ACTE IIL
L'on reconnaît la prophétesse Théonoé à sa démarche grave et mystérieuse y et à ses paroles toutes fatidiques. Elle donne ordre à une de ses femmes de la précéder avec une lumière pour purifier Tair qu'elle va respirer, et à l'autre de passer le feu d'un flambeau sur sa route pour en ôter les souillures et la profanation. Puis elle veut qu'après sa prière faite, on reporte au palais la flamme sacrée.
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« Eh! fcien , dit-elle en apercevant Hélène, que ». pensez-vous de mes oracles/ Voici Ménélas, votre » époux , que v^us retrouvez privé de ses vaisseaux » et de la fausse Hélène. Malheureux prince, que » de dangers vous avez essuyés , sans savoir si vous » petouraere» dans votre patrie , ou si vous termix> nerez ici votre destin! Les dieux sont partagés, }) et Jupiter assemble aujourd'hui son conseil. » Junon, qui fut votre ennemie, vous devient fat- » vorïible , et souhaite votre retour dans la Grèce, » pour désabuser les Grecs au sujet d'Hélène. » Mais Vénus s'y oppose. Elle craint de paraître K> avoir reçu de Paris le prix de la beauté et la M Êiveur d'un hymen vénal. Du reste, votre sort » est dans mes mains. Je puis à mon gré prendre » le parti de Vénus ou de Junon; cacher ou ré- » vêler au roi mon frère votre arrivée en ces lieux, » vous perdre enfin , ou vous sauver. Il m'a laissé » ses ordres : je dois lui obéir. »
En efiet", elle se dispose, en apparence, à envoyer vers Théocljrmène, pour l'avertir que Ménâas est à Pharos. Hélène effrayée , se jette aux pieds de Théonoé, et lui tient ce discours : « Vous
' On peut voir , dans ma traduction, que Théonoë ne va point jiuqu^à donner cet ordre inhumain. C'est en suivant une conjecture de Scaliger , que le texte offre le sens adopté par Barnès et par le P. Brumoy. Gomme il y a certainement une erreur dans les manuscrits, f ai préféré la correction de Rciske , qui est beaucoup plus naturelle.
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» me voyez à vos genoux , princesse , et sur ce >* tombeau qui sert d'asile à deux malheureux. » N'aurais-je retrouvé mon époux après tant de » périls 9 que pour le voir mourir! Ne révélez pas, » je vous en conjure, un secret qui nous est si cher, » et n'achetez pas l'amitié d'un firère barbare au » prix de toute votre piété. Songez plutôt que les w dieux haïssant l'injustice et la violence, veulent )) que chacun jouisse de ses biens légitimes, et non » pas de ses rapines. L'abondance que produit » l'injustice est abominable à leurs yeux. La terre » et l'air sont des biens communs dont les dieux » permettent l'usage; mais ils ne souffrent pas M qu'on s'enrichisse impunément aux dép^fis des » malheureux. Cest par leur ordre et pour mon » malheur que Mercure m'a transportée en ces » lieux. Je fus confiée au roi votre père, afin qu'il n me rendit à cet ^k>ux qui me redemande au- » jourd'hui. Comment remplira-t-on ce devoir, si » Ménélas meurt? C'est à vous, madame, de res- » pecter les dieux , et les mânes de votre père. , » Veulent-ils qu'on retienne un dépôt qui n'ap- » partient pas à l'Egypte? Non , sans doute* Il est » donc de votre équité de suivre plutôt les volon- » tés d'un père juste, que de servir la violence » d'un frère cruel : et ne serait-ce pas une tache » pour un cœur dépositaire des se^ets divins , » qu'on le vît violer les ordres paternels , pour
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n seconder Finliumanitë ? Les profonds mystères » vous sont dévoilés; l'avenir , le présent, le passé » vous sont connus ; et vous ignoreriez les lois de » l'équité! Mettez votre gloire, madame, à me » tirer du sein de l'infortune où vous me voyez. a> Le nom d'Hélène est odieux à tous les mortels. » Les Grecs me traitent d'épouse perfide. Souffrez )) que mon retour à Sparte les détrompe. Ma pré- » sence seule les convaincra que c'est la querelle n de deux- divinités qui les a perdus , et non pas n moi qui les ai trahis. Par-là , vous me rendrez » l'honneur et les hiens dont je ne jouis plus. » Vous procurerez un époux à ma fille, et vous » mettrez fin à toutes nos disgrâces. Hélas ! si la » mort m'eût enlevé Ménélas loin de ces lieux , » je le pleurerais ahsent : mais les dieux me l'ont *> rendu; et je le verrais périr! Daignez, je vous » supplie, m'épargner cet horrible spectacle. M Montrez-vous fille équitable d'un père si juste. » Est-il rien de plus glorieux pour les enfans, que » d'héritCT de la vertu de leurs pères? »
Théonoé convient qn*Hélène est digne de compassion. <c Mais je voudrais , dit-elle , entendre ce I) que dira Ménélas. N'attendez point, répond-il, » que je tombe à yos genoux, et que je flétrisse par » des larmes les lauriers que j'ai cueillis à Troie. » Je sais qu'un héros ne doit point rougir de pleu- » rer dans là situation où je me trouve. Mais ma
