ACTE V
Thésée adresse la parole à Amphitryon, à qui il déclare qu'il vient avec des troupes pour secourir son ami Hercule, sur le bruit qui s'est répandu à Athènes , que Lycus s'était emparé du sceptre de Thèbes. Aussitôt, en se détournant, il voit une femme et des enfans égorgés. Il croit d'abord être venu trop tard au secours d'Hercule, et que Lycus a répandu tout ce «ang. Puis il se détrompe , et il juge que c'est l'effet de quelque autre / infortuné qu'il ignore .
Amphitryon lui fait entendre par ses larmes et \
. ses cris la vérité de ce qui s'était passé. Thésée, vi* . /
vement frappé du malheur de son ami et du courroux de l'inexorahle Junon, demanda au moins qu'Hercule sed^cbuvffç le yisage ; ïi con j ure le père d'obtenir cette grâce du fils. Le vieillard s'y emploie avec les paroles les plus touchantes. Il prie , iJ gémit, il presse, t^ 0 mon fils, quittez ces voiles n qui vous cachent. Montrez-vous à la lumière du
» jour. Ma voix doit avoir sur vous le pouvoir des
i> prières. J'y descends toutefois^ et je tombe à » vos genoux tout en pleurs. Etouffez, mon fils, » ces horribles remords tpii vous font , frémir » comme un lion. Quittez ces idées funestes et ces » objets de mort. N ajoutez point un surcroît à » notre accablement. »
Hercule ne répond que par de profonds soupirs. Thésée presse de son côté. « Malheureux prince, » s*écrie*t-il , montrezrvous du moins à un ami. » Aussi-bien n'est-il point de ténèbres assez épais- » ses pour cacher votre calamité. Pounjuoi me » faire signe de tourner les yeux sur le sang que »vous avez répandu? Croyez-vous que Thésée )) puisse vous abandonner sous le vain prétexte » de craindre une souillure? Non, non, mon M amitié ne refuse point de s'associer aux maux » d'un ami. Hélas ! si je suis assez heureux pour » m*étre tiré des enfers , n'est-ce pas vous à qui » je dois cehonheur? Loin de moi ces lâches amis »" dont la reconnaissance vieillit , et dont l'amitié, » mercenaire dans le calme, n'ose affronter la tem- » péte. Levez-vous donc , quittez ces voiles, et » daignez jeter vos regards sur nous. Songez qu'un » héros sait supporter les revers que lui envoient » les dieux. »
Ah! Thésée, avez-vous jeté la vue sur mes fik égorgés ?
TRAGÉDIE d'eURIPIDÉ. 557
THÉ3ÉE
JV tout entendu ; j'ai tout VU.
HERCULE
G)mment donc pouvez-vous me forcer de revoir le soleil?
THÉSÉE
Que craignez-vous? Ce dieu peut-il être souillé par les regards d'un mortel?
HERCULE
Ali ! fuyez du moins la contagion d'un ami malheureux.
THÉSÉE
Moi, fuir! moi, vous abandonner! Les amis n'ont rien de profane et de contagieux pour Thésée.
HERCULE
Je ne puis que louer votre amitié , et j'avoue aussi que j'ai signalé la mienne pour vous.
C'est pour cela que ma tendresse doit éclater au moins en vous plaignant
HERCULE
Assassin de mes propres enfans^^ je ne suis que trop à plaindre.
Digitizeci by VjOOQ IC
353 HEKCIÎLS FURIEUX^
fBiSÉE.
D'autres malheurs me fendent sensible aux vôtres.
« HERCULE
Quoi ! Avez-vous vu des malheurs plus affreux que les miens ?
THÉSÉE
Non , ce n'est pas ma pensée. Les vôtres passent toute expression.
BEtiCULE.
Et c'est pour cela cjue j'ai résolu de mourir.
THÉSÉE
Croyez-vous que les dieux soient touchés de ces menaces ?
HERCULE
Les dieux me bravent, et je veux les braver.
Arrêtez, Hercule , et ne vous attirezpas un surcroît de maux.
HERCULE
Arrivé au comble de l'infortune, je ne laisse plus de lieu à de nouveaux malheurs '.
