ACTE IL
« Où est le prêtre? dit Alcmène en entrant : » voilà les victimes. Chéris enfans , quelle funeste » union ! C'est la mort qui nous réunit , et c'est » pour la dernière fois que je jouis de votre vue*^ » Cruelle destinée! Ne vous ai- je donc mis au » monde et élevés avec tant de soin, que pour M être dévoués à l'opprobre et au dernier supplice? » Etait-ce là ce que m'avait fait espérer votre )) père? il vous destinait , à vous ^ ( elle parle à » tainé ), le sceptre d'Argos, le palais d'Eurys-
' Ces trois enfans étaient Thérimaque , Créontiade , Déicoon.
3^2 HERCULE ÏU^IETJX,
» thée, et la peau du lion de Némée dont îî était » revêtu : (au second) à vous, sa redoutable mas- » sue, et la couronne de Thèbes que lui apportait » mon hymen. L'OEchalie, le prix de sa valeur, M devait être le partage du dernier. Ce héros, rem- » pli de ses vastes desseins , vous faisait tous mo- » narques, tandis qu'occupée de mon côté à vous » choisir des épouses digties de vous , je me faisais » un plaisir secret d'assurer votre bonheur et de le » fonder sur Talliance d'Athènes, de Lacédémone » et de Thèbes. Vains projets ! tout cela s'est éva- » noui comme une ombre. Le destin vous donne » aujourd'hui les Parques pour «pouses, et ne me » laisse que mes larmes pour bain nuptial'. » Votre aïeul , au lieu du banquet de l'hymenee, » vous ofire un tombeau, et donne Pluton pour » gendre à votre père. Qui de vous dois^je em- » brasser le premier ? Gomment recueillir vos lar- » mes et vous arroser tous ensemble de mes pleurs? M Cher époux, car, hélas! si les morts entendent » nos cris, c'est à vous que je dois m'adresser, M femme, père, enfans, tous les vôtres vont au » tombeau. Votre hymen me faisait appeler heu- » reuse, et voici que je meurs. Venez, secourez- )) nous; faites du moins paraître votre grande cm-
' C*est une allasion à l'usage des mères grecques , qui se baignaient ayant les noces de leurs ea&ns.
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» bre : elle'suffira pour accabler nos lâches meur- » triers. »
Amphitryon, de son côté, s'adresse à Jupiter : «c Mais, hélas! dit-il, je l'ai déjà trop vainement » imploré. » Il se retourne vers les vieillards pour leur faire une leçon très-épicurienne. Il leur fait sentir par ses malheurs que rien n'est ^stable dans la vie, et que par conséquent il faut jouir du temps sans crainte et sans chagrin.
Dansée moment dé crise, où tout semble désespéré. Hercule reparaît inopinément. C'est Mégare qui la première l'aperçoit. Elle fait éclater des transports de joie difficiles à représenter. Elle envoie ses enfans à sa rencontre et leur dit de s'attacher aux babils de leur libérateur. Cette scène est une belle situation après ce qui a précédé. Hercule, en revoyant sa maison, s'écrie : « Cher » hospice, que je vous revois avec joie, après mon » retour des enfers! Mais qu'aperçois- je? Je vois » mes enfans couronnés comme des victimes , mon » épouse au milieu d'une troupe d'hommes, et » mon père éploré. Voyons quel malheur nous M attend. Chère épouse, qu'est-il donc arrivé? »
Mégare raconte à Hercule, par des réponses alternatives, l'extrémité où se trouve sa famille, la sédition de Thèbes, la révolution en favpur de Lycus, le meurtre de Créon, et toutes ses suites. 11 n'est pas surprenant qu'Hercule ignorât encore
tout cela ; il est entré secrètement dans la ville sur le présage d'un oiseau qui lui annonçait quelque calamité, et il a marché inconnu vers son palais. Ainsi il a pu ne pas savoir ce qui s*est passé, quoiqu'il ait traversé la ville. Euripide a grand soin de prévenir l'objection qui vient tout d'un coup à l'esprit sur cet article.
Le beau de cette scène , c'est cette ignorance même d'Alcide, pour qui chaque vers que dit Mégare est un coup de foudre. Il ne peut revenir de son étonnement. ce Quoi ! dit-il, mon absence » a-t-elle donc dissipé tous mes amis ?
MÉGÂRE.
» Est-il des amis pour les malheureux?
