‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 10Chapitre 53 sur 101 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

L£ft MEMES, XUTHUS.

XUTHUS.

Sois heureux, ô mon fils! car j'ai droit de t'appeler ainsi.

ION

O roi !^ je suis heureux; vous-même ne vous livrez point à. de vains transports , et nous n'aurons point formé l'un pour l'autre de téméraires vœux.

XUTHUS.

Donne-moi cette main chérie , que je la couvre de mes baisers, que je te, presse dans mes bras.

lOW.

0 étranger ! revenez à vous-même ; un dieu sans doute vous égare.

XUTHUS.

Ma raison n'est point égarée ; en retrouvant, l'objet le plus cher à mon cœur, pourquoi ne lui témoignerais-je pas ma tendresse ?

ION

Arrête, téméraire, et ne profane pas les couronnes du dieu.

242 lOH ,

XVTHUS.

Je te presserai contre mon sein.... Je ne viens point ravir un bien qui ne m'appartient pas, je retrouve ce qui est à moi , ce qui doit faire mon bonheur.

ION

Si tu ne t'ëloignes à l'instant, cet arc va te percer le cœur.

.XUTBUS.

Pourquoi t'obstiner à fuir celui que tu dois chérir?

ION

Je dois réprimer la fureur qui t'aveugle.

XtTTHUS.

Frappe donc , malheureux , et sois le meurtrier de ton père.

lOW.

Vous, mon père? 0 ridicule artifice!

XUTBUS.

Ecoute , et donne-moi le temps d'expliquer ce mystère.

ION

Et que pourriez-vous me dire?

XUTHUS.

Je suis ton père , tu es mon fils.

lOK.

Qui l'assure?

XUTHUS.

Apollon , le dieu même qui a soutenu ton enfance.

Vous n*avez d'autre témoin que vous-même.

XUTHUS-

L'oracle est mon garant.

ION

Vous interprétez mal ses paroles énigmatiques.

XUTHUS.

N'ai- je pas entendu clairement la voix du dieu?

ÏON.

Qu'a-t-ildit?

XUTHUS

Que le premier qui s'offrirait à mes regards....

lOW

En quel lieu ?

XUTHUS.

Au sortir du sanctuaire.

ION

Achevez...

XUTHUS.

. • . Serait mon fils.

a44 ION,

ION

Voire fils ? A titre d'adoption , ou ne dé votre sang?

XUTHUS.

Il m'est donné à titre d'adoption , quoiqu'il m'appartienne déjà par le droit de la nature,

ION

Et c'est moi le premier qui ai arrêté vos pas?

XUTHUS.

Toi-même, ô mon cher fils!

ION

0 coup étrange de la fortune !

XUTHUS.

J'en suis frappé comme toi.

ION

Ah ! daignez m'apprendre quelle est la mère à qui je dois le jour.

XUTHUS.

Moi-même je l'ignore.

Phébus ne Fa-t-il point nommée?

XUTHUS.

Dans le transport de joie que m'a causé cet oracle , j'ai négligé de m'instruire de cette circonstance.

ION

Serais-je fils de voire épouse*?

XUTHUS*

Elle fut toujours ste'rile.

ion.

A quel titre puis-je donc vous appartenir?

XUTHUS.

Le dieu seul connaît ce mystère,

* Cette question d'Ion et la réponse de Xathns supposent une correctimi. Dans le texte des manuscrits et des éditions , elle» sont l'une et l'autre fort différentes. Voici le sens qu'elles présentent :

lOV.

J'ai donc eu la terre pour mère ?

XUTHVS.

•La terre ne Êùt'pas d'enfans. ^

Ce vfers m'a paru peu digne d'Euripide , et en examinant attentivement le texte , j'ai cru y reconnaître les traces de la leçon originale ou du moins en pénétrer le sens. Je la joins ici telle que je l'ai rétablie :

Tys «s ixxéfvxK firirpéç j

soreos.

où ys ra> rixttt rixvx lOV.

Hac igitur Qatus sum matre ( Creusa ? )

XUTBVS.

Nunquam parit liberos.

246 ION

> loir.

Portons ailleurs nos regards.

XUTHUS.

C'est le plus sage.

ION

L'amour ne vous a-t-il point rendu père ?

XUTHUS.

L'amour sans doute égara ma jeunesse.

lOlf.

Avant votre alliance avec la fille 4'Erechtliëe?

ÎUTHUS.

Depuis que l'hymen m'unit à elle , je lui suis demeuré fidèle.

Mon âge permet-il de croire que vous m'ayez fait naître avant cet hy menée?'