' Ce vers d'Euripide est rapporte par Longin comme un exemple du sublime quf dépend de l'arrangement des mots , qu'il compare à l'assemblage des justes proportions, a Ainsi « dit-il y les
Diqitized by
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. Z5q
TBÊSÉE.
Que prétendez-vous? Où aboutira tout votre
courroux?
HERCULE
Je veux rentrer dans les enfers, d'où je suis sorti.
Sentimens peu dignes d'un héros !
HERCULE
Âh! vous me conseillez, et vous n'êtes pas malheureux.
Est-ce Hercule que j'entends? cet Hercule qui a dévoré tant de calamités*....
HERCULE
Sont-elles comparables à l'état oùje me vois?
•» parties du sublime ëtant divisées , le sublime se dissipe entière» » ment , tu lieu que Tenant à ne former qu'un corps par Tassem- » blage qu'on en fait , et par cette liaison harmonieuse qui les » )oint, le seul tour de la période leur donne du son et de Femjf phase, etc. » Sur cela il cite le vers d'Hercule : qu^on a vu, et que Desprëaux, traduit moins vivement dans ces deux vers , k cause de la gène de la langue :
Tant de maux k la fois sont entrés dans mon âme , Que je n'y puis loger de nouvelles douleurs.
3Po IlERCULE FURIEUX^ .
THÉSÉE
Quoi ! ce libérateur de Tunivers entier î ce héros. •••
BERCtJLE.
J'ai fait du bien aux hommes : ils m'abandonnent ; et Junon triomphe.
THÉSÉE
Non , la Grèce ne souffrira pas que le trépas d'Hercule soit l'effet d'un chagrin.
HERCULE
Ecoutez-moi , Thésée , je veux à mon tour renverser tous vos conseils , et vous montrer que je dois cesser de vivre, que je devrais même n'avoir jamais vécu.
Hercule fait ici l'énumération des malheurs qui ont accompagné tous les momens de |a vie. II reprend les choses de loin. Il rappelle tous ses travaux , et les traits innombrables de la colère de Junon. Car que n'en a-t-i]|pas essuyé?
Memorem Jaoonis ob iram.
Mneid. lib. L
Mais le dernier trait lui semble le plus insupportable de tous. Il vient ensuite à là nécessité dé se donner la mort. Il ne lui est plus permis de rester à Thèbes. Eh ! qu'y ferait-il ? Quel temple, quelle assemblée, pourrait-il fréquenter ? Ira-t-il à
TnAGÉDiE d'euripide. 36i
Argos? Mais il faut qu'il fuie tout ce qui est censé être sa patrie. Quelle ville étrai%ère lui pourrait servir d'asy le? De quels yeux le regarderait-on? Que ne dirait-on pas en le montrant au doigt? Il est dur à un guerrier couvert de gloire de se voir tombe dans l'ignominie. La terre mêmç prendrait la parole, et déposerait contre lui, pour lui enlever tout espoir de refuge. Il éprouverait le sort d'Ixion , dont la roue marque une instabilité éternelle.
« Non , non , conclut-il ; ma destinée est de » m'arracher pour toujours à la vue de la Grèce. » Quel fruit me reviendrait d'une vie inutile » et flétrie par un attentat? Laissons triompher » Junon. Elle s'est fait un plaisir cruel de perdre » le plus grand des Grecs, et elle a encore des » autels! »
'fhésée convient que tous les maux d'Hercule viennent de l'implacable Junon. Il avoue qu'il est plus aisé de conseiller autrui, que de savoir être malheureux. « Mais enfin, ajoute-t-il, nul » mortel, nul dieu même, si l'on doit en croire ^ les poëtes, n'est exempt d'infortune. » Il appuie particulièrementsur l'exemple des dieux, sur leurs
mariages illicites, et sur le manque de respect envers les pères. « Ils habitent pourtant le ciel, » continue-t-il , et ils savent se consoler de la M honte de leurs forfaits. » Cette doctrine est con-
362 HBRCULE FURIBUX,
cluantfi pour un mortel , comme l'est Hercule. Mais il n'en paAît pas moins surprenant qu'on osât parler si librement sur un théâtre païen. Nous en allons voir la raison. Âpres les paroles consolantes, Tliésëe, en ami généreux, passe aux effets. Il veut qu'Hercule quitte Thèbes, puisqu'il le faut, suivant la loi. Mais il lui offre Athènes, où il lui réserve un rang , des biens et des honneurs dûs au grand Alcide; c'est par là que le roi d'Athènes veut éterniser sa reconnaissance.
