‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 10Chapitre 48 sur 101 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ION, CREUSE, LE CHOEUR

ION

Aux traits de votre visage , madame , pourraisje méconnaître la noblesse de votre origine e\ celle de vos sentimens? Lorsque l'âme est au-dossus du vulgaire, la figure en porte l'enqpreinte

Diqitized by VjOOÇIC

Mais que vois-je? vos yeux se remplissent de larmes;... ce temple, où d'ordinaire on trouve la paix et le bonheur, semble vous inspirer la tristesse ! Daignez, ô femme respectable, m'apprendre ce qui cause vos peines.

CREUSE

O étranger, mes pleurs doivent sans doute vous surprendre; mais, à Faspect du temple d'Apol- Jon , je n'ai pu me défendre d'un douloureux souvenir. Mon cœur était loin de ces lieux; ma patrie était présente à ma pensée.... 0 fenames infortunées! ô divinités criminelles! A qui donc avoi'r recours, si nous sommes les victimes de l'injustice de nos maîtres?

ION

Quel est donc ce mystère , madame ? d'où vient ce secret désespoir?

CREUSE

N'exigez pas* que je m'explique; oubliez ce qœ je viens de dire : moi-même j'aurai la force d'imposer silence à ma douleur.

ION

Saignez m'apprendre qui vous êtes. Quelle est

' Grec: « De rien. Je détends Parc. Je me tais Ichdessus ; et vous , n ne vous en inquiétez point» » Je détends Tare , c'est-à-dire : je suis un peu soulagée de ma douleur.

jt?^v«àï-'--

220 ION

votre terre natale? de quel nom dois-je vous appeler?

CRÉXTSE.

Créiise est mon nom; je suis fille d'Erechthée; Athènes est le lieu qui m'a vu naître.

lOlï.

Princesse y dont la patrie n'est pas moins illustre que le sang, recevez l'hommage du respect que votre présence m'inspire.

CRÉtJSE.

0 étranger! à cet égard, il est .vrai, je parais heureuse ; mais à d'autres , que je suis à plaindre !

ION

* Souffrez que je m'instruise auprès de vous de

la vérité d'un récit merveilleux.

CREUSE

Parlez; si je puis vous satisfaire, vous m'y voyez disposée.

L'aïeul de votre père était, dit-on, fils de la Terre?

CREUSE

Telle fut en effet la glorieuse origine d'Erich-

thonius Infortunée! que me sert mon illustre.

naissance ?

Diqitized by VjOOÇIC

XnAGéDIE D^BURIPIDE, 221

"^ ion.

Est-il vrai que Minerve le reçut dans ses bras?

CREUSE

Oui , elle le prit dans ses bras, quoiqu'elle ne lui eût point donné le jour ".

ION

Le remit-elle à d'autres, comme il paraît par 1% tableau où cette action est représentée ?

CREUSE

Elle confia ce dépôt aux filles de Cécrops. L'enfant ne pouvait point être aperçu.

ION

On raconle que les nymphes ouvrirent la corbeille.

CREUSE

Elles expièrent leur curiosité et teignirent les rochers de leur sang.

Continuez 9 je vous prie, et dites-moi s'il faut croire ce que publie la renommée.

' Cette circonstance est aj ontëe par respect pour Pallas . Vulcain était amoiireux4e cette déesse lorsqu'il dey int père d'Érichthonius ; mais il n« put point obtenir d'elle uo retour de tendresse , ni la forcer ôm se rendre à ses désits.

222 ION

CREUSE

Que voulez -vous savoir? parlez ^ aucun soin pressant ne m'empêche de vous satisfaire.

ION

Est-il vrai qu'Erechthée ait fait périr vos aœurs?

CREUSE

Il osa les immoler pour sauver son pays.

lOIÎ*

Et comment échappâtes-vous seule à la mort?

CREUSE

Mon âge tendre prévint ma perte* J'étais ignire les bras de ma mère.

ION

La terre , comme on l'assure , a-t-elle englouti votre père?

CREUSE

Neptune l'a fait périr d'un coup de son trident *.

lOW.

On appelle Macra le rocher même....

CREUSE

Qu'avez-vous dit ? quel mot est sorti de votre bouche?... è trop amer souvenir!

' Nepttme frapt>â le rociNer qui sVntr'ooVrH imn "ètt^Ûiêe, H vengea ainsi son fih Eumolpus , qu'Ébeditfaa!^ atait ttié.

TRAGÉDIE D^EUHIPIDIS, 223

lOH.

Ce lieu est cher au dieu ^e j'adore, et il l'honore souvent de sa présence '.

CREUSÉ

Il lui est cher! — Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais vu !

Eh! quoi, haïssez vous ce que le dieu chérit?

CREUSE

Non, étranger, mais dans cet antre même il s'est commis de honteux forfaits ^.

Quel est celui des Athéniens auquel vous êtes unie par les nœuds de l'hyménée?

