SCENE IV
ION, CREUSE, LE CHOEUR
lÔW.
Hélas ! quelle émotion involontaire j'éprouve à cette vue! 0 ma mère! voilà le berceau où vous cachâtes votre honte; votre sein refusa la nourriture à celui qu'il avait fait naître, et je fus dévoué dans ce temple à un service obscur. Objet des bontés du dieu et des rigueurs de la fortune , dans l'âge fait pour le bonheur et qui sollicite les tendres soins d'i^ne mère, je fus éloigné de son sein, privé de son amour et de ses douces caresses. Hélas 1 sans doute elle fut aussi malheureuse , celle qui eut un fils et ne put se livrer aux libres transports de sa tendresse! Offrons au dieu l'dbjet qui me retrace tant d'images douloureuses; qu'il 5oit enferïhé dans ce temple avec un secret funeste , et que je crains de pénétrer. Si c'est une esclave qui m'a donné le jour , il sera plus cruel pour moi de trouver ma mère , que d'ensevelir mon malheur dans le silence et dans l'oubli. 0 Phébus! que ce b^ceau te soit désormais consacré. ••• Mais que fais-je? C'est contrevenir à ses ordres ; il a voulu que ces symboles de ma naissance fussent conservés jusqu'à ce jour, afin que j'en fisse usage. Ouvrons.... il faut oser... puis-je changer h des-
Diqitized by
302 lO»,
tinée? Liens, bandelettes sacrées! è guirlandes entrelacées par une main chorie ! quels objets dérobez-vous à ma vue? pourquoi m'offrez-vous si tard Tespoir d'un bien tant désiré ? Comnie la riche enveloppe de celte corbeille précieuse est fraîche et bien conservée ! Le dieu , pendant tant d'années , n'a pas permis qu'elle reçût aucune atteinte*
CREUSE
Dieux! quel objet a frappé mes regards» !
LE CHOeUR.
Jusqi^'ici , princesse , vous avez su garder le silence.
Ah! comment pourrais- je me taire? cessez d'inutiles conseils... 0 mon fils î voici le berceau où lu fus placé par mes mains dans cet antre fatal où tu reçus le jour. Volons vers cet objet chéri... j'abandonne l'autel et je m'offre à la mort.
Saisissez celle femme criminelle : c est la fureur d'un dieu qui lui £ait quitter cet asile. Chargez se» mains de fers«
' XiOeaqiie Ion a parlé à la Py^e , il était éloigné de Tautel. Il «'en est i:approché dans l'instant où il voulait y déposer son berceau. Il sort ce berceau de son enveloppe. Creuse alors le yolt 4e près , k découvert y et le reconnaît subitement.
Diqitized by
TR AOÉDHg d'eURIPIDE . 3o3
Oui^ barbi|re(Si^ fr^pf^tez; car rien que la mort ne peut m'arracher ce tr^ésor , toi-même , et tous les biens qu^ je retrouve.
ION
0 cdmble d^audace! c'est moi dont elle pense s'emparer par ses artifices.
CRÉIfSE.
Non, mon cœur est sincère, et trouve en toi l'objet de sa tendresse. '
lOH.
En moi ? perfide , p«ftses-tu que j'aie oublié tes attentats?
ÇIIÉUSE.
Tu es mon fils; ah! reconnais les transports d'une mère.
lOH^
Cessez une ruse inutile, et qu'un mot peut confondre.
CREUSE
Parle, imeçrqge*-jnoi : c'est tout ce que je désire.
ION
Que renferme cette corbeille qui me servit de berceau?
GBÉOSE.
En l'ouvrant, les tapis dans j^squds je t'exposai doivent s'ofirir à ta vue»
3q4 ion,
ION
Sans les voir ^ les pouvez-vous décrire?
CREUSE
Si je ne le fais^ je consens à mourir.
ION
Achevez; et voyons jusqu'où vous pousserei Faudace.
CREUSE
Examine d'abord cette broderie que je iravaiUai dans mon enfance.
lOV.
Soyez plus claire et plus précise : combien estil d'ouvrages auxquels convient ce caractère ?
CREUSE
Il est facile de le connaître à l'imperfection du travail; qui indique une main Êdble et novice.
ion.
Ne croyez pas m'abuser par ces vïigues discours. Quel sujet représente le tapis dont vous parlez ?
CREUSE
Au milieu l'on voit la Gorgone.
lOTS.
0 dieux! qu'ai-je entendu? et quelle est donc ma destinée?
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 3o5
CREUSE
De» couleuvres se hérissent autour et offrait rimage de rimmortelle égide. .
ION
• Le voilà ; je dois remettre entre vos maint rou** vrage dont vous faites une description si fidèle.
