Ô22 EXAMEN DION
Josabet dit, en confiant à Diea le soin du' jeune Joas :
Noarrî dans ta maisoa , en Famour de ta loi , Il ne connaît encor d autre père que toi.
La pièce grecque offre des hymnes où règne unie dévotion pleine de douceur : c'est aussi le caractère des chœurs diAthalie. « Illustre emploi , se- » crie le jeune Néocore, tendre une main servile, » non aux faibles mortels, mais aux dieux immor- » tels: ah! je ne me lasserai jamais d'un si glo- » rieux esclavage. » Les jeunes filles de la tribu de Lévi s'écrient avec un transport pareil :
G dlyîne , â charmante loi !
Que de raison , quelle douceur extrême , - D'engager à ce Dieu son amoiu* et sa foi !
La scène entre Joas et Athalie , celle entre Ion et Creuse , ont plusieurs traits communs.
CREUSE
.... leune homme, qui êtes-vous? quelle est la mère fortunée qui vous a donné le jour?
ION
Je suis le serviteur du dieu, et c'est là le seul nom dont j^pie glorifie.
CEÉUSE.
La ville vous a-t-elle donné à lui , ou avez-vous été vendu comme esclave?
TRAGÉPIB D^E^RtPIDK. ^2$
Hélas! je m'ignore moi-même, et je sais seulement que j'appartiens à Phébus,
CREUSE
Ce temple est-il le lieu de votre séjour ?
J'habite la maison du dieu, et je m'y livre au repos sans crainte,
CREUSE
En quel temps fûtes-vous transporté dans ce lieu?
ION
On m'a dit que ce fut dès ma plus tendre en- £ince • • • •
ÉRJÉUSE.
Et quel secours, ô infortuné , soutint votre faible vie?.^.
ION
La prétresse du dieu me tint lieii de mère.
CREUSE
Après avoir atteint l'âge d'homme, par quel moyen avez-vous pourvu à votre subsistance?
ipif* Cet autel m'a nourri et j'ai eu part aux dons des étrangers qui accoureçtten foule encesjieux..
324 EXAMEN d'ion,
CREUSE
Vous possédez sans doute quelque bien? vos vétemens annoncent Faisance.
ION
Le dieu que je sers pourvoit à tous mes besoins.
Quoique la scène diAthaUe , que cet entretien rappelle, soit sans doute assez présente à l'esprit du lecteur, je citerai les principau:iL traits d'imitation ou de comparaison qu'elle peut ofirir :
ATHALIE
Comment vous nommez^vous?
JOAS
J'ai nom ÉLiacin»
ATHALIE
Votre père?
JOAS
Je suis , dtt-on , un orphelin , Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance , £t qui de mes parens n^eus jamais connaissance.
/ ATHALIE
Vous êtes sans parens?
JOAS
Ils m'ont abandonné.
ATHALIE
Conunent ? et depuis quand ? ~
TKA6ÉDIE d'eURIPIDE* 325
JÔAS.
Depuis que je suis né,
ATHALÏE.
Ne sait-on pas du moins quel pays est le vôtre?
JOAS
Ce temple est mon pays , je n en connais point d'autre.
ATHALIE
Où dit-on que le sort vous à fait rencontrer 7
JOAS
Parmi des loups eruek prêts à me dévorer.
ATHALIE
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?
JOAS
Dieu laissa-t-il jamais ses enfans au besoin?
Tous les joui*s je Finvoque , et d'un soin paternel Il me nourrit des dons offerts sur son autel.
ATHALIE
. . . Quel est tous les jours votre emploi?
JOAS
J adore le Seigneur. On m'explique sa loi.
Dans Euripide, l'emploi dlon est mis en action : on le voit occupe à purifier le temple, à ré-
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326 EXàMEN d'ion,
pondre aux étrangers. Dans Racine, Joas décrit ainsi ses plaisirs ;
Quelqaefdîs à 1 autel , Je présente an grand-jprétre on Tenôens on le sel. J'entends èhanter de Dieu les grandeurs infinies. Je y ois Tordre pompeux de ses cérémonies. ,
Les rapports sont remarquables; les différences entre les deux plans ne le sont pas moins et sont encore plus faciles à saisir.
L'âge des deux enfans n'est pas le même ; celui d'Ion , à la vérité , n'est pas désigné d'une manière précise , mais il a certainement plus de neuf à dix ans : on ne peut même lui en supposer moins de quinze ou seize. * L'un est fils d'un roi , l'autre fils d'un dieu : il est vrai que celui-ci étant né d'une mère 'mortelle , n'a rang que parmi les héros, et que les rois de Juda étaient appelés fils de Dieu : en sorte que leurs naissances peuvent paraître assez égales. Le mystère de l'une est connu du grandprêtre , l'autre ne l'est que du dieu. Dans Ion , ce mystère forme le nœud de l'intrigue , la révélation du mystère en est le dénouement. Dans ^thalie ^ il faut que Joas non seulement sbil reconnu , mais
' lOn, dans toute la pièce, agit comme un homme, bien plus que comme un adolescent. Ses fonctions de Nëocpre sûpposen d'ailleurs un âge plus avance ; enfin , il parait par l'une des questions que Creuse lui adresse , p. 3^3, ^uV/ auait atteint rage (T homme. R.-R.
