme cette princesse garde toujours Yinco^ gnùo avec Teucer, elie a le plaisir de s'entendre compter à ^e^méme les aventures de la fausse Hélène. Teucer assure qu'il l'a vue traînée violemm^it par son ^oux , et placée dans un vaisseau pour aller en Grèce. Mais il ne sait ce que Ménélas est devenu, parce que les vents conti-aires ont dispersé la flotte sur la mer Egée. « La re- )) nommée, dit-il, public que ce prince est mort. » Cela fait soupirer Hélène. Mais die caché sa dou-^ leur pour ne pas se découvrir. Elle apprend encore que Léda, sa mère, a terminé ses jours par ses mains ; et que Castor et PoUux, après un semblable destin , ont été mis au rang des astres. Enfin , Teucer déclarant que le but de son voyage à Fharos , est de consulter la prophétesse Théonoé sur l'expédition à laquelle il se dispose (car Apol- Jon lui avait prédit qu'il bâtirait en Chypre une autre Salamine »), Hélène lui souhaite un heu-
' Différente de celle qui était dans le golphe Saronique , et dont tioas ayons souvent parlé.
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reux succès : mais en même temps , elle l'avertit qu'il ait à profiter de l'absence de Théoclymène , pour s'éloigner promptement de Pharos, parce que ce roi barbare immole tous les Grecs qui alîordent à son île.
Teucer la remercie de cet avis important^ et après lui avoir désiré autant de félicité qu'il souhaite de maux à l'épouse de M énélas , il la quitte pour retourner à son vaisseau. En effet, il ne reparaît plus du tout sur la scène , mais l'on verra bien que ce personnage n'était pas tout-à-fait inutile; car, quoiqu'il ne contribue en rien, par lui-même, à l'action principale, il ne laisse pas d'instruire Hélène de beaucoup de choses , qu'il lui importait de savoir pour le dénouement.
L'épouse de Ménélas , libre de faire éclater sa douleur, s^y livre tout entière, et s'abandonne au désespoir, qu'elle exprime par des strophes tragiques.
Le chœur arrive attiré par ses cris* Il est composé de filles grecques , qui avaient été prises par des pirates égyptiens. C'est pourquoi la princesse ne fait point difiiculté.de leur confier le secret de son chagrin, et de leur dire qu'un Orec vient de lui apprendre les malheurs dont la fausse Hélène est la cause , et dont la véritable est la victime , à savoir le renversement d'Ilion , la mort de Léda , celle de ses frères, et 1© destin de son mari qu'elle
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croit submergé dans les flots. Le chœur entre dans ses peines, et mêle ses pleurs à ceux de cette malheureuse princesse , qui perd toute espérance de retourner dans sa patrie. Comme cet unique espoir l'avait soutenue dans sa captivité, elle ne veut recevoir aucune consolation. C'est par le moyen de ces éloquentes plaintes que le spectateur est instruit de la manière dont elle Ait enlevée à Pharos. Ce fut Mercure qui , par l'ordre de Junon , la prit tandis qu'elle cueillait des roses , et la transporta dans l'Egypte.
Voici une partie des plaintes qu'elle adresse au chœur. « Chères compagnes, quelle est ma des- » tinée ! Faut-il s'étonner que ma naissance^ soit » un prodige , puisque ma vit en est un encore » plus grand? Beauté fragile, que ne m'es-tu en- M levée comme les couleurs d'un tableau ! Cest )) toi qui fais oublier aux Grecs le prix de ma » vertu , et qui leur rappelles des forfaits que je » n'ai point commis. Ah! s'il est des malheureux, )) qu'ils comparent leurs maux aux miens : ils les )) trouveront supportables. )>
Elle se représente tous ses malheurs. Le plus sensible , c'est de voir sa gloire flétrie et son nom détesté, malgré son innocence. L'exil auquel
' Elle était sortie d'un œuf , suivant la fable , étant fille de Léda et de Jupiter transformé en cygne.
