ACTE PREMIER
C'est Amphitryon qui fait l'ouverture à la façon d'Euripide. « Qui ne connaît, dit-il, le fils d'Aï- «< cée, le père d'Hercule, et le rival de Jupiter?» Voilà, en trois épithètes fort simples, Amphitryon si bien désigné, qu'on ne peut manquer de le reconnaître. La naïveté avec laquelle il se fait honneur d'avoir Jupiter pour rival, ne doit pas surprendre ceux qui ont la moindre teinture de Tan-
Diqitized by
TRAGÉDIE d'euripidi:. 335
tiquitë : toutefois elle est si peu conforme à nos idées y que cela seul présenté à un spectateur de nos jours, lui ferait trouver un ridicule achevé dans le cours d'une pièce toute sérieuse. Il faut donc écarter d'abord ce ridicule , et se reporter doucement aux idées anciennes. Dans ce point de vue, on verra Amphitryon étaler ses malheurs d'une manière tout à fait touchante.
Il raconte à peu près ce que j'ai dit d'abord de l'histoire d'Hercule, deCIréon, et de Lycus; il marque le lieu de la scène, à savoir l'autel de Jupiter érijgé à Thèbes par les soins d'Hercule, à la porte de son palais. Il l'embrasse comme un asile contre la tyrannie de Lycus qu'il peint des plus noires couleurs. Il se regarde comme une victime de la politique de l'usurpateur. La situation où il se voit réduit j lui et sa Emilie, est la plus triste qu'on puisse imaginer. Il manque des choses nécessaires àla vie;il se voit sans appui, sans ressources , sans amis : de ceux-ci , les uns peuvent le servir, et ne font rien; les autres le vieulent et ne le peuvent pas. On le voit dans cet état avec sa famille, c'est-à-dif e , sa belle-fille et trois petitsfils, enfans d'Hercule, tous prosternés au pied de l'autel.
Le prologue se tourne en dialogue. Car Mégare se lève et s'avance pour s'entretenir avec son beaupère Amphitryon. Comment Euripide n'a-t-il pas
354 JOEKCtJLE FURIBtTX^
voulu voir combien il lui était aise d oter à ses e:^orde3 l'air de purs prologues adressés aux spec* tateurs ? Mégare aurait pu faire connaître Ân\fdii« tryon , et celui-ci Mégare , sans parler au parterre. Cest apparemment par un amour outré de l'extrême clarté; qu'Euripide a négligé cette finesse de l'art dans presque tous ses poènres ^ •
Mégare se Êiit donc connaître, non pas à la ve'rité en déclinant son nom ^ mais en comparant sa fortune passée avec ses maux présens. Le sort de ses enfans est ce qui latoucbe le plus. Elle se compare à un tendre oiseau qui couvre ses petits de ses aîles. Cette infortunée mère dît qu'ils viennent souvent les uns après lés autres lui demander: » Où est donc leur père? que fait-il ? quand re- )) viendra-t-il ? C'est en enfans qu'ils le cherchent » encore. J'ai beau lès distraire de cette pensée , » continue-t-elle ; au moindre bruit qu'ils enten- » dent, ils accourent dans le vain espoir d'embras- » ser un père trop inutilement attendy. Quel es- » poir nous reste , seigneur? Hélas , je ne vois plus » de ressource. » Elle insinue qu'cïn effet on les garde attentivement, et qu'il n'y a plus moyen d'échapper.
Amphitryon aime à se repaître d'espérance. H
'- ' Voyez VEsscd sur la Vîe et les Ouvrages d'Euripide , au t. V,. p. i39etsuiv.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 535
en croit voir une lueur dans le retardement de la mort ; mais ce délai même paraît affreux à Mëgare. C'est par ces sentences et d'autres semblables que finit Fentretien ; et Ton voit arriver le chœur ; ce sont des vieillards^ faible reste d'amis inutiles qui viennent consoler ces princes malheureux. Ils plaignent sur-tout leurs enfansi en qui ils reconnaissent le sang qui les fit naître* Mais à peine ont-ils conmiencë de parler, que Lycus paraît.