XUTHUS.

Le temps s'accorde avec ton âge.

ION

Mais comment aurais- je été transporté en ces lieux?

xuTaus.

Songe à la distance qui sépare Delphes de ta patrie.

TRAGÉDIE d'eURIPIDE, ll^'J

lOV.

£st-çe la première fois que vous visitez le rocher de Pytho?

XUTHUS.

J'y suis venu autrefois pour célébrer les fêtes de Bacchus.

Quel citoyen de Delphes * exerça à votre ^ard rhospitalité ?

XUTHUS.

Celui qui m'associa au culte des jeunes Delphiennes....

lOH.

Aux mystères sacrés ?

XtJTHirS.

Et aux fêtes des saintes Ménades.

lOV.

Bacchus ne troubla-t41 point votre raison?

XUTBtTS.

L'ivresse suit toujours les plaisirs auxquels ce dieu préside.

ION

Ma naissance n'est plus un mystère.

' LHtéralemenl : Lequel ék» Pr»xènes. GéUkni àe» officiers publics , chargés d'accumUic ks totngers.

XUTHUS,

0 înon fils ! le ciel te rend à mes voetH:«

lOK.

Mais par quel événement me trouvé-je transporté dans ce temple?

XUTHUS.

Sans doute tu y fus exposé par celle qui te mit au n^onde.

ION

•Heureux du moins d*avoir été soustrait à l'esclavage!

XUTHUS.

CSier fils, livre-toi à ton: père*

ION

Je dois ajouter foi à l'oracle du dieu.

XUTHUS.

Tu roffenserais d'en douter encore. ^

ION

Eh! quelle plus glorieuse origine. . • •

XUTHUS.

Que j'aime à t'en voir satisfait!

ION

Que d'être issu du sang de Jupiter ^

' Xutlius étail fiis d'Éole et petit-fils de Jupiter. — Jl y a un ^ens cache sons ces paroles , etimeaUusionftu yéritablepére d'Ion.

^; TRAGEDIE d'eURIPIDE. 2^9

XtTTHUS*

Telfe^st ta destinée.

ION

Est-il bien vrai (jue j*aie devantles yeux Fauteur de mes jours , et puis-je enfin lui témoigner ma tendresse filiale?

XUTHUS.

C'est le dieu lui-taême qui te le fait connaître.

ION

O mon père! recevez mon hommage et les premiers vœux de mon cœur,

XUTHDV;

Je reçois avec transport les accens de ta voix chérîK

ION

Jour à jamais fortuné !

XUTHUS%

O jour qui termines mes peines I

Et vous, ô mère chérie! quand pourrai- je jouir du bonheur de vous voir? 0 qui que vous soyez ^

rendez-vous au pieux désir qui me presse!

Mais que dis-je? hélas ! peut-être elle n'est plus , et c'est en vain que ma voix l'appelle.

LE CHOEUR

Je. partage le bonheur de ceux, à qui j'appar-

tiens. Mais qu'il ip'eût été doux de voir aussi ma maîtresse heureuse, et des enfaiis «ôrtis de son sein , devenir le ferme appui de la maison d'Erechthéel

XIJXHXJS*

Mon fî]s, le dieu bienfaisant qui te rend à met vœux,, a dirigé les événemens pour notre félicité commune. Tu es impatient de connaître celle à qui tu dois la vie; ^t moi , cher enfant, de revoir la mère de mon fils. Mais laissons au temps à éclaircir ce , mystère. Quitte le lieu sacré qui fut celui de ton exil ; rentre avec moi dans Athènes; suis les projets et le destin de ton père; viens partager son trône et ses richesses; ne crains plus qu'on te reproche ta naissance et ta pauvreté , vois régner à leur place la noblesse et l'opulence. Mais tu ne réponds point? mon fils , pourquoi détourner tes regards? quelle inquiétude t'agite? Un passage si prompt de la joie à la trist^se, alarme la tendresse d'un père*

Ce qu*on n'a vu long-temps que dans Téloignement, nous affecte de près d'une façon bien différente. Je rends grâces à ma destinée qui m*a fsât retrouver un père tel que vous; mais écoutez, Je vous prie , ce qui fait le sujet de mes craintes. Je sais que la mation Athénienne, fière de soa ori-