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les dieux Vont condamnée^ son séjour dans un pays barbare, les suites de Tesclavage, tout con-' court à l'affliger. « Une seule espérance m'em- » péchait de succomber , continue-t-elle : c'était » de revoir quelque jour mon ïibératetîr dans » mon époux; et le voilà perdu pour moi. Ma )) mère n'est plus , et c'est moi qui suis la cause » de sa mort , cause imiocente , il est vrai , mais » non moins infortunée. Le cher gage de* mon » hymen languit dans la solitude , et sans l'appui » d'un époux. Castor et Pollux ne vivent plus. » Pour comble de maux, je suis morte pour ma » patrie , et je vis malheureusement pour moi. » Retournera-t-elle en Grèce? Quel traitement lui ferait-on, puisque Ménélas, qui seul pourrait la reconnaître , est chez les morts ? Prendra-t-elle le parti d'épouser un barbare? Elle aime mieux mourir. La mort est l'unique ressource qui lui reste ; et elle ne délibère que sur le choix , c'està-dire entre le poignard ei le nœud fatal. Cette dernière façon de sortir de la vie lui parait ignominieuse, même dans les esclaves; ce qui a^ontre que , malgré les exemples de Jocaste, de Phèdre, de Léda et de plusieurs autres, il y avait quelque honte attachée à ce genre de mort. « Après tout, » répond Hélène , qu'importe par quelle voie un
' Hermione.
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» malheureux sorte de la. yie? Il faut que mes » malheurs soient extrêmes, puisque la beauté, » qui fait le bonheur des autres femmes, a causé }) ma perte et mon désespoir. »
la principale personne du chœur lui apporte une raison assez bonne pour la consoler^ car enfin Hélène doit-elle croire son mari mort sur un simple bruit? La craii^te et le chagrin sont trop crédules. Elle doit s*en défier. Il vaut mieux pour elle s'assurer du sort de Ménélas, en consultant Théonoé, à qui rien n'est caché. «Alors, conti- )) nue la confidente , instruite de votre destin , » vous pourrez vous abandonner à la joie ou à la » tristesse. Que sert de s'afiliger avant le temps? » Croyez -moi, quittez ce tombeau de Protée. » Allez trouver la prophétesse : si vous demeurez » en ces lieux, comment éclaircirez-vous votre » doute? Pourquoi balancez -vous encore? En- » trons : je ne vous quitte point; je veux moi- » même être témoin des oracles qu'on vous ren- » dra. Une femme doit s'intéresser aux peines de » ses pareilles. »
HÉLÈNE
Eh! bien, chères amies, vous le voulez : j'obéis. Venez dans ce palais , et soyez témoins des maux que je yais entendre.
LE CHOBtJR.
Nous voici prêtes à vous suivre.
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12 HÉLÈTÎE,
HÉLÈNE
0 jour malheureux! quelle afiFreuse sentence on va me prononcer!
LE CHOEUR. '
Quel plaisir prenez-vous à prévenir ainsi vos malheurs ?
HÉLÈNE
Quest devenu mon époux? Cruelle incertitude! Voit-il encore la lumière du jour? Est-il habitant de la région des morts ?
LE CHOEUR
Jugeons toujours de l'avenir en notre faveur.
Hélas ! j'ai supplié avec larmes le fleuve Eurotas de m'éclaircir sur le destin de mon époux : quelle lumière en ai-je reçue? Non, non, je le vois, mon sort est de hâter mon trépas. Victime destinée aux Parques, dès le temps que Paris commença d'être épris de mes faibles charmes, il faut que je m'immole.
LE CHOEUR
Vivez heureuse ; et puissent retomber sur autrui ces funestes présages !
HÉLÈNE
0 déplorable Troie, c'est pour moi que tu péris!
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TRAGÉDIE D*EUKIPIDE. l3
Que Vénus , à mon sujet , a fait répandre de sang et de larmes ! Que d'horreurs! Quel carnage! Les mères ont vu mourir leurs &h, et les filles ont porté leur chevelure sur les bords du Scamandre, pour en couvrir les tombeaux de leurs frères morts. La Grèce éplorée a fait retentir l'air de ses cris. Elle s'est frappé le sein; et son visage ensanglanté porte les marques de son désespoir.
Voilà apparemment les traits que madame Dacier appelle le langage des prophètes. C'est du moins cdui de la nature^ qui est merveilleusement exprimé par ces retours fréquens d'Hélène sur sa douleur, et par la vive peinture qu'elle fait des malheurs de Troie et des siens.