ACTE n
Hélène est entrée dans le palais avec tout le chœur. Cest une adresse du poète, pour introduire Ménélas seul, et pour ne pas brusquer la reconnaissance d'Hélène et de son époux. On voit donc paraître un Grec en assez mauvais équipage' . £n déplorant sa mauvaise fortune, il fait entendre qu'il est Ménélas; car il voudrait que Pélops, après
' Voyez ArUtophane, au sujet de ce personnage et des autres ^'Euripide affectait de faire pataitre reyétas de mécbans habits*
l4 HÉLÈNE ,
le funeste repas des dieux, n'eût point mis au mondeAtrée, à qui il doit le jour. « Hëlas! dit-il, ^ tahdis que les débris de la Grèce et les restes M de Troie vont porter ailleurs les noms et la mé- » moire de ceux que cette guerre a fait périr , » malheureux, j'erre de mers en mers, et je ne » puis obtenir des dieux le retour dans ma patrie, » qui fait l'unique objet de mes vœux ; j'ai par- » couru toBS les bords de la Libye * et quand j'ap- » proche de la Grèce, un vent contraire m'en écarte » toujours. Pour surcroit de maux, je faisnaâ- » frage sur ce. rivage inconnu ; je perds presque » totts mes compagnons , et je me sauve à peine sur )).le débris rassemblé de mon vaisseau, avec Hé- » lène, que j'ai arrachée des mains des Troyens.»
Ménélas ignore quelle est la contrée où la tempête l'a jeté. La honte attachée à son malheur , lui a fait prendre des voies détournées, pour ne pas se mbntrer. Cependant le besoin de secours l'oblige à en chercher, tant pour lui que pour Hélène et sesr compagnons, qui la gardent , dit-il, dans une grotte, où il vient de les laisser après* fe naufrage. Il frappe donc à la porte du palais. Une vieille, cpii ouvre, le rebute d*abord. L'état fâcheux où il est, et la qualité de Grec, sont la
* Libye, partie considérable de l'Afrique, ainsi appelëe , dit-on, du nom de £ib^, fQle d'Épaphu^. Les Grecs nomtnafent Libye toute l'Afrique.
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cause de ce mauvais traitement. Cette scène commence par une contestation entre Ménélas et Tesd^ve; chose naïve pour les Athéniens, mais, à notre égard , peu digne du théâtre tragique. Ce- ' pendant, c'est par ce moyen que Ménélas est instruit qu'il est en Egypte, et qu'iLy a dans le palais une princesse grecque , nommée Hélène. L'embarras de Ménélas est intéressant ; car ce nom redouble sa curiosité. Mais la vieille répond si juste à ses questions, qu'il ne sait plus que penser. Elle lui dit que cette princesse est fille de Tyndare et issue de Jupiter, qu'elle est de Sparte, et qu'elle était en Egypte avant la guerre de Troie. Enfin, elle le congédie , beaucoup moins par humanité , que par une piété jfondée sur ce que le roi d'Egypte fait mourir tous les Grecs qui mettent le pied dans Pharos.
Ménélas, surpris autant qu'on le peut croire d'une aventure si nouvelle, fait ses réflexions quand il se voit seul. Il sait qu'il vient de laisser sa femme dans une grotte, et il en trouve une autre dans le paliais. « Y aurait-il dans le monde » deux Jupiters, deux Tyndares, deux Spartes, » deux Hélènes?» Cette conformité de noms lui semble possible , ];)ien qu'extraordinaire ; mais pour Ja chose, elle lui paraît incroyable. A l'é^ gard delà cruauté du roi d'Egypte, il ne peut s'imaginer qu'elle aille jusqu'à le sacrifier. « Les
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» flammes de Troie sont trop connues, dit-il , et » le nom de JMënëlas, qui les alluma, est célèbre » dans tous les climats, n
Quae regio in terris nostrî non plena laboris 7 jEneid. lib. H, v. 46o.
Dans cette conviction , Mënélas prend le parti d'attendre le roi Théoclymène ; et s'il le trouve aussi inhumain qu'on le dit, il retrouvera du moins sa barque pour s'échapper.