» fortune passée ma rendu le coeur trop haut pour • ^nner la moindre apparence de faiblesse*. Si D donc vous jugeai y Madame , que ce soit une ac- » tion digne de vous de sauver un prince infortune, » et de me rendre mon épouse, rendez-la, sauvez-- » nous : sinon, accoutumé à être malheureux , je )) ne le serai pas sans y être préparé. , Mais je voue » déclare que vous en serez plus coupable. Toute-* » fois, je vais faire ce que je crois pouvoir hasarder » sans hcmte , et ce qui sera , sans doute , capable » de vous toucher. Je m'adresserai aux mânes de n votre père. Sage roi que renferme ce tombeati , » prête l'oreille à mes vœux. Rends-mei Tépou^ » que les dieux te chargèrent de me garder. Si » la mort te met hors d'état de me satisfaire par » toi-même , voici la princesse ta fille qui tient » ma destinée entre ses mains : voudrait-elle ternir » la gloire d'un père si respectable ? Dieu des en- » fers, j'ose encore t'implorer. Combien de vie- » timést'ai-je immolées pour Hélène! Rends-les » moi , ou fais qu'une princesse qui semble ne pas » dégénérer de la vertu paternelle , me rende mon » épouse. Au reste. Madame, si vous m'en.privez, » il est bon de vous apprendre ce qu'elle a passé » sous silence. Sachez donc qu'elle et moi nous » avons fait un serment de disputer sa conquête à » votre frère au prix de notre vie. En un mot , il » faut qu'il meure ou qu'il me tue. Que s'il refuse
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» le combat; et qu'il n(m»£bnce par la feiim jùscpes » dans cet Mie , j'ai juré de retirer je poignard H encore tout jsanglant du sein d'Hëlène,^^ur le » plonger dans le mien. Notre sang coulers^si^ » les cendres de votre père , et son tombeau de- » viendra le nôtre : monument étemel de Ton- » trage cpie vous lui ferez, et sourceintarissable de » regrets pour vous! Assurez-vous bien qu'Hélène » ne sera ni au roi d'Egypte , ni à aucun autre, et n que je l'emmènerai , sinon dans la Grèce, du i> moins dans la région des morts. Mais sied-il de B m'attendrir? Plus béros que malbeureui^,, je » préfère ma gloire à votre pitié. Vous pouvez me D faire mourir ; je mourrai glorieux ; ou plutôt , » croyez-moi, ayez soin de votre propre ^oire, p» et rendez-nous justice. »
Le choeur avertit Théonoé de prendre garde à la sentence qu'elle va prononcer. Mais Théonoé avait déjà pris le parti de l'équité ^ avant que d'entendre HélèneetMénéla3. C'était pour leséprouver qu'elle feignait. Aussi leur promet-elle le secret à l'égard de Théoclymène , sans crainte de blesser son devoir , puisque par-là elle acquitte , autant qu'il lui est possible, la parole de son père, et rend service à son frère en refusant de seconder sa barhajrie. Elle conseille à Ménélas de se rendre Vénuâ propice , et elle le laisse concerter avec Hélène les moyens de s'évader.
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Cette conférence, sur une affaire si difficile, est traitée de i^ianière à montrer parfaitement l'eml)arras où ils se trouvent ; car Ménélas propose un yarti : puis on y trouve un obstacle. Il en imagine un autre avec aussi peu de succès. Tuera-t-il Théodymène? Quelle apparence que sa sœur le permit? D'ailleurs, comment fuir sans vaisseaux ? Tous ceux de Ménélas ont été brisés.
Hélène est plus heureuse en ressources. Elle propose à son mari le dessein qu'elle a de le £siire passer pour mort. Mais comme Ménélas ne voit pas où conduit cet artifice, elle développe peu à peu son projet , et prévient aussi le dénoûment qu'il aurait fallu seulement préparer. C'est un défaut que nous avons souvent observé dans Euripide. Il est vrai pourtant que le projet est si hardi et d'une exécution si délicate , qu'il laiase encore aux spectateurs tout le plaisir de Fattente.
La princesse veut que Ménélaa ne quitte point le tombeau de Protée, qui est un asile sacré , tandis qu'elle ira préparer les ressorts que nous dirons dans la suite. Mais avant que de rentrer dans le palais, elle invoque Junon et Vénus avec beaucoup d'ardeur. Ce qu elle dit à Vénus est singuher. c< O Vénus ! cessez de poursuivre les tristes 9> jours de cdle qui vous a procuré la palme de la » beauté. Ne vous suffit-il pas des maux véritables » que vous m^avez faits , en livrant une fausse
TRAGÉDIE d'eUHIPIDE. Si
» Hélène aux Troyens? Si vous voulez ma mort^ » souffrez que je meure au moins dans ma patrie. » Ëtes-vous donc ii^atiable de maux ? Faut-il que » vous vous repaissiez de passions^ de rage et dTior- M reurs? Faut-il que les amours ensanglantés rem- }) plissent nos maisons de carnage ? Ah ! si vous » étiez ce que vous devez être, vous seriez la plus » aimable des déesses. »