CREUSE

Aucun des citoyens n'a reçu ma main ; un étranger l'a obtenue.

ION

Sans doute il est d'un sang illustre?

ION

C'est Xuthus, fils d'Eole, issu de Jupiter même.

' ' Littéralement : « Le diea de Pythe Vhonore , ainsi que les éclairs pythiens. » C'est une métaphore pour exprimer la splendeur de ses rayons , ou une allusion aux éclairs ^u'on observait comme des présages et sur lesquels on consultait ce dieu.

^ Peut-être ces dernitrs mots sont-ils dits à part, puisqu'Ion ne les relèye point.

224 I<ÏN,

ION

Par quel éyériement un étranger est-il devenu votre époux?

CREUSE

Vous savez que TEubée est voisine de notre Attique.

Un bras de mer étroit est, dit-oii, la seule limite qui les sépare.

CREUSE

Xuthus a aidé les Athéniens à s'en rendre maîtres.

ION

Et après les avoir secourus , il mérita de vous être uni ?

CREUSE

Je fus le prix de sa valeur, et servis de dot à la guerre.

ION

Venez-vous seule consulter Toracle , ou votre époux suit-il vos pas ?

CREUSE

Mon époux m'accompagne. Il s'est arrêté à Tantre de Trophonius.

ION

Est-ce la curiosité seule qui l'y attire?

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 226

CRÉU$£.

Il veut interroger à la fois cet oracle et celui de Phébus sur uii objet qui l'intéresse ^

ION

S'agit-il des fruits de la terre , ou ses enfans sontils Fobjet de ses prières?

CREUSE

Nous sommes sans postérité, quoique soumis depuis long-temps au joug de Thyméilée.

ION

Ainsi vous n'avez jamais été mère?

CRJÊUSE.

Hélas ! Apollon sait quelle est mon infortune.

ION

Au sein des grandeurs et de l'opulence , vous êtes bien malheureuse !

CREUSE

Yous-même, qui paraissez sensible à mes peines, jeune homme, qui étes-vous? quelle est la mère fortunée qui vous a donné le jour?

' L*oracle de Trophonius et celui du temple même d'Apollon étaient sépares. Les hommes prudens et superstitieux les consultaient tous les deux à la fois.

Diqitized by

ION

Je suis le serviteur du dieu, et c'est là le seul nom dont je me glorifie.

CREUSE

La ville vous a-t-elle donné à lui , ou avez-vous été vendu comme esclave?

ION

Hélas! je m'ignore moi-même , et je sais seulement que j'appartiens à Phébus.

CREUSE

Vous êtes touché de mon sort; le vôtre excite ma pitié.

ION

Qu'il est triste de ne point connaître ceux auxquels on doit l'existence !

CREUSE

Ce temple est-il le lieu de votre séjour?

ION

J'habite la maison du dieu , et je m'y livre au repos sans crainte.

CREUSE

En quel temps fûtes-vous transporté dans ce lieu?

ION

On m'a dit que ce fut dès ma plus tendre enfance.

TRAGEDIE d'eURIPIDE. 227

CREUSE

Quelle est ceHe des Delphiennes qui vous a nourri de son lait?

ION

Je fus priv.c dès ma naissance de l'aliment que m'avait destiné la nature.

CREUSE

Et quel secours , ô infortuné , soutint votre faible vie? (àpart,) Hélas ! son malheur est pareil au mien.

ION

La prétresse du dieu me tint lieu de mère.

CREUSE

Après avoir atteint l'âge d'homme, par quel moyen avez-vous pourvu à votre subsistance?

ION

Cet autel m'a nourri et j'ai eu part aux dons des étrangers qui accourent enfouie en ces lieux.

CREUSE

Oh! que je plains la femme infortunée, quelle que soit sa famille et son nom , à qui vous devez la naissance!

ION

Hélas ! peut-être en doit-elle rougir !

Diqitized by

228 ION

€RÉUSE.

Vous possédez sans doute quelque bien ? vos vêtemens annoncent l'aisance.

. . lOK.

Le dieu que je sers pourvoit à tous mes besoins.

CREUSE

N'avez-vous fait aucune recherche pour découvrir les auteurs de vos jours?

ION

Je n'ai aucun indice qui puisse me diriger ni aucun signe auquel ils pussent me reconnaîu'e.

CREUSE

Hélas !.... je connais une femme malheureuse, dont le sort çst semblable au sort de votre mère.

ION

Quelle est-elle ? parlez.... Ah ! si vous pouviez me donner quelque espérance !

CREUSE

C'est elle qui m'engage à précéder mon époux dans ce temple. -•

ION

Que desire-t-elle ? Madame, comptez sur mon zèle.

CliÉUSE.

Elle voudrait consulter Foracle en secret.

ION

Expliquez-vous. Je suis prêt à seconder son désir et le vôtre.

CREUSE

Sachez donc... Je ne puis achever; la pudeur m'impose silence.

