ACTE IL
Ion revient demander si Xuthus est sorti du temple. Ce prince en sort à l'instant; et dès qu'il aperçoit Ion, il l'aborde, en lui donnant le nom de fils. Mais, le ministre d'Apollon se refuse aux embrassemens de Xuthus, dont le discours lui paraît peu sensé. Sur quelle apparence et quelle preuve l'appeler son fils? Il faut qu'il ait mal pris le sens de l'oracle. Cette contestation fait naître peu à peu l'explication du mystère. L'oracle a répondu à Xuthus : «f La première personne que » tu rencontreras à la sortie du temple est ton » fils : » cît ce prince ravi de se voir un fils qu'il ne^connaissait pas, n'a point songé dans son transport à demander à Foracle de quelle femme îl a eu cet enfant. Cest ce qui fait l'embarras. d'Ion» (( Comment, dit-il, puis-je être votre fils, si vous » ignorez vous-même quelle est ma mère ?» A cela Xuthus n'a rien à répondre, si ce n'est qu'il convient d'avoir eu quelque galanterie avant son
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hymen, dans urti •pèlerinage qu'il avait fait à Delphes aux fêtes de Bacchùs. Or, Ion voyant que la date s'accorde assez avec son âge, se paie de cette raison , et consent de reconnaître le roi d'AthèneS; pour son père, par déférence aux ordres de l'oracle. Il fallait que le respect pour les oracles fût ' extrême alors parmi les Grecs, puisque Xuthus. se montre Sii, crédule ; car pour loh , il ne pouvait que, gagner en se donnant pour fils à un père qui, était roi d'Athènes. Toutefois ce. n'est poinf ce mo-. tif qui le détermine, comrne on le verrra bientôt.
Le chœurne balance pas un moment à féliciter son maître d'un dénouement si. agréable, et il se borne à souhaiter pour Creuse des héritiers du sang d'Erechthée, tandis qu'Ion et Xuthus réduisept leurs souhaits à retrouver celle dont Ion a roçu le jour.
Le. père propose à ce fils. retrouvé de laisser faire au temps pour l'entier éclaircissement de ce mystère, et cependant de quitter Delphes, qu'il doit regarder comme un exil , pour passer à Athènes , sa véritable patrie , où le, sceptre l'atlend avec la. plus riante fortune. « Vous ne répondez point, » ajoute-t-il ; pourquoi détourner vos regards ? » d'où viçnt cette rêverie subite où se plonge votre j> esprit? Ah! qu'une tristesse qui suit, de si près » la douceur de nos embrassemens, cause d'inquié^ » tude à un père tendre ! »
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Seigneur, les choses, envisagées dans différentes situations, paraissent sous des faeës fort différentes. Je ne puis que bénir ina. destinée de m*avoir rendu un père tel que vous. Mais si vous désirez de savoir le sujet de mes craintes, lé voici. Je sais que la nation athénienne, fière de son origine , se vante de ne la devoir qu'au pays même qu'elle habite. De quel œil regardera-t-elle le fils naturel d'un étranger? Le mépris est le moindre outfage qu'elle réserve à ma faiblesse, si je me réduis à la condition privée. Tâcherai-je de me faire un nom parmi les grands? le peuple me haïra ; la grandeur est pour lui un objet d'envie. D'un autre côté, les bons citoyens dont la sage politique est de se renfermer dans la sphère d'une vie privée , riront de ma témérité si j'ose me mêler d'intrigues , chose toujours dangereuse dans une république. Je veux que la faveur m*élève aux preiniers rangs : que ne dois-je pas craindre, dans un Etat où les chefs ne souffrent point de rivaux? Etitrerai-je enfin dans une maison étrangère, pour y voir une femme irritée d'avoir eu part à vos peines , sans espoir de partager votre bonheur? Hé! comment Creuse ne haïrait-elle pas l'objet de votre tendresse, se voyant privée d'un pareil gage de son hymen? Car enfin , votre cœur penchera de