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 25 1

gine, se yaate de ne la devoir qu'au pays même qu'elle habite; de quel œil verrait-elle le fils natu« rcl d'un étranger? Le mépris est le moindre outrage qu'elle réserve à ma Ëiiblesse, si je me renferme dans la condition d'un particulier». Tâcherai-je dé me faire un nom parmi les grands? lepeuple me haïra : la grandeur est pour lui un objet d'envie. D'un autre côté, les bons citoyens, dont la sage politique est de se renfermer dans la sphère d'une vie privée, riront de ma témérité si j'ose parcourir une carrière périlleuse au sein d'une république agitée. Je veux que la faveur m'élève aux premiers rangs : que ne dois-je pas craindre dans un Etat où les chefs ne souffrent point de rivaux? Entrerai-je enfin dans une maison étrangère, pour y voir une femme irritée d'avoir eu part à vos peines , sans espoir de partager votre bonheur? Vous verra-t-elle sans jalousie jouir d'un bien dont elle est privée? L'objet de votre t«idresse sera bientôt celui de sa haine : vous m'abandonnerez pour lui plaire ; ou si vous paraissez pencher en ma faveur, vous plongerez votre maison dans le trouble; et je frémis à la pensée des excès on la vengeance peut entraîner une femme outragée. Enfin, mon père, le sort de celle qui vous est unie excite ma compassion ; je souffrirais d^ la vœr

' J'emploie la traduction du P. Bruqioy diins nne partie de ce* disfconrs. . ^ •

352 lON,^

vieillir dans l'abanclon , privée du doux nom de mère : issue d'un sang illustre y elle est digne d'une autre destinée. En vain vous me vantez les charmes de la royauté : au dehors elle a des attraits; mais au fond du palais on trouve la tristesse. Et comment vivre heureux au sein de la défiance et dans de perpétuelles alatmes? J*aime mieux couler en paix mes jours dans l'obscurité > que de trembler sur le trône, forcé de m'entourer d'amis lâches et vils, et de redouter la vertu. Mais For, direz-vous, a des charmes; il est doux de vivre dans l'opulence. Non, je ne pourrais supporter les malédictions du pauvre, et les soucis attachés aux richesses. Une fortune médiocre, une vie exempte de peines, voilà les seuls biens que j'envie. Et voyez quel est mon bonheur! le doux loisir, si cher à tous les honmies, est ma première jouissance ; nul chagrin ne vient le troubler. Aucun indigne concurrent n'ose me disputer la place que j'occupe ; pourrais-je en supporter l'idée? En célébrant les louanges des dieux, en m'entre tenant sans cesse de ces objets sublimes, je goûte le plaisir de faire et de voir des hommes heureux. Je renvoie les uns satisfaits ; d'autres étrangers les remplacent , sans que jamais l'habitude puisse me rendre moins agréable à leurs yeux; et ce qui doit faire l'objet des vœux de tous les mortels /la loi, d'accord avec la nature, m'or-

Digt^zed-by VjOOQ IC

TRAGÉDIE d'ptjuipide. 255

donne d'être vertueux, et d'offrir au dieu que je sers le sacrifice d'un cœur pur. En comparant cet état avec celui que la fortune me présente, pourrais-je m'empêcher de lui donner la préférence ? souffrez, mon père, que je vive pour moi-même €t que je n'immole point mon bonheur à de frivoles avantages. Il est indifférent d'être heureux par les richesses ou par la médiocrité.

LE CHOEUR

J'approuve ces généreux sentimens; puissent-ils prévenir les maux qui menaçaient une princesse à qui je suis dévouée »!

XUTHUS.

Mon fils, sache être heureux, et ne tiens plus un tel langage. Je veux , puisque enfin je te retrouvé, célébrer cet heureux jour par un festin public , et offrir les sacrifices que j'ai dû faire pour ta naissance. Mais, afin que Creuse n'en soit point jalouse, je prendrai pour prétexte les nœuds de l'hospitalité; je ne te reconnaîtrai pour mon fils que lorsque le temps m'aura fourni quelque

' Le chœur s'exprime moins clairement en grec ; il ne désigne Creuse que comme une personne qui lui est chère , et souhaite en général que les sentimens d'Ion s'accordent ayec son bonheur, en sorte que Xuthus peut supposer que c^est pour lui que le chœur fait des vœux. J'ai craint , par un excès de scrupule dans ma traduction , d'y jeter quelque obscurité } c'est pourquoi j'ai déterminé le sens et ôté toute ambiguité.

occaâon de la toucher en ta faveur; et, p^ur consacrer par ton nom la mémoire de cet heiH reux événement , Ion sera celui que tu recevras de ton pèrc^ Rends-toi auprès de tes amis peut les instruire de ton départ, et les inviter à la fête dont il est l'occasion. Vous, femmes Athéniennes, gardez-vous d'instruire la reine de ce que vous venez d'entendre : le ^lence^ ou la mort.

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