ION

Si vous ne surmontez cette faiblesse, tous vos vœux seront inutiles ^

CREUSE

Cette aniîe dont je vous parle reçut Apollon dans ses hr as.

Apollon dans les hras d'une simple mortelle! 0 étrangère , quel blasphème !

CREUSE

Le dieu la rendit mère d'un fils : elle avait ellemême un père qui n'eût pas supporté sa honte , et aux yeux duquel elle réussit à la cacher.

ION

Non, ce n'est pas un dieu qui fut l'auteur de son crime.

' Grec : CPest une déesse paresseuse. Les Athéniennes ayaient éri^é un teihple à la Pudeur.

23o ION ,

CREUSE

Ah ! croyez que son malheur est tel qu'il est raconté par elle.

ION

S'il est vrai que le dieu l'ait aimée, que fit-elle après être devenue mère?

CREUSE

Elle exposa l'enfant hors de la maison paternelle.

Vit-il encore, et jouit-il de la lumière?

CREUSE

On l'ignore, et c*est-là le sujet sur lequel je dois consulter l'oracle.

ION

S'il n'est plus, quelle fin doit avoir terminé sa

vie?

CREUSE

L'infortunée tremhle qu'il ne soit devenu Ja proie des bétes sauvages.

ION

Qu'est-ce qui lui inspire cette crainte funeste?

CREUSE

Après l'avoir exposé, elle revint visiter la place 011 elle l'avait laissé, et ne le trouva .plus.

ION

Aperçut-elle quelque trace de sang?

Elle assure n'en avoir trouvé aucune, en examinant avec soin tous les lieux d'alentour.

lOW.

Quel temps s'est écoulé depuis ce triste événement?

CRÉtJSE.

Si cet enfant vivait, il aurait à peu près votre âge ^

ION

Le dieu n'est pas juste envers elle, et je plains une malheureuse mère.

CREUSE

Dès-lors elle a perdu ce titre, çt ne l'a jamais recouvré.

ION

Mais si Phébus élevait en secret cet enfant ?

CREUSE

Peut-il sans injustice se réserver la jouissance d'un bien qu'un autre partage?

' £^t nunc œquali tecum pubescêret œvo,

yiï^.Aeneid.lil.

lOK.

Dieu ! que sa destinée a de rapport à mon infortune !

CREUSE

Ah! sans doute, jeune étranger, vous faites aussi couler les pleurs d'une tefidre mère!

ION

Ah! ne réveillez pas dans mon cœur un sentiment si douloureux.

CREUSE

J'obéis. A votre tour, ne refusez pas de satisfaire à ma prière.

ION

Princesse, votre récit offre une circonstance bien malheureuse.

CREUSE

Eh ! toutes semblent réunies pour accabler une infortunée !

ION

Pensez-vous que le dieu nous révèle ce qu'il veut envelopper des ombres du mystère ?

CREUSE

Oui ; si ce trépied est Foracle -commun de la Grèce , nous obtiendrons une réponse.

ION

Cette action ternit sa gloire : la mettre sous ses yeux, serait risquer de lui déplaire.

TKAGÉDIE d'eURIPIDE. 233

CREUSE

Eh ! la triste victime de sa passion .imprudente est-elle donc moins à plaindre?

tON.

Non , personne n'osera porter au dieu votre demande téméraire : celui qui dans son temple oserait lui reprocher un crime, serait puni de* son audace. Retirez-vous; cessez d'offenser Apollon. Quelle démence de prétendre forcer les dieux, lorscju'ils s*y refusent , à déclarer leur volonté suprême par le vol des oiseaux ou par les entrailles des victimes ! Les hiens qui leur sont arrachés et qu'on possède contre leur gré, nous deviennent toujouris funestes ; et les seuls dignes de notre estime sont ceux que nous tenons de leur main libérale.

LE CHOEUR

Oh ! que la vie humaine offre d'étranges catastrophes! combien de formes diverses la fortune revêt à nos yeux! A peine dans ce nombre immense, en est- il une pour le bonheur.

GRÉUSK.

0 Apollon! celle qui, bien qu'absente, parle ici par ma bouche , a droit de t'accuser d'injustice. Après avoir laissé périr ton fils , tu ne daignes pas lui répondre lorsqu'elle consulte ton oracle ; s'il

204 ION

ne vit plus , lu la prives de la douceur de lui rendre les honneurs funèbres; s'il vit, tu lui refuses le bonheur de le voir. Je me soumets à cette loi rigoureuse, et f)uisque le dieu s'en offense, je retire mon humble prière. 0 étranger , voici mon époux qui s'avance ; il sort de l'antre de Trophonius : ne lui faites point part des aveux que je tiens de vous faire , de peur que ce service rendu en secret à une amie ne m'attire quelque reproche, et que mes paroles ne soient mal interprétées ; car telle est l'injustice des hommes : ils jugent de nos sentimens , par ceux de quelques femmes qui déshonorent notre sexe, et ce n'est qu'avec défiance qu'ils nous accordent leur estime.

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