Le chœur sort du palais avec Hélène, et il annonce d'abord en général l'oracle de Théonoé , qui déclare nettement que Ménélas n'est point mort, mais qu'il n'a pu encore aborder en sa patrie. Hélène ajoute par réflexion : « Théonoé assure » que Ménélas arrivera quand il sera parvenu à » la fin de ses maux , mais elle n'a point dît s'il n arriverait sain et sauf; et la joie de savoir mon » époux vivant, m'a fait oublier ce point. Il a fait )) naufrage sur un rivage peu éloigné de nous. » Cher Ménélas, hâte -toi de te rendre à mes » souhaits! ») Ce retour sur l'oracle est bien naturel, et marque bien le caractère d'une seconde Andromaque. Hélène, achevant ces mots, s'avance vers le tombeau de Protée; car ce tombeau , comme elle le dit, est son autel, <on asile, et le gage de sa fidélité pour Ménélas, puisqu'elle a mis sa vertu sous la protection du père , pour se garantir àt^ poursuites du fils.
ï^tc.
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Mais en approchant de ce lieu sacre » elle aperçoit un homme qui la suit : c'est Ménëlas> dans un équipage bien capable de le rendre méconnaissable aux yeux d'Hélène. Elle fuit , et croit que c'est un ravisseur qui' veut l'enlever. Ménélas tâche de l'arrêter». L'étonnement qui parait sur son visage à la vue de sa femme qu'il reconnaît , la confirme de plus en plus dans le soupçon qu'elle a conçu de cet homme , que la frayeur , jointe à une longue absence , l'empêche de reconnaître. £lle crie^ elle appelle du secours. Mënëlas a beau protester qu'il n'est point un ravisseur y et qu'il ne veut que lui dire un mot, e&e eourt : il s'arrête; elle s'échappe, et ne se croit en èûre^ que quand elle est arrivée au tombeau de Protée.
Après ce jeu de théâtre, la scène devient fort agréable ; car Hélène et Ménélas, revenus de leur premier trouble, se considèrent l'un l'autre avec plus d'attention et d'étoanement. L'une voit les traits de Ménélas, et l'autre ceux d'Hélène : ce qui donne lieu à une Âtuation pareille à celle d'Amj^itryon ; mais les sentimens qui naissent de cette reconnaissance sont bien difierens. Hé-
' Coitu^mt l'éionoenieiit de Mënélat le rendait-il suspect à Hëléne? Cette pensée ne se trouye point dans Euripide. C'est l'air sauvais d'un marin qui rient de faire oanfragp , qui redouble Telfroi qu'inspire sa seule présence.
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lène veiU embrasser son époux, a Moi y votre » épovix?» dit Ménélas. Plus il en voit de preuves, plus il se perd. Il ne peut concevoir qu'il y ait une double Hélène, et il se croit trompé par un songe. Mais la véritable Hélène lui explique le secret de Ténigme , en lui assurant que èelle qu'il tient cacbée dans une grotte , celle qui lui a été ravie par Paris, celle qui a causé tant de maux à la Grèce, n'est qu'un spectre formé d'air; en un mot^ une Êiusse Hélène, au lieu que .celle qui lui parle , a toujours vécu fidèle à son époux dans le sein de TEgypte. Ménélas ne se paie pas de ce récit incroyable. Tant de prodiges l'éton^ nent, mais ils ne l'éblouissent pas« Il paraît même indigné, et réscdu de se retirer, pour éviter, jusqu'à l'image d'une épouse qu'il déteste, et dont il est résolu de se venger. Les larmes d'Hélène coulent en vain pour le rappeler. £Ue s'écrie àpeu-jNrès comme Inachus^ quand il retrouva sa fille lo , cbangée en gé%i$se :
Tune es quaesita per omnes Mata , mlhi terras ? tu non inventa , repertâ Lmctns ena levior.
OviD. Met. liv. I, T. 655.
«Est-ce vous, ma fille, que je revois, dit » Inachus, après vous avoir vainement cherchée » en tant de lieux? Héjas! il me serait plus doux
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» de ne vous avoir pas retrouvée. » — « Quoi! Mé- » nélas, dit Hëlène , je retrouve un époux, et je » le perds î »
Heureusement il survient un officier grec qui, arrivant de la grotte , crie : « Au prodige ! » Il vient en effet en raconter un de& plus surprenans. Mais il tient le roi en suspens, et Jui dit que bien vainement les Grecs ont essuyé tant de maux à Troie; qu'il n'y a plus d'Hélène pour Ménélas; qu'elle s'est évanouie dans les airs, après avoir dit ces paroles : « Grecs et Phrygiens, qui avez » péri pour moi aux rives du Scamandre , que je )) plains votre illusion! Junon vous abusait. Vous » crAtes Hélène au pouvoir de Paris- Il ne la pos- » séda jamais. Pour moi, ma destinée est rem- » plie, et je retourne dans les airs, dont je suis » formée. Mais apprenez que la fille de Tyndare » était innocente. »
Ici l'officier aperçoit Hélène, que sa précipitalion et sa situation sur le théâtre l'avaient empêché de voir d'abord. «Quoi! lui dit-il, je vous » vois dans ces lieux, et je venais apprendre à n Ménélas que vous n'étiez plus ! Eh ! bien , je ne » souffrirai plus désormais que l'on puisse dire w que tant de travaux qu'il a soufferts pour vous » tirer de Troie, soient perdus. »
Ménélas , pleinement convaincu par le rapport de l'officier, si conforme au récit d'Hélène, se
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rend à révidence de ce prétendu miracle. On conçoit qu'un sujet pareil deviendrait comique sur notre théâtre.
Le poète même y glissant légèrement sur une matière si délicate ^ emploie une partie de la scène à exprimer la tendresse mutuelle qui est TeflEet de cette reconnaissance ^ et à satisfaire la curiosité de Ménélas sur l'enlèvement d'Hélène ei^ Egypte. L'officier entre aussi dans la conversation ; et l'on voit, par les discours qui s'y tiennent de part et d'autre, que la vertu d'Hélène dissipe entièrement les nuages qui l'avaient obscurcie.
Tout contribue à lui donner un nouveau lustre. Ménélas lui rend sa tendresse , et l'officier lui présente de nouveaux hommages , comme si elle épousait de nouveau Ménélas. « Je crois , dit cet » esclave, porterie flambeau nuptial sur le char » qui vous conduisit l'un et l'autre à Mycène^. » Il brûle d'aller apprendre cette heureuse nouvelle ii ses compagnons qui sont restés sur le rivage , et il ne s'arrête que pour traiter d'une manière fort cavalière les oracles des devij^is. La divination par le feu et par les cris des oiseaux lui parait une folie ; et , ce qui est singulier, c'est qu'il le prouve en forme. « Calchas , dit-il, n'a point dit aux Grecs : » Vous prodiguez votre vie pour un £aintome. Il » n'en a pas eu la pensée. Cependant un Etat, en- « tier est détruit; et qu'on ne dise pas pour le juS"-
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I» tiûer , que les dieux n'ont pas voulu nous dé- » couvrir cette illusion. Pourquoi donc, répon- » drai-je, consulte-t-on les devins? Demandons » aax dieux leurs bienfaits, et laissons Tart des » auspices, invention propre à flatter la curiosité » humaine , à fomenter la crédulité , et à enrichir » ceux qui s*en servent ^ L'auspice le plus sûr est » la raison et le bon sens^. »
Le merveilleux de cette impiété , c'est que le chœur L'approuve , et qu'Hélène y souscrit. Qu'on voie Jocaste, dansVOFdipe^f déclamer contre les oracles : cela ne surprend point. Elle en est punie, et le chœur s'élève contre l'impiété de la reine. Mais ici rien de pareil. Tout est supposé vertueux, jusqu'à Hélène : il se fait un prodige en sa faveur ; et cependant t^ut concourt à fronder la divination et les devins , sans épargner Calchas , qui était le plus célèbre. A la vérité, on oppose le témoignage des dieux à Calchas. Mais ce grand-prétre aurait pu se tirer de cet embarras, en disant avec
* Ce n'est pas le sens. Le poëte ne parle pas de l'abus que les devins font de leqr art pour s'enrichir. H dit que cet art n'est bon à rien, c|a'en consultant les devins on n'en derient pas plus riche. "Voyea la traduction.
' On sent ici et ailleurs qu'Euripide était philosophe et ami de Socrate. Nous verrons comment Aristophane prend droit làdessus de le rendre suspect.
' OJSdipt de Sophocle, t. III; p. 164.
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l'officier, que les dieux ont leurs secrets qu'ils cachent souvent aux humains. Pour le confondre avec tout son art, on lui ôte même cette ressource. Cela paraîtrait inconcevable, si Ton ne savait d!ailleurs que les Athéniens, quoique superstitieux, n'en étaient pas moins railleurs et médisans à l'égard de leurspropres superstitions. Les Nuées d'Aristophane en sont une bonne preuve, comme nous l'avons déjà observé. Nous donnerons la solution de ce problême.
Après le départ de l'officier, Hélène s'informe curieusement des malheurs arrivés à M énélas , et de la manière dont il a pu échapper à tant de dangers. Le prince la satisfait en peu de mots; sur quoi elle s'écrie : « Ah! vos malheurs n'ont M que trop duré ; mais vous n'y avez échappé que M pour trouver ici le trépas. » Ce soupir et cette réflexion alarment Ménélas , et lui donnent lieu d'interroger à son tour Hélène. Elle lui confirme ce que la vieille avait déjà dit, que tout Grec doit payer de son sang le malheur ou la témérité de mettre le pied dans l'Egypte. Elle propose la fîiite à son mari. Mais il trouve ce parti indigne d'elle et de lui. Fuirait-il sans elle après l'avoir retrouvée si vertueuse, et la laisserait-il à Pharos exposée à la passion d'un tyran qui l'aime? Le seul parti raisonnable, c'est de se cacher jusqu'à ce qu'il trouve un moyen assuré de sortir de l'île avec Ha^
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lène. L'on reconnaît ici la situation d'Oreste reconnu par sa sœur> dans Viphigénie en Tauride^. L'avis qp'HëlÀne donne à son époux , c'est de tâcher de gagner Théonoé. Comme elle connaît tout par un esprit prophétique , elle ne saurait ignorer l'arrivée de Ménélas. Il faut donc l'enga^ ger à n'en pas parler au tyran , qui est son frère. <c Mais si elle nous refuse le secret , dit Ménélas , » que ferons-nous?— Vous mourrez, répond Hé- » lène, et je deviendrai , malgré moi, l'épouse du M tyran, » Toutefois, elle jure de se percer du même glaive qui aura ôté la vie à son époux. Celui-ci fait le même serment à l'égard de sa femme. Mais il compte qu'il en coûtera bien du sang au barbare, avant que d'en venir à cette cruelle extrémité. « Approchez^, s'écrie-Ml, approchez, vils » ennemis : je saurai soutenir la gloire que je me » suis acquise à Troie. Que dirait-on , si le vaintt queur d'Achille et le témoin de la mort d'Ajax, » n'exposait pas sa vie pour son épouse ? » Voilà un caractère de Ménélas bien différent de celui , que nous avons vu dans les tragédies précédentes. Mais il n'est pas surprenant qu'on fasse un Ménâas brave pour une Hélène vertueuse. Si les reproches
' Acte IV, 8c. 3.
' Cette apostrophe rappelle celle du Cid :
Approchez,. Navarrois , Maures et Castillans ,
Et tout ce <^ue l'Espagne a nourri de vaillans , etc.
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qu'on a faits à Euripide ë'avoir trop maltraité ce prince , ont lieu dans une autre pièce , ils ne sont pas fondés dans celle-ci ; et pour porter plus loin la réflexion , il y a autant d'apparence à éroire qu'A* thènes était bien avec Lacédémone, quand on jouait cette tragédie^ qu'à penser que les deux républicpies étaient brouillées , quand ou représentait celles où Sparte et Ménélas ne sont pas épargna.
Gomme Hélène yoit sortir Théonoé , elle est saisie de frayeur. « Nous sommes*perdus,ditrelle: )) fuyez. Mais que servirait de se cacher ? Théonoé^ >> quoique absente , vous aperçoit. Malheureux » époux y le fer qui t'épargna dans Troie, t'at- )) tendait pour t'immolera Fharos ! »