» Les ingrats Thébains ont-ils perdu le souvenir » de mes bienfaits? »
Il leur en avait fait d'insignes, entre autres par ia victoire qu'il avait remportée pour eux sur ceux d'Orchomène '; qu'il avait contraints de payer aux Thébains le double du tribut que les Thébains eux-mêmes leur payaient auparavant.
Hercule, courroucé au point qu'on peut imaginer, arrache les bandelettes mortuaires de la tête
' Orchomène , ville de Béotie , où il y avait un beau temple dédié aux Grâces.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 345
de ses enfans, et ne songe qu*à assouvir sa vengeance, C'est peu pour Jui d'égorger le tyran ; il veut envelopper dans la punition les perfides Thébains, comme complices d'un crime qu'ils ont eu la lâcheté de souflFrir. D veut rougir de sang les eaux de l'Ismène et de Dircé. Tout ce qu'il a fait d'exploits lui semblé méprisable, s'il ne signale son bras et son courroux en vengeant et en sauvant ce qu'il a de plus cher.
Amphitryon, qui jusqu'à présent a laissé parler Mégare, prend enfin la parole. Il était de la bienséance théâtrale qu'une femme , comme plus sensible, ainsi qu'elle le dit elle-même, fît éclater sa joie, et qu'un vieillard se réservât pour le conseil. Celui qu'il donne à son fils est plein de prudencA Il ne veut pas qu'un héros s'expose seul à la brutalité d'une multitude de gens perdus et accablés de dettes, que leurs crimes et l'amour des choses nouvelles ont, dit-il, attachés au tyran. « Saris » doute, ajoute-t-il, on vous aura vu entrer dans » la ville > et c'en est assez pour les rassembler » contre vous.-^Que m'importe, répond Hercule, » qu'on m'ait vu ou non? » Réponse fière et digne d'Hercule. Mais il assure qu'il est entré secrètement, ainsi que nous l'avons observé. C'est pour cela même, et afin d'agir à coup sûr dans une conjoncture si délicate , qu'il se rend au conseil de son père, et qu'il consent d'attendre Lycus.
346 HERCtriiE FURIEUX,
Durant ce court intervalle, Euripide donne quelque lieu à la curiosité d'Amphitryon, justement étonné de revoir son fils revenu des enfers. Alcide dit qu'il y est entré en effet, qu'il en a tire' Thésée, et qu'il a amené jusque dans une foret le chien Cerhère. Tout cela se raconte en trèspeu de mots. Il n'était pas convenable de s'étendre sur ces prodiges, dans la situation où se trouvait Hercule, ni aussi de les omettre entièrement, puisqu'on ne l'attendait plus. Les bienséances dictées par le bon sens sont ici exactement observées. Rien de plus naturel que les empressemens d'une famille sur le point de périr et qu'un libérateur imprévu vient sauvei- inopinément. On la voit autour d'Hercule , qui paraît à leurs yeux comme une divinité. Femme , enfans , tous tremblent par l'effet de la frayeur qui les a saisis, et qui se renouvelle par la réflexion. Tous l*embrassent et le serrent étroitement, comme s'ils craignaient qu'il ne leur échappât. Il sent par là à quel point de désespoir ils étaient réduits ; ses entrailles en soijLt émues. Il les console^ il essuie leurs larmes, et il leur dit tendrement de laisser ses vêtemens, puisqu'il ne prétend pas les abandonner. Hercule ne rougit point de paraître père , et il en soutient le rôle d'un air qui relève encore celui de héros. « Les richesses et la pauvreté , dit-il , » distinguent les rangs parmi les hommes. Mais 1^
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M tendresse paterhelleles ramène à l'égalité.» Tous rentrent après ces mots pour attaidre le retour du tyran.
Le .chœur du second intermède n*est guère plus intéressant (jue Je premier, au moins pour notre goût. C'est un hymne d'allégresse qui roule en partie sur les avantages d'une jeunesse florissante ', Les vieillar(is voudraient qu'elle fût éternelle, ou du moins doublée pour les gens de bien. Car comment discerner les bons des méchans , puisque les dieux les laissent tous également vieillir? Ce sont des vieillards et des païçns qui parlent ainsi. Ils retonabent sur la conclusion ordinaire, qui est de ne pas abandonner la joie et les muses. Ils veulent enfin employer leurs voix à chanter le triomphe du grand Alcide.