CRÉUSE
0 voile, qui me rappeUes les premiers travaux de mon enfance !
ION
Est-ce là le seul gage que doiVe m'offrir ce berceau?
CREUSE
Il renferme des dragons d'or, antique présent de Minerve, qui veut que ces figures, placées auprès de no$ enfans, rappellent la mémoire d^Erichthonius, mon aïeul.
ION
Dans quel but? à quel usage?
crAusc.
Ces figures, mon fils, forment un collier précieux qui t'était destiné.
ION
Je vois Tomement que vous venez de décrire* Quel autre l'accompagne ?
Digitizec^ VjOOQIC
3o6 iOiN ,
CREUSE
Je posai près de loi un rameau d'olivier, détaché de Tarbre qui le premier germa sur le rôclier de Minerve. S'il n'a point été enlevé, il doit conserve? sa verdure ; car il fleurit sur une tige immortelle.
ION
0 ma mère î je vous retrouve , et je me livre à mes transports. Daignez , en les partageant, ouvrir vos bras aux embrassemens d'un fils.
CREUSE
•. 0 mon fik î ô ma vie ! tu m'es plus cher que le dieu qui m'éclaire. Qu*il pardonne à l'excès d'un acoQur réduit au désespoir , et que tu &is rénaître. Quoi! je te presse sur mon sein, toi que j'ai cru englouti dans les gOH&es ^outerrainâ, destiné dé^ sormais à habiter le sombre royauj»e de Proserpine !
Oui, chère et tendre mère! je ne suis mort en apparence que pour retivrcf dans vos bras»
LE CBQBUR.
0 cieux ! retentissez de mes cris d*allégresse î Comment donnerai-je l'essor aux transports de ma joie! Bonheur inespéré ! fortune inattendue! quel dieu propice vous envoie?
Diqitized-by
TRAGÉDIE D^BUfelPIDE. So/
lOW.
Que n'aurais-je point imaginié ayant de vous croire ma mère?
CREUSE
Je suis encore tremblante»
ION
Craigniez-vous .d'avoir perdu ce fils que vous serrez entre vos bras ?
CREUSE
L'espérance était morte dans mon cœur... Mais^ o proj^ëtesse, expliquez-nous ce mystère : qui a porte mon fils dans ce temple*? qui l'a remis entre vos mains i?...
lOIÏ.
C'est l'ouvrage du dieu. Ne songeons qu'à notre bonheur, et que le plaisir de nous revoir essuyé les larmes qu'a fait couler une séparation si cruelle.
<;RÉUSE.
Mon fils, tu m'as coûté des pleurs en sortant de mon sein , et ce n'est pas sans de douloureux gémis-
' Ces mots feront peut-être penser que la Pythie est restée sur la aoène. Cependant , comme elle ne parle point dés l'instant où elle a remis la cassette à Ion , j'ai cru devoir indiquer sa sortie , en marquant une nomrelle scène , et il me i>arait que ces questions de Creuse «'adressent à la Pytliie absente.
Digitize(
3o8 ION,
semens que je t'ai éloigné de ce sein maternel..
Mais je respire le même air que toi , mes lèvres
pressenties tiennes; que pourrait-il manquer à ma
félicité?
. lOIf.
Tout ce que la tendresse vous inspire, «je l'éprouve ainsi que vous.
CRÉTJSE.
Non, je ne serai plus. stérile et sans héritier. Ma maison trouve un appui et ma patrie un roi. Je vois revivre Ereçhthée ; les enfans de la Terre ne sont point ensevelis dans l'ombre de la nuit ; ils respirent, et le soleil répand sur eux sa bienfaisante lumière.
lOK.
O ma mère ! hâtons-nous de faire partager notre joie à l'auteur de mes jours.
CRÉIJSB.
Que dis-tu? à quel aveu me vois-J6 condamnée î
IQN.
Pourquoi ce trouble involontaire?
CnÈVSE.
Un autre , un autre fut ton père'.
' La distribatioD des personnages , dans ces trois vers^ est ua peu différente de celle du texte des manuscrits; mais ce- change • ment que MM. Tyrwlittt et Mus^raye ont propose , n'est pas considérable , et offre beaucoup de yraisemblance.
--OiqitizedbyVjOGQlS *
THAGÉDIE d'eURIPIDE. 509
tHeux ! ma naissance est illégitime !
CREUSE
Ah ! mon fils ^ les flambeaux de l'hymen nç Font point éclairée.
ION
Ainsi donc mon origine est vile et coupable? Achevez , ma mère , et que je sache du moins à qui je la dois.
• J'atteste ici Pallas.... . '
Pourquoi des sermens inutiles?