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TRAGÉDIE d'£URIM0E*. 627
encore qu'il soit mis sur le trône de ses ancêtres. Ion est aussi appelé au trône*, mais ce n'est qu'une circonstance épisodique, sans laquelle Creuse passerait également de l'infortune au bonheur en re^ trouvant son fils.
Cet épisode est fort hien lié au sujet ; il assure la gloire d'Ion et remplit les vœux de Xuthus; on ne peut lui reprocher que de rendre ce dernier personnage ridicule. Mais il ne l'était pas dans les opinions anciennes; dans Oreste, Ménélas rappelle à Tyndare comme un titre d'honneur que Jupiter a partagé sa couche ; Amphitryon, dans Hercule furieux ^ se glorifie d'un pareil destin : on peut donc dire que Xuthus était illustré et non avili par le commerce de son épouse avec un dieu.
L'action dHIon n'a de grandeur que celle que lui donne le rang des personnages qu'elle intéresse; l'action d^AthaUe intéresse tout un peuple , et ce peuple est le 'peuple de Dieu ; on lie même à cet intérêt celui de tout le genre humain en annonçant de loin la naissance du sauveur du monde. »
Aussi les épisodes sont-ils ici plus beaux et plus touchans. Ils sortent du fond du sujet et en ont emprunté l'éclat. Tout semble briller d'une divine lumière. Que comparer dans la tragédie d^Ion au songe d'Athalie, au couronnement de Joas, à l'inspiration du grand-prêtre?
Si nous opposons les caractères aux caractères ,.
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328 EXAMEir d'ion,
la pièce grecque ne soutiendra pas le parallèle* Elle n'en offre qu'un, qui est peint avec beaucoup de grâce et de vérité. C'est celui d'Ion ; il est beau-^ coup plus développé que le caractère de Joas, comme cela devait être à raison de son âge : les deux auteurs ont à cet égard scrupuleusement observé les convenances. Dans tous les autres personnages, la pièce d'Euripide me semble manquer de couleur. S'il est permis d'en juger à ce trait , on dort présumer que c'est un de ses premiers ouvrages : c'est une tragédie plus forte d'intrigue que de mœurs. C'est par les mœurs au contraire cfuJlthalie est surtout admirable et s'élève même au dessus des autres chefs-d'œuvre de son auteur. Avec quelle vigueur est tracé le caractère du grand prêtre! comme sa foi, ou si l'on veut sa fermeté^ est constante et inébranlable! qu'elle ressemble peu à la foi tendre , mais timide , de la vertueuse Josabet! Avec quel art et quelle vérité le poète dévoile-t-il dans Athalie ce mélange de faiblesse et de fierté , de sagesse et d'égarement , de grandeur et d'impiété , qui excite la compassion , l'effroi , les vives alarmes , sans inspirer l'horreur ni la haine, sentimens pénibles et douloureux autant que la pitié est douce et aimable* Au ti'avers de ses fureurs on reconnaît le cœur d'une reine : il est même difficile de ne point lui pardonner quelquefois le désir de venger la mort d'une mère, de punir
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e^bvGûOîSlC.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. ^29
des prêtres fanatiques et intolërans , tout prêtj^ à arracher le sceptre de ses mains et à Fimmoler à un^dieu avide du sang de sa maison; car c'est ainsi que cette reine devait envisager ce que les Juifs avaient de plus saint et de plus respectable.
N'est-ce point même un défaut réel dans le plan de cette tragédie , qu'elle\ repose sur des opinions trop particulières à un peuple j qu'an lieu d'élever le cœur aux principes uraversels de la tolérance et dé la saine philosophie, elle le -resserre dans l'étroite enceinte des préjugés d'une nation ignorante et superstitieuse , qu'elle semble en quelque sorte armer le bras des persécuteurs, et justifier de saints homicides ? Ne peut-on point aussi reprocher au rôle de Mathan d'être plus odieux encore que coupable? un caractère qui révolte le spectateur^ qui ne peut se développer qu'en se trahissant lui-même, un personnage qu'on ne voit vivre qu'avec horreur et qu'on voit périr sans pitié, ne semble point répondre au but que la tragédie se propose. Mais lorsqu'un ouvrage porte l'empreinte du génie , à peine a-t-on le droit d'en faire observer les défauts; les charmes de la poésie semblent les changer en beautés; le culte mérité qu'on rend à ses productions immortelles, fait envisager comme une profanation, la critique même^ la plus respectueuse.
Tous les héros à^Athalie (et j'entends par là
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5ôO ^ EXAMEN DION.
ceux pour qui le spectateur s'intéresse) laissent goûter un plaisir pur., aucun d'eux n'est souillé d'une action criminelle. I^ poison que Créôse a préparé pour soii fils inconnu, la noircit à nos yeux et nous empêche de partager son bonheur. Les préjugés anciens, les fureurs de la jalousie et de la vengeance ne suffisent point pour faire supporter la pensée d'un attentat aus^i criminel ei aussi lâche. L'éclat 4^^ectacle et celui.de la poésie sont peut-être ce qu'il faut le plus admirer dans cette tragédie d'Euripide.