Il demande avec insulte aux princes sur quel espoir ils cherchent à prolonger des jours qu'il a proscrits. Sur quelle ressource peuvent- ils compter? (( Est-ce sur le retour d'Hercule qui est re- » tenu aux enfers? Serait-ce sur la prétendue M gloire, on d'Amphitryon qui se vante d'avoir » Jupiter pour rival , ou de Mégare qui se glorifie » d'être épouse d'Hercule? vain artifice pour ex- M citer la compassion des Thébains. d En e£fet Lycus tache dans son discours de rabaisser les exploits d'Alcide. « Est-on censé brave, dit -il , M pour dompter des bétes féroces et des monstres ? » Ce prétendu héros se sert de l'arc et des flèches : >y armes affectées aux lâches toujours prêts à fuir. » On n'est héros que lorsque , sans sortir de son » rang, on voit l'ennemi de près, et qu'on attend » de sang-froid les coups qu'il va porter. »
Lycus , après cette satyre assez vive , confesse nettement qu'ayant tue Créon , il ne veut poi^t
336 HEAGDLE FURIEUX^
laisser vivre ceux qui pourraient devenir les vengeurs de leur aïeuL Cette bravade d^un roi à l'égard d'une famille subjuguée par l'effet d'une conjuration ; n'est pas dans la noblesse de nos mœurs; mais elle entrait dans celles des Grecs , qui ne rougissaient point de dévoiler les. motifs secrets de leur vindicative politique. Elle montre du moins le génie du gouvernement de leur temps. Outre qu'il n'était pas permis à Lycus de violer l'asile sacré d'un autel ^ un roi n'osait apporter simplement sa volonté pour règle de ses actions. Il en alléguait des raisons bonnes ou mauvaises; et voilà pourquoi l'on suppose ici que Lycus entre en discusion avec Amphytryon et Mégare; l'un attaque, et les autres défendent. C'était un spectacle fait pour une république où régnait une apparence de justice, la popularité; le raisonnement et le goût des harangues pour et contre.
Amphitryon commence la sienne par dire, que c'est à Jupiter de défendre la maison d'Httx;uJe> Il son fils : que pour lui , il se contente de ]vai£er
la valeur de ce héros injustement attaquée. Ule ^ ^ fait avec dignité; car il prend à témoin de c^te
* ^ t bravoure le char de Jupiter , d'où Hercule fou-
droya les géans' , et la forêt de Pholoë*, où il dompu
' Dans la plaine de Phtégra en Macédoine.
^ Sur une montagne de ce nom , près du mont Otbrys , dans la Thessalie.
TRAGÉDIE D*EtmiPIDE. 537
les Centaures, a Interrogez votre patrie méme^ }) dit-il au tyran, elle vous approiidra les exploits » d'Alcide. » C'est qu'il avait détruit QEchalie, ville de TEubée , où était né Lycus.
Quant aux reproches sur les arnies d'Hercule, Amphitryoïj y répond de cette manière : « Un » guerrier pesamment armé est esclave de ses ar- » mes , et souvent victime de la lâcheté de ceux qui M l'environnent, ou de son malheur, si ses armes w viennent à se briser. » J'avoue que tout ce détail , avec une partie de ce qui le suit, doit nous paraîti*e sophistique et puéril. Mais il fallait peindre des , mœurs qui plaisaient alors , que nous souffrons dans les peintures , et qui nous déplaisent au théâtre.
Enfin pour ce qui regarde la mort des enfans d'Hercule, leur aïeul dit : « Pourquoi attenter Pf à leur vie? Que vous ont-ils fait? si un tyran » est sage de craindre les enfans des vrais héros ^ » nous en est-il moins dur d'être sacrifiés à ses » craintes comme il devrait l'êlre lui-même à ' » notre vengeance ? Vous voulez régner dans ce » pays : eh bieni donnez-nous un exil pour res-- » source , ou craignez vous-même un funeste » revers. » Il finit en s'adressant aux,Thél>ains, à qui il reproche leur ingratitude envers Alcide, dont ils ont reçu tant de bienfaits^ C'est proprement la péroraison de sa harangue, à laquelle le chœur paraît applaudir.
Le tyran aigri n'en est que plus porté à précipiter sa vengeance. Comme il n'ose tirer violemment ces malheureux de leur asile ^ il ordonne qu'on les entoure d'un bûcher et qu'on y mette le feu; coutume cruelle et conforme à la superstition , qui se croyait quitte envers les dieux lorsque, sans arracher une personne de l'autel, elle l'obligeait à le quitter ou à y périr par la violence du feu. C'est ainsi que la vengeance éludait là religion , pour se satisfaire sans paraître la blesser. A l'égard des vieillards attachés à Amphitryon, amis plus compatissans qu'utiles, Lycus, qui ne les craint pas, se contente de les faire ressouvenir que Créon n'est pas leur roi, et qu'ils sont les esclaves d'un nouveau maître. Le chœur ^ oiatré du nom d'esclave et de la dureté de Lycus , éclate en reproches très-amers en sa présence. Ces généreux vieillards ne respirent que la vengeance; et leur unique peine, c'est de voir que leurs forces ne répondent pas à leur courage.