CRÉUSIEI.
Pallas qui préside aux rochers où l'on vit naître l'olivier et dont je suis souveraine.
Ne pourrai-je percer l'obscurité de ce mystère? • «
CREUSE
Dans ces grottes qui retentissent du doux chant de Philomèle , Apollon . . . * ^
Pourquoi prononcez-vous le nom sacré d'Apollon?
3io low,
CREUSE
C'est ce dieu qui me rendit mère.
ION
QuCv dites-vous?.... Que j'entende encore ces mots , qui font ma gloire et ma félicité.
Lorsque l'î^stre de la nuit parcourut, pour la dixième fois, la route qui lui est assignée, le fils du dieu vint au monde , et j'enveloppai sa naissance des ombres du mystère.
lO».
Ah ! si ce récit est sincère, qu'il est flatteur pour moi !
CRÉUSlB.
Je te couvris de ce tapis, ouvrage de mes jeunes mains : infortunée ! je n'osai ni te laver, ni te nourrir ; mon sein te refusa l'aliment maternel , et mes mains t'exposèrent dans un antre désert, en proie aux oiseî^ux dévorans, victime dévouée au farouche Pluton.
lOW.
0 ma mère î qu'osâtes-voùs faire !
CREUSE.'
La crainte me fit oublier la nature. Malgré moi, mon fils, je te livrai au supplice.
, TIIAOÉDIE d'eURIPIDE. 5i1
ION
E^ moi par un vœu impie j'ai demandé votre mor% !
Ah ! nos anciens malheurs et nos malheurs récens étaient également afireux. Maïs enfin , la fortune s'est lassée de nous persécuter. Un vent plus favorahle s'élève et nous ramène au port. Ah! puissions-nous désormais y vivre tranquilles et à l'abri de l'orage !
LE CHOEUR
Mortels, voyez et sachez qu'il n'est point de maux sans espoir.
lOH.
Fortune, qui changes chaque jour le sort des .mortels, pour les plonger dans l'infortune, ou pour leur faire goilter de nouveau 'les douceurs de la prospérité , à quel effrayant danger viens- tu de me dérober? Prêt à percer le sein d'une mère ou à périr innocent de sa main ! ... Dans tous les lieux que le soleil éclaire de ^& divins rayons , a-tron jamais vu réunis tous les événemens de ce jour? Mais enfin je retrouve une mère, et mon origine est glorieuse. Cependant il est d'autres détails que je voudrais apprendre de vous, et sur lesquels je désire vous entretenir en particulier. Souffrez que je vous parle quelques instans de manière à n'être
3l2 ION,
entendu que de vous seule ' , que je puisse cacher dans l'ombre du mystère une partie de ces évënemens. (Bas) Vous avouerai- je, ma mère, •que je crains d*étre le fruit de l'amour d'un mortel, que le dieu ne soit qu'un prétexte dont vous cherchez à couvrir votre faiblesse et ma honte?
Non, mon. fils; j'en jure par la déesse qui combattit les gëans superbes auprès du maître des dieux, par la victorieuse Minerve, îXi nés point né d'un sang mortel : le dieu qui t'a nourri est celui qui t'a donné la vie.
ION
Si Phébus est mon père, comment ce dieu m'a-t-il donné à un autre, comment a-t-il pu déclarer que je suis né de Xuthus?
CREUSE
Il n'a point parlé sans doute de ta naissance, tu es le fils du dieu , il a pu disposer de toi. Un ami ne peut-il pas donner à un autre son propre fils pour héritier?
lOH.
L'oracle est-il véritable, ou dois-je me livrer au doute? Voilà, ma mère, ce qui me jette dans le trouble.
' Grec : ^ VondiU.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 3i3
CREUSE
Mon 6I5, je crois pouvoit* l'expliquer ce mystère/ Apollon, qui cherchait ton honheur a voulu, que tu devinsses chef d'une illustre maison. S'il avait révélé le secret de ta naissance , tu serais demeuré sans famil]^ et sans nom ; car tu sais qu^ ta mère ensevelit sa honte dans les ténèhres et t'exposa à la mort. Grois donc que c'est pour te dérober à l'infortune et à l'ignominie, que le dieu te donna un autre père.
ION
Je ne puis m'en tenir à des preuves aussi légères. Je vais moi-même consulter Apollon, et je saurai de. lui si je suis son fils ou le fils d'un mortel.... Mais que vois-je? qijelle est cette divinité qui remplit le temple de lumière , et dont l'éclat radieux efface celui du soleil? Fuyons, de peur que nos yeux profanes ne voyent ce que les dieux veulent dérober à nos regards.