La réponse d'Hercule est remarquable. « Les » exemples des. dieux, répond-il, sont étrangers à » mon infortune. Non , je ne les crois point capa- » blés des forfaits qu'on leur impute. Jamais je » ne compris qu'un dieu put être le souverain » d'une autre divinité. Un dieu véritablement » dieu n'a besoin de personne. Laissons là les fa- » blés ridicules que nous débitent les poètes. » Voilà le pcJythéïsme nettement renversé, et cela sur un théâtre public en présence d'un peuple entier de païens. D'où il s'ensuit que les sentimens vrais ou moins déraisonnables sur la Divinité n'étaient pas renfermés dans uu petit nombre de philosophes , mais assez communément répandus dans la Grèce ^ et qu'à l'égard des fables on les abandonnait au caprice des poètes qui travaillaient pour la scène.
Hercule, persuade enfin que ce serait donner
utt soupçon de lâcheté qqe de quitter la vie dans un excès de chagrin , accepte l'asile que ]ui offre son ami, et lui rend grâces de sa générosité. « Mais, » hélas! ajoute-t-il, je suis inconsolable. Vain- » queur de mille revers, dont aucun n'apu m ai> y» racher le moindre soupir, je n'avais pas cru de- » voir être jamais réduit à la faiblesse de verser » des pleurs. Aujourd'hui , je le vois, il faut céder » à la fortune. 0 mon père ! vous voyez en moi » un fugitif et un parricide. Faites ce que m'in- » terdit la loi. Pleurez ces chers enfans, dont-j'ai » été malgré moi le bourreau , inhumez-les sur le » sein de leur mère , et rendez-leur les derniers » honneurs. Quitte de ce pieux devoir, régnez M sur cette» ville, et bien que malheureux, forcez » votre courage à supporter la vie comme moi. » Tristes enfans, innocentes victimes d'un père » qui vous a perdus sans que vous ayez pu jouir » du fruit de ses travaux et de sa gloire; chère » épouse , trop mal payée de votre fidélité et de vos I) tendres soins, je me suis donc privé de vous, et » m'en voilà pourtoujoursséparé! Funestesadieux, » tristes embrassemens! hélas! vaici mes armes, « qui m'ont trop cruellement servi. Dois-je encore n les reprendre ? Ces flèches suspendues à mon côté » me rediront sans cesse : barbare, nous fâmes les » instrumens de tes fureurs : c'est par nous que » tu as perce ton épouse et tes enfans. »
oG4 HERCULE FURIEUX,
Après celte courte délibération sur ces flèches, il les reprend en soupirant, pour ne pas être exposé à mourir honteusement par les mains de ses ennemis, faute de ces traits qui lui ont servi à exécuter tant de grandes actions. Il prie Thésée de raccompagner à ArgQS choz Eurysthée , pour lui mener le chien Cerbère, qu'il a tiré des enfers par Tordre de ce prince. La fable à part, ceci gâte.un beau morceau. Enfin il prie les Thébains d'ho* norer de leurs larmes les funérailles de ses fils, et de le pleurer. « Car, hélas ! dit-il , Junon nous a » tous frappés , et nous sommes tous au rang des » morts. ))
Thésée l'interrompt pour ne pas le laisser s'attendrir davantage. Il l'invite à se lever, et il le soutient comme un homme accablé sous le faix de la douleur. jHercule loue la tendresse généreuse de son ami : mais il veut avant le départ jeter les yeux sur ses enfans , et Thésée voudrait l'en empêcher. Il lui permet toutefois d'embrasser un père ; et , pour ne lui plus donner lieu de nourrir sa douleur, il presse le départ, il insiste, et par d'aimables reproches il rappelle peu à peu la fermeté d'Hercule. Ce héros, après avoir p'romis à son père la sépulture qu'il lui 'a demandée, suit enfin son ami en se comparant à un vaisseau battu de la tempête, a Malheureux, dit-il en partant, qui- » conque préfère les biens ou la gloire à un véri-
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» table ami ! » Celte pensée est , ce semble , la. moralité de cette tragédie, puisque tout y paraît arrangé pour amener le dénouement d'Hercule et de Thésée.