Mégare les remercie de leur aflTection, niais elle ne veut pas qu'il leur en coûte les biens ou la vie. Puis adressant la parole à Amphitryon, elle ouvre un avis plein de générosité, c( Je ché- » ris mes enfans, dit-elle; mère tendre, com- » ment pourrais-je ne les pas aimer? J'avoue que » la mort me semble affreuse ; mais quelle témé-
TRAGÉDIE P*EU»,IPIDE. SSq
» rite de résister à sa destinée ! Puisqu'il nous )) faut mourir, livrons-nous volontairemenli au » trépas. N'attendons point une mort honteusç; » et ne donnons pas à nos ennemis un sujet de » risée, confusion pire pour nous que la mort. » Soutenons l'éclat de notre rang , et mourons » dignes d'Hercule. Blanchi sous les lauriers, vou- » driez-vous les flétrir par un soupçon de frayeur? » Mon époux, dont la gloire est si justement éta- » blie, voudrait-il racheter le salut de ses fils au » prix d'une lâcheté? Non. L'opprobre des pères » retombe sur les enfians : c'est son exemple que » je veux suivre. Quel fond d'ailleurs voulez- )> vous que je fasse sur votre espoir? Espérez-vous » que votre fils sorte du sein delà terre? Eh! qui » jamais est revenu du royaume de Pluton? Comp- » teriez-vous^de fléchir un tyran ? Non sans doute, » Si l'on a un ennemi , on vient à bout de ses des- » seins sans blesser l'honneur. Mais que peut-on M gagner sur un tyran insensé? Il m'était venu » en pensée, comme à vous, de demander au moins » uB exil pour mes infortunés fils : mais est-ce » les sauver que de les livrer à l'indigence? Tout* » fuit les malheureux, et leurs amis se lassent » de l'être plus d'un jour. Osez danc sul^ii* avec » nous une mort qui aussi-bien est inévitable. » C'est par ces pensées que Mégare anime Amphitryon. Ce vénérable vieillard répond que ce
' Digiti^ed by
3i4o HERCULE FURIEUX^
Il est ni lâcheté ni amour de la vie qui lui ont fait différer son trépas ; mais la tendresse et la pitié qu'il a pour ses petits-tils. « Me voici prêt, » dit-il au tyran; frappez, percez mon sein, em- » ployez tous les supplices; je n*ai qu'une grâce M à demander; s'il faut que ces enfans périssent, » du moins faites-nous mourir avant eux, Epar- » gnez-nous l'horreur dé les voir expirer en im- » plorant vainement le nom de leur mère et de leur » aïeul. Du reste faites ce que vous avez projeté , )) puisque aussi-bien nous ne pouvons éviter notre » destinée. »
«Ajoutez, reprend Mégare, une seconde grâce M à la première , afin de rendre le bienfait com- » mun. Souffrez que je pare ces tendres victimes de » leurs vêtemens funéraires. Faites ouvrir ce palais » dont on nous a chassés; c'est le seul bien que je » vous demande pour eux , de l'héritage de leur » père. » Lycus y consent, ordonne qu'on ouvre, ef ajoute en se retii-antqu'il va revenir pourlessacrifier; réponse tyrannique et dans les mœurs grecques. Ainsi le fils d'Achille immola-t-il Polyxène. Le sortez , de Roxane à Bajazet, qu'elle envoie à la mort, a bien plus de noblesse et de giandeur.'
Mégare, avec un profond soupir, fait entrerses fils dans le palais qui fut à eux, et dont ils n'ont
' Bajazet , acte V, scène V.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. S^l
plus que le nom. Pour Amphitryon, il termine la scène par un cri d'indignation contre Jupiter , et d'une manière aussi ridicule qu'impie. Car il reproche à ce dieu d'avoir bien su tromper Alcmène, et d'êlre insensible à la reconnaissance et à l'amitié qu'il doit à son époux.
L'intermède est une ode sur les travaux d'Hercule. Du reste, les vieillards, hof& d'état de défendre sa famille , l'honorent du moins de leurs larnies, à Ja vue de Mégare, accompagnée de trois fils, qui reviennent en habits de deuil et suivis d'Ajnphitryon.