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son côté OU du mien. Sa je lui enlève votre affection , quel affreux désordre dans votre maison! Vous savez trop les funestes effets d'un amour qui se croit outragé, x\près tout^ seigneur, votre épouse privée d'héritiers excite ma compassion. Issue d*un sang* illustre, elle mérite un autre sort. Vainement , vous faites briller la couronne à mes yeux ; son éclat ne m*éblouit pas assez pour me cacher les maux qa'elle renferme. Est-ce vivre heureux que d'être environné de frayeurs et de soucis? Oui, je préfère la félicité d'un homme qui ne rend compte de son loisir qu'à lui seul, à celle d'un roi qu'une crainte éternelle rend ami des méchans et ennemi des bons. Peut-être répond rez-vous que l'abondance et les trésors sont préférables à la situation où je me voi^. Non, seigneur, non , je ne puis m accommoder des peines et de l'inquiéMKÏe qui sont attachées aux grandes richesses. Laissezmoi jouir sans chagrin de mon heureuse médiocrité ;^t soyez vous-même le juge de mon bonheur. Ua doux loisir,' point de trouble, point d'envieux , telle est ma condition, Jamais je n'éprouvai» le plaisir crue} d'être supplanté par d'indignes concurrens. Les louanges des dieux et le service des étrangers partagent ma vie. Je renvoie les uns contens; il en revient d'autres, que j'ai toujours le plaisir de satisfaire , sans que l'habitude puisse rae rendre moins agi*éable à leurs yeux ; et ce qui
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me paraît un bien inestimable, c'est cpie mon cœur, d'accord avec mon devoir, contribue à me rendre vertueux et digne du dieu que* je sers. Jugez si je dois balancer entre ces biens et ceux que vous m'offrez; ou plutôt, permettez que je continue de vivre dans l'humble emploi où je me trouve, puisque, après tout, il est indifférent d'étrt heureux par les richesses ou par la médiocrité. • C'est là un de ces morceaux que la nature avoue dans tous les temps, et que Racine ' a fait heureusement passer sur notre théâtre. Xulhus n'y répond qu'en faisant entendre à son fils qu'il faut céder à sa nouvelle fortune , et que pour lui il va faire des sacrifices, et préparer un festin pour célébrer le jour de la naissance de son fils. Il le
' Voyez VAthaUe de Racine, acte II. scène VII, et autres scènes. Si mon ouvrage a quelque suite, parmi plusieurs discours ou traités qui le formeront, je ferai voir dans celui 4^ VimUation avec quel art et quelle finesse Racine a fondu le génie des anciens , sur tout celui d'Euripide avec le sien propre , pour s'en faire un tout nouveau. On y verra en détail la souplesse inimitable de cet ingénieux imitateur , qui a tourné en beautés suprêmes une infinité de tours et de traits naïfs , que tout l'artifice d'une traduction ne saurait lyen faire sentir. En attendant, si le lecteur veut bien jeter un coup d'oeil sur VJihaîie^ il reconnaîtra Jon dans Joas, au moins en partie, et les chœurs grecs dans les chœurs français , sans compter le plus grand nombre des plus l>eaux tours , et la noble simplicité de cette admirable tragédie , comme j'espère le développer quelque jour. ' J'indiquerai dans V Examen de cette pièce les imitations que le P, Brumoy en a eues Yue,
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nomme Ion, par altusion à la rencontre qu'il en a faite à l'issue du temple»; et, pour lever toutes ' les difficultés , il défend au chœur, sous peine de mort, d'apprendre cette nouvelle à Gréùse. Il veut en un mot qu'elle l'ignore , jusqu a ce qu'il prenne son temps pour la déterminer à souffrir un autre fils que le sien sur le trône d'Erechthée. A cette condition, le (ils consent de suivre son père à Athènes, et il ne désire rien autre chose pour combler ses vœux, que de retrouver pour mère une Athénienne.
Comme les femmes de Creuse prévoient les suites de cet oracle , malgré la défense de Xuthus , l'indignation l'emporte sur la crainte dans leurs esprits; et, plus fidèles au sang d'Erechthée qu'à un roi étranger, elles forment le dessein de découvrir à Creuse le secret de son époux , et de servir la vengeance de cette princesse et la liberté d'Athènes